lincidente qui, loin dalourdir la phrase, lallège
et lui permet de ne toucher à terre que tout son sens épuisé (Claudel)
La phrase borélienne est complexe, et même sophistiquée, cest
immédiatement évident : longue et pleine dincises longue parce
que pleine dincises; mais des phrases longues, des phrases incisives, il y en a dautres, de tous
temps, et de types très divers; la longueur, qui traumatise tellement le lecteur
habituel, nest pourtant rien en soi : il y a des longueurs linéaires et des
longueurs foisonnantes; il y a des phrases à rallonge, tirées en longueur et
syntaxiquement simples (ce quon appelle le style accumulatif, comme constamment dans
Bourlinguer, de Cendrars); il y a des phrases
courtes et syntaxiquement complexes, intriquées, enchevêtrées comme
précisément chez Borel :
Ecrit-on un livre en le vouant, dun
plus sauvage élan que celui-là même certains jours qui vous pousse à lécrire,
à la destruction ? (AD, 346)
court
ou long, là nest pas la question; au reste, plutôt que long, Borel est tumultueux,
abondant, et même proliférant je reviendrai à sa logorrhée, ou mieux à
ces hémorragies de mots, à cette logorragie;
mais pourquoi lincise ?
De manière générale, et sans vouloir jouer à Monsieur Prudhomme, on peut dire
que la cause de lincise est la principale la principale du point de vue
grammatical : le sacro-saint triolet sujet-verbe-attribut ou complément, cette
principale qui est censée véhiculer la signification; mais cette principale est bien mal
nommée car même du seul point de vue de la signification, et dans la phrase
la plus simple et la plus prosaïque, elle nest jamais le principal (avez-vous déjà mangé
aujourdhui ? lessentiel là-dedans est «aujourdhui»); et dans
cette phrase de Borel :
je voudrais à la fois vivre sans cesse et
me ressaisir sans cesse de ce que jai vécu. (JM, 13)
lessentiel
est «sans cesse» («à la fois» nétant quune insistance, dès lors
quon prend ces «sans cesse» à la lettre); dans la phrase littéraire a fortiori,
la principale est ce quil y a de moins important : parce que les choses ne sont
jamais aussi simples quune principale, à elle seule, ne donnerait à penser (il y a
naturellement des natures dexception mais combien ? combien de
grands dont la phrase est faite principalement de principales ? combien d'écritures
dont tout le sel est dès lors dans le vocabulaire, dans les chocs de ce
vocabulaire ? à part Jules Renard, ou alors, par instants, Calet et Cioran, je ne
vois pas); chambouler la principale ? trop tard : Céline la déjà fait;
pour obscurcir un peu cette claire phrase française, ou pour lui redonner du lustre, pour
réveiller une nouvelle fois une langue «aussi impitoyablement analytique», il ne
restait plus quà jouer sur les unités mobiles : là où la construction est,
sinon libre, du moins beaucoup plus souple (la phrase française est raide, elle guinde
l'émotion : pour lui redorer le blason, il faut cette chose rarissime : un
authentique lyrique).
De prime abord (cest-à-dire du temps de LAdoration), et quoique déjà beaucoup plus
remuante, plus morcelée, plus syncopée, la phrase de Borel peut paraître assez
proustienne il nest que de lire ce que lui-même dit de La Recherche :
la longueur des phrases, la complexité de
la syntaxe, la multiplication et lenchevêtrement des relatives, des parenthèses,
des incidentes ou ces bien que, ces quelque... que, ces malgré que, ces comme si qui jalonnent à tout instant
laccumulation contradictoire des hypothèses (C, 96)
mais
très vite, ça va changer : anti-Renard, Borel va briser la principale,
linnerver dincises, la truffer de toutes les licences poétiques; elle va se
morceler, séparpiller, partir en lambeaux; tout va se passer comme sil
fallait à tout prix lescamoter, lensevelir sous un amoncellement
dincises, la noyer définitivement sous leur déferlement; parce que la principale,
je le répète, cest cette signification plate, positive et prosaïque que Borel
abhorre sous toutes ses formes : fait, fond, sens, sujet, idée.
(Pas une seule idée, je lai dit, dans cette uvre que notre
époque folle de concepts ne saurait donc par où saisir;
en France particulièrement, il faut bien le dire, Criticamus, qui n'a que le mot
écriture à la bouche, envisage en fait un écrivain à proportion et en fonction des
idées ou semblants d'idées, des «vues» ou opinions qu'il déniche dans son
uvre ou, pire encore, de la «problématique» qu'il parvient à y
projeter; ce qui le fascine, lui et ses petits moutons du public prétendument cultivé,
c'est le théoricien, le jongleur de concepts grimé en écrivain; ce n'est jamais Beckett
qu'il cite, ni Michaux, Sarraute ou Cioran : c'est Bataille ou Barthes, Sartre ou
Foucault; Paulhan passe encore... mais Arland, non, il ne voit pas; il faut que ça soit ingénieux, quon puisse gloser. Et le temps
n'arrange rien : il préfère toujours Dideroter plutôt que de Marivauder;
Lautréamont l'excite, Renard non; comparé à Baudelaire, à Rimbaud, à Mallarmé, le
pauvre Verlaine, au fond, est méprisé... sa «musique avant toute chose», on la réduit en simple manifeste... Le temps, il
aggraverait plutôt tout : après la tornade Blanchot, suivie de ses complications psychanalytiques, on barbote
aujourd'hui en plein ésotérisme; les nouvelles précieuses... Bref, l'autobiographe de
service, c'est encore pour longtemps Leiris, pas Borel.)
Pas d'idées, et dès lors pas non plus dassociation didées;
association de souvenirs, oui : dimages-émotions, associations allant se
ramifiant; et si le souvenir suscite un commentaire, éveille un soupçon, enclenche une
interrogation, ils ne concernent jamais autre chose,
mais le souvenir en question; («tout dire», ce
n'est pas faire une somme, c'est tenter d'épuiser tel souvenir, telle image, de reconstituer leur contexte global,
de retrouver cette totalité où sans doute je
suis caché); la phrase creuse, fouille, approfondit, revient; ainsi, première
différence avec Proust, elle n'analyse pas, n'explique pas, ne digresse pas : elle
synthétise, elle implique, elle régresse (remonte du premier détail venu vers
l'ensemble); lécriture proustienne est centrifuge parce que je est un autre ? ,
lécriture borélienne est centripète parce que je est immuablement le même; là une recherche, ici un retour : on peut se fier aux mots dun écrivain.
