Il y a des conteurs et des
écrivains ;
on conte ce qu’on
veut, on n’écrit que soi-même.
Jules Renard
Que l’on soit bien d’accord Ulysse de
James Joyce n’est pas le premier roman à avoir utilisé le monologue
intérieur comme forme narrative. Joyce lui-même confiera à Valéry
Larbaud qu’il avait découvert les prémisses de cette méthode
en lisant « Les lauriers sont coupés » d’Édouard
Dujardin. Ce court roman né en plein enlisement du symbolisme
(1888), Joyce le découvrira dans un kiosque de gare (l’édition
du Mercure 1897), le lira dans un compartiment de train à destination
de Tour et l’oubliera en Autriche d’où, étant sujet britannique,
il ne [lui était] pas très facile de le ravoir. Trente ans plus tard il s’en souviendra.
Si toutefois Ulysse est différent
des Lauriers par son ambition et l’abondance de son style,
ce dernier n’en restera pas moins, grâce à l’honnêteté de l’écrivain
Irlandais, une palme supplémentaire à l’histoire de la littérature
française. Une rareté à ranger soigneusement dans nos bibliothèques ;
une rareté qui avec le temps deviendra surtout, pour ne pas
dire uniquement, une curiosité.
« Les lauriers sont coupés »
débute en fait sous une forme narrative classique et légèrement
lyrique qui pourrait être énoncé par un quelconque narrateur
:
C’est un soir de soleil couchant, d’air lointain, de cieux profonds ;
et de foules confuses ; des bruits, des ombres, des multitudes ;
des espaces infiniment étendus ; un vague soir…
Car sous le chaos des apparence, parmi les durées et les sites, dans
l’illusion des choses qui s’engendrent et s’enfantent, un parmi
les autres, un comme les autres, distinct des autres, semblable
au autres, un le même et un de plus, de l’infini des possibles
existences, je surgis ;…
Cette émergence soudaine du je prend
possession du texte, du temps, de l’espace… Daniel Prince, le
héro, est ici et maintenant et s’écrie je surgis !
Si un point-virgule fait place à l’exclamation nous l’entendons
tout de même surgir au bout de la phrase :
Je surgis ! Voici que le temps et le lieu se précisent ; c’est
l’aujourd’hui ; c’est l’ici ; l’heure qui sonne ;
et, autour de moi, la vie ; l’heure, le lieu, un soir d’avril,
Paris, un soir clair de soleil couchant, les monotones bruits,
les maisons blanches, les feuillages d’ombres ; le soir
plus doux, et une joie d’être quelqu’un, d’aller ; les
rues et les multitudes, et, dans l’air très lointainement étendu,
le ciel ; Paris à l’entour chante, et, dans le brume des
formes aperçues, mollement il encadre l’idée.
Accompagné du héros nous faisons irruption
dans le « moi-même du dedans » dont parle le
poète Jean-Pierre Duprey, car, dit-il, Du dehors d'une chose,
cette chose est impossible. Et du dehors de tout, tout est impossible.
Et si Duprey est l’exception à cette règle parce que son je
du dedans est également impossible, Dujardin s’installe dans
le confort de cet intérieur. Nous ne voyons plus que par ses
yeux et de ce fait il s’est masqué à notre vue, puisque du dehors
tout est impossible.
Mais le fil du discours intérieur de Daniel
Prince, loin de provoquer l’éclatement de l’écriture, loin de
désintégrer la forme littéraire pour lui conférer la fraîcheur
de ses sens, conserve sa symétrie et sa logique. Ainsi la narration
d’Edouard Dujardin hache les actions, broie les descriptions,
minimalise la phrase, l’assèche, mais ne désintègre pas le texte,
il est tout juste bousculé au point de paraître bancal et l’on
est tenté à la lecture de vouloir rétablir sa symétrie et sa
logique déséquilibrées…
Six heures avaient sonné, ce 5 avril 1886, l’heure que Daniel Prince
attendait pour se rendre à l’étude de son ami Lucien Chavainne.
Prince était arrivé à Paris trois jours plus tôt, il logeait
dans une garçonnière du huitième arrondissement, rue du Général
Foy. Mince les cheveux coupés courts, il arborait une moustache
blonde sous un nez aquilin et paraissait, en ce lundi radieux
d’humeur heureuse. Lorsqu’il arriva devant la maison de l’étude,
il hésita un instant avant d’entrer. Le soir
tombait, l’air était
frais, il y avait comme une gaieté dans l’air. En montant les
premières marches de l’escalier, Daniel songea que son ami pouvait
être sorti avant l’heure, cela lui arrivait quelquefois, il
avait pourtant hâte de lui conter sa journée. Sur le palier
du premier étage à l’escalier large et éclairé par de hautes
fenêtres, il songea à la confession qu’il avait faite à son
ami, à cette aventure amoureuse qu’il lui avait dévoilée ;
il songea aussi à la bonne soirée qu’il aurait encore, à la
délicieuse soirée qui se préparait. Enfin Lucien ne se moquera
plus de lui. Il remarqua le tapis de l’escalier retourné dans
un coin, faisant une tache grise sur le rouge qui de marche
en marche se déroulait. Au second étage il s’arrêta devant la
porte de gauche sur laquelle une plaque indiquait « étude ». Il n’eut aucune réponse
lorsqu’il frappa contre le bois de la porte. Il se demanda où
il pourrait courir trouver son ami à cette heure. Après réflexion,
il décida de se rendre à la salle de l’étude sur le boulevard.
Dans la vaste salle aux rangées circulaires de chaises, il aperçut
Lucien penché près d’une table. Il portait son pardessus et
son chapeau comme s’il s’apprêtait à quitter l’étude. Il disposait
hâtivement des papiers avec un autre clerc devant une bibliothèque
où étaient rangés des cahiers bleus noués de ficelles. Daniel
s’arrêta sur le seuil, heureux d’avoir retrouvé son ami, heureux
à la pensée d’avoir le plaisir de lui conter son histoire. Lucien
Chavainne leva la tête et l’aperçut :
- c’est vous ? Vous arrivez
à propos ; vous savez qu’à six heures nous partons. Voulez-vous
m’attendre ? Nous descendrons ensemble.
