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Coup de projecteur
L'écriture de Jean Barbé
par Daniel Leutenegger
(fondateur du site Anarscenique www.multimani
et responsable de la revue "Dégaine ta rime")
Sommaire
Éditorial
Coup de projecteur
Poèmes
Chansons
" J'attends les mots qu'il faut
L'impeccable invective et la voix pour la dire
J'attends et mon poème est toujours à écrire "
Jean Barbé n'oublie pas l'encre sur le feu. Il saisit le verbe sur la pierre
brûlante, le retourne prudemment, inspecte ses ailes qui annoncent le rythme,
la cadence d'une prochaine douleur.
Les mots sont là, ils trépignent d'impatience : qu'on les sorte enfin du
dictionnaire en respectant leurs origines. Or, Jean est un respectueux, il
n'arrache pas les mots de leurs sens pas plus qu'il ne les cueille en haut de la
tige, il les déterre lentement, mettant à nu chaque racine, puis il les
replante parmi les minuscules copeaux de bois tiède qui composent sa page
encore vierge. Le bonhomme n'est point ce vandale qui laisse des cicatrices
bestiales à la gorge du chat, en se permettant de le nommer autrement qu'un
chat. Son insolence est ailleurs, elle est dans la musique qu'il puise dans le
silence, un silence paradoxal puisque avant de fixer le moindre mot, il lui
faudra le vacarme du monde.
Jean est un poète qui marche dans les rues, patauge dans les flaques d'eau,
dérape dans les merdes de caniches, frôle des coudes des imperméables gris,
traverse des ombres de femmes qui viennent tout juste de faire l'amour, vite
fait, mal fait, croise des petits vieux qui n'osent plus respirer de peur de
gaspiller la vie. Jean promène la pluie des petits bistrots, observe, écoute,
s'émeut, assiste à des scènes de trottoirs, retient son poing prêt à pulvériser
le visage d'un imposteur qui lui renverse sa morale poisseuse sur le col du
blouson. Jean Barbé est au monde, parmi la foule et son odeur opiniâtre de
froc usé, dépiauté par les files d'attente.
Plus tard, bien plus tard, en rentrant chez lui, dans ce fameux silence qui suit
le tumulte de la multitude, il s'improvisera couteau :
Je ne peux pas faire d'épate
Quand je pense à ma destinée
A mon dévolu écarlate
Aux humeurs qu'il doit prolonger
Plein cœur au foie ou à la rate
Dans des tripes à déballer
Tenu d'une paluche adroite
Je vais où l'on me dit d'aller
Parfois entre des omoplates
Sans bruit la nuit l'acier feutré
Parfois glissant sous la cravate
Pour rire à gorge déployée
Je ne peux pas faire d'épate
Quand je pense à ma destinée
Moi qui ne rêve que de tarte
De pommes golden à peler
La lame à plat le manche moite
Mais quand à cœur je veux couper
Toujours je tombe entre les pattes
D'une poule mal réveillée
Qui roule rond des yeux d'agate
Pour me regarder étonnée
Et c'est cinq kilos de patates
Qu'elle me fait déshabiller.
" La complainte du couteau " est un poème d'une
richesse extraordinaire. Il résume à lui tout seul l'écriture de Jean Barbé.
L'auteur ne s'épuise pas en fioritures, il ne tente pas de séduire son lecteur
en y allant à l'esbroufe. Ici point de redondances, chaque mot est à sa place
traduisant l'idée maîtresse, chaque mot est incontournable pour que surgisse
ce chant de lamentation. Triste sort que celui du couteau ! Jean Barbé est un
poète qui parvient à écrire le " beau " contenu dans toute réalité,
évitant de " faire le beau " en méprisant le quotidien comme savent
si bien le faire ceux qui n'ont rien à dire, les mêmes qui prennent la pause
devant leur manque d'objectifs. On ne se retire pas facilement d'un poème de
Jean Barbé, pas question de lui tourner le dos et d'éteindre la lumière :
musique, parfums, couleurs, émotions, lucidité, subtilité, transforment le
lecteur en amant exigeant, pour ne pas dire tyrannique.
