Le cri de la Louisiane (deuxième partie)


par Martine Jacquot
mjacquot@glinx.com


«Faire récolte», de Zachary Richard, dont la couverture est illustrée d'une
photo de Philip Gould, est accompagné d'un CD de la lecture du texte par
l'auteur. Il a remporté le prix Champlain 1998. Il regroupe des poèmes
écrits entre 1980 et 1994. 
L'auteur est évidemment bien connu comme l'artiste qui a refusé de devenir un chanteur américain country and western pour faire carrière en français, au Québec puis à l'échelle de la francophonie, où il est mondialement connu. Le fait qu'il écrive des poèmes ou des contes pour enfants montre bien que la création cadienne, tout en respectant l'importance énorme des airs musicaux cajuns ou des zaricots dans ses traditions, veut s'enrichir d'autres modes d'expression.
Pour l'auteur, faire récolte, c'est plus que ramasser sa canne à sucre à la
fin de l'été. Il s'agit de rassembler des instants qui constituent pour lui
sa géographie personnelle, instants notés brièvement comme on écrit dans un carnet quelques impressions sur le temps qu'il fait. Ses notes sont
toutefois précises, accompagnées de la date, de l'heure, du lieu: «Fin de
septembre / Journée chaude ciel bleu / Sans aucune trace / De l'automne. 25 septembre 1981
.» (37) Plus que le temps qu'il fait, les textes sont des instantanés, des points de repère de l'univers personnel de l'auteur, moments où il se retrouve face à lui-même ainsi qu'à la nature qui l'entoure et dans laquelle il s'intègre. Les textes, simples et brefs, semblent
appartenir à une sorte de journal dans lequel la nature est vivante et
omniprésente.
Tout est d'une grande simplicité, composé de quelques mots jetés au hasard du papier comme un carnet de bord, pour ne pas oublier le temps qu'il fait, qui nous affecte et qui fuit, pour ne pas oublier qui on est et dans quel univers on vit. 

En contraste avec cette paix du présent et des éléments naturels, l'histoire
est sombre. Certains textes parlent de la perte de la langue : «On parle
plus palabré francé, / ici on parle n'importe quoi / pour se faire entendre / comprends-moi bien / ma grand-mère parlait / la langue du roi / mais nous sommes tous / colonizés, o.k. / ça va ça vient.
» 67) 

La solitude de son peuple se transforme en un grand cri qu'il lance : «Le message de notre sauvegarde / Était énigmé dans une langue / Inconnue, perdue des anciens temps.» (69) Il va plus loin en accusant son peuple de s'être laissé assimiler : «Victimes de nous-mêmes / étranglés à nos propres mains / parrain tu me battais / parler anglais pas parler français / tais-toi,
dérange pas. Behave yourself !» (115) Mais aujourd'hui, la rage propre au
loup blessé monte en lui et il n'a pas peur de briser le silence qu'on lui a
imposé dans son enfance. Il choisit de blesser la langue qu'on lui a
interdit de parler, de jouer avec les répétitions, pour insister sur le
masque de défaitisme que ses pairs ont décidé de porter pour toute excuse, et pour critiquer l'étiquette que l'histoire a collé à son peuple en se
lavant les mains : «Bande de couillons pauvres pervertis / ici on parle ce qu'on veut et / je m'en fous si j'ai assez bu de te / révéler la vérité et la vérité c'est / qu'on a trop peur franchir barrière, / trop peur de fâcher le voisin, / on est trop civilizé, trop anticeptizé / trop américanizé, baptizé dans l'hypocrisie / la folie nous fait fléchir et tourner de bord / avec remords on s'est taillé un costume / de Sainte-Victime les pauvres Cadiens / chassés de leur pauvre pays dans les / pauvres bateaux, arrivés pauvres / aux pauvres côtes de cette pauvre rivière / pendant que ma pauvre grand-mère / chantait sa pauvre berceuse / pendant qu'on avait rien à manger / et qu'on était pauvre.» (115) 

