Coup de projecteur sur...

 harpe sur mer 
  et soleil  rouge

Huile sur toile de Silvaine Arabo, 1993

Silvaine Arabo 

par  Michel Camus

Quelques poèmes de Sivaine Arabo :

L'eau s'échappait des pourrissoirs
C'était un oiseau  
Tu viens du pays très haut  
Sous les rides  
Je te contemplerai  
Elle se heurte à ce vide  
Elle mourut légère  

Editorial


Bio-bibliographie


Silvaine Arabo nous ouvre les portes d'un autre niveau de réalité : l'interface entre le langage et le silence, le plein et le vide, l'univers sensible des formes et le Sans-Forme qui les génère. Son chant va et vient d'un niveau à l'autre, d'un repère du rêve éveillé au "Sans-Repère" d'un abrupt réveil. Ses émotions font feu de tout bois dans des images inspirées de l'enfance ("Ses vérités plus vraies, sa cohorte de flaques et de bois neigeux"), voire des hauteurs et des abysses de Maldoror -avec "la nuit des hunes" et les "pèlerins des hauts-fonds".

Funambule et somnambule, Silvaine Arabo subvertit sereinement la rationalité conventionnelle de sa langue maternelle pour l'ouvrir à sa théologie négative où transparaît l'intuition  sans nom de l'Un : "l'identité suprême sous la scorie des croûtes régaliennes". Elle prend langue avec l'invisible fondation du visible. Au cœur de l'Imperceptible qu'elle pressent, ce qu'elle ne perçoit pas est source de vie des mirages qu'elle perçoit avant que se révèle "l'Anonyme, la densité du Sans-nom" comme le Tiers secrètement inclus au centre de toutes les oppositions et contradictions de la vie et de la mort.

Le chant du GRAND NORD est typique de sa démarche poétique. Ce n'est pas un dit ni un discours à comprendre, c'est un regard pictural, c'est une vision musicale à ressentir en amont de la langue. L'espace de ce poème est impersonnel. Il y a présence de vie énigmatique qui traverse et dépasse l'humain qui, ici, a perdu son ombre, autrement dit son moi .

LE ROI est métaphorique du centre inaccessible de la Rose des Vents, générateur des quatre directions horizontales interactives : Est Ouest Nord Sud et des deux directions verticales qui les transcendent - Zénith et Nadir. Il est l'image du Germe du germe, de "la graine fécondante" ou de "l'âme de la pierre". "Plus blanc que mille soleils", le "Roi" est invisiblement aveuglant. Il évoque la source à l'intérieur infini du centre. Silvaine Arabo y fait obliquement allusion par des métaphores convaincantes. C'est moins un poème qu'un transpoème au sens où il est traversé par l'éclair d'un regard initiatique issu du regard du regard.

Autre poème métaphysique, La Mère est à la fois Mater tenebrarum et Sophia. Elle est la féminité infinie du "Roi". Elle est la matrice qu'il féconde. Elle est Mater au cœur de la matière (materia) universelle. Elle est transculturelle : c'est pourquoi le poète l'évoque à travers des images inspirées des traditions ésotériques de l'Orient et de l'Occident. Rien de didactique dans cette approche. Silvaine Arabo est peintre en poésie. Elle ne démontre pas. Elle montre. Elle dépeint ce qui la hante dans le puits sans fond de la plus fine pointe de l'âme. Comme dans le poème VENTS, autre avatar, autre manifestation de l'essence protéiforme de la "Mère", le poète interroge moins qu'il ne chante la source : "le Souffle, le Verbe, la Vie".

Poème mythique par excellence, L'OISEAU chante le secret des sources et des intuitions donatrices originaires qui jaillissent de la Vallée de l'Étonnement à laquelle par miracle, s'est ouverte la conscience transcendantale : conscience intensificatrice de conscience n'ayant d'autre référent que l'ultime secret d'elle-même symbolisé par le Sîmorg. Par la beauté de ses métaphores, L'OISEAU est un chant royal dont il serait vain de faire l'exégèse. Il faut le lire, le relire et, surtout, le découvrir au fond sans fond de soi.

De La Forêt initiatique en passant par Le Mage, Le Temple et d'autres poèmes mythiques comme Le Lac, La Montagne et Le fleuve, Silvaine Arabo nous conduit jusqu'au Chant Final en évoquant le fil d'Ariane de l'autotransformation vers l'autoconnaissance et l'Unité de la connaissance ("Nostalgie de l'Unité Première") "dans le silence de l'incréé". Les Portes de la Perception poétique sont ouvertes. Dans le monde profane où nous vivons, Silvaine Arabo nous apporte une bienfaisante bouffée d'oxygène métaphysique en nous introduisant dans un univers transfiguré où le sacré du Sans-Nom est évoqué avec l'intensité de vie et d'amour de ce à quoi fit allusion Stéphane Lupasco à travers la beauté d'une inoubliable métaphore : "l'orgasme de Dieu". Toute poésie méta-physique expérimentale est amour et amour de l'Amour. Silvaine Arabo y réussit à merveille en se laissant traverser par des images issues des thêmata cachés de tous ses niveaux de conscience, subconscience et supraconscience d'un seul tenant. On pourrait définir d'un seul mot clé le lyrisme de ses Regards Corpusculaires : une poétique éveilleuse !

Michel Camus 
Préface au recueil Regards Corpusculaires,
 La Bartavelle, 
Collection "modernités", 1998.