- Très bien.
En transcrivant cet extrait à la troisième
personne du singulier, ce qui permettait de l’installer à nouveau
dans une forme narrative traditionnelle, je l’ai passablement
allongé ; j’aurais pu d’ailleurs le rendre plus descriptif
encore ; par exemple lorsque Daniel Prince pense :
le palier du premier étage ; l’escalier large et clair ;
les fenêtres, il ne nous communique que quelques indices,
sortes de balises submergeant de sa pensée. Pourtant ce qu’il
voit du décor doit certainement lui suggérer des images
bien plus complètes, des images assorties d’impressions et de
rêveries qui nécessiteraient pour les décrire une plume plus
abondante. Ainsi lorsqu’une femme parle en dormant, elle annone
de courtes phrases ou de simples mots, qui ne nous permettent
pas de deviner l’ampleur de sa rêverie et de son activité phycologique
nocturne.
Ces bribes de phrases ne sont que des annotations
rapidement griffonnées sur un calepin des choses vues ;
les adjectifs sont jetés là non pour décrire mais pour délimiter
dans l’espace.
Les images sont plaquées sur le texte comme
un reflet sur une pupille sans conscience.
*
Dans l’extrait précédent, à l’endroit où
j’ai écrit : Daniel s’arrêta sur le seuil, heureux d’avoir
retrouvé son ami, d’avoir le plaisir de lui conter son histoire,
le texte du monologue intérieur de Daniel Prince était ainsi
transcrit par Édouard Dujardin : Je m’arrête sur le
seuil. Quel plaisir de conter cette histoire ! En relisant
attentivement cette phrase, j’ai pris conscience que l’histoire
qui provoque à l’auteur un tel plaisir, n’était nullement l’aventure
amoureuse de son héros, mais bien les premières pages de ce
texte dont subitement il découvrait toute l’originalité, toute
la nouveauté et le plaisir d’entreprendre sa narration, le plaisir
du texte lui-même : Quel plaisir de raconter tel que
je le fais cette histoire ! Dujardin installer dans
le confort intérieur de son personnage nous livre cette exclamation
dans le fil de ses pensées. Par un phénomène gigogne Édouard
Dujardin surgit de l’intérieur des pensées de Daniel Prince
par cette exclamation dite sans doute à haute voix et qu’il
n’avait pas lieu de rédiger : Quel plaisir de conter cette
histoire !
A cette époque les romanciers ne s’étaient
pas remis du coup d’Assommoir que leur avait infligé
l’école naturaliste et s’éparpillaient en tentatives vaines
pour proposer un renouveau au roman. Cette brèche qu’entrouvrait
« Les lauriers sont coupés », même si elle
resta plus de trente ans sans qu’on ne la prit en considération
(paru en 1888, on ne lit en France Les lauriers que depuis
1924), reste une des plus audacieuses expériences de cette période
de crise du roman.
*
La traduction peut-être la plus proche du
flux des sensations intérieurs serait celle transmise par l’écriture
musicale (monologue intérieur aux barrières plus retirées) ;
les mots s’ils doivent nous émouvoir, nécessitent d’être ciselés
par un travail acharné qui souvent échoue. Les romanciers nous
livrent alors, au bout du compte, qu’une conscience trop nette
des états d’âme qu’ils nous décrivent. Nous percevons l’émotion
sans avoir forcément recourt à notre imaginaire.
Édouard Dujardin se consacra en premier lieu
à la musique et à la poésie. Il contribuera énergiquement à
la promulgation de l’œuvre Wagnérienne en France en créant à
vingt-trois ans la revue Wagnérienne qu’il dirigera de
1885 à 1888. Il conduira même Stéphane Mallarmé qui n’avait
jamais encore entendu du Wagner au Concert Lamoureux. « Mallarmé
sortit du Châtelet transfiguré. Il était wagnérien ! Il
était symboliste ! ». Pourtant
ce qui manque dans le court du monologue intérieur des Lauriers,
serait peut-être justement la musique, la petite musique des
mots, celle que Louis Ferdinand Céline introduira sur la portée
de sa ponctuation, sa petite invention… sa petite musique… Le
monologue intérieur de Céline évolue, lui, tel un chant porté
par les accords de violons de ses trois petits points et les
coups de cymbales de ses points d’exclamations !…Peut-être
aurait-il écrit :
La fenêtre ouverte… derrière… une cour grise pleine de lumière… les
hauts murs, gris aussi ! Clairs de beau temps ! Ah
l’heureuse journée ! Si gentille a été Léa quand elle m’a
dit : A ce soir… Elle l’avait son joli sourire… le malin !...
comme y a deux mois. Pareil. Tiens ! là en face…
à la fenêtre. Une servante. Elle me regarde… elle en rougit,
la sotte ! Pourquoi ?... Voilà qu’elle se retire.
Disparaît….
Mais soyons honnêtes, on entend déjà cette
musique dans « Les lauriers sont coupés » et
la cadence des trois petits points également… enfin, parfois…
La plus part du temps cette cadence est indiquée par des points-virgules
qui seraient en quelque sorte chez Dujardin les trois-points
Céliniens qui n’oseraient pas encore étendre leurs accords.
Ça grince un peu, mais c’est de la musique tout de même. Son
ami Georges Moore ne dira-t-il pas : « Une musique
étonnante de points-et-virgules ».
*
Le chapitre qui nous concerne est fait de
dialogues et de réflexions ou rêveries en voix-off. Edmond Jaloux
considérait le monologue intérieur comme la transcription du
déroulement cinématique de notre esprit ; un enregistrement qui mêlerait les répliques prononcées et entendues
aux pensées ou rêveries qu’elles éveillent en nous. En quelque
sorte un enregistrement instantané de notre conscience immédiate
sur une bande sonore à plusieurs pistes.
Les dialogues des Lauriers, pourraient
figurer dans n’importe quelle forme romanesque ou mieux encore
dans un scénario. Il n’y a pas de bavardages, c’est sec et précis ;
pas forcément beau mais efficace. Du parler vrai.
- Me voici.