En ce qui concerne la longueur et lagencement spécifiques à cette phrase,
je ne peux que meffacer rarement me semble-t-il un écrivain aura fait,
de son écriture non seulement, mais de cette écriture en relation avec ses propres
processus mentaux, une si belle analyse, si précise, si complète, si dense et si
lucide :
La phrase longue, oui, et le recul, sans cesse, de lapparition de tel
événement ou de tel personnage qui ont pourtant, dès le début, été annoncés. Je
sais que cest pour eux que jai pris le départ, à eux que je finirai par en
venir, mais leur introduction se trouve infiniment retardée par lintrusion, à
mesure que lécriture avance de son pas propre et de plus en plus indépendant, de
mille thèmes, de mille sensations, de mille associations, de nouveaux jalons
spontanément jaillis, dont à la fois elle se nourrit et se compose, et qui
lentraînent. Cest aussi quun monde se déroule en nous à chacune des
moindres secondes que nous vivons, que tout, pensées, sensations, soudains affleurements
de la mémoire, provoqué par le langage et à son tour le provoquant, accourt ensemble,
et que, si lon veut tout capter de cette profusion instantanée, si lon veut
vraiment aller jusquau bout, comme jespère pouvoir le faire un jour, de
chacun de ces mouvements, de cet indivisible flux à chaque seconde tout entier présent
et à chaque seconde aussi éveillant de nouvelles harmoniques, lon ne peut, sous
peine dappauvrissement, éviter cette profusion, cette ramification ou cette
prolifération de lécriture, cette multiplication des incidentes, qui sont à
limage même de la vie de la conscience et de ses franges plus obscures (JM, 54)
Il sagit donc (dès avant LAdoration
comme on voit) non seulement de recenser cette «profusion instantanée», de «tout
dire», mais de tout dire dun coup; de réunir ce qui, dans la réalité, arrive
toujours ensemble, mais que le langage ne peut que séparer : l'infinie diversité de
l'instant; de saisir la simultanéité de tout dune seule tentaculaire et catastrophique phrase-pieuvre; de même que
lêtre Borel voudrait «tout connaître», sa phrase veut «tout capter»; chaque
phrase est un monde en soi, devant dire, sinon tout Borel, du moins toute l'image :
un poème (l'image et la phrase seraient comme deux vases communicants : image devant
toute entière devenir phrase, phrase devant reconstituer toute l'image; la phrase sera
longue et complexe, dédaléenne, parce que l'image est riche et totale, impénétrable);
phrase-univers en expansion, qui correspond bien aux deux mouvements de sens contraire de
cet écrivain : rassembler/fixer dune part, développer/commenter de
lautre (car tout souvenir fait instantanément naître une rumination effarée, de
même que la moindre pensée ferre immédiatement, dans le «vivier» des souvenirs, celui
dont elle va se nourrir; c'est un incessant va-et-vient où chaque terme aimante l'autre;
il n'y a pas seulement ici un «banal» génie de la variation, mais une inépuisable
combinatoire); phrase organique donc, arborescente, ramifiée : la principale (le
tronc) disparaît, dissimulée, enfouie sous le feuillage exubérant des incises, des
relatives, des dérivées :
Des ruptures, des digressions, des aller et retour, oui, mais à lintérieur. Mon mouvement naturel est
décidément dintégrer, dordonner.
Un foisonnement cohérent. Un foisonnement, surtout, organique. (JM, 68)
A
peine commence-t-il à écrire que Borel est submergé, tant sont nombreux ces «jalons
spontanément jaillis»; il est comme une plante un peu folle qui répond instantanément,
hypersensiblement, au moindre tropisme, à la plus menue sollicitation; et comme il tient
à nen rien perdre, sa phrase, pleine à craquer, débordée par tout ce quil
lui demande de capter, se fait tout naturellement débordante; la principale est noyée
sous le flot des incises quelle a elle-même suscitées : à linstant
décrire, Borel se rend compte que la phrase ne rend pas assez compte, pas assez
exactement à son goût, pas assez complètement
et dans son «souci dexactitude maniaque», il va la creuser, la pressurer, la
préciser par une incise, bref combler ce quil ressent comme un manque, chacune de
ces incises provoquant à linstant même un nouveau manque, lui aussi à combler, et
ainsi de suite...; ou alors cest nuancer
qui importe : marquer une réticence, corriger linévitable excès (dame !
quand on écrit sous le coup de lémotion, et dans lurgence...); il ne
sagit donc ni dun foisonnement désordonné, ni dincises simplement
dévidées, alignées, accumulées, ni même dincises en cascades (les cascades
tombent chaque fois plus bas, et ne remontent jamais), mais dincises gigognes,
dincises échelonnées : chaque échelon descendu sera remonté le
seul problème étant, pour le lecteur, de savoir ce quil aborde : une
descente, une remontée... ou un faux-plat; cest lagencement qui compte; il
s'agit très exactement d'une phrase en rosace, dont la principale est la négligée
circonférence intérieure, dont chaque dérivée est une branche pouvant elle-même jeter
des bourgeons, pouvant à leur tour pousser des feuilles, et ainsi de suite; rosace
feuillue, feuillage en rosace : Borel est lobaire; cest pourquoi, si les mots
«foisonnement», «profusion» et «prolifération» ne sont pas faux, je préfère celui
de «ramification» qui précise en outre la forme ordonnée prise par «cet indivisible
flux».
§
Si Borel est bien conscient que cette ramification ne peut quentraîner «un
certain ralentissement de lécriture», il nen mesure sans doute pas les
ultimes conséquences et cest bien compréhensible puisque, la
signification de la phrase, lui, en train décrire, la pressent plus ou moins
déjà; mais pour le lecteur, leffet de ce «recul, sans cesse» de ce que Borel
croit avoir «annoncé», est bien souvent de retarder infiniment lavènement de la signification;
mais ce nest pas de signifier ceci ou cela qui intéresse le poète, cest de
fixer pour lui, de «rédimer» cette «profusion instantanée» que lincident le
plus anodin est susceptible de provoquer; cest comme une transe : à peine
entreprend-il de noter quoi que ce soit, la profusion est là, elle vient par vagues et
Borel est submergé; cest la réaction qui compte le souvenir nest
que le combustible, lincident nest quun catalyseur. Si cette syntaxe
était, de prime abord, assez proustienne (quoique plus viscérale, plus urgente, plus
improvisée : il y a un bouillonnement chez Borel absent chez Marcel; jamais Proust
naurait écrit : «jy songe soudain»), le mouvement, mais le projet
déjà, sont tout autres : là où Proust, en digressant, cherche «la vérité»,
Borel ny songe pas; lui nécrirait jamais : «il ny a plus
quà recopier»; Borel est émotif et donc exclamatif, Proust est posé et donc
affirmatif.
Plus quà Proust, cest à une possible influence de «ces longs
monologues lyriques, frémissants et, à la fois, contenus», ces méditations à haute
voix dHorace, lidôle des années dadolescence, quil faudrait
songer :
[un mot] faisait obliquer son monologue vers une autre direction, le faisait
rebondir, retrouver comme par un mystérieux hasard une idée
déjà abordée, sur laquelle maintenant il revenait, quil développait, qui
sentrecroisait avec dautres, senrichissait daperçus nouveaux qui
proliféraient à leur tour en une gerbe toujours plus nourrie, plus dense, plus
éblouissante [..] Ses phrases se développaient lentement, sappelaient les unes les
autres et donnaient parfois limpression de se surimprimer les unes sur les autres.
Coupées de longues parenthèses, dincidentes qui se développaient à leur tour et
en provoquaient de nouvelles, elles semblaient, quand enfin elles se dénouaient, plutôt
que sachever, avoir atteint à une espèce de palier doù , embrassant un
instant lhorizon quon venait de découvrir, on allait pouvoir repartir
aussitôt pour dautres explorations [..](A, 229-231)
dune
personne aussi mimétique que Borel, ça naurait en tout cas rien détonnant,
et du reste, lui-même nous y invite.