Il reste le regret et la colère : «…et pourtant pendant / Encore plus de temps / On parlait la langue de Louis Arceneaux / Dans ce pays déplumé comme une sarcelle / Dans sa chaudière, la fierté / »
De ceux qui sont plus forts, / De ceux qui nous ont surpris / Sur
le platin un matin d'hiver. / Ils vont nous manger, / Assaisonnés à la
faiblesse / Et à la honte.» (97) 
Au niveau de l'imagerie, on peut noter une présence d'oiseaux et d'insectes
récurrente, ainsi que des éléments naturels tels que le soleil, la lune, le
brouillard, le vent ou la pluie, comme une présence amie, un réconfort
simple qui s'oppose à ce que certains humains ont fait subir à d'autres au
fil de l'histoire. Parfois, des images surréalistes jaillissent :
«Brouillard si épais / pouvait casser marteau» (497) ou «Silence sur la prairie / lavée au savon de la / Lune.» (92) 
Au-delà de la révolte, il reste la récolte, et le sentiment d'appartenir à
un grand tableau changeant mais toujours présent et rassurant, dans lequel
on s'intègre et se sent bien.

Dans «Suite du loup» de Jean Arceneaux, recueil quelque peu hétéroclite, on retrouve des poèmes, des textes de chansons, des textes en prose portant sur le souvenir et des anecdotes, toujours liés à la problématique de l'identité cadienne. Un thème revient constamment, celui de la solitude aussi bien individuelle que celle d'un peuple qui se sent abandonné, que l'histoire a un peu oublié. Le symbole du loup, présent dans le titre, et qui est central à la première partie du recueil, est très fort : il porte en lui la force, la faim, le désir de séduire ou de tuer, de fuir aussi, et il est avant tout relié à l'errance: «On se vide en vidant / Et la solitude trompeuse / N'a pas un seul amant / Qui peut la rendre heureuse.» (14) C'est là le cri silencieux de tout un peuple, à travers cet animal affamé et chassé. Il
semble que ses rêves soient inutiles, car il se sent perpétuellement oublié,
ou pire, enfermé dans une cage, comme si tout lui était interdit. On sent en
arrière le Cadien seul dans une culture étrangère, qui erre dans le noir,
sans espoir et sans but. Le loup devient une sorte d'alter ego du poète,
révolté devant le déclin de sa culture et assoiffé d'une meilleure vie et
d'amour. 
La deuxième partie souligne l'absence de tradition, de continuité dans ce
coin de pays dont l'identité se raccroche à l'incertitude, à l'emprunt: «La
mienne est une littérature / d'occasion./ sans bonheur/ écrite sur des
tissus/ à la lumière vague/ des bars d'attente/ avec des crayons trouvés/ sur la table à côté
» (31) Le poème intitulé «Nouvelles en français sur Radio Free Acadie» (34-35) souligne bien à quel point l'identité est mutilée jusque dans son expression orale. La langue est abîmée, comme le véhicule de l'histoire: «Il dit qu'il y a un truck qu'a back sur le highway / Et il l'a wreck et puis il a gone.» (34) Ailleurs, on sent qu'un lourd découragement envahit le poète: «Quel espoir et quel avenir est-ce qu'on peut bien avoir? (…)Et c'est qui qui conduit le train du destin?/ Un fou? Un saoul? Un sage?»(37)
Les textes de la section intitulée «Morceaux de mémoire en prose» sont fort intéressants. Ce sont à la fois des pages de l'histoire et une célébration
de la réalité cadienne, et des réflexions sur cette mosaïque à la fois
fictive, car trop souvent présentée à travers le poème de Longfellow, mais
terriblement réelle. Ces portraits de personnages du passé sont réalistes et
saisissants. «(…) ni Évangéline ni Emmeline a passé la misère que nous
autres, on a passé dans ce bateau. C'était pas moins des héros pour nous
autres, mais c'était des héros qui ont souffert dans le noir. Et nous
autres, on avait ni plume, ni le temps d'écrire, ni même l'envie d'écrire.
Ça que j'avais envie de faire, c'était de me revenger.» (73) À son tour, à
travers le monologue de Louis Arceneaux, le poète parle de ces femmes
oubliées dont la littérature n'a jamais parlé: «Si on a pu élever une grande
famille, et sauver notre place et avoir un brin de quelque chose pour
laisser aux enfants, c'est joliment à cause d'elle. Elle, elle avait pas le
temps d'espérer à rien faire en bas d'un chêne vert au bord du bayou
.» (76)
Enfin, après avoir parlé de l'histoire, on se tourne vers l'avenir, un
avenir incertain. Dans la section «Je suis cadien», le poète murmure une
longue complainte. Il parle de la dépossession jusque dans sa langue «I will not speak French on the schoolgrounds» (96) et il exprime son regret tout en lançant un cri d'appel: «Louisiane bien-aimée, / Louisiane oubliée, / Notre Acadie coule / Et se dégoutte doucement / Comme d'un robinet / Laissé ouvert pas par exprès / Mais par manque de volonté» (98) Cette note très forte n'est pas sans rappeler le «Réveil» de Zachary Richard, un appel au peuple de prendre sa culture et son destin en main, thème très présent dans la poésie de l'Acadie du nord dans les années 70.