Par endroit dialogues et monologues intérieur
apparaissent tels que rédigés pour un scénarii. Ils seraient
une imagerie lyrique, rien de plus.
Plan : intérieur/extérieur
jour étude Chavainne.
Lucien Chavainne canne à la main
ouvre la porte. Ils sortent. Ils descendent l’escalier.
Lucien : Vous avez votre chapeau rond ?
Daniel : Oui. (Puis voix-off) Il me parle d’un ton
de blâme. Pourquoi ne mettrais-je pas un chapeau rond. Ce garçon
croit que l’élégance consiste en ces futilités.
Il passe devant la loge du concierge
vide.
Daniel (voix-off) : Bizarre maison. Chavainne va-t-il
au moins m’accompagner un peu ? Il ne veut jamais allonger
sa route. Il est si ennuyeux.
Ils arrivent dans la rue. Une voiture
est garée devant la porte. Les façades des immeubles sont ensoleillées.
On aperçoit la tour Saint-Jacques.
Lucien et Daniel s’éloignent dans
cette direction.
Plan américain.
Lucien et Daniel marche côte à côte.
Lucien : Eh bien, et votre passion ?
Daniel : Toujours à peu près de même
Lucien : Vous venez de chez elle ?
Daniel : Oui, j’ai été la voir. Nous
avons, deux heures durant, causé, chanté, joué du piano. Elle
m’a donné rendez-vous pour ce soir, après le théâtre.
Lucien : Ah !
Daniel : Et vous, que faites-vous
de bon ?
Lucien : Moi ? Rien.
Plan rapproché sur Daniel.
Daniel voix-off : La charmante fille ! elle
s’est fâchée de ne pouvoir achever ses couplets ; moi,
je n’allais pas en mesure, et je n’ai pas avoué la faute ;
j’y mettrai plus d’attention ce soir, quand nous recommencerons.
(à Lucien) Vous savez qu’elle ne paraît plus maintenant qu’au
lever de rideau ? J’irai l’attendre vers neuf heures, aux
Nouveautés ; nous nous promènerons ensemble en voiture ;
au Bois, sans doute ; le temps est si agréable. Puis, je
la ramènerai chez elle.
Lucien : Et vous tâcherez de rester ?
Daniel : Non. (voix-off) Dieu m’en
garde !
Dans cet extrait, transposé sous la forme
d’une écriture cinématographique, si les dialogues sont parfaitement
précis, il y a là bien trop de voix-off. N’oubliez pas que nous
sommes dans la caverne sonore du cerveau de Daniel Prince. Ça
résonne haut et fort. Tout les cinéastes nous le diront :
celui qui ne sait pas montrer par des images, nous le souffle
à l’oreille par des voix-off.
Rémy de Gourmont à la relecture des Lauriers
sont coupés, disait : Un roman qui semble
en littérature la transposition anticipée du cinématographe.
Oui mais, Monsieur de Gourmont, s’il fallait mettre en scène
ce petit livre qui garde sa candeur et son velours, le
cinéaste buterait autant que s’il avait à réaliser « À
la recherche temps perdu » ou « Mort
à crédit ». On pense beaucoup trop dans ce roman pour
réaliser correctement son adaptation cinématographique. A moins
que Godard…
*
En un siècle, très peu d’édition des « Lauriers
sont coupés » ont vu le jour : la première en
mars 1888 à la librairie de la Revue Indépendante qu’Édouard
Dujardin dirigeait ; puis au Mercure de France en
1897 – version que lira James Joyce –, en suite aux éditions
Meissen en août 1924 préfacé par Valéry Larbaud, et depuis en
livres de poche : Bibliothèque 10/18 (1968), le Dilettante
(1989), et très récemment en Poche/Essai chez
Flammarion (2001) ; mais s’il n’avait eu la postérité
que le chef œuvre de James Joyce allait lui conférer, il serait,
comme l’ensemble de l’œuvre d’Édouard Dujardin, resté dans l’oubli ;
pire si Joyce n’avait pas murmuré à l’oreille de Larbaud qu’il
avait trouvé le principe de création de son Ulysse en
lisant Les Lauriers sont coupés, Dujardin lui-même n’aurait
pas décelé dans le roman de l’irlandais les traces de son invention.
Le 13 juin 1886, Édouard écrit à ses parents
à propos de son roman : Il s’appelle du nom du personnage
« Daniel Prince ». C’est, tout simplement, le récit
de six heures de la vie d’un jeune homme qui est amoureux d’une
demoiselle. Six heures de monologue intérieur, alors que
sa lecture total s’effectue en bien moins de temps. Dujardin
nous vole des pensées, triche sur l’étendue de son discours
intérieur, c’est en fait le journal intime de ces six heures.
Le journal intime n’est-il pas la transcription d’un discours
sans auditeur, mais un discours différé qui prit le temps
d’effectuer le tri dans l’énorme fatras de pensées, de restreindre
le flux phycologique et de réduire l’étendu temporel du déroulement
cinématique de ce qui fut perçu, ressenti, pensé, rêvé.
Les lauriers n’est donc pas écrit
ici et maintenant, mais plus tard dans un ailleurs confortable,
celui d’un bureau… sur des pages blanches d’un journal intime.
Mardi 6 avril 1886
Hier soir avec Lucien Chavainne. Ne comprendras-il jamais mes sentiments.
« Vous êtes étonnant, avec ce platonisme » m’a-t-il
dit. En quoi suis-je étonnant. Du platonisme… Oui, mon cher,
c’est ainsi que j’entends les choses. J’ai plus de plaisir à
agir autrement que d’autres agiraient. Et lui de me demander
de réfléchir avec qu’elle sorte de femme j’ai affaire. Une demoiselle
de petit théâtre ; certes ! Et si c’était par cela
même que j’ai plaisir à agir comme j’agis et pas comme il le
subodore en espérant la toucher. Il a beau ricaner, l’insupportable.