Ces mots, ces tics sinfusaient en quelque sorte en moi,
mincitaient à les imiter (A, 235)
§
Tout, donc, peut être rapporté, en tout ou en partie, à ce moratoire sur la
signification : car si la longueur inhabituelle de la phrase vient de ce que, chemin
faisant, Borel cède constamment à la tentation de «tout dire», elle vient encore plus
de sa répugnance paradoxale à figer la signification : à terminer la phrase; sans
compter quil est naturellement impossible de tout dire; théoriquement, la phrase borélienne est
interminable; pratiquement, elle est pleine de suspens, disons même de suspense : un
champ de manuvres dilatoires; la phrase infinie
du moins sa tentation , ce nest pas chez Bernhard quelle est,
cest ici.
Phrase longue, phrase infinie : phrase-fleuve (comme celle de Proust ?
encore non : là, malgré ses méandres, on sait où lon va; porté par son
ample période, on la descend comme sur un somptueux steamer, nonchalamment,
majestueusement, au sens premier : monotonement; il y a quelques distractions; les
berges défilent au loin, dorées, ordonnées; et tout se résout, comme la vague
wagnérienne venant mourir aux rives du silence, dans un calme étale : lentement,
harmonieusement, lumineusement; ici par contre, on remonte ses zigzags en chaloupe,
houleusement, tumultueusement, capricieusement; on va dinquiétants rapides en
dangereux tourbillons; rien dautre à faire à bord que saccrocher; on a beau
scruter, on ne voit pas les berges; de ce fleuve-ci, on ne découvre le cours quà
rebours, un peu débordé dabord, et tout à coup on bute sur sa source : tout
se termine brusquement; la prose de Proust laisse déposer les alluvions de sa vie, celle
de Borel en emporte les débris et les charrie au loin; Proust écrivait
couché ou, comme disait Aldous Huxley : «accroupi dans le bain tiède
de son passé» , et ça se sent : sa phrase est une lente mélopée;
celle de Borel est du free jazz, on dirait quil écrit en zig-zaguant; bref, cette
phrase a un tout autre rythme, un tout autre
phrasé; quant à parler, comme Réda, du swingue
de cette écriture, ça me semble à la fois réducteur et exagéré; mais elle a
effectivement une pulsation mais tout, chez Borel, est aussi pulsatile que pulsionnel). Quant à être «baroque», cette
phrase... Borel prétend, avec humour, être un peu «affolé» à cette idée (JM, 80
sqq); mais peut-être cet amateur darchitecture romane «ah ! la
culture !» se sentirait-il plus concerné sil voyait dans ce mot
un simple synonyme de «exubérance organique et sans règles»; et sil est vrai
quaucune étiquette na dintérêt en soi (ce «vieux classicisme» dont
Borel saccuse nétant, pour une bonne part, que gentille automoquerie),
celle-ci aurait au moins le mérite de suggérer un possible dilemme entre le classicisme
de lécrivain (une politesse du désespoir, encore une ?) et de l'homme de goût, et le «romantisme» de lhomme de
désirs, qui veut tout et l'impossible (et qui, ce désespoir, au diable la
politesse ! doit le crier) bref, entre besoin denclore et besoin
déclore...
On dirait que, à linstar de son auteur, la phrase narrive pas à
être; tout se passe comme si, ici aussi, le sens devait rester éternellement absent;
mais si image il y a, cest un négatif dans lécriture, la vie
sinverse aussi : Borel se sent profondément bien dans lirrésolution de
sa phrase; prisonnier comblé, il ne songe nullement à sen échapper; il y
«plane» et na aucune envie daller sécraser; son désir serait-il de
sy lover, de sy enclore tout entier, de sy effacer ? comme si ce
quil aimait, ce nétait pas tant les mots, ni même lécriture en soi,
mais, à mi-chemin : cette phrase-ftus. Lincise est ici, au sens pictural
du terme le mot convient bien à Borel un repentir : comme sil regrettait à lavance darriver à la
fin de la phrase et, redoutant den être dépossédé, ne savait quoi trouver pour
retarder léchéance; mais cest quune fois la phrase finie, la
signification est figée : plus possible de rien y reprendre (une autre phrase ?
cest exceptionnel : tout doit être dit immédiatement;
la phrase est un monde); tout est consommé; le fruit exprimé à fond ne peut plus rien donner :
Borel le jette. Et avec le temps, ça va sexacerber : lin-cise va se
déplacer, remonter le courant, progressivement se métamorphoser en pré-cise, en
précédente, en antécédente (selon les dictionnaires, lincise est une proposition
«insérée» ou «rejetée à la fin»; or les propositions boréliennes vont de moins en
moins tomber dans ou après ce à quoi elles se rapportent : elles
vont tomber, ou mieux courir, avant; elles
ninterviennent plus, elles préviennent; elles sont «anté-posées»); monde où va
régner la précession des propositions de tous ces types de proposition que
jengloberai désormais, pour la facilité, quelles soient subordonnées ou
circonstancielles, quelles viennent avant (antécédentes) ou pendant (incises),
après (relatives) ou à côté (appositions), sous le terme général de dérivées.
Borel diffère tant qu'il peut; et avec le
temps, sa phrase, de différante quelle était, va se faire tout bonnement
renversante : il nous faudra de plus en plus longtemps avant de savoir où elle veut
en venir et cest justement quelle répugne à «en venir»; la
signification nest plus seulement «infiniment retardée» : elle est repoussée, littéralement acculée à la lisière
de la phrase, cette jungle de mots; la
signification est, littéralement et dans tous les sens du terme, reléguée, pour ne pas dire carrément larguée...
§
Mais maintenant, à y regarder plus attentivement, il ny a pas que la place
et la quantité des dérivées qui viennent reléguer la signification : tout y
contribue; cest de fond en comble que tout est chamboulé, à chaque niveau de la
phrase : proposition, groupe, séquence, mot; ce qui donc, finalement, est
spécifique à Borel, ce nest pas tellement lincise, ni même
lantécédente, mais le fait que tout,
toujours est anticipé; pas possible pour une phrase davoir un taux
descompte plus élevé : tout signifiant est avancé afin que le signifié soit retardé; ou
bien, vu de lautre côté : quà tout niveau, le groupe qui va délivrer
la signification fonction pour laquelle, désolé, je dois créer le
néologisme sémiogène est
différé, postposé, relégué aux confins de la phrase; il y a, littéralement et
systématiquement «relégation du groupe sémiogène» (RGS ci-après). Quel que soit le
recoin de la phrase, Borel accule la signification dans ses derniers retranchements :
tout, chez lui, tend à repousser le plus longtemps possible, et souvent jusquau
tout dernier mot (pourquoi pas Seigneur Sujet lui-même ?), jusquà
lultime signe (un point dinterrogation), linstant de la chute dans la signification :
· relégation
de linfinitif
Reste que, sur ces années, parce que, par
égard pour ma mère, jen ai, dans mon livre, édulcoré les aspects les plus
sordides ensemble et les plus déchirants, il me faudra un jour, je le sais, quoi
quil men coûte, revenir (JM, 100)
· relégation
du complément
Je men voulais bien un peu de tous
ces lapins que je navais pas tardé à lui poser, eh non, rien à faire, ce
nétait pas Anne, avant tout de bon, et quitte, par furtifs accès, à le regretter,
de la laisser tomber, la petite Martine (JM, 98)
· relégation
de ladverbe
Jeanne [..] dassez
déprouvantes corvées chargée déjà (JM, 198)
mais
dautres moyens encore, tous en fait, sont bons à cet écrivain danticipation :
· la
mise en évidence grâce à un présentatif (voilà..., cest que...)
· toutes
les disjonctions imaginables (verbe/sujet, auxilaire/participe, infinitif/mot qui
lintroduit, etc.)
· la
pronominalisation par dislocation
· tous
les types de prolepse
· qualificatif
précédant le substantif (cf. poésie classique)
· les
modes interrogatif et exclamatif; les interjections
· les
explétifs et autres groupes non-signifiants («le dirai-je ?»)
la
phrase borélienne est un véritable voyage dans la langue : on y trouve tous les cas
de figure possibles et impossibles, éventuellement cumulés dans un seul court
groupe comme dans cette disjonction entre un participe passé et son adverbe,
par une antécédente à ce même participe passé :
la boîte de capotes anglaises,
inopinément et à cette place plus quinattendue, dénichée [..] (AD, 331)
ou
ces deux inversions pures et simples (avec léternelle incise anté-posée quand
même) dans une courte phrase absolument nominale :
Fissuré déjà l'instant doré, présents
ou pressentis, au cur même de l'immobile étreinte, l'arrachement et la
séparation. (SP, 135)
ça peut aller jusquà
des constructions assez surprenantes, comme dans ce «cumul» où lincise réussit
à être en même temps une apposition décalée, retardée, disjointe du groupe auquel
elle se rapporte :
Et toi, est-ce aux noces du ciel et de lenfer, comme tous au monde
leur fruit avorté, que tu survis ? (OD, 8)
on a
limpression que, comme dans le cubisme, Borel «voit» (disons mieux,
puisquelle est en train de se former, quil la prévoit, quil en a une
prémonition) sa phrase totalement, de tous les
points de vue simultanément, et quil
est dès lors capable, avec une sidérante aisance, dinsinuer chacun de ces
«plans» à peu près où bon lui semble.
La plupart de ces tournures ne sont naturellement pas lapanage de
Borel : on les trouve chez maint écrivain; mais là, il sagit dinsister,
de souligner donc de renforcer le sens; chez Borel ça revient invariablement
à le repousser, à laffaiblir, à le miner; mais là ces tours sont ponctuels, et
pas toujours heureux même chez les trois seuls écrivains français du
siècle méritant, de lavis de Borel lui-même, le qualificatif de génial, on
trouve des horreurs :
Cette immense autour de moi fermentation de
la vérité (Claudel)
risquer [..] que fût ma jalousie
renouvelée (Proust)
Il a voulu tout quon emporte
(Céline)
chez
Borel, ces tournures, entassées à la quasi-exclusion de toute autre, sont pourtant
toujours heureuses (naturelles); il nest jamais emberlificoté; un parcours sans
faute : et cest quici il ne sagit justement pas de figures de
style, mais de style «tout court»; on écrit comme on est : et Borel est
«renversant», comme Proust est sinueux, Céline exclamatif, Bernhard harcelant;
cest leur nature elle-même ou leur esprit qui
sécrit.
Voici Borel se fustigeant dêtre retourné sonder son passé (jaurai
désormais recours, pour certaines citations, à une présentation indentée
le degré dindentation indiquant le niveau de relativité des groupes ,
qui dune part fera apparaître plus clairement lorganisation complexe de la
phrase, dautre part me permettra, éventuellement, de lannoter point par point
et lisiblement) :
Et cest bien,
ou doù naîtraient-ils autrement ces
élancements en toi,1
ces sursauts, cette insurrection accablée,
ou cette nausée,2
comme si,
as-tu contre lassaut du doute jamais
rien pu,3
loin,4
de ce chétif aveu délesté,5
darriver au dernier souffle expiré
plus nu et plus démuni encore,6
par là même au contraire7
tu frappais dinanité cette
dépossession essentielle
un jour au vif de ta chair8
que tu as dite,9
vécue et dite,10
si,
te retournant contre elle,
et cela non plus pourtant nest pas
vrai,11
nest pas seul vrai,12
à son exigence infidèle13
tu la trahissais, tu la reniais.14 (AD, 408)
1) prolepse (mais aussi redite de doutes déjà exprimés
auparavant)
2) triade dappositions finissant sur deux longues; rime
interne ; un beau paradoxe en prime : insurrection
accablée
3) incise probablement amenée par le «comme si»
ou alors, reprise de 1) : il doute si cest
réellement; RGS par disjonction auxiliaire/participe passé; finit sur
une brève
4) antécédente de paradoxe son début du moins
5) incise (cet aveu, évoqué dans les phrases qui précèdent,
étant celui qui donne son titre au livre); précédence du
qualificatif; RGS; finit sur une brève
6) RGS; finit sur une longue
7) finit sur une longue
8) précision : pas létat de dépossession, mais le
mouvement (dépossession subie
un jour
9) relative de précision
10) redouble de précision
11) incise ou, qui sait ? antécédente-commentaire de
réticence; finit sur une brève
12) incise de nuance, de précision
13) RGS; finit sur une longue
14) chute : sur une brève naturellement et
sur le dernier terme dune triade (elle-même
disjointe) : frappais, trahissais, reniais
On
retrouve ces mêmes figures dans une phrase toute différente pourtant, où lon va
découvrir que la longueur nest pas le fait de quelques longues dérivées, mais
dun grand nombre de groupes extrêmement courts; la phrase est morcelée au maximum,
littéralement laminée ce qui ne compromet en rien son ample mouvement
densemble : cest ce quon pourrait appeler le style
coupé-coulé ! la lecture dune phrase ainsi «hachée menu» est une
véritable course dobstacles :
Repartie,1
reviendra-t-elle jamais,2
et ce lointain printemps avec elle,3
cette hirondelle4
dont la flèche aiguë nen finit plus
pourtant
sous mes yeux5
de rayer le ciel,
comme si,6
à son envol instantané survivant,7
elle avait,
sur la page orageuse ou vierge de
lespace,8
inscrit,
plus indélébilement quaucune rature
dencre,9
sa fuite même
?10 (E, 78)
1) antécédente réduite à un participe passé; finit sur une
longue
2) seconde antécédente; finit sur la brève mélancolique
quest toujours le mot «jamais»
3) incise, mais aussi antécédente; prolongement inattendu
après le couperet du «jamais»; inversion
substantif-qualificatif, «lointain» reprenant et amplifiant le
sentiment de mélancolie enclenché par «jamais»
4) fin de principale sans verbe; seulement maintenant
apparaît-il que 1) était une exclamation, une
interjection mimant cette «flèche aigüe»... encore à
venir ! belle rime interne avec 3)
5) à la fois antécédente et précision immédiate du
«pourtant» : limmobilité est dans les yeux de Borel
(dans la réalité, dont il continue donc à être conscient
aussi, le ciel nest naturellement déjà plus rayé)
6) reprise de 5) : il sait que ce nest
pas vraiment ainsi; début dune comparative tronçonnée
dantécédentes
7) antécédente; RGS
8) antécédente; la rêverie est si profonde quelle se
prolonge imperturbée par les changements atmosphériques réels,
que Borel cependant ne cesse de remarquer; notons avec quel sûr
instinct le poète, qui a priori préfère certainement le mot
«ciel», évite sa répétition : abstrait pourtant, le mot
«espace» me semble ici convenir admirablement (il ny a pas
de mot en soi : cest le contexte qui décide)
9) antécédente
10) ce nest que maintenant, par ce point
dinterrogation final, que lon comprend que 1)
est une exclamative, et que 2) nest pas une incise, mais une apposition
interrogative
cest
à ce laminage que lon reconnaîtra encore la phrase borélienne quand, telle est sa
variété, la plupart des figures habituelles sont absentes, ou semblent lêtre;
dans la citation suivante, le démembrement semble bien poussé à ses limites
«naturelles» : 24 signes de ponctuation pour 23 groupes de 3 mots en moyenne !
