L'écriture comme une ancre : 
Écrire en Nouvelle-Ecosse (1/4)

par Martine Jacquot

Y a-t-il une littérature francophone en Nouvelle-Écosse ? Si elle est encore
peu connue, peu publiée, elle est pourtant présente dans tous les coins de
la province, et ce depuis bientôt quatre siècles. Au début de la colonie, ce
sont des visiteurs, capitaines de vaisseau, explorateurs, gens d'église ou
simples curieux, qui ont pris la plume pour nous faire exister dans la
littérature. Puis, de génération en génération, des auteurs d'ici ont peu à
peu donné naissance à des créations, souvent de façon plus orale qu'écrite.
Enfin, depuis une trentaine d'années, nous pouvons découvrir parallèlement
deux vagues littéraires qui se mêlent : d'une part, une nouvelle génération
d'auteurs, qui grâce à un système scolaire leur permettant d'écrire dans
leur langue et grâce aussi à quelques fragiles possibilités d'édition dans
ce coin de pays, osent enfin prendre la plume; d'autre part, une poignée de
néo-Acadiens venus de différents coins de la francophonie, ayant choisi
d'ancrer leur imaginaire ici, font entendre leurs voix. Dans tous les cas,
peu importe l'époque, le genre des textes et l'origine des auteurs, un fait
est certain : on écrit ici pour mieux témoigner d'une réalité unique que
l'on découvre, dont on s'enrichit, et que l'on veut inscrire dans l'histoire
littéraire de la francophonie, malgré toutes les difficultés que l'on peut
rencontrer.


C'est pourtant en Nouvelle-Écosse que les premiers textes en langue
française écrits dans l'Est de l'Amérique du Nord sont nés, en 1606, sous la
plume de Marc Lescarbot, avocat venu de France à Port-Royal avec De Monts et Champlain, lui-même géographe et mémorialiste. On pense bien sûr au spectacle Le Théâtre de Neptune, qui a donné son nom au théâtre anglophone d'Halifax. Avec ses textes acadiens, tels que son Histoire de la
Nouvelle-France parue en 1609 et contenant le poème Les Muses de la
Nouvelle-France, Lescarbot écrivait principalement pour divertir les hommes venus de France qui trouvaient, en la forteresse de Port-Royal, les hivers bien longs. C'est à cet endroit et à cette époque que l'on avait en effet
créé l'Ordre du Bon Temps, afin de se concentrer sur les bonnes choses et
d'oublier le froid et l'isolement. Un de ceux qui rédigent des textes les
plus intéressants à cette époque est certainement Samuel de Champlain.
Pendant des années, ceux qui écrivent ici ont en général une connaissance
partielle de la vie dans nos régions, dont la nature et les Indiens
constituent le principal attrait. S'ils restent rarement longtemps, ils vont
donner de notre coin de Nouveau Monde une vision à la fois limitée et
utopique, comme celle qui figure dans l'Histoire philosophique et politique
des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes de
l'abbé Guillaume Raynal en 1770. L'Acadie et le Canada sont pour le public
européen, à qui ces textes sont destinés, un univers exotique. Certains
auteurs vont même, comme André Thévet, jusqu'à inventer carrément des
voyages dans le Nouveau Monde ! Cependant, ces textes qui auraient
simplement un intérêt documentaire vont avoir dans notre espace littéraire
une postérité majeure : c'est à travers eux que Longfellow, créateur yankee
de notre icône nationale, va prendre connaissance de la «réalité» acadienne. 
Comme dans toute littérature coloniale, trois genres prédominent au fil des
ans : les textes historiques, les lettres et les récits de voyages. Outre
Lescarbot, notons la Description géographique et historique des costes de
l'Amérique Septentrionale. Avec l'histoire du Païs de Nicolas Denys, en
1672. Cette tradition se retrouvera même au 20è siècle, comme dans un texte d'un des eudistes venus de France pour la fondation du Collège Sainte-Anne, Pierre-M. Dagnaud, qui rédige en 1905 Les Français du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse. Le R.P. Jean-Mandé Sigogne.


De nombreuses lettres, envoyées souvent par des missionnaires de France,
relatent les conditions de vie des débuts de la colonie. Notons entre autres
Lettre d'un habitant de Louisbourg, de B.L.N. en 1745, les lettres de Pierre
Maillard sur les Missions de l'Acadie au Supérieur des Missions étrangères
en 1755, les notes de Mgr Plessis en 1803 lors de sa visite des Maritimes.
Ces lettres, écrites par des anglophones ou des francophones, sont
aujourd'hui une source extrêmement riche pour notre imaginaire : elles
permettent de recréer le monde de l'ancienne Acadie, dont les habitants
ordinaires n'avaient souvent ni la capacité ni le temps de manier la plume.
On trouve pourtant en Nouvelle-Écosse, au fil des ans, de remarquables
stylistes. La correspondance de l'abbé Hubert Girroir d'Arichat, dans les
années 1850, avec l'historien français Rameau de Saint-Père, éblouit par son style.
Les récits de voyages abondent, les plus connus étant la Relation du voyage
du Port Royal de l'Acadie ou de la Nouvelle France de Dièreville en 1708, ou encore Îles Royale et Saint-Jean, 1751. Voyage du sieur Franquet. 
On voit donc que, bien avant l'avènement de l'édition en Acadie, avant la
publication du poème Evangeline du poète américain Longfellow en 1847, que l'on a trop longtemps considéré comme le premier texte littéraire qui parle des Acadiens, il existait déjà une sorte de littérature, ceci sans
mentionner la littérature orale probablement considérable - contes,
chansons, complaintes - qui a toujours prédominé sur l'écrit en Acadie. Le
succès du poème de Longfellow et de sa traduction très libre par le
Québécois Pamphile Lemay a cependant inspiré de nombreux textes au fil du temps, tant en français qu'en anglais, et continue de le faire. De nombreux auteurs québécois se sont inspirés de l'histoire de l'Acadie : Eugène Achard, Lionel Groulx ou Maxine dans les années 1930 sont dans la lignée du Jacques et Marie (1866) de Napoléon Bourassa, et les seuls livres sur Marc Lescarbot sont dues à des Français et à des Québécois. Un certain nombre d'auteurs anglophones, tels que Sir Charles G. D. Roberts ou l'auteur de Rose à Charlitte, ont ancré l'Acadie de la Nouvelle-Écosse dans leurs textes depuis le début du 19è siècle; parfois certains auteurs d'origine acadienne, se sentant mal à l'aise dans un français écrit qu'ils n'ont jamais appris à l'école, vont participer à cette tendance acadienne de la littérature anglophone du Canada.
(à suivre)

Martine Jacquot