| Jadis, la Louisiane fut française. Découverte par
Cavelier de la Salle (qui
y fut assassiné par son propre équipage), son nom vient du mariage entre les noms de
Louis XIV et d'Anne d'Autriche : les visiteurs du French Quarter peuvent d'ailleurs
admirer la statue de bronze de l'intrépide conquérant du Mississippi au coeur de ce
quartier historique de la Nouvelle-Orléans.
Territoire considérable alors (qui couvrait une bonne partie du centre des
États-Unis actuels en plus de l'état d'aujourd'hui), la Louisiane passa
entre 1762 et 1800 sous domination espagnole, sauf une partie qui fut
occupée par l'Angleterre dans les années 1762-1763. C'est à cette époque, à partir
des années 1760, que des descendants d'Acadiens déportés de Nouvelle-Écosse purent s'y
réfugier, trouvant là une terre d'exil relativement hospitalière. Les anciens
déportés allaient même, sous bannière espagnole et catholique, devenir miliciens pour
combattre leurs anciens maîtres britanniques dans le sud louisianais.
En Nouvelle-Écosse, certains Acadiens avaient réussi à échapper aux
déportations de 1755 et des années suivantes en se cachant dans les bois.
D'autres réussirent à revenir dans les provinces maritimes (leur ancienne
Acadie) ou au Québec, alors appelé Canada; d'autres se retrouvèrent, au
hasard de différents bateaux, en Angleterre, en France, et dans différents
lieux d'Amérique du Nord, notamment dans les régions de Boston et du
Maryland. La plupart des Cadiens qui se rendirent en Louisiane y furent
amenés de France et de Saint-Domingue par bateau, même s'il est probable que de petits
groupes y arrivèrent en descendant le Mississippi. Dans le sud de la Louisiane, au bord
des bayous, dans un climat chaud et humide qui dut les surprendre après les hivers
d'Acadie, ils bâtirent peu à peu une économie relativement prospère, appuyée sur
l'élevage, la culture du coton et de la canne à sucre, et l'industrie pétrolière. Leur
culture s'adapta au climat tout en gardant des traditions profondément acadiennes (dont
le célèbre Mardi Gras), une organisation administrative en paroisses qui existe toujours
aujourd'hui, un goût du petit village et de la nature, et des traits linguistiques bien
particuliers. C'est sans doute dans le domaine
musical (par leur adaptation vigoureuse et unique des musiques populaires du Sud
américain) et dans le domaine de la cuisine (épicée) que leur culture s'est le plus
affichée au regard du monde.
Lorsque les Cadiens s'installèrent au pays des bayous, ils se mêlèrent
relativement peu aux descendants de Français (alors appelés Créoles) qui se trouvaient
principalement à la Nouvelle-Orléans ou dans les riches
plantations : variations de langue, traditions, richesse les séparaient.
C'est par la disparition progressive de ce monde créole (auquel la guerre de Sécession
portera un coup fatal dans les années 1860) que le monde cadien deviendra le principal
élément de francophonie en Louisiane. On n'oublie pas, cependant, la richesse de la
littérature louisianaise créole du 19è siècle (centrée autour de la
Nouvelle-Orléans), qui fut connue mondialement et consacra même, chose rarissime à
l'époque, des écrivains louisianais noirs et francophones.
Lorsque Napoléon vendit tout le territoire aux Américains en 1803 et qu'elle devint un
état en 1812, ces francophones se sentirent certainement
abandonnés, une fois de plus, par leur mère patrie : un air de musique bien
connu, «La retraite de Bonaparte» (Bonaparte's Retreat en anglais, qu'on
trouve même sur les disques de Willie Nelson) n'a pas fini de nous le dire.
Pourtant, certains Cadiens de Louisiane comme le romancier John François devinrent par le
fait même des fils et des filles de la Révolution
américaine, élite historique de la nouvelle nation.
La Louisiane d'aujourd'hui est l'un des états américains où l'on trouve le
plus grand mélange de traditions diverses, de groupes ethniques coexistant
dans toute leur couleur, et d'une évolution historique complexe : à
Saint-Martinville, on expose fièrement les nombreux drapeaux sous le régime desquels les
Cadiens ont vécu. C'est la seule partie des États-Unis à avoir gardé un code civil,
dû à Napoléon 1er.
Dans l'Acadiana louisianaise, la langue s'est transmise de génération en
génération oralement, puisqu'il n'y avait pas de littérature écrite. Comme
toute langue, le français (a)cadien a évolué au fil du temps et il est
composé de ce que les premiers colons ont amené, auquel se sont ajouté
toutes sortes de variantes que l'histoire a dicté : influence de la présence
espagnole, contacts avec les populations indiennes, arrivée des esclaves
africains, des réfugiés des Caraïbes, entre autres. Plus récemment, on a vu
de nouvelles vagues d'immigrants avec des Allemands, des Italiens, des
Coréens, entre autres. Certains Cadiens ont des noms aux consonances
allemandes surprenantes.