... Ça, pas mûr, dirait-on bien, non, pas
mûr. Et mieux vaut, décidément, en revenir à ces intimes noces de la rêverie et de la
mémoire en moi qui, dès les premières heures, ce matin, tendaient, je lavais
senti, à tout entier mirriguer, une source, elles aussi, tantôt limpide, tantôt
assombrie, une source, comme cette douleur même, paradoxalement illuminante, là-bas, et
ce pauvre sourire à demi incrédule sur les lèvres de ma mère, qui mattend (JM,
42)
toutes
ces tournures se retrouvent, jy insiste, dans les phrases les plus courtes :
Cest quon en avait,
lorgueil de la tante Lohénec, de tout ce quil y a de comme il faut, des
locataires (AD, 409)
et
jusquaux plus prosäiques, aux plus «utilitaires» :
Comme des lieux, Mazerme, Ligenère, qui
apparaissent dans tous mes livres, jai, de presque tous les êtres aussi, dans ce Journal transposé les noms. (JM, Avertissement)
et,
quoique fort bridées encore, elles apparaissaient déjà çà et là du temps de LAdoration :
Cette
impression de gêne, de malaise, et bientôt daliénation,1
que je ressentis aussitôt,
malgré la gentillesse avec laquelle mon oncle, mes cousins Lohénec, mais
ma tante surtout, maccueillirent, 2
ce nest
pas le sentiment, 3
dont je neus conscience que plus tard, 4
que ma mère
servait en quelque sorte de bonne à son frère et à sa belle-sur,
ou du moins, 5
si amicalement quils la traitassent, 6
quelle occupait chez eux une situation fausse, mal définie, et
finalement inférieure, 7
qui me la
donna, cest,
assez curieusement, 8
plus même que les goûts ou les manières différents des Lohénec,
9
leur langage.
10 (A, 18)
1) mise en évidence du complément ; triade
démotions croissantes (précisée, vivifiée, rythmée
dun adverbe anté-posé) ; longueur crissante des termes
2) incise de précision ; triade de personnes (à nouveau
précisée, syncopée dun adverbe ici postposé) ;
finit sur une longue
3) prolepse
4) incise temporelle (anticipe passé) ; finit sur une
longue
5) incise de nuance
6) incise de précision
7) triade dadjectifs ; longueur croissante des
termes ; allitérations (f) ; finit sur une longue
8) courte antécédente-commentaire ; finit sur une brève
9) seconde antécédente (précision) ; hachée, sèche,
et finissant sur une brève : la fin approche
10) brévissime GS
§
Autrement vu encore : souvent la fonction syntaxique du groupe que nous sommes
en train de lire est équivoque; et parfois, cette incertitude ne sera pas levée par le
groupe suivant, au contraire le suivant accentue léquivoque : on
ne sait pas si cest la suite, un début dincise, ou déjà même une autre
antécédente; à quoi raccrocher ce groupe ? on hésite; parfois même, un simple
mot désarçonne ainsi ce «jeune homme», qui de prime abord semblait
parti pour être sujet, se révèle-t-il, dans une suite de six sifflantes, être un
complément :
Nest-ce pas que celui que je prends
pour le jeune homme que je fus, un autre a, soudain, sournoisement usurpé
sa place [..] ? (AD, 440)
ce
nest pas seulement le nombre, la longueur et la position des groupes qui
caractérise cette phrase, mais son mouvement, son économie, leur agencement :
lincertitude de leurs points darticulation doù ce
flottement général, qui contraste si harmonieusement avec la précision que constitue et
que possède chaque dérivée, qui résulte de leur accumulation même; cette phrase
étonnamment naturelle, est comme le rêve, paradoxale : à la fois précise, sensée
dans le détail, et floue, folle dans lensemble; ou comme un puzzle préparé :
toutes les pièces seraient effectivement à leur place, mais encore étalées,
séparées, disjointes; on ne sait pas ce quil représente tant quon na
pas fait les rapprochements, tant quon na pas réussi à tout emboîter.
Souvent dailleurs, la principale a été tellement noyée (dautant plus
noyée que, généralement, elle est en soi assez courte; dès lors, ses morceaux sont si
menus un ou deux mots quils disparaissent littéralement
dans le paysage de la phrase, quils
sy confondent), les dérivées jettent des ponts en sens tellement divers,
quau terme du périple, malgré la dernière bribe maintenant sous ses yeux, cette
sacrée signification, elle, nest toujours pas dans la tête du lecteur
et s'il n'a pas la mémoire aussi bien tournée que l'auteur, il doit, comme le Petit
Poucet, rebrousser chemin, partir à la recherche des cailloux qui lui ont échappé (le
sens est là, naturellement, mais éparpillé, enfoui comme trois aiguilles dans une botte
de foin : à moi de le reconstituer; et bien sûr, jy arrive mais
ça, cest une autre histoire : jinterromps ma lecture, je sors de la
phrase); la principale aussi est là, mais parfois, tel un prestidigitateur nous
hypnotisant de tours abracadabrants, nous étourdissant de dérivées, Borel la
subrepticement escamotée; lire la phrase, c'est longer le périmètre de la rosace :
c'est seulement une fois le parcours terminé que j'aurai le recul qui seul va me
permettre de juger la beauté de cette rosace dans son entièreté; je lis donc cette
phrase : une première fois pour lexplorer, la repérer, me délester du
problème de sa signification; une deuxième fois pour la savourer; et fréquemment,
nen revenant pas, jy reviens, fasciné, une troisième fois (mais je pourrais
quasiment la lire aussi souvent que je contemple tel tableau accroché à mon mur, que je
ré-entends telle musique aimée; la phrase borélienne est un véritable personnage
dramatique : surprenante, imprévisible, juste jusque dans ses moindres caprices,
chargée dune telle épaisseur et dune telle densité quelle garde son
mystère à travers tout; plaisir inépuisable du texte).
