Dès l'année mille neuf cent cinquante quatre Luc Bérimont avait
remarqué deux événements littéraires : l'un se nommait Françoise Sagan,
l'autre se nommait Yvonne Caroutch.
Déjà les titres de ses recueils, très significatifs, indiquaient une certaine tendance
: « Soifs », « L'oiseleur du vide », « Paysages
provisoires »,
« Lieux probables », « Les veilleurs endormis », « Les
hordes virginales du matin », « Le bestiaire d'éveil »,
« La fête hermétique», « La vole du coeur de verre
», « Demeures du souffle», « Voyages du double ».
Ils montraient une certaine mouvance en même temps qu'un goût très
prononcé pour les associations de mots antinomiques.
Dans l'oeuvre du poète les métamorphoses du temps et de l'espace, le
fantastique et le spirituel, le désir et la peur, sont les composantes du style d'Yvonne
Caroutch.
Rejoindre ce point d'or qui perdure
avant le passé, après l'avenir
ce lieu où le temps n'a plus prise
son noyau de vide émerveillé
comme le franchissement d'un porche mystérieux
qu 'ouvrent les caresses donnant sur l'infini. (Demeures du Souffle)
Yvonne Caroutch se charge de désintégrer les abcès d'atomes en véritable chasseur de
mirages car elle se situe dans les interstices de l'espace et du temps :
L'habiter à travers les fines fêlures dans les filigranes
de l'espace temps. (Voyages du Double)
Le poète possède une sorte de don, de génie pour inverser les rôles
; ainsi ce n'est pas l'homme qui va au-devant de l'univers mais c'est l'univers qui
investit l'homme, le transforme, le métamorphose :
Lorsque tous ses canaux s'ouvrent et que l'univers
s'engouffre
dans son corps cet homme découvre avec stupeur la terrible
radiance du vide noir, éblouissant, de la vie.
(Voyages du Double)
Dans cette intercommunication entre l'espace cosmique et notre monde
interne il n'y a ni frontière, ni voix d'échange bien précise mais il faut:
Aimer les espaces interstellaires autant que le coeur des
hommes.
(Voyages du Double)
Gésine dans les entrailles du temps immobile
qui ont laface noire du chaos
mais aussi celle de son essence lumineuse. (Demeures du Souffle)
Là surgissent dans les poèmes d'Yvonne Caroutch des différences
notables entre gisements de la mémoire et épaisseurs du mythe, Mythes que le poète
s'est chargé de briser - comme on brise ses jouets - pour mieux les reconstruire, les
revivifier à sa manière. Bannis les souvenirs d'enfance ( les
souvenirs ne tintent plus dans la musette d'enfance ), il faut se
consacrer à l'instant, au réel, au vivant :
oubliant le présent blessé / la quête sans graal / sentir
les nervures exactes du réel. (Demeures du Souffle)
Même si le réel s'imbrique, s'osmose parfaitement avec les muscles de
la mémoire, tout se compose et se forge dans le Théâtre
des fractures de la durée que l'on ressoude à grands renforts d'étincelles et de
métaphores (Portiques du Sel)
Là, temps fixe (mémoire) et temps altéré (mythologies) s'unissent
pour un ruissellement d'oracles dans l'iris du temps...
(Portiques du Sel)
Le fantastique prend deux aspects différents et qui se complètent :
le merveilleux et le surréel. D'un coup de baguette magique Yvonne Caroutch transforme
les étincelles en une fontaine de lueurs
Pendant ce temps la fée désincarnée
brise la prison d'air du sombre enchanteur
une seule escarboucle du feu de la terre
et la voici toute embrasée
transformée en fontaine de lueurs (Bestiaire d'éveil)
Rentrent aussi en jeu l'amande qui d'amère devient douce, la licorne
qui s'enchevêtre avec le merveilleux au point d'en être le symbole :
le merveilleux quifait des bonds de licorne farouche.
(Voyages du Double)
Plus loin encore, dans le creux du poème, la licorne rejoint le
royaume divin: Fée des glaces la licorne laboure le champ
des écritures divines.
(Voyages du Double)
Mais ce fantastique se manifeste d'une manière plus abrupte, sous un
éclairage surréel : alors s'amorcent les métamorphoses, les anamorphoses, tout ce qui
concourt à créer ce climat propre au fantastique ; les visions de nudités
s'entrechoquent avec les molécules et les cristaux dans un gigantesque spasme cosmique : alors l'homme du seuil trace la calligraphie de la mort sur la
feuille vierge de son destin - écriture droite et nue comme la blanche pensée de la nuit.