Déjà dans le titre de «Lait à mère» de David Chéramie, on peut sentir deux tendances : l'importance des origines (allaitement maternel) et l'amertume laissée par un héritage faussé. C'est là le lot de la génération cadienne des 40 ans et plus, qui ont perdu leur langue, ont fait face à la
dévalorisation de leur culture et doivent les réapprendre. C'est de la
langue, cette valeur qui avait été blessée et presque tuée, que l'auteur
s'arme pour sortir de l'impasse dans laquelle l'histoire a presque jeté son
peuple.
Dans ce recueil, l'auteur aborde donc le thème de la colonisation d'un
peuple par un autre, souvent par le biais du jeu de mots, ce qui est évident
dès le titre et revient tout au long du livre. Malgré tout, grâce aux mots
réapprivoisés, on dépasse l'histoire qui a failli voler l'appartenance
linguistique des Cadiens : «Un petit coup de fer sur la peau pour qu'elle
soit lisse et / blanche, pour que ces maudits mots dits en français / y
collent plus» (42). L'ironie et le fait de jongler avec différents registres
linguistiques permettent de dépasser ce sentiment de perte : «Garoche-moi
dans le golfe du Lexique / que je m'y neye all the way.» (11) Ceci est
possible grâce à la génération qui a précédé le chaînon manquant et qui n'a
pas eu peur de transgresser l'interdit et a osé parler français : «J'ai
appris les mots qu'on a bien voulu m'apprendre. / Que mon pépère a essayé de m'apprendre.» (43) Car, handicapée linguistiquement et culturellement, la jeune génération ne peut admettre comment leurs pères ont pu courber l'échine : «Demandez à vos parents pourquoi ils ont arrêté de transmettre la langue comme ça du jour au lendemain. Pourquoi est-ce qu'ils s'en sont servis comme langue de cachotteries, pour que vous ne compreniez pas ce qu'eux, ils se disaient?» (68) Il en résulte un sentiment d'amertume, d'échec, d'avoir été volé et trompé : «allons nous asseoir au bord du bayou / comme devant le spectacle de ce monde / pour lequel on n'arrivera jamais / à se faire rembourser.» (11-12) 
Sans cesse le poète tente de revenir en arrière, de se rattacher aux valeurs
de son peuple, mais la perte d'identité est permanente, de même que ce qui est lié à l'héritage, aux valeurs et aux racines ont été violées par
l'histoire : «je reviens au sein / lait à mère.» (13) Derrière l'image de
joie de vivre que projettent les Cadiens, l'auteur nous invite à regarder le
désastre, en peignant un point de vue à partir de l'intérieur : «demain
encore / on fera bouillir les crabes / fraîchir la bière / pour tromper ta
mémoire, vieux violoneux / pour faire des accroires au monde / qu'un Cadien
est toujours heureux.» (15)
Un des thèmes importants de la poésie cadienne est la présence de l'image du
loup, cet être mi-fauve mi-humain qui doit venger son peuple. Bien sûr, il
ne s'agit pas de se battre physiquement, mais d'affirmer son appartenance
par l'écriture. Cette image, déjà présente dans l'oeuvre de Jean Arcenaux,
l'est aussi dans celle de Deborah J. Clifton, «À cette heure, la louve»,
entre autres, et revient encore ici : «Il y a des loups / dans mon pays. /
Ils se lèvent la nuit / pour écrire leur poésie./ (…) Fais saigner le verbe
/ de son folklore. / Bois le sang d'un néologisme. / Avorte des certitudes
d'un romantisme.» (18) 
Le jeu de mot n'a pas simple fonction ludique. Il sert pour dénoncer la
perte de la langue, mais aussi pour accuser la famille qui n'a pas su
protéger ses enfants, ainsi que la religion qui les abandonnés. Ainsi, non
seulement retrouvons-nous l'image du lait amer, mais des attaques à la
religion avec «Jésus crie et craque» (29) ou encore à l'anglais qui
s'infiltre dans le français avec «sweet et faim» (39).
Malgré toute la peinture de ce ravage, l'espoir renaît : «Comme un camélia
/ un enfant qui parle français / fait fleurir l'hiver» (26). Ou encore, ce
geste qui refuse le défaitisme : «que veux-tu contre le temps ? /on bâtit ce
qui s'effondre / pour la beauté du geste / pour le retour des hirondelles»
(37) Enfin, le poète excuse la génération qui s'est laissé aveugler : «Mais
c'est pas de notre faute, non messieurs, non mesdames, nos parents l'ont
avalé tout cru, ce couchemal de rêve américain. As-tu donné ta langue au
chat ? Big fat smoking a big fat cigar» (41). Selon l'auteur, le facteur
économique a joué un rôle important dans l'assimilation. Il compare la
Louisiane au Québec, où on ne trouve pas le pétrole qui a fait rêver les
Cadiens à la fortune : «Mais heureusement pour la langue de Voltaire, il y a rien sous ses arpents de neige qui puisse faire bander un Texien.» (46) 
Après la dépossession, la génération de la renaissance prend la parole, avec ironie, amertume, mais aussi humour et espoir. 