Je sais bien que Léa n’est pas la fille que l’on soupçonnerait…
Et combien même…
*
Dans le numéro de la Nouvelle Revue Française
de février 1925, qui suivait de quelques mois la parution des
Lauriers préfacé par Valéry Larbaud au Mercure de France,
Gabriel Marcel écrit : le laborieux appareil grammatical
de Proust se révèle infiniment plus adéquat à la vie spontanée
de la pensée, plus susceptible de la capter, que ce schéma désarticulé
dont l’apparente simplicité ne doit pas nous faire méconnaître
le caractère strictement artificiel.
On pourrait ainsi suggérer que la forme romanesque
de La recherche du temps perdu serait la transcription
à contre coup d’un monologue intérieur, celui du souvenir du
discours intérieur évanoui de l’auteur qui tente par l’écriture
d’un énorme journal intime de le restituer. Sa narration serait
tel une conscience précipitée à l’assaut des cendres de sa mémoire
où fument encore ses pensées antérieures.
Il n’existe pas de notion de durée dans le
courant d’une conscience ; le passé fait escale dans
le présent et les pensées immédiates se mêlent, dans le flottement
d’une rêverie, aux souvenirs ranimés à la lumière du jour présent.
Réminiscences et impressions à vif forme un bloc compact que
le travail de l’écrivain s’atèle à ponctuer de temporalité.
Ainsi l’enchaînement des pensées de l’auteur (Proust)
qui écrit dans un présent d’ailleurs indéterminé, (…) est à
l’opposé même de la spontanéité, de la gratuité, de l’absence
d’élaboration qui serait celui du monologue intérieur.
Gabriel Marcel ajoute, dans son article de
la Nouvelle revue Française : les interminables périodes
de Proust traduisent beaucoup plus directement le devenir intérieur
que le laborieux pointillisme verbale des Lauriers
sont coupés.
Ci-dessous, tentative de traduction du laborieux
pointillisme verbal de Dujardin par le laborieux appareil
grammatical de Proust.
Lucien Chavainnes, sa canne levée à mi-hauteur devant lui afin de s’ouvrir
un passage pour traverser la rue de Rivoli, alors qu’au demeurant
aucune voiture ne semblait s’en soucier, marchait devant moi
profitant de l’encombrement du trottoir par la foule nombreuse
à cette heure et surtout dans ce quartier ; pour que je
ne puisse lire sur l’expression de son visage, un seul signe,
un seul pli de ses traits qui m’eut fournit la clef de la satisfaction
certaine que lui avait causé son : « Vous espérez
la toucher ? » ; et évitant un tramway dont la
trompe avait résonné dans le brouhaha et la cohue de cette rue
telle une clameur légèrement plus accentuée que les autres,
il me laissa revenir à sa hauteur et me dit pour ne pas avoir
tout de suite à poursuivre son commentaire sur la jeune Léa
: « Il y a un peu moins de monde sur le côté droit »
phrase analogue à un réflexe qui énoncé tel un lieu commun lui
permettait de rétablir entre lui et moi un discours anodin du
quel les turbulences de mon affection pour Léa, turbulences
qui lui étaient risibles, seraient écartées. Puis présentant
qu’il devait ne serait-ce que pour témoigner de l’intérêt qu’il
feignait ou non d’avoir pour moi, il reprit : « Eh
bien, un tel plaisir ne vaut pas ce qu’il coûte. Depuis trois
mois que vous connaissez cette jeune femme… », sans que
je puisse deviner si cette notion de peu de valeur il l’attribuait
à l’attrait de la jeune actrice qui j’en convient était affadi
par une certaine inculture et un penchant quasi naturel aux
paroles les plus frivoles ; ou qu’il ne faisait allusion
au peu de valeur que pouvait prétendre une passion dont je ne
vivais que les prémices, ces uniques trois mois ; mais
je tint aussitôt à lui préciser que si j’allais chez Léa depuis
trois mois ; il savait bien, qu’il y avait plus de quatre
mois que je la connaissais. Puis, dévoilant une confidence que
je lui fit deux mois plus tôt et dont j’avais cru qu’elle fut
oublié, tant il avait paru à l’époque n’y prêter aucune attention,
comme il arrive parfois lorsque l’on avoue une chose honteuse
dans le fil d’une conversation sans que l’on puisse se reprendre,
mais rassuré par l’apparence d’indifférence de l’interlocuteur
à qui on vient de se confier, indifférence qui nous persuade
que la chose ne fut ni complètement entendu ni parfaitement
comprise, Lucien Chavainne ajouta : « Soit. Depuis
quatre mois, vous vous ruinez vainement. Avant de lui avoir
jamais dit une parole, vous lui donnez, par l’entremise de sa
femme de chambre, cinq cents francs ». Trois cents francs !...
Mais en effet, j’avais par une espèce de surenchère dit à Chavainne
cinq cents francs, comme si en exagérant la somme je la rendais
d’autant plus crédible… ce n’était que trois cents francs que,
par une sorte de plaisir de dévoiler en même temps que ma personne,
la générosité de mon caractère, j’avais chargé la femme de chambre
de Léa, dont je connaissais les habitude d’aller et venu dans
le quartier, de remettre à sa maîtresse avec laquelle je n’avais
jusqu’à présent échangé aucune parole, cette somme ; et
Chavainne de poursuivre : « Si vous croyez que ces
sortes de munificences, incite une femme de théâtre à de réciproques
générosités… Changez votre système, mon ami, ou vous n’obtiendrez
rien ». Est-il agaçant de raisonné de la sorte sans préjuger
de mes réelles intentions qui si elles ne sont pas totalement
précises dans mon esprit ne font pas l’objet d’un plan préétablis
ni destinés à des fins préétablis. Croit-il, ce Chavainne, que
si je n’obtiens rien, ce n’est pas parce que je ne veux rien
obtenir. J’ai grand tort de lui parler de ces choses qu’il ne
peut concevoir qu’à travers les habituelles de son esprit volage.