(Voyages du Double).
Les plus mystérieuses transformations s'effectuent, témoignant de la
plus étrange alchimie : Au seuil du jardin / tes clefs sont
des serpents accomplis / devenus aigles de braise / dépouillée de toute croyance / la
source ne saurait mentir. (Demeures du Souffle)
Les galaxies, les constellations s'unissent dans le cosmos, elles
jaillissent, parfois, de l'utérus ou de la matrice éblouie, les prophéties de la chair
se marient avec l'accouplement des chiens : L'angle vif de
l'éternité / rêve de boues fondamentales /plus vite vers le bas /disent les chiens
accouplés dans le vide / la fontaine empoisonnée / la voyance de la chair les font taire
(Bestiaire d'éveil)
Si le fantastique constitue l'un des moteurs des poèmes d'Yvonne
Caroutch, il s'allie aussi volontiers au spirituel : Il
revient toujours / ce fils de la chimère à vif / il ignore que les vautours futurs /
transmuteront tous les venins / il creuse les racines de l'être.
(Demeures du Souffle)
Ainsi le poète sculpte son vertige, dans un tourbillon d'impermanence
- il persévère dans son décryptage de l'absolu car son ambition secrète est de : rejoindre à la jonction des souffles / où le temps s'abolit /
découvrir l'autre en soi (Bestiaire d'éveil)
Dans les béances du temps, sculpté par le vent, l'être forge sa
demeure Demeure sans felure au bord de l'être, au bord du
vent / aussi pure que l'étincelant burin du zénith (Bestiaire d'éveil)
La poésie de Caroutch est hantée à la fois par le désir et la peur.
Ce désir prend suivant l'humeur du poète différentes teintes tantôt c'est un désir écartelé comme une rose où le poète
nous entretient des cendres du désir noircissant la
montagne ou en d'autres circonstances le désir est symbolisé par une
enclume chauffée à blanc ou bien encore ce sont ces utopiques cités du désor qui
meublent nos fantasmes, nos obsessions.
Adjoint au désir, en corollaire inévitable, figure la peur : Cris pétrifiés dans la baie / respiration démesurée de
l'hyène / qui ôte et rend le don de folie (Bestiaire d'éveil)
L'angoisse étreint les veines du poème déchiqueté, les cris
traversent les vers et donnent une aura à la poésie d'Yvonne Caroutch.
Le poète prend son lecteur à parti, lui communique ses peurs, c'est
un poète habité qui transmet ses pulsions, ses émotions : Nous
hantons les brûlots hasardeux, le feu criant au sein de l'eau cruelle, la passion
semblable aux repas de pierre incorruptible, au faciès de la beauté marqué par la
foudre. C'est la raison pour laquelle l'homme de diamant erre toujours dans les
immensités du vagin, un couteau à la main. (Voyages du Double)
Poésie marquée du sceau étincelant de l'éclair mais aussi des
pulsations sexuelles, baignée dans une atmosphère cruelle et mortifère : Reclus en poésie / erratique enchanté / empoisonné peut-être /
comme le sable d'or où les tortues vont boire (Bestiaire d'éveil)
Ce qui frappe dans les recueils les plus anciens comme Bestiaire
d'éveil ou Portiques de sel, c'est l'absence totale de
ponctuation, seules les majuscules introduisant parfois une rupture dans la continuité du
poème. L'usage du tutoiement, des impératifs apporte, quant à lui, plus de dynamisme,
mais aussi un ton plus intime dans le poème. Ajoutons à cela la suppression des articles
au début des vers mettant en valeur le mot isolé. Le vocabulaire étonne par l'usage
intensif des oxymores tels les dieux sordides, les mendiants
éblouissants, le cristal musclé ; si Yvonne Caroutch joue très
habilement du clavier des émotions, elle nous entraîne dans un autre temps, un autre
lieu, touchant à la fois le fantastique et le spirituel, nous incitant à révéler notre
fond intérieur car Les dieux nous parleront face àface
lorsque nous découvrirons notre véritable visage.
(Voyages du Double)
Gérard Paris
un article publié dans le n°30 de Parterre verbal |