Le
temps, plus sûrement que l'instant, mûrit parfois
les uvres littéraires maîtresses. Ainsi,
à contretemps de l'événement, les Editions
de la Table Ronde et François Bizot ( l'érudit
orientaliste et non pas son homonyme journaliste ), nous offrent
le récit par ce dernier de ses heures cambodgiennes,
tragiques, toutes empreintes de ses épreuves et de l'amour
qu'il porte à cette terre. De Bizot, le préfacier
du livre dira qu'il avait une seconde âme et qu'elle était
khmère.
L'auteur
et narrateur de ce récit personnel, reflet d'une tragédie
collective, était allé vivre au Cambodge pour
l'histoire de ce pays dont il connaissait merveilleusement bien
les finesses de langue et de culture. Envoyé par la savante
" Ecole Française d'Extrême Orient ",
pour étudier et protéger les vestiges de la civilisation
de ce pays, il y fut fait prisonnier par les Khmers Rouges puis
interrogé par Douch, l'homme tenu pour responsable de
la mort de plus de dix milles personnes dans des camps. De cet
être jugé pour crime contre l'humanité,
son prisonnier retient la nature paradoxale d'une aspiration
à la pureté qui le mènera d'une volonté
d'humanité à la plus profonde monstruosité.
Bizot
fut encore, une fois relâché par un miracle auquel,
jusqu'à la dernière seconde, il est difficile
de croire, il est de nouveau prisonnier, mais à titre
collectif cette fois comme toute la communauté étrangère,
regroupée dans l'ambassade de France, lors de la prise
de Pnom Penh par les Khmers Rouges en 1975. Il y a un rôle
central, comme interprète de toutes les négociations
avec les nouveaux dirigeants.
Un épisode non moins cruel, au cours duquel une cruauté
différente résulte de l'abandon obligé,
pas à pas, des alliés cambodgiens réfugiés
d'abord dans les bâtiments diplomatiques. Un grignotage
ronge les résistances françaises à mesure
que l'absence d'aucun atout à négocier ne laisse
d'autre issue qu'une capitulation tous les jours plus flagrante
devant l'impossibilité de défendre les anciens
alliés face aux nouveaux dirigeants.
Ce
français épris du Cambodge avoue une amertume
sans nom, un désespoir face à l'homme, devant
la cruauté des idéaux. Avec une douceur constante,
il raconte ce qu'il a vécu, sans jamais torturer le lecteur
par le spectacle de l'horreur car jamais il ne cherche à
choquer. Au contraire, avec la délicatesse de qui ne
cherche qu'à rendre le drame plus supportable, sans pourtant
l'excuser, il livre en une mélodie délicate, toute
de détresse contenue, l'acide qui le ronge depuis trente
ans car son regard sur l'homme n'a jamais pu s'en guérir.
Dans une langue emprunte de finesse, il laisse sourdre les évènements
d'une vie qu'il avait tournée toute entière vers
l'étude et la beauté, pour se voir rattraper par
une barbarie face à laquelle il reste interdit, tant
il veut comprendre chaque homme qu'il rencontre sans pouvoir
en comprendre la violence.
Pour
le lecteur, à l'opposé de bien d'autres témoignages
qui le prennent en otage, celui-ci détonne parce qu'habité
de la douceur du sage. Merci à Bizot de son regard, il
nous offre sous la forme la plus douce une expérience
tragique qu'il lui a fallu trente ans pour décanter.
La longue incubation, bien après l'événement
et sans chercher l'à propos médiatique, ne laisse
subsister que le meilleur.
Tang
LOAËC
2004