Il ne se rend pas compte que pour bien des jeunes gens du monde,
lesquels sans cela resteraient idiots et rudes, sans douceur
et sans goût, c’est bien souvent leur maîtresse qui est leur
vrai maître et des liaisons de ce genre la seule école de moral
où ils soient initiés. Afin de briser là, je lui rétorquait :
« J’aime mieux ces folies, mon cher, que de bêtement faire
la noce avec d’absurdes filles d’une nuit ». Cela étant
dit à son encontre, il resta muet. Certes Lucien est un excellent
ami, mais si rétif aux affaires de sentiment dont il semble
prendre plaisir à ne rien y entendre et surtout à ne point y
goûter autrement que du bout des lèvres. Aimer… et honorer son
amour sont pour lui des sentiments trop naturels pour n’être
pas sous entendus et il part en guerre pour répondre aux choses
qu’on lui dit avant d’avoir pénétré leur signification.
Bien entendu, Marcel Proust n’est pour rien
dans cet extrait transfiguré ; mais j’ai tenté de prouver
que les six heures de monsieur Daniel Prince développées ainsi
occuperaient un temps de lecture plus long. D’ailleurs les pensées
réellement transcrites de ces six heures de temps que traverse
« Les lauriers sont coupés » rempliraient,
c’est fort probable, plus d’un volume et suffiraient, si Daniel
Prince était un érudit de haut niveau, à instruire toute une
génération par les volumes de connaissance qu’ils engendreraient.
à moins qu’un monologue intérieur soit dissociable de la pensée
elle-même, il serait une pensée de surface. Je suppose donc
qu’Édouard Dujardin n’a utilisé pour son monologue intérieur
que la pensée de surface de Daniel Prince.
*
Aimer son amour. En marchant, le temps est chaud ; je déboutonne
mon pardessus ; je ne garderai pas ma jaquette, ce soir,
pour sortir avec Léa ; ma redingote sera mieux ; je
pourrai prendre mon chapeau de soie ; Chavainne a un peu
raison ; d’ailleurs, suis-je simple ! avec une redingote
je ne puis avoir un chapeau rond. Léa ne me parle presque pas
de ma toilette ; elle doit cependant y regarder. Chavainne :
- Je vais au Français ce soir.
- Que joue-t-on ?
- Ruy-Blas.
-Vous allez voir cela ?
- Pourquoi non ?
Je ne répondrai pas. Est-ce qu’on va voir Ruy-Blas en 1887 ? Lui :
- Je n’ai jamais vu cette pièce,
et, ma foi, j’en ai la curiosité.
- Quel vieux romantique vous
êtes !
Dans l’extrait qui précède, comme dans l’ensemble
du premier chapitre que j’ai choisi de visiter, les dialogues
ne peuvent être rapporté à l’intérieur du courant des pensées
de Daniel Prince, Il ne monologue pas intérieurement lorsque
qu’il entend Lucien lui dire « Pourquoi pas », mais il enregistre ce que Lucien lui dit ;
ainsi également, Daniel Prince ne monologue pas intérieurement
lorsque qu’il dit « Quel vieux romantique vous êtes ! », mais il répond à son
interlocuteur.
Retranscrire par écrit un monologue intérieur
à l’état brut dans lequel figureraient des dialogues, reviendrait
à considérait sa conscience comme une caisse de résonance de
laquelle on extrait tout aussi bien les phrases que l’on vous
adresse, celles qu’on s’entend dire et le flux de sa pensée
prise dans l’actualité de son présent ; alors qu’elle ne
devrait être que le fil d’une pensée continue – tel un courant
électrique –que les phrases entendues attisent plus ou moins
et où nos répliques sont raisonnées avant d’être prononcées.
Mais ne faisons pas fausse route, le monologue
intérieur n’as pas ces exigences ; les intentions du monologue
intérieur dans une œuvre romanesque sont toutes autres, Édouard
Dujardin lui-même, dans un essai bien postérieur au « Lauriers » (il attendra en fait trente
ans que Joyce via Larbaud lui signale sa géniale invention pour
en rédiger le manifeste. Son manifeste.) nous l’explique :
Le premier objet du monologue intérieur est,
en demeurant dans les conditions et le cadre du roman, de supprimer
l’intervention apparente de l’auteur et de permettre au personnage
de s’exprimer lui-même et directement, comme le fait au théâtre
le monologue traditionnel. Un texte dans lequel les voix
se mêlent mais dont l’une d’elles est doublée d’une voix-off
qui nous rapporte les pensées en surface du personnage qui a
pris possession du texte ; celui-là même qui s’est substitué
à l’auteur/narrateur pour lui ôter de la plume, dans les dialogues
par exemple, les : « dit-il », « ajouta-t-il »,
etc. que l’on peut facilement rétablir de soit même.
- C’est vous qui m’appelez romantique ?
rétorqua Lucien.
-
Eh bien ? répliqua Daniel étonné de
cette remarque.
-
Vous êtes un romantique pire qu’aucun. Et
l’histoire de votre passion ?... Pour être allé une fois
aux Nouveauté entendre je ne sais quoi…dit Lucien d’un ton de
méprit.
Daniel ne répondit pas est resta rêveur un
moment, alors que Lucien poursuivit :
-
Mon ami, vous avez passé tout l’hiver à vous
chauffer la cervelle ; et maintenant, vous commettez mille
folies. Sérieusement… Et rappelez-vous que c’est moi qui, en
sortant du théâtre, ai cherché sur l’affiche et vous ai dit
le nom de la dame… Aussitôt a commencé votre enthousiasme ;
aujourd’hui c’est un amour platonique.
L’auteur/narrateur aurait également ajouter
des notations par lesquelles il analyserait l’état d’esprit
des intervenants, étayerait leurs réponses par un panorama de
leurs sentiments et de leurs réflexions, mais Dujardin/Daniel
Prince ne juge pas, n’explique pas, il extrait tel quel la matière
brute d’un récit dont la psychologie reste à écrire.
Cet extrait se poursuit par une phrase qu’il
est de toute évidence impossible d’imaginer dans le monologue
intérieur que nous vivons quotidiennement sans songer à le transcrire :
Passe
un monsieur élégant, avec une rose à la boutonnière.
Peut-on penser en soi-même, monologuer dans
son fort intérieur de courtes sentences telle que : « En
marchant » et « Je déboutonne mon pardessus ».
Dans la vie de
tous les jours nous marchons et nous déboutonnons notre pardessus
sans penser que nous accomplissons cela ; tout comme nous
ne pouvons noter dans notre monologue intérieur que nous effectuons
à l’instant ces choses-là.
