Annie Salager, du lyrisme à l'ouvert


par Gérard Paris


Commencée en mille neuf cent soixante et un avec un recueil de poèmes La Nuit introuvable, l'œuvre d'Annie Salager a alterné les traductions (poésie castillane contemporaine, poésie espagnole, L.A. de Villena) - n'oublions pas qu'elle a été professeur d'espagnol -, un récit (Marie de Montpellier) et une abondance de recueils de poèmes dont les plus importants se nomment Récits des terres à la mer, Figures du temps sur une eau courante, Calendrier Solaire, Désarmement intérieur.
Cette oeuvre qui s'attaque aux arêtes du temps, baigne dans une grande sensualité tout en laissant libre cours à ses tendances oniriques et baroques. Il arrive que le monde du dehors et celui du dedans se ressemblent, comme une phrase inachevée. (Femme Buisson)
Dans les arcanes du temps, Annie Salager mêle les réminiscences de la mémoire avec les grands mythes.
Ainsi quelques grandes figures de la mythologie servent elles de fils conducteurs, de traces aimantées pour la mémoire du poète. Nous suivons ainsi, dans une relation méticuleuse Orphée et Eurydice, Daphné et Pénélope que le poète attire, mêle et lie avec beaucoup d'habileté à ses poèmes.
Alors se développe en filigrane tout un chant sacré, une musique intemporelle grâce à Apollon: dieu des arts, séducteur musical.
Telle une nomade (au sens magique du terme) Annie Salager part à la rencontre des autres civilisations grecques, égyptiennes, ou espagnoles, et déplaçant aussi les strates du temps, elle rencontre Yannis Ritsos et ses vieilles vêtues de noir, Joseph Soulary, poète lyonnais.
Les colonnes d'un temple qui lui fut dédié jadis mais ne fut jamais construit brillaient, image de l'existence et signe accompli de l'inachevé, signe aussi de l'ouvert. (Calendrier Solaire)
Dans ce travail étonnant dans les stries de la mémoire apparaît parfois une figure tutélaire, quelque part dans l'inachevé, nous voici vers l'ouvert, Rainer Maria Rilke n'est pas loin...
Mais si mémoire et mythologie s'épousent dans cette poésie, Annie Salager y ajoute une dimension supplémentaire : la dimension intemporelle. Car cette quête d'identité est formulée dans les termes les plus exigeants :j'ai mordu le cœur du présent dans des mains vulnérables et cherche ma plus haute mer / au plus exigu. (La nuit introuvable)
Car le cheminement intérieur se poursuit en nous à l'image du tracé des astres incontrôlé : L'immense en nous poursuit / sa courbe d'astre inaccompli. (Double figure du losange)
Même si l'être intérieur subit une double attraction interne par les pulsations et externe par la rotation des astres : L'obscur de l'être est malaxé par la pluie d'astres / des brassages, des pulsations. (Le Désarmement intérieur)
... Les minuscules plages où aimer l'amour, dont on ne sait peut-être pas encore qu'il donne là son moment le plus vrai parce que né d'abord silence et de l'eau. (Calendrier Solaire)