Cependant, durant la première moitié de ce siècle, il devient interdit de
parler français dans les écoles de la Louisiane. Les enseignants punissaient
les enfants s'ils parlaient français, si bien que la plupart des parents ont
préféré parler anglais à leurs enfants pour les protéger. Pour se
reconnaître entre eux, les Cadiens adoptèrent donc des codes : par exemple, ils
nommaient leurs commerces «Evangeline», faisant allusion à l'héroïne du poème
acadien de Longfellow (révisé par l'écrivain cadien Felix Voorhies) qui symbolisait
l'Acadie perdue, avec par exemple Evangeline bakery ou Evangeline garage. Heureusement,
les grands-parents, qui en général ne connaissaient pas l'anglais, ont continué à
parler quelques mots de cadien aux jeunes, ce qui a permis un semblant de survie. On
estime aujourd'hui que, sur un million de Cadiens en Louisiane, environ 300.000 sont
encore francophones à des degrés divers.
Dans les années 1970, sous l'impulsion du sénateur James Domengeaux, on créa un
organisme de défense de la langue, le CODOFIL (Council for Develoment of French in
Louisiana), qui permettait d'enseigner le français dans les écoles élémentaires. Mais
comme il n'y avait pas de tradition ou d'enseignants de français en Louisiane, on dut en
faire venir d'autres pays, qui enseignaient leur français comme langue standard, sans
faire attention que cette langue était fort différente de celle parlée dans les
paroisses cadiennes : dans plusieurs cas, au lieu d'aider la cause du français, cette
bonne intention pava un peu plus la route de l'assimilation linguistique. Recevoir un
enseignement du français standard était perçu comme une invasion aussi dangereuse que
lorsque l'anglais avait été imposé comme langue obligatoire.
Le français standard ne leur ressemblait pas.
Peu à peu, cependant, le CODOFIL fit venir en Louisiane des enseignants
acadiens du Canada, dont certains s'installèrent à demeure; des parents
commencèrent, dans les villages comme dans la ville de Lafayette (la
capitale des Cadiens, connus comme «Cajuns» par les Américains) à réclamer des
écoles élémentaires dites «d'immersion» en français. Suite au 1er Congrès Mondial
Acadien qui eut lieu en 1994 au Nouveau-Brunswick, regroupant pour la première fois des
descendants d'Acadiens de partout à travers l e monde, un réveil s'en suivit, qui donna
naissance à Action Cadienne, un organisme qui tente d'instaurer une politique
linguistique durable et surtout adaptée à la réalité. Par ailleurs, des folkloristes
et des linguistes, actifs déjà depuis plusieurs années, publient des ouvrages, souvent
grâce à un travail de recherche mené dans l'«université des Cadiens», la Universtiy
of Southwestern Louisiana à Lafayette. Notons «Tonnerre mes chiens!» d'Amanda Lafleur
(Renouveau Publishing, 1999), ouvrage qui recueille et explique des centaines
d'expressions typiquement cadiennes. Il est intéressant de noter que certaines
expressions sont des calques d'expressions qui existent en France depuis des siècles. Par
exemple, «manger de la soupe à la grimace» est devenu faire un «gumbo de babines».
L'avenir du français en Louisiane est donc un défi. Une poignée de personnes rescapées
de la plus récente «génération perdue», née dans les années 1950, ayant parfois
passé un moment en France ou au Québec pour y étudier, a décidé d'agir comme
ambassadeurs, pour stimuler une fierté linguistique nouvelle et un sens d'appartenance
plus vif à l'Acadie. Il s'agit de musiciens et de poètes. Nous nous arrêterons dans la
prochaine chronique à trois noms, Zachary Richard, Jean Arceneaux et David Chéramie.
Zachary Richard, qui avait déjà publié un recueil en 1990, «Voyage de nuit», publie
en 1997 «Faire récolte» (Perce-Neige, 129p). Ce recueil reçoit le prix Champlain en
1998. Jean Arceneaux publie en 1998 «Suite du Loup» (Perce-Neige, 105p) et David
Chéramie publie «Lait à mère» en 1997 (Éditions d'Acadie, 69p). Il est intéressant
de noter les thèmes similaires qui reviennent dans ces trois recueils, soit le mal qui a
été fait et le besoin de se reprendre en main.
(à suivre...)
Martine Jacquot |