Passe
un monsieur élégant ; En marchant ; Je déboutonne
mon pardessus, etc. Dans un roman entièrement écrit de cette
façon, les actions qui s’y déroulent, les lieux, les objets
que l’on devrait y voir, ne pourraient être rapporté que dans
le cas où ils provoqueraient une sorte d’exclamation, de jubilation
de la chose vu ou de l’acte que l’on accomplit ; mais nullement
dans le cas où elle sont familières, banales, quotidiennes et
non sujet à éveiller la curiosité de notre conscience. Édouard
Dujardin n’a pas su ou n’a pas voulu résoudre cette difficulté,
il informe, pour la compréhension du récit, par des détails,
le lecteur comme le ferait n’importe quel auteur/narrateur.
Essayant autrement :
Tiens ce monsieur élégant qui passe, avec une rose à sa boutonnière ;
il faudra ainsi que j’aie une fleur ce soir ; je pourrais
bien encore porter quelque chose à Léa. Chavainne se tait ;
ce garçon est sot. Eh oui, originale est l’histoire de mon amour ;
eh bien, tant mieux ; Voilà la rue Marengo, les magasins
du Louvre et sa file serrée de voitures. Que dit-il ?
- Vous savez que je vous quitte au Palais-Royal, en route.
Bon ! est-il désagréable ! toujours quitter les gens en route.
Nous voici sous les arcades ; près des magasins ;
dans la foule. Si nous marchions sur la chaussée ? Trop
de voitures. Ici on se pousse ; tant pis. Oh ! la
taille cambrée de cette femme devant nous ; grande, svelte ;
oh ! ce parfum violent et ces cheveux roux luisants ;
je voudrais voir son visage ; elle doit être jolie
- Venez avec moi ce soir au théâtre… c’est Chavainne qui me parle… Nous
irons ensuite flâner une heure n’importe où.
- Je vous ai dit que j’avais un rendez-vous.
Les corrections sont minimes mais il me semble
que c’est mieux pensé ainsi, je ne veux pas dire réfléchi mais
pensé.
*
Entre l’édition de 1887 et celle de 1924
considérée comme définitive Édouard Dujardin apportera comme
il est noté dans la Notice Bibliographique non des modifications,
mais quelques corrections de détail qui lui avaient semblé indispensables.
Pourquoi cette crainte de retravailler la pâte – une crainte
peut-être quasi religieuse ? – Comme s’il se doutait que
son invention était dans ce roman en équilibre fragile ;
une sorte de château de cartes qu’il ne fallait surtout pas
traficoter à la base et reprendre sa respiration lorsqu’on transformait
avec précaution un : et vous ai dit le nom de Léa d’Arsay…
par un : et vous ai dit le nom de la dame… Du détail.
Peut-être aussi savait-il que son roman était bien plus un témoignage,
une curiosité littéraire qu’un chef d’œuvre ressuscité d’entre
les chefs d’œuvres de cette fin du dix-neuvième siècle. Les
lauriers sont coupés est avant tout l’image originelle du
roman employant comme forme narrative le monologue intérieur.
On ne retouche jamais la photo d’un aïeul tout juste lui ôte-t-on
le fil de poussière qui avec le temps le recouvre. Et puis comme
le dit si gentiment Rémy de Gourmont, d’Édouard Dujardin,
Il faut se dire soi-même, chanter sa propre musique, quitte
à chanter moins bien, que si on récitait, sur des airs connus
les paroles traditionnelles.
*
Il est six heures lorsque nous embarquons
virtuellement dans la cervelle de Daniel Prince, il se trouve
à ce moment là Boulevard Sébastopol – enfin je le suppose, il
n’y a que de ce boulevard que l’on peut voir la tour de Nesle
devant soi. – Il vient de chez Léa d’Arsay rue Stévens – j’ai
trouvé une rue Mallet Stévens à Paris dans le seizième arrondissement
près du bois de Boulogne, ça doit être de celle là dont il s’agit
–. Avec son ami Chavainne, ils descendent vers le Châtelet,
tourne dans la rue de Rivoli vers le Louvre, traversent la rue
Marengo, longent les magasins du Louvre et se quittent sur la
place du Palais Royal non loin de la Comédie Française. Daniel
Prince poursuit sa route seul en remontant l’avenue de l’Opéra
jusqu’au croisement de la rue des Petits Champs où il pénètre
au Bouillon Duval.
Si l’on regarde sur un plan, ce trajet de
la rue Mallet-Stévens jusqu’à la rue des Petits champs via le Boulevard Sébastopol, représente
une bonne journée de marche. J’ai fait une partie de ce trajet
de Sébastopol à Palais Royal en compagnie d’un ami, nous n’avons
pas bavardé de Léa d’Arsay ni des sommes que stupidement j’aurais
pu lui faire parvenir, nous avons parlé d’un ami commun qui
se trouvait avoir une aventure amoureuse dont il se démêlait
mal. Je me suis appliqué pendant cette marche – un bon quart
d’heure – à bien noter ce que je voyais et ce que nous nous
disions avec mon ami. J’ai vu bien plus de chose qu’une simple
femme rousse arrêté devant une vitrine, j’ai entendu bien plus
de réplique de nom ami, j’ai dit bien plus de chose et j’ai
pensé, ne serais-ce qu’en surface à beaucoup plus de détail
que, dans ce même lapse de temps et de distance, Daniel Prince
n’a vu, écouté, dit, pensé. Si j’avais emporté un carnet pour
décrire comme le fit Georges Perec ce que l’on ne note généralement
pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance :
ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des
gens, des voitures et des nuages, ces choses qui malgré tout atteignent
nos pensées ne serait-ce qu’en surface, l’inventaire aurait
été bien moins exhaustif que dans ce passage de Les lauriers.
Ces choses qu’Édouard Dujardin n’aurait pas
dû nous dissimuler dans la liberté qu’aurait du prendre son
monologue intérieur qui ne devient ici qu’une narration aussi
artificiel que celle du texte raisonné d’un roman.
La femme rousse s’arrête devant la vitrine ;
une robe mauve sur un torse de mannequin ;
un collier de perles blanches au cou ;
un fort profil de rousse, oui ;
une mine très éveillée ;
un homme en chapeau l’observe aussi ; nos regards se croisent ;
derrière lui un 76 passe ;
à son cou, un gros nœud blanc ; elle regarde de notre côté ;
deux touriste italiens ;
un homme en complet gris, mallette, court vers l’arrêt du 76 ;
elle m’a regardé ; quels yeux provocants !
vitrine touristique, tours Eiffel ; arc-de-triomphes ;
visage de la vendeuse ; la boutique est vide ;
Nous sommes près d’elle. La superbe fille.
Klaxons ; feu rouge ; une Opel à mordu sur le clous.
-
N’allons pas si vite.
-
Votre rendez vous n’empêche
rien ; puisque vous êtes décidé à ne pas rester chez mademoiselle
d’Arsay, vous viendrez pour le dernier acte, ou à la sortie,
ou dans un lieu quelconque, et nous ferons une promenade nocturne.
Est-ce qu’il se moque de moi ?
Un couple se tiens par la taille ; des américains ?
« Exchange » Dollars, Marks… petit drapeau. 6frs95… 2frs10…
0frs50.
La rousse ?
-
vous me raconterez ce que
vous aurez dit à mademoiselle d’Arsay. Au fait, pourquoi pas,
ce soir, en sortant de chez elle ?
Une vieille dame avec un chien en laisse ; un chouchou.
-
ça ne vous va pas ?
Qu’est-ce que vous faites donc quand vous quittez votre amie ?
-
Vous êtes stupide vraiment
mon cher.
Nous nous taisons ; je crois qu’il sourit ; quelle niaiserie !
Passe un homme qui porte un cadre vide ;
puis deux autres qui le suivent ; mains gantées ; ils porte
un miroir ;
mon reflet. Je ne mettrais pas ce foulard ce soir.
La place du Palais-Royal. Des jeunes en rollers ;
celui en tee-shirt vert s’élance… saute… bruits secs de la planche ;
un monsieur cigarette au bec mains dans le dos regarde ;
Affiche du Louvre « l’Égypte des Ptolémées ».
Georges Perec : il doit revenir du Français.
Et la jeune femme rousse, où est-elle ? Disparue ; quel ennui !
Je ne la vois pas.
-
Qu’est-ce que vous cherchez ?
-
Rien.
Disparue. Tout cela par la faute de ce monsieur ;
Un 76 bondé ;
le jeune homme en tee-shirt vert slalome autour de boite de conserves
rouges, vertes ;
Lui :
-
Je vais jusqu’au Théatre-Français ;
je veux voir l’heure du spectacle.
Toujours son spectacle. Allons. Je voudrais pourtant, avant qu’il me
quittât, lui conter ma journée d’aujourd’hui.
Daniel Prince n’a bien entendu n’avait pu
apercevoir de jeunes hommes en rollers ni vu passer d’autobus
portant le numéro 76 ; j’ai simplement voulu, ne pouvant
plus contempler la rue Rivoli et la place du Palais Royal avec
les yeux d’Édouard Dujardin, ajouter mes propres instants à
vif des choses vu en marchand au côté du fantôme de Daniel.
Ce n’est pas par égotisme que je dis « je »,
c’est qu’il n’y a pas d’autre moyen de raconter vite, écrivait
Stendhal ; mais raconter vite n’implique pas de dire moins,
de rétrécir le temps.
On ne peux écrire autrement un monologue
qu’en d’employant le « je » - en se disant tu
parfois, mais c’est toujours de je dont nous parlons
–, Édouard Dujardin raconte vite et rogne sur son discours intérieur.
Ainsi les six heures de Daniel Prince ne tiennent plus que dans
une centaine de page et nous ne lisons que ce que l’auteur à
bien voulu nous laisser lire du courant de ses pensées. (écrire
conclusion).
*
Édouard Dujardin a tenu, par des indications
de date et de détails tel la représentation de Ruy Blas
qui d’après les programmes de cette année-là (1887) avait bien
pu être donnée à la Comédie Française en ce mois d’Avril, à
dater précisément son texte. Le monologue intérieur est sensé
être un instantané pris dans le vif de l’existence, c’est du
brut de fonderie que l’on ne devrait ni retoucher ni déplacer
dans le temps sous peine de le rendre artificiel et par ces
précisions Dujardin s’ingénue à accentuer l’instant vécu figé
ici et maintenant.
Malgré cela, nous restons dans la limite
d’un présent retranscrit forcément plus tard ; dans le
journal intime dont nous parlions plus haut, par exemple. L’expérience
de George Perec à Saint-Sulpice (même si dans Tentative d’épuisement
Perec ne rapporte surtout pas ses pensées de l’instant) est
plus proche de cette transcription spontanée dont avait rêvé
Dujardin. Lorsque Perec écrit : Il est 17 h. 50. Une
bétonneuse rouge et bleue, un Pyrénées taxis transports. Passe
un 96 il est plein, c’est précisément le 18 octobre 1974
à 17 h. 50 qu’il note cela ; l’autobus 96 pratiquement
plein passe exactement à l’instant-là sous ses yeux.
Ici le réalisme de la conscience n’a rien
d’artificiel, Tentative d’épuisement deviendrait même
un monologue intérieur authentique si les images conscientes
de ce présent eurent été dévoilées simultanément aux pensées
qu’elles engendrent dans l’esprit de l’auteur. Nous pourrions
lire ce livre comme un roman écrit sous la forme d’un monologue
intérieur en comblant par nos propres pensées les brèves actions
qui se déroulent sous les yeux de Georges Perec et dont il note
instantanément l’image pensée qu’il en a.
Si méthodiquement banales sont ces annotations,
cette liste d’actions et de choses vues qu’elles finissent par
éclairer le texte d’une pensée en filigrane, c’est là sans aucun
doute le poème en prose le plus authentique dont ait jamais
rêvé d’écrire Édouard Dujardin, lui qui fut un des grand défenseur
de la rime libre.