Le phénomène est rare, surtout de nos jours, où nous assistons à une espèce
de vulgarisation de la poésie. Sous prétexte de liberté d'expression, tout le
monde à le droit de jouer les poètes, suffit d'assembler des mots, de se
trouver des états d'âme, chroniques de préférence, de s'acheter quelques névroses
au marché aux puces. Mais n'est-ce pas confondre poésie et déballage
d'organes ? N'est-ce pas confondre liberté et incontinence ? Jean Barbé ne se
plie pas aux facilités de son époque, c'est un écrivain original dans le sens
où il sait faire la distinction entre écrire un poème et rédiger un télégramme…
Jean Barbé écrit les autres et écrit pour les autres : c'est la meilleure
façon de parler de soi. Il ne prend pas d'allures, son allure c'est son style.
Sa révolte est quotidienne, mais il ne va pas la chercher dans des souvenirs,
des rêves qu'il s'invente, ou dans un quelconque inconscient qui lui
procurerait l'illusion d'une " écriture automatique " propre aux surréalistes.
Jean Barbé est avant tout un artisan du verbe, un " laborieux ", un
ouvrier tenace, perfectionniste, intransigeant avec lui-même. La preuve en est
: Nulle trace de cette besogne à la lecture de ses poèmes… Ce paradoxe est
à la source du talent. Une fois l'œuvre achevée, le poids des multiples
ratures, des incertitudes, des couacs, de la phrase mille fois recommencée,
disparaît comme s'il n'avait jamais existé. L'écriture de Jean Barbé est un
acte terriblement responsable, aussi s'éloigne-t-elle de " l'écriture
automatique " citée plus haut qui se réclame de l'imaginaire pur au détriment
de la réalité. Encore un paradoxe : l'univers poétique de Jean Barbé est
libre car il n'est pas dépendant d'un monde qui lui échappe totalement et qui
serait en lui. Son écriture ne se trouve pas être sous la domination de
phantasmes ou de délires plus ou moins psychotiques. Lorsqu'il se révolte, les
causes sont évidentes, limpides, qu'il s'agisse d'un fait divers ou d'un événement
de l'Histoire des hommes :
Reportage
Le front saillant, l'orbite en creux
Où vont exploser des yeux noirs,
Les joues cavées et au milieu
Des dents : harmonica d'ivoire ;
Il pend aboulique au sac
Plat qui a dû être un sein de femme,
Un escadron de mouches traque
Vers la bouche un fiévreux lactame.
L'image percute l'objectif ;
Syncopée d'un psaume apocryphe
Elle part tout autour du monde
Et rentre via l'œil cathodique
Chez les gens braves. Alors, tragiques,
Ils cessent de bouffer… dix secondes !
Jean Barbé s'insurge, il aime, il se moque, il dévoile, il
pleure, mais jamais il ne se résigne. Tous ses poèmes visent à exterminer
l'indifférence, comme s'il la traquait jour et nuit. Lorsqu'il écrit "
mon poème est toujours à écrire ", quoi de plus vrai lorsqu'on est
l'assassin tout en pudeur du renoncement. Pas de cri de haine, mais la phrase
qui cogne au bout de la conscience, pas de larmes exemplaires, mais…
" la vague est là comme une main légère
Dans mes cheveux et dans les goémons
Et les baisers du ressac à mon front
Tremblent toujours dans mon cœur lapidaire "
Pas de démonstration d'amour mais…
" Ton regard c'est le ciel qui se sape en blue-jean
Et va faire du plat à ma mer démontée
Ta voix c'est la chanson du vent dans l'aubépine
Qui pousse du printemps partout dans ma carrée. "
Cependant, il ne faut pas céder à la tentation d'extraire
encore quelques veines de ces deux poèmes au risque de passer pour un
chirurgien peu scrupuleux. Un poème est un être absolu, cessons là
l'amputation qui ne donne qu'une idée castrée de l'œuvre. Disons plutôt que
ces quelques mots de Jean Barbé n'ont pas été choisis, mais qu'ils roulaient
sur le dos d'une vague juste à l'instant où votre regard a croisé la mer.
Il ne peut en être autrement, plongez et vous lirez le Tout !
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