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En poésie, Raymond LeBlanc a inauguré les Éditions
d'Acadie avec Cri de
Terre, ouvre qui ouvre la porte à toute une littérature de la dénonciation,
de la révolte, de la recherche du pays : «Je me voyais comme un défricheur,
comme une charrue qui poussait la neige. J'allais dans un endroit qui
n'existait pas. Je pensais que si on ne se réveillait pas, on allait se
faire bouffer,» raconte-t-il, conscient que son rôle comme poète a
toujours
été un rôle social, même si maintenant, il se berce dans des thématiques
plus douces avec des poèmes d'amour pour sa famille.
Raymond LeBlanc a été suivi de près par de nombreux poètes qui
parlaient le
même langage de révolte. Guy Arsenault avec Acadie Rock (1973), refuse
de se laisser robotiser et dénonce une Acadie dominée par l'église et
qui boite
dans son langage. Le lyrisme de Léonard Forest dans Saisons antérieures
(1973), et de Ronald Després dans Paysages en contrebande (1974) pleure
un
pays incertain et se réfugie dans l'imaginaire. À partir de Mourir à
Scoudouc (1974), Herménégilde Chiasson se lance dans la dénonciation
des
agents dominants, du silence, de la complaisance dans la souffrance.
Dressant un constat d'échec de la société, il propose comme nouveau défi
de
reprendre possession de ce qui a été pris, en l'occurrence la culture et
la
langue. Ces thèmes se retrouvent dans des ouvres telles que Les Stigmates
du
silence (1975) de Calixte Duguay, Tabous aux épines de sang (1977)
d'Ulysse
Landry, ou Comme un otage du quotidien (1981) de Gérald Leblanc. La
musique n'était jamais loin: plusieurs poètes sont aussi musiciens; et
le musicien
l'emporte parfois, comme chez Calixte Duguay. Il n'était pas toujours
facile
de prendre la parole: un jeune ex-prêtre comme Guy Jean a dû s'exiler et
publier Paroles d'Acadie et d'après (1982) en Outaouais.
De ce monde de la première génération de poètes se dégagent deux
figures
féminines majeures. Dyane Léger inaugure les Éditions Perce-Neige avec
Graines de fées (1980), livre qui brise définitivement la définition de
la
forme poétique. Elle offre des textes éclatés, explorant langage et
symboles. Même si ses derniers titres, Comme un boxeur dans une cathédrale
(1996) et Le Dragon de la dernière heure (1999), prennent plus le ton du
journal intime, elle examine sans concessions un univers où l'imaginaire
s'immisce dans le réel. Quant à Rose Després, elle ouvre dans Fièvre
de nos
mains (1982) une ouvre dans laquelle une nécessité de libération se
fait
urgente, que ce soit des jougs de la société ou, dans Requiem en saule
pleureur (1986), des blessures personnelles. Une poésie grave, mais
toutefois optimiste.
Les années 1980 et 1990 ont apporté un autre ton à la poésie
acadienne, une
ouverture vers tout un continent. On ne crie plus, on parle. On n'erre
plus,
on explore. Un premier pas est fait. Il est clair que l'on peut écrire en
français ici, mais en même temps, il n'y a pas de raison de se fermer.
Au
contraire, être Acadien signifie aussi être Américain, comme le chante
souvent Gérald Leblanc avec des textes tels que L'Extrême frontière
(1988)
ou La Complainte du continent (1993). Les poètes se tournent en général
plus
vers une quête personnelle, comme le fait Roméo Savoie avec Dans l'ombre
des images (1996). Daniel Dugas décrit quant à lui un monde moderne et
offre une critique sociale dans Le Bruit des choses (1996).
Avec les années 1990, une nouvelle génération est apparue. Ils sont
nombreux et talentueux. Un des plus intéressants est sans doute Fredric
Gary
Comeau, et un des plus reconnus Serge-Patrice Thibodeau. Il a déjà été
couronné trois fois: le Prix France-Acadie pour La Septième Chute, le
prix
Émile-Nelligan pour Le Cycle de Prague et le prix du Gouverneur Général
en
1996 avec Le Quatuor de l'errance suivi de La traversée du désert. Il
ouvre
la porte à une poésie planétaire, moderne, imagée, qui progresse en même
temps que le poète voyage à travers le monde et plus profondément en
lui-même.
***
Tout comme certains limitent la littérature du Canada français à celle
du
Québec, on aurait aisément tendance à penser que la littérature
acadienne se
limite à ce qui se publie à Moncton. Il ne faut pourtant pas avoir peur
de
dire que bon nombre d'écrivains ont préféré publier ailleurs, ou ont dû
s'y
résigner. De plus, des régions comme le Madawaska, la Péninsule
acadienne ou les régions acadiennes de Nouvelle-Écosse et de l'Île-du-Prince-Edouard
ne
se sont pas toujours senti représentées par l'édition monctonienne.
C'est
ainsi que les auteurs de ces régions ont eu le bonheur de publier chez
des
éditeurs nés de la nécessité géographique ou de l'esprit d'un groupe
plus
proche d'eux. Un poète comme Albert Roy publie Au mitan du nord (1991)
chez Marévie à Edmundston; Réjean Roy publie La valse nocturne (1994)
à la Grande Marée à Caraquet; et pour ma part, plusieurs de mes titres
sont sortis au fil des ans à Ottawa et à Montréal mais aussi aux Éditions
du Grand-Pré à
Wolfville, en Nouvelle-Écosse, où je rejoins d'autres auteurs de la
province
tels qu'Albert Dugas avec La Bombe acadienne (1995) ou Lise Robichaud avec
Cy à Mateur (2000). Il est clair que sans ces maisons «régionales»,
ouvertes et sensibles à nos besoins, nous n'en serions encore qu'à nos
balbutiements.
Et nous ne parlons pas des multiples livres à compte d'auteur, ni des
éditeurs d'ouvrages surtout documentaires, comme Les Éditions Lescarbot
à
Wedgeport, les Aboiteaux à Moncton ou Franc-Jeu à Caraquet.
Martine Jacquot
http://www.geocities.com/Paris/Metro/1956/
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