«J'ai longtemps été retenu d'écrire» : cela, Proust, pour en finir
(peut-être !) avec l'encombrant personnage de Combray, aurait très bien pu
l'écrire (je l'aurais même très bien vu entamer ainsi sa Recherche); Borel l'écrit comme ceci :
Tu le sais, n'ayant guère
eu pourtant d'autre désir (celui de vivre, peut-être ?), et quelles que fussent les
raisons d'un si long retard (doute, paresse, inhibitions, «perfectionnisme», l'angoisse
qui refusait ou déviait l'écriture plus forte, pendant des années, que l'angoisse qui
la provoquait), j'ai longtemps été retenu d'écrire, ou plutôt, comme on dit si
curieusement, si justement, de «me trouver». (CC no 2, 117)
Pas de phrase plus constamment dialectique («provoqué par le langage et à son
tour le provoquant», «dont à la fois elle se nourrit.. et qui lentraînent»),
surprenante, vivante, quoi ! pas de phrase plus constamment inattendue :
inattendue tant quelle dure, tant elle dure («à quand le point final ?»), et
encore plus inattendue quand, tout à coup, on sétait presque résigné à ce
quelle nen finisse jamais, elle simmobilise; lenroulement est
aussi bref que le déroulement a été long; dilatation, contraction : phrase plus
qu'organique, plus que baroque, oui, plus que sensuelle : charnelle, érotique (véritablement érotique : pas par son sujet,
mais dans son principe; d'où qu'après L'Adoration, les «scènes» à caractère
explicitement sexuel aient disparu, comme s'il s'agissait désormais moins d'écrire le
corps que de faire corps avec l'écriture); érotique par son élan, sa fièvre, son
mouvement; ses chevauchements, ses emmêlements, ses entrelacements; sa souplesse, sa
luxuriance, son frémissement; son émotion, son intensité, sa suggestivité; par ses
libertés, ses impatiences, ses agaceries; ainsi de suite (la parenté n'est pas
objectale, elle est modale); on a la sensation toute physique que la phrase est une chose
qui senfonce toujours plus loin au cur de lêtre. RGS, envisagé sous
cet angle, c'est la phrase qui se retient; pas
d'une retenue qui ne pense qu'à sa fin : celle au contraire qui ferait tout pour
l'éviter; car il ne s'agit pas, comme chez Wagner, d'une montée continuelle, cette
attente ou cette préparation, cette lente et progressive accumulation qui ne peut se
conclure que par et sur un débordement, dans un paroxysme (phrase grossissant, se faisant
de plus en plus pleine, gonflée, gorgée, toute entière tendue vers sa fin et comme
fascinée par elle); plutôt d'un érotisme «taoïste», où la fin, on pourrait
aisément s'en passer, tant sont exaltants et régénérants en soi les caresses, les
attouchements; ce sont les approches, les explorations, les longs préliminaires qui
excitent Borel pas le pauvre orgasme sémantique ! ici la signification
est spasmodique; à la fin de l'envoi, Borel ne touche
pas : il effleure à peine; dès quune prétendue signification est tombée,
Borel se retire.
§
Il n'y a pas que le mouvement interne propre à la phrase : Borel est
viscéralement attaché au français, la langue est une chair pulpeuse, le mot une chose
délectable qu'on roule en bouche; dans ce domaine, être clair c'est être cru : la
langue fait bander Borel; et, juste retour des choses, entre ses mains, voici que cette
langue frigide qu'est le français jouit; l'époque aura connu peu de poètes aussi puissants. Le rapport tout entier de Borel à
l'écriture est charnel bien plus intensément érotique que dans l'habituelle
dialectique tension/soulagement, cette banale alternance que connaît quasiment tout
artiste :
ce besoin qui, à peine et si mal
satisfait, était là encore, décuplé, exaspéré (CC no 2, 125)
davantage
et autrement : car cette phrase, dans sa danse de séduction de la signification, est comme le
versant descendant du processus auquel obéit Borel vis-à-vis de l'écriture sur le
versant ascendant : dans la vie; et naturellement, dans les deux cas, il semble
accumuler les obstacles à plaisir (c'est
pourtant d'eux-mêmes qu'ils s'accumulent : érotique ou autre, Borel n'a aucune politique) :
quelque chose en moi [..] se raidissait,
s'arc-boutait, allait, jusqu'au dernier moment, jusqu'à ce que cela crève enfin et qu'il
soit impossible de dire non plus longtemps, éluder et remettre (CC no 2, 121)
l'écriture
est le seul bonheur de Borel sans doute même, sinon une sublimation du moins
un substitut, peut-être un succédané : d'abord à l'adoration pour la mère
(éloignée, exilée, morte), ensuite et en même temps à l'amour chancelant pour
Madeleine :
cette nostalgie plus que tout, d'elle ou
d'autre chose dont elle tenait la place, qu'elle ne comblait pas (CC no 2, 123)
il
est clair que l'écriture est, sinon Borel lui-même, du moins un être, un être
aimé une femme (et en français, ça tombe bien, elle est du féminin,
l'écriture) : il suffit de voir comment il en parle : «j'étais ingrat envers
elle», et cetera;
nous avions vécu de longs mois dans une
telle intimité, une telle proximité, au point que, comme dans les moments de l'amour les
plus bouleversants, il n'était plus possible de nous discerner l'un de l'autre :
j'étais elle, elle était moi (CC no 2, 123)
allégorisations
dues au goût du concret qu'a tout véritable écrivain ? sans doute mais
cette allégorie-ci lui plaît, une autre ne le retiendrait pas.
Erotique, à l'image de l'être, cette écriture est peut-être même bien
«incestueuse» : retour au «sein maternel»...; mais il y a, pour ainsi dire, deux
seins : l'un, ce langage naturel où Borel baigne, et dont il n'a jamais été
séparé; l'autre, l'écriture, où se ressourcer, se réintégrer, perpétuellement à
retrouver; car l'écriture n'est jamais assurée, elle se fait désirer;
Je lui en voulais, semble-t-il bien, de me
provoquer de nouveau sans se promettre, sans se dévoiler absolument. Je lui en voulais de
n'être pas constamment à moi, de n'être pas moi-même constamment à elle. (CC no
2, 125)
mais
le comble de l'inceste, l'inceste effectivement comblant, ce serait naturellement
d'arriver à s'unir à soi-même... Ce qui est sûr, c'est que Borel n'écrit pas quand il
veut, seulement quand il n'en peut plus : en «état d'urgence»; mais alors, c'est
la débauche, il est inépuisable ! Borel met la syntaxe cul
par-dessus tête...; sa phrase est une émanation de l'Eros, comme celle de Bernhard du
Logos.
§
Curieux quand même, dira-t-on, que, dans une phrase organique, qui flanque aussi
fidèlement les courants de conscience, une dérivée arrive avant ce dont elle dérive;
mais cest que la pensée travaille en temps
partagé, et chez certains tellement vite que, souvent, une nuance, une réserve, et
parfois même une pensée opposée arrive conjointement, qui semble être de plus de
poids, ou plus urgente, que la pensée «première» (et même si elle arrive après, le
cerveau la fait passer avant, il la laisse dépasser;
peut-être est-elle si neuve quil a peur quelle se perde, alors que la pensée
première est si familière que là ce risque est nul); le langage nest pas toujours
«forcément en retard par rapport à lafflux vivant» : chez Borel justement,
je lai dit et là est son génie, le langage est immédiat; parfois même, lécriture fait
mieux que de simplement «capter» ce qui se passe en lui : elle va plus vite que sa
pensée ! linverse, en somme, de lesprit de lescalier.
C'est d'une écriture à ressorts finalement
qu'il faudrait parler, tant est souple, élastique, ailée, cette forme apte à
accueillir, à immédiatement sélectionner, à modeler, à relancer le tout-venant de la
conscience borélienne; on voit mal comment une écriture à ce point impulsive, et
cependant d'une telle variété, aurait pu s'épanouir dans une forme, aussi «libres» en
seraient les vers, statique et sévère comme la poésie; la totalité exige la prose.