Lorsque l'on évoque la place de l'amour dans l'œuvre d'Annie Salager il faut distinguer son amour sensuel pour les éléments naturels, et l'amour passionné, érotique pour l'être aimé. Ce ne sont alors que succession martinets christophores, de gazelles, noyés dans les sucs et les senteurs gagés par une nature luxuriante et aimée. Là l'osmose entre le poète et la Terre mère, cette terre originelle, se réalise parfaitement , ce sont alors de petits textes descriptifs le long des côtes grecques dans Calendrier Solaire où différents apports du paysage (bergerie, grotte, ruisseau) baignés dans la lumière, et cernés par le silence, contribuent à une certaine unité harmonieuse interne et externe : Il s'agit d'écouter la germination de l'obi pour vivre là, d'entendre sa voix dans le silence qui vous creuse, répondre à l'harmonie. (Calendrier Solaire)
Mais c'est dans le recueil intitulé Double figure du Losange qu'éclate toute la sensualité, tout l'érotisme propre à Annie Salager ; le poète, comme une harpe bien tendue, nous renvoie toutes ses sensations, toutes ses perceptions, traduction vive et vivace d'une jouissance acérée : Au profond de ma chair / au lustre de mes cuisses / comme mer savonnée /je te suis et poursuis songe / au duvet d'aimer. (Ventre santal)
Le lyrisme prend alors possession des poèmes qui laissent libre coi une extase exacerbée : La mer coule autour attachée / à la nuit de ton de jade / comme un oiseau palpite / on lècherait son sang velouté yeux clos. (Oiseau Orphée)
On éprouve parfois beaucoup de mal (dans la poésie d'Annie Salager) à distinguer la frontière du rêve avec celle de la veille, les lisières de la rêverie de plus en plus incertaines, de plus en plus floues débordent celles du rêve :La mer sans mouvement envahit ta maison /aujourd'hui dans l'ombre des chambres remue l'éternité / l'abondance accordée aux signes /qui jumelle la nuit à un sommeil d'enfant. (Récits des terres à la mer)
L'onirisme que nous tend Annie Salager est un onirisme cosmique où la femme morcelée, divisée (" femme buisson ", " femme lagune", " femme forêt ") en autant de portraits actifs se bat avec les divers éléments de la galaxie : le feu, les pierres, les eaux, les rochers. Cet onirisme est tantôt transpercé par la lumière
Au bord du vide une lumière interroge / qui transperce le temps / l'alphabet de vie écrit son texte / et dessine aux médaillons de l'air, / l'oubli fait mourir, / le monde est muet, fossile, tendre. (Le désarmement intérieur)
tantôt symbolisé par un silence visionnaire :
Et le silence comme un prophète sur les seuils /ne s'adresse plus qu'à des foules d'eau et de vent. (Calendrier Solaire)
Cette dérive vers l'onirisme, vers le baroque se matérialise symboliquement dans la construction du recueil Figures du Temps sur une eau courante par des dérèglements dans le temps (anachronies), dans la vision des choses (anamorphoses), dans la construction des phrases (anastrophes).
Tout cet arsenal, cet emboîtement de procédés se marie avec bonheur avec les anaglyphes et les anamnèses en une synthèse proche du fantastique. Je rêve aux équivalences des mouvements, aux transformations de matières dont parlaient les textes taoïstes. (Calendrier Solaire)
L'écriture du poète, comme les pierres, prend différentes teintes suivant la lumière, suivant l'exposition , ainsi quand Annie Salager nous entretient des maîtres du Taô dans Figures du Temps sur une eau courante son écriture est transparente, elle nous dresse avec brio des petits tableaux, par menues touches impressionnistes où en peu de mots est saisi l'instant, l'éclair, la vision entr'aperçue...
En d'autres lieux (Calendrier Solaire), les textes narratifs s'étendent sur une ou deux pages comme " Les Tortues ", il ne s'agit plus là de saisir l'éphémère niais plutôt de se mettre à l'écoute de la nature et de relater par le menu toutes les perceptions et les sensations : alors la phrase s'allonge et s'harmonise, comme une mer étale...
Entre mythologie, spiritualité, sensualité et onirisme, la poésie d'Annie Salager nous livre avec abondance ses sucs, ses senteurs, ses métamorphoses et ses fantasmes et de ce fait elle oscille constamment entre le mystique et le charnel, entre le sacré et le sensuel. Mais le poète nous confie son ultime interrogation : Comment faire cesser un chant si égaré qu'il brûle à sa racine, comment perdre la soif de ma musique.
Annie Salager, entre lumière et chant de l'être...


Gérard Paris
(article publié dans le n° 33 de Parterre Verbal)


Bibliographie d'Annie Salager


Poésie

La Nuit introuvable, Ed. Henneuse, 196 1.
Dix Profils sur la toile, l'été, Ed. Henneuse, 1971.
Présent de sable, Ed. Chambelland, 1964.
Histoire pour le jour, Ed. Seghers, 1968.
La Femme buisson, Ed. SGDP, 1973.
Les Fous de Bassan, Ed. SGDP, 1976,
Récits des terres à la mer, Ed. Fédérop, 1978.
Figures du temps sur une eau courante, Ed. Belfond, 1983.
Chants, Ed. Comp'act, Ed. Belfond, 1983.
Les Dieux manquent de tout, Ed. Paroles d'aube.
Le Poème de mes fils, Ed. En Forêt (bilingue franco-allemand), 1997. Terra nostra, Ed. Le Cherche Midi, 1999.

Poésie livre d'artistes

Double figure de louange, Ed. Le Verbe et l'empreinte, gravures Paul Hickin
Poursuites, Traces, Ed. Manière noire, gravures Paul lückin,
Calendrier solaire, Ed. Le Verbe et l'empreinte, gravures Marc Pessin.
Les Lieux du jour, Mémoire déchirée, Pulsations (trois ouvrages manuscrits avec acryliques de Jacques Clauzel).
La Chasse à la gazelle, Ed. Manière Noire, gravures M. Roncerel.

Récit

Marie de Montpellier, Ed. Presses du Languedoc.


Traduction

Poésie castillane contemporaine (Poésie 1 n° 52).
Poésie espagnole (participation), Ed. PUL.