Cette littérature proprement (a)cadienne avait été inaugurée au début des
années 1980 par quelques anthologies dont Cris sur le bayou (Éditions
Intermède, Montréal, 1980) puis Acadie Tropicale (Éditions de la Nouvelle Acadie, Lafayette, 1983). Le premier regroupait huit poètes; le second en regroupait 17. Le mouvement prenait appui sur la renaissance poétique au Québec dans les années 1960, et dans l'Acadie du Nord dans les années 1970.
On y retrouve des thèmes présents chez les trois auteurs que nous avons
mentionnés, mais surtout une volonté, semblable à celle du Québec, de
l'Acadie et des autres littératures francophones du Canada de faire coller
la poésie à la réalité vécue et à l'oralité. C'est une différence majeure
avec les poésies européennes de langue française, qui opèrent surtout à
partir de réflexions de plus en plus obscures sur l'écrit. Elles vaudront à
ces nouvelles littératures de l'Amérique francophone, diverses et musicales, de se faire trop aisément accuser d'être sauvages, barbares, et somme toute illettrées, alors qu'elles sont tout simplement le creuset de nouvelles identités. 
Cette renaissance cadienne de Louisiane s'est intensifiée avec le 2è Congrès Mondial Acadien de 1999 en Louisiane (coïncidant avec une gigantesque Francofête à l'échelle de tout l'état), les échanges croissants avec l'Acadie du Nord, et une plus grande conscience que la francophonie est à la fois la création de réseaux universels et une meilleure compréhension des réalités uniques de chaque communauté, quelle que soit leur taille. La richesse de nos littératures est à ce prix. 

Martine Jacquot