Dans les trois ou quatre chapitres de Les
lauriers dans lesquels Daniel est en compagnie d’un interlocuteur,
l’écriture du monologue intérieur ne peut se masquer pour
tenter de revêtir l’innocence originelle d’une parole
; l’action en court et surtout la
présence de l’autre (Chavainne) empêche le silence total nécessaire
à l’innocence de la parole originelle du personnage que nous
écoutant. L’auteur/narrateur finit inévitablement par transparaître
dans le courrant des pensées du personnage.
Molly Bloom pendant les cinquante pages qui
termine Ulysse de James Joyce est seule étendue sur son
lit, elle tente de s’endormir, ses pensées peuvent s’emparer
du langage, du discours du dedans, il a l’espace et le temps
pour s’étendre, les plis de son monologue intérieur se défont
sans qu’aucune pensée étrangère formulée par une réplique ne
vienne l’interrompre, sans surtout que l’auteur ne réapparaisse,
ne serait-ce qu’en raison de la nécessité d’exposer et d’expliquer,
par la prise en considération d’un destinataire, le lecteur. Le monologue intérieur de Molly Bloom n’a plus
besoin de logique ni de ponctuation ; il peut mêlait présent
et passé, tirer de son inconscient quelques fils (juste les
fils). Il lui faut ce calme comme un lac que plus rien ne vient
troubler et au-dessus duquel on peut enfin contempler ses fonds.
Sorte de rêverie qui peut également fonctionner lorsque l’intervenant
marche en promeneur solitaire.
Nous retrouvons un semblable exemple dans
le chapitre six de Les lauriers, lorsque Daniel Prince
quitte son domicile de la rue du Général Foy pour ce rendre
chez Léa d’Arsay. Le monologue intérieur de Daniel a plus d’espace
que lorsqu’il se trouve, comme dans ce chapitre que nous relisons,
en compagnie de son ami Lucien Chavainne. Par cette liberté
il devient lyrique, c’est une mélopée où des mots répétés reviennent
pour donner la rime et le cadence du flux psychologique. Édouard
Dujardin en avril 1888 (un an après les six heures de cette
journée d’avril qu’il nous dévoile dans Les Lauriers) précise dans une lettre à Victorio Pica : le roman qui voudra dire la vie
d’âme sera balancé incessamment entre l’exaltation poétique
et le quelconque du quotidien vulgaire. Il est vrai que
certains extraits sont si lyriques qu’ils sonnent comme des
alexandrins (pauvre Dujardin lui qui s’est battu pour le vers
libre) :
Le petit salon un peu assombri de grands
Rideaux jaunes ; elle avait, Léa si gentille,
Son peignoir de satin clair ; sous les larges plis ;
Soyeux sa fine taille serrée ; et le grand col blancs
D’où s’échappait un peu de la rose gorge ;
En s’approchant de moi elle souriait gênée
Et sur ses épaules, les cheveux dénoués,
Tombaient de sa tête pâle et blonde, l’orge
Doré de ses mèches ; elle n’est point vieilles,
La chère, et si mignonne ; dix-neuf ans, vingt
Peut-être ; elle déclare dix-huit ; pourquoi pareilles
Coquetteries ; exquise fille de Rimavin.
Je n’ai déplacé que quelques mots pour forcer
la rime, j’en ai ajouté également quelques uns toujours pour
la rime ; mais l’effort aurait pu s’arrêter à découper
le paragraphe au bout de chaque douzaine de pieds, formant ainsi
des alexandrins sans rime entendue ou alors à l’intérieur d’eux
même.
Il y a vraiment dans ce passage du premier
chapitre comme dans l’ensemble du chapitre six l’exaltation
poétique dont parle Dujardin. Alors que la poésie d’un monologue
intérieur ne devrait en aucun cas s’efforcer de pénétrer notre
conscience d’un besoin d’esthétisme. Dans notre sommeil nos
rêves n’ont pas la nécessité du beau et ne s’évertuent pas à
embellir leurs constructions désordonnées, leurs suites illogiques
de clichés sortis d’un film maladroitement monté, dans lequel
se succèderaient sans harmonie des scènes offertes par notre
subconscient.
Édouard Dujardin introduit une mélopée pratiquement harmonieuse à
des pensées sensées émerger d’un désordre mental. Il devient
par l’écriture celui qui ordonne, comme on le ferait avec un
jeu de quilles que l’énergie de la pensée a jeté à terre et
éparpillé sur le parquet lisse de la raison.
*
Reste à savoir si un monologue intérieur
peu être écrit ou si écrit un monologue intérieur reste un monologue
intérieur.
Dans la tragédie le monologue s’adresse au
public qui ne peut rester à contempler un acteur dont les pensées
nous échappent, sans qu’il ne soit informé du contenu de cette
pensée, tout en s’adressant à lui-même c’est au public qu’il
s’adresse, de même un roman entièrement écrit sous la forme
d’un monologue intérieur le je s’adresse au lecteur bien
plus qu’à lui-même. C’est le passage à l’écrit des pensées qui
le dépossède de son exclusivité, tout comme la parole d’un tragédien
dépossède ces pensées intimes au profit de l’auditeur.
Au long immobile du Palais Royal, au long du palais nous allons.
Daniel Prince informe le lecteur du lieu
où il se trouve exactement maintenant et de l’action
qu’il accompli ici, car il ne serait pas raisonnable
de se donner à soi-même une telle information. D’ailleurs cette
phrase en plein lyrisme intérieur de la réminiscence de sa journée
passé avec cette exquise Léa, a une drôle de tonalité
et le long immobile du Palais Royal semble à dessein
une phrase mal construite ou d’une logique bancale ou bien sortie
d’une écriture automatique, elle semble aussi comme l’ouverture
d’un nouveau poème, un poème dans le poème :
Au long immobile du Palais Royal,
Au long du Palais
nous allons.
Il nous informe de sa situation à l’instant,
mais garde de manière artificielle l’intonation de la mélopée
du paragraphe qui se poursuit après cette rupture qui ne peut
s’adresser qu’au lecteur, comme plus loin il nous dira c’est
Chavainne qui parle, cette dernière phrase si elle faisait
partie intégrante de son discours du dedans ne pourrait être
écrit