Les littérature francophones nord-américaines (2) Herménégilde Chiasson : artiste pluriel de l'Acadie |
Ses amis l'appellent Hermé, c'est plus simple, et il accueille ce surnom avec son éternel sourire. Dans la jeune cinquantaine, il a mis son Acadie natale sur la carte de plus d'une façon. Sa vie est un véritable entrelacs d'expressions artistiques sous toutes leurs formes qui se répondent les unes aux autres, jaillies de l'histoire d'amour qu'il vit avec son pays. Né à Saint-Simon au Nouveau-Brunswick, il vit à Robichaud, près de Moncton. Artiste visuel de formation (il a fait ses études entre autres à New York et a obtenu un doctorat en arts visuels à la Sorbonne), il expose régulièrement et depuis longtemps des uvres allant du conceptualisme, au pop art, au post-néo-expressionisme dans des médias aussi divers que la gravure, la photographie, la peinture, le collage ou l'installation. L'automne dernier a eu lieu à Halifax une rétrospective de son uvre visuelle, accompagnée de projections de certains de ses films, de lectures de ses textes, le tout regroupé dans un magnifique catalogue, sous le titre de « Il n'y a pas de limites / There are no limits ». Cette exposition a été organisée conjointement par la Dalhousie Art Gallery à Halifax et la Galerie et le musée d'art du Centre des Arts de la Confédération à Charlottetown à l'Île du Prince Édouard. En effet, parallèlement à son travail graphique, il écrit de la poésie, de courts textes en prose, des textes pour le théâtre, des scénarios de films qu'il réalise lui-même, bref, il sait tout faire et il fait tout avec grâce. Parmi ses réalisations cinématographiques (courts et moyens métrages), notons «Toutes les photos finissent par se ressembler» (1985), premier film qui était une sorte d'auto-fiction, retraçant à la fois son parcours et la naissance d'une nouvelle littérature acadienne autour de Moncton dans les années 1970-80. Il a depuis réalisé plus de 10 films, la plupart étant des documentaires à la vision très personnelle, dont «Le Grand Jack» (1986), sur Jack Kerouac, et «Les années noires» (1995) sur la déportation des Acadiens. Son théâtre (plus de 20 pièces, inédites pour la plupart) a été joué par le théâtre de l'Escaouette de Moncton, qui s'adressait au départ à un public de jeunes. On en voit des exemples dans la pièce «Atarelle et les Pakmaniens». «L'exil d'Alexa» touchait à la difficulté de vivre pleinement une identité acadienne. «Cap enragé» (1991) présente le monde moderne auquel les jeunes d'aujourd'hui sont confrontés. C'est probablement en tant que poète qu'Herménégilde Chiasson est le mieux connu. Dès ses débuts, avec «Mourir à Scoudouc» publié en 1974 aux Éditions d'Acadie/L'Hexagone, il indiquait, dans un lyrisme qui constitue sa signature, une volonté ferme de redonner à l'Acadie ses lettres de noblesse. Vivre ici en français, avoir un territoire que l'on peut appeler sien, garder son intégrité tout en acceptant un passé qui a mêlé peuples acadien et anglophone étaient les principaux messages du texte, thématique de la sortie du silence nécessaire chez tout peuple écarté en voie de réaffirmation. Les artistes, comme dans toute minorité, jetaient alors leur cri indiquant leur appartenance à une culture spécifique. Après une dizaine de recueils, tous expérimentaux à leur façon, allant de l'errance collective à une quête et une exploration beaucoup plus personnelle, effleurant la nostalgie ou la dérision puis se raccrochant à l'humour ou l'ironie, jamais loin de la beauté dans son sens le plus profond, l'auteur nous a livré dans son dernier ouvrage, «Conversations» (Éditions d'Acadie, Moncton, 1999, 154p), un travail poétique qui frôle le théâtre et l'art conceptuel, ouvrage qui a été marquant pour son audace et sa qualité non seulement en Acadie mais à travers le pays, puisqu'il a été couronné par le prix du Gouverneur Général 1999, la plus haute distinction qu'un auteur puisse recevoir au Canada. Les poèmes de ce dernier recueil sont des bribes qui apparaissent comme des vidéo-clips, tantôt sous forme de commentaires, de questionnement apparemment sans liens, sans continuité, mais en fait reliés dans la discontinuité d'une pensée ancrée dans le quotidien et la modernité. Pourtant, ces paroles, sortes d'échanges qui n'en sont pas entre un LUI et une ELLE anonymes et interchangeables, sont intemporelles et avant tout humaines : nous flottons dans l'incertitude. Chacun entend des échos de sa propre voix entre les lignes de l'autