Psychose formelle,

par nicolas saez
 

Le corps sous la peau est une usine surchauffée
Et, dehors,
Le malade brille,
Il luit,
de tous ses pores,
éclatés.

Antonin Artaud (Van Gogh, le suicidé de la société)

La psychiatrie et la psychologie ne savent absolument rien de ce qu’ils nomment ‘troubles’ mentaux. D’abord parce que ce mot, ‘trouble’, ne signifie absolument rien, rien du tout, pas plus que celui de ‘santé’ d’ailleurs, qui se réduit, absolument, à un pseudo-équilibre définit par une norme absolue ; le principe même est aporie. La psychanalyse, quant à elle, se débat avec ses schèmes freudiens, dépassés parce qu’inscrits dans une époque et dans un lieu, le phallus tenant lieu de sceptre, de sceptre, le phallus qu’elle applique à tout et à tous, comme le paranoïaque sa peur.

Non, ils ne comprennent rien. Ces fous, ces malades, parce que les autres noms qu’on leurs donne ne veulent dire que ça, ces fous donc sont des parias, des exilés, des étrangers, des marginaux un peu paumés qu’on observe ou qu’on écoute en y voyant tout juste des hommes malades, malades, sans y rien comprendre. Rien du tout. Le schizophrène qui voit l’invisible, qui sent l’inodore, qui entend l’inaudible - battu à mort ; le maniaco-dépressif, sentiments, un et multiple, puissant, agitation et apathie, homme pur, essentiel - pas des génies, non ; une vision à part, c’est tout. Le schizo qui a peur des mots - Artaud, le génie, le rescapé -, le dépressif aussi, le maniaque enfin qui noircit des pages où le psy ne voit que répétition, obsession, obsession, rien qui ne s’approche de l’estime qu’il a pour lui-même, quoi. Alors voila, c’est établi : tous des tarés ; les hallucinations du schizo, le dépressif trop triste et le maniaque trop content. Des tarés malades. Malades. Le bâton du juge-psy-gens qui les bat à mort, pour tuer cette chose qui bouge en eux, qui bouge. Le schizo qui hallucine, le maniaque et sa folie des grandeurs, le dépressif, suicidaire et incontinent. Des tarés malades ; perdu la raison : élucubrations, élucubrations. Hérétique de leur réel et agitation inutile. « Vous délirez, monsieur. » Pour savoir écrire, il faut savoir penser, c’est-à-dire sentir, mais c’est pareil au fond. Et voila la chose ; le schizo a peur, il a peur des mots. Rassembler, analyser, comprendre ; le ton et la disposition, l’ordre des phrases, et ce qui a été dit avant ; lire cent fois ce que cette personne énonce avant de répondre clairement ; se torturer pour des sous-entendus obscurs et se tordre les bras ; le sens de la question ; trouver la cohérence et l’émotion, enfin. Terrible. Le dépressif est battu d’avance. C’est clair et c’est un fait. Il est pessimiste ; le jugement de valeur qui trône, et le phallus en guise de toit. Le maniaque ne noircit pas ; il parle, il rit, il hurle : non. Il est - rire, rage et joie. Ses élucubrations répétitives, ses mots, ses cris, sont sentiments. La peur du schizo, le fatalisme du dépressif, la joie du maniaque - et le fétichisme des mots. Totem et tabou ; domination orgasmique, divine torture ; le génie - voila ce qui bouge sous leur peau. Avoir peur des mots et les vomir. Les vomir. Le schizo, le schizo qui oppose à leurs phrases sensées des grognements, le dépressif trop triste et le maniaque trop content. Et là, tout s’effondre, parce que voila, voila la noire vérité qui gît dans la douleur : voir et transcender ce que l’on voit ; ce qui manque aux juges, aux psys, aux gens, c’est ce fétichisme des mots, insupportables quand on les entend, hurler, hurler, parce que si pleins de sens - à vomir ; le maniaque qui jouit.

Les plus chanceux verront l’Homme Pur chez le maniaco-dépressif ; parce qu’il Est tout ce que les hommes sont, et davantage encore ; Homme pur, au-delà de la raison, logique des sentiments ; il est sentiment - pur et Absolu ; il transcende les sens, et voit des choses, des choses sans mots. Des ‘choses’ - de moins en moins hommes, de plus en plus choses. Il noircit ses pages, soit, il les noircit mais d’émotions - émotions vomies - et s’il se répète, c’est pour la norme, parce qu’il la transcende cette même norme qui lui pose des questions qui ne se posent pas. Le maniaco-dépressif transcende les hommes et en ce sens, il est un dieu ; rongé par les sentiments, leur misère, leur fin, il n’est plus homme ; culpabilité, pouvoir et joie ; suicide et apathie, lassitude ; il est au-delà. Dans chacun et il transcende. Vous pouvez parler à Dieu.

Mais ce qui le rend si terrible, ce n’est pas ça. Ce n’est pas ça, non, parce qu’inatteignable, métaphysique, absurde et paradoxal. Non. Ce qui le différencie de la masse, c’est sa peur et sa joie, son masochisme, son sadisme, tout à la fois, qu’il imprègne en écrivant. Il vous étudie, il vous croit, il étudie la forme pour mieux se rabaisser et passer la Nouvelle ; parce qu’il noircit des pages et qu’au psy, ça ne lui plaît pas. La forme, la forme : le maniaco-dépressif donne une forme à ses émotions : il est tout-puissant. Il connaît les mots, les genres, les formes de ces mots ; il interdit au lecteur d’être soi et il l’invite à être Tout - lui. Votre identité qui se sacrifie. Il apprend, il étudie. Attendez. Et quand les ‘critiques barbus’ l’encenseront, ils n’auront toujours rien compris. Parce que la littérature n’est que cochonnerie, cochonnerie pour cochons. Le dépressif qui se tord les bras. De l’avant, de l’avant, voyons ! Bouteille à la mer ; il n’attend rien si ce n’est d’être lu. Parce que le lecteur est jouet et marionnette, et qu’il est marionnettiste et enfant. Il joue et il crie ; voila le fin mot de l’histoire : la forme donnée aux émotions qui dépassent le commun.
 
 

nicolas saez