§
A ce beau véhicule quest la phrase
française, Borel fait donc faire un complet tête-à-queue; comme atteint de dyslexie
syntaxique, Borel inverse tout (le sujet, en
particulier, est rarement en tête de phrase : narcissique ou non, cet écrivain
cache bien son je); tout est retourné sens dessus dessous ; pas d'écrivain plus
désarçonnant : aucun mot n'étant jamais là où le lecteur l'attend, chacun d'eux
lui apparaît (s'il est sensible) sous un jour nouveau; et ainsi, paradoxalement, dans
cette phrase hypersophistiquée, le mot est réinvesti d'un pouvoir sauvage, primitif. Ce
nest naturellement pas uniquement pour des raisons littéraires que Borel en est
arrivé à une telle syntaxe : nayant jamais supporté aucune contrainte, il
est possible quil nait pas toléré non plus le carcan de la langue
française ; mais il y a plus :
dans la douleur ou une émotion vive, on
est acculé au cri (SP, 216)
Les plus fortes émotions, nest-ce
pas un cri, un cri seul que, souvent, elles nous arrachent ? (MML, 65)
autrement
dit, dans l'émotion, on a tendance à s'exclamer; on est trop pressé pour «construire sa phrase»; l'objet de
l'émotion :
Blonblon, Dolly, la grande Denise, [..]
ç'a été cela, ma seconde enfance (AD, 11)
ou
l'émotion elle-même :
Ma stupeur, mon insurrection et, aussitôt,
cette interrogation effarée, ce remords déjà, quand O. m'a dit [..] (D, 272)
passent
avant tout; la forme exclamative et, dans une
moindre mesure, interrogative, sont l'habitat naturel de l'être d'émotion; or, ces deux
formes se caractérisent par l'inversion; le renversement est conséquent chez ce
«réaliste émotionnel», dont la phrase est à
l'image de l'émotion; l'émotion est bouleversante, et la phrase doit mimer ce
bouleversement; l'émotion ne disloque pas seulement la syntaxe, elle la renverse. Céline
est allé vers un style exclamatif en poussant la syntaxe à sa plus simple expression
(l'éjaculation), Borel, au contraire, à sa plus complexe (oui Ferdinand ! on peut
être dans «l'émoi» sans écrire «télégraphique»); mais tout sophistiquée
soit-elle, et même dépourvue d'inversions, sa phrase a toujours quelque chose
d'intensément oral, sinon d'exclamatif : quelque chose du cri quel plus
bel exemple en donner que cette fascinante première phrase du Retour, exclamative (mais est-elle neutre, cette
exclamation, secrètement satisfaite, ou lasse, déjà résignée peut-être ?) tout
ensemble et interrogative (mais haletante et étonnée) :
Je n'en aurai donc jamais fini avec mes
images (R, 9)
et
tout aussi typiquement la phrase suivante, formellement interrogative, peut être entendue
exclamativement aussi. Le cri peut être sourd, étouffé, simple soupir... Artaud crie à
tue-tête, Van Gogh silencieusement, Borel harmonieusement
il y a autant de cris que
de crieurs.
Tout est tellement renversé quil faut se méfier, les rares fois où un mot semble être à sa place usuelle : «de son eau curieuse», par
exemple, ne signale pas une eau étrange, mais que la personne dont il sagit est
curieuse de cette eau; si cest plus «poétique», cest avant tout, nous y
voilà, plus musical que ne serait le plat
«curieuse de son eau»; et ainsi, là où la langue courante, exceptionnellement, dit
«la longue phrase», Borel défait linversion, remet à lendroit : «la
phrase longue»; je choisis cet exemple à dessein, du fait que le glissement provoqué
par linversion est tout ensemble sémantique (phrase longue a un sens général,
longue phrase plus restreint) et sonore : et ce mot longue, et cette liaison z_lon, sont doux à loreille, là où la
liaison g_f est dure, et le mot phrase sans charme et si Borel est
poète, et poète sensuel, cest avant tout un tendre. Il fallait sen douter,
la signification nest pas seule en cause : les mots, leur ordre, sont aussi
dictés par les caractéristiques dun ou plusieurs autres mots, qui précèdent ou
qui viennent, pour la musique, pour le rythme quensemble ils vont créer.
Musique donc : euphonie; musique douce : prédilection pour
les longues voyelles, les consonnes tendres, les syllabes douces, féminines, mouillées
(inutile de revenir plus en détail sur la question, généralement assez simple, de
linversion qualificatif-substantif : qui ne voit que, entre «chou vert» et
«vert chou», la nuance nest que comique ? qui ne voit par contre que, entre
«vallée verte» et «verte vallée», la différence est telle quelle pourrait, à
elle seule, servir à distinguer prose et poésie ? mais même le plus plat, le plus
cacophonique des prosateurs oserait-il écrire «paradis vert» ?...).
Musique encore donc : allitérations et/ou rimes intérieures.
Ce dérisoire désir
de durer (JM, 210)
La force bue à la bouche
même de la faiblesse de la blessure. (E,
36)
ce leurre lauré de lâge
(E, 71)
Resongeant à ces mille
traits, incessamment, qui massaillent (JM, 39)
pourtant, par un apparent
paradoxe (PA, 80)
toute leur tendre ou terrible
absence (E, 101)
les
exigences de leuphonie et/ou du rythme (mais pas elles seules) pouvant aller
jusquà des formules explétives (du type «il faut le croire», «tu as beau dire
et beau faire», ou celles-ci encore, vraiment savoureuses dans la bouche dun
écrivain daveu, soi-disant décidé à tout dire : «le dirai-je ?»,
«lavouerai-je ?») ou quasi explétives («nul plus que moi...»).
Musique toujours donc : rythme; ainsi les nombreux adverbes
ne sont pas dûs à la seule longueur de la
phrase, à ses articulations, disons, logiques, mais [qu] ils doivent tenir à son
rythme même (JM, 101)
les
adverbes en ...ment étant comme par hasard les
mots les plus longs de la langue française, parfois étirés
jusquà sept ou huit syllabes, à la dernière desquelles, longue et lente, on
aboutit presquépuisé... mais heureux ! Autre instrument rythmique
particulièrement percutant : la triade; triade dadverbes, encore eux :
faire, doucement mais opiniâtrement,
jallais dire inflexiblement, non de la tête (JM, 188)
de
verbes :
Allons, cen est assez de te
soupçonner, de te calomnier, de te noircir (JM, 205)
de
noms :
nous en a-t-on rebattu les oreilles de leur raison, aux Grecs, de leur
clarté, de leur sagesse (MML, 88)
ou
dadjectifs, fréquemment anté-posés :
la sourde, lointaine et comme inexplicable
émotion (JM, 168)
un immobile, un éternel et frémissant
Aïôn (JM, 254)
triade
polyptotique :
je vois, de mes yeux je vois, comme si
javais été là moi-même, jusquà mon propre adieu je nen finirai pas
de voir [..] (JM, 97)
triade
tenant à la nature plurielle des choses :
lunivers innocent, chaste et doré
où javais dabord vécu (JM, 140)
à
leur nature paradoxale :
ce je à la fois hypertrophié, grelottant
et famélique (JM, 192)
triade
de précision (avec dédoublement rythmique produit par la croissance et la décroissance
du nombre de syllabes) :
un long, un précis, un minutieux et
maniaque inventaire (JM, 43)
triade
deux fois disloquée (une première fois par le doute, entre parenthèses et après
l'adjectif, une seconde fois, paradoxalement ou non, par la nostalgie d'une croyance, sans
parenthèses et avant l'adjectif) :
la même instinctive, viscérale (mais
est-ce bien le mot ?) et, je voudrais le croire, injuste réticence (SP, 178)
triade
démotion croissante (avec une rime intérieure sur les i brefs, et une autre sur les ère longs) :
lamnésie qui tout entière
bientôt aura envahi, recouvert et comme enseveli ma mère
(JM, 143)
ici,
la longueur de chacun des trois termes va croissant, comme va croissant la violence des
émotions quils expriment :
rien ne me crispait, ne me soulevait
davantage contre elle, ne me donnait davantage lenvie de la tuer (JM, 34)
deux
triades peuvent parfaitement se suivre :
Javais jusqualors écrit dans labondance, dans la
facilité, dans la joie ; je nécrivis plus désormais que dans la crispation,
dans la contention ou dans langoisse (A,251)
tantôt
la première précise des mouvements extérieurs, la seconde les mouvements intérieurs
qui les accompagnent :
semé, du même coup, errant dans ses
dédales et de pas en pas trébuchant, incertain, comme désarmé et désemparé à la
fois [, le saugrenu] (JM, 42)
tantôt
la première nuance des mouvements intérieurs, la seconde les qualités extérieures qui
les provoquent et les expliquent :
mon appréhension latente se trouvait comme engourdie, ou tout au moins
diminuée, trompée, par la gentillesse, et jallais dire la discrétion, la
prévenance de Blonblon (A, 330)
enfin,
il nest pas rare non plus de voir des triades de dérivées, qui semboîtent,
senchaînent, sortent lune de lautre, triades en quelque sorte gigognes,
où le troisième terme de lune est en même temps la rampe de lancement de la
suivante (dont le troisième terme à son tour
, etc.) :
il y a toujours eu en moi (1.1) je ne sais quelle impuissance à me
détacher jamais tout à fait, et pour ainsi dire par une cassure vive, des êtres que
jai une fois aimés ; (1.2) je ne sais quelle impuissance, ou quel obscur
regret, à les laisser aller, (1.3) un inavouable besoin (2.1) de les retenir encore,
(2.2) dempêcher ou (2.3) de reculer cet instant (3.1) où ils ne seront plus rien
pour moi, (3.2) où je ne serai plus rien pour eux, (3.3) et où cet instant même ne sera
plus. (A, 414)
La
triade est tellement fréquente (le lecteur qui aurait la curiosité de relire dans cette
optique tous les extraits que jai cités sen convaincrait très vite)
quelle finit par passer inaperçue et dautant plus que ces figures
nont rien de systématique (elles ne sont jamais parfaitement semblables, toujours
il y a de subtiles dissymétries, de même dailleurs quentre les trois termes
interviennent des décalages) ; typique enfin que presque toujours, un des termes au
moins soit un mot démotion, concret, physique, les deux autres venant lui apporter
une subtile nuance ; ces quelques indications suffiront, la triade nétant pas
en elle-même une construction propre à Borel; elle aussi pourtant, il réussit à la
disjoindre par ses typiques incidentes :
à ras de ruisseau,
me suis-je assez contre cette pente à
portée raidi, insurgé,
à ras de bitume,
ces fleurs de macadam entre les joints avec
un frisson qui sétiolent et tremblent,
à ras de terre. (AD, 258)
Avec Borel, la syllabe même devient un ingrédient aussi fin, aussi subtil que la
touche en peinture, que la note en musique; tout se tient, tout se soutient, tout s'entretient dans la phrase borélienne (doù
la difficulté den extraire des citations à la fois claires et courtes); comme chez
tout artiste de génie, tout est en même temps cause et effet : la construction
dirige la musique, la musique se répercute sur la construction; ainsi, les quelques
citations ci-dessus le montrent assez, le groupe se terminant sur une syllabe longue
suggère que la phrase va se poursuivre, les brèves étant réservées aux fins
dincidente et aux chutes; en ce qui concerne la syllabe terminale, l'intuition de
Borel est infaillible; ainsi encore, pour des raisons musicales, lincidente
peut-elle, atypiquement, ne pas sinsérer immédiatement, mais être légèrement,
le temps de quelques mots, retenue :
cest que tout dans ce temps-là,
autant dire, était péché (MML, 41)
Borel
écrit de concert lair et la chanson, la rime et la raison : une phrase
bruissante d'échos; instinctivement lui vient à lesprit le mot le mieux accordé aux divers contextes, aux multiples
régistres, le mot discrètement allusif, le meilleur répondant, le mot à la fois résonnateur et résonnant; involontairement
naissent toutes sortes de correspondances, un réseau dalliances entre sens, sons et
rythmes, une polyphonie se met en place delle-même, les harmoniques surgissent
comme par génération spontanée, du mouvement même de lécriture. Chez
lêtre immuable quest Borel, je lai dit, la phrase est la seule chose en
mouvement ; gambadant, sébattant, faisant la folle autour dun moi et
dun monde impénétrables, elle est un corps qui danse totalement : de tous ses
membres, jusqu'au dernier d'entre eux, pour ainsi dire jusqu'au bout des
ongles avec une telle agilité chacun, une telle souplesse, une telle
fluidité qu'on les dirait indépendants; un corps qui grouille harmonieusement...
Jamais rien de concerté pourtant :
sil peut y avoir «souci» de composition chez Borel, il concerne le livre,
aucunement la phrase, non seulement en tout point imprévisible, mais de bout en bout improvisée, «schumannienne», se construisant
dinstinct, au fil de lécriture; et malgré ses rebonds incessants de tous
côtés et en tous sens, jamais l'ample mouvement général de cette phrase, sa fluidité
n'est compromise (comme si elles étaient écrites d'une main, cependant que l'autre
poursuit son petit bonhomme de chemin); malgré ses continuels ricochets, la boucle est
toujours harmonieusement bouclée; c'est le miracle, oui, de ce «jaillissement
ordonné» : chaque «jalon» jaillit effectivement dans la forme la plus
appropriée, apparemment ignorant de la structure générale de la phrase pour
la simple et bonne raison qu'aucune structure n'existe encore : elle n'existera
qu'une fois la phrase achevée; il n'y a de construction que a posteriori; jamais phrase n'a été moins préconçue : à l'exception de l'omniprésent
RGS (mais la phrase est tellement tumultueuse et complexe que l'escompter n'avance à
rien), elle est si constamment déconcertante qu'on pourrait parler d'une continuelle
anacoluthe. Mais ce quil faut bien appeler inspiration est discret (trop discret
pour lépoque) : rien de pittoresque, de recherché; aucun néologisme, aucun
bon mot, aucune trouvaille; pas même de «bonheurs dexpression» comme
si, plus que sobre ou modérée, la phrase, par son ton même, par sa douceur, par son
coulé, cherchait à pallier la complexité de sa structure. Parfois même, on dirait que,
imposant un surcroît de délicatesse à cet autobiographe déjà pudique au naturel, la phrase singénie à camoufler
lessentiel; par exemple, il est clair que si, dans une phrase déjà longue à
propos de la vanité de regretter les amours qui nont pas été, je lis
inattentivement cette incidente :
puisque cet amour déjà, ces amours qui
ont été, ce nest pas à un moins poignant regret quils aboutissent (JM, 136) |