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Silvaine Arabo nous ouvre les portes d'un autre niveau de réalité : l'interface entre le langage et le silence, le plein et le vide, l'univers sensible des formes et le Sans-Forme qui les génère. Son chant va et vient d'un niveau à l'autre, d'un repère du rêve éveillé au "Sans-Repère" d'un abrupt réveil. Ses émotions font feu de tout bois dans des images inspirées de l'enfance ("Ses vérités plus vraies, sa cohorte de flaques et de bois neigeux"), voire des hauteurs et des abysses de Maldoror -avec "la nuit des hunes" et les
"pèlerins des hauts-fonds".
Funambule et somnambule, Silvaine Arabo subvertit sereinement la rationalité conventionnelle de sa langue maternelle pour l'ouvrir à sa théologie négative où transparaît l'intuition
sans nom de l'Un : "l'identité suprême sous la scorie des croûtes régaliennes". Elle prend langue avec l'invisible fondation du visible. Au cur de l'Imperceptible qu'elle pressent, ce qu'elle ne perçoit pas est source de vie des mirages qu'elle perçoit avant que se révèle
"l'Anonyme, la densité du Sans-nom" comme le Tiers secrètement inclus au centre de toutes les oppositions et contradictions de la vie et de la mort.
Le chant du GRAND NORD est typique de sa démarche poétique. Ce n'est pas un dit ni un discours à
comprendre, c'est un regard pictural, c'est une vision musicale à ressentir en amont de la langue. L'espace de ce poème est impersonnel. Il y a présence de vie énigmatique qui traverse et dépasse l'humain qui, ici, a perdu son ombre, autrement dit son
moi .
LE ROI est métaphorique du centre inaccessible de la Rose des Vents, générateur des quatre directions horizontales interactives : Est Ouest Nord Sud et des deux directions verticales qui les transcendent - Zénith et
Nadir. Il est l'image du Germe du germe, de "la graine fécondante" ou de "l'âme de la pierre".
"Plus blanc que mille soleils", le "Roi" est invisiblement aveuglant. Il évoque la source à l'intérieur infini du centre. Silvaine Arabo y fait obliquement allusion par des métaphores convaincantes. C'est moins un poème qu'un transpoème au sens où il est traversé par l'éclair d'un regard initiatique issu du regard du regard.
Autre poème métaphysique, La Mère est à la fois Mater tenebrarum et
Sophia. Elle est la féminité infinie du "Roi". Elle est la matrice qu'il féconde. Elle est
Mater au cur de la matière (materia) universelle. Elle est transculturelle : c'est pourquoi le poète l'évoque à travers des images inspirées des traditions ésotériques de l'Orient et de l'Occident. Rien de didactique dans cette approche. Silvaine Arabo est
peintre en poésie. Elle ne démontre pas. Elle montre. Elle dépeint ce qui la hante dans le puits sans fond de la plus fine pointe de l'âme. Comme dans le poème VENTS, autre avatar, autre manifestation de l'essence protéiforme de la "Mère", le poète interroge moins qu'il ne chante la source : "le Souffle, le Verbe, la Vie".
Poème mythique par excellence, L'OISEAU chante le secret des sources et des intuitions donatrices originaires qui jaillissent de la
Vallée de l'Étonnement à laquelle par miracle, s'est ouverte la conscience transcendantale : conscience intensificatrice de conscience n'ayant d'autre référent que l'ultime secret d'elle-même symbolisé par le
Sîmorg. Par la beauté de ses métaphores, L'OISEAU est un chant royal dont il serait vain de faire l'exégèse. Il faut le lire, le relire et, surtout, le découvrir au fond sans fond de soi.
De La Forêt initiatique en passant par Le Mage, Le Temple
et d'autres poèmes mythiques comme Le Lac, La Montagne et
Le fleuve, Silvaine Arabo nous conduit jusqu'au Chant Final en évoquant le fil d'Ariane de l'autotransformation vers l'autoconnaissance et l'Unité de la connaissance ("Nostalgie de l'Unité Première") "dans le silence de l'incréé". Les
Portes de la Perception poétique sont ouvertes. Dans le monde profane où nous vivons, Silvaine Arabo nous apporte une bienfaisante bouffée d'oxygène métaphysique en nous introduisant dans un
univers transfiguré où le sacré du Sans-Nom est évoqué avec l'intensité de vie et d'amour de ce à quoi fit allusion Stéphane Lupasco à travers la beauté d'une inoubliable métaphore : "l'orgasme de Dieu". Toute poésie méta-physique
expérimentale est amour et amour de l'Amour. Silvaine Arabo y réussit à merveille en se laissant traverser par des images issues des
thêmata cachés de tous ses niveaux de conscience, subconscience et supraconscience
d'un seul tenant. On pourrait définir d'un seul mot clé le lyrisme de ses
Regards Corpusculaires : une poétique éveilleuse !
Michel Camus
Préface au recueil Regards Corpusculaires,
La Bartavelle,
Collection "modernités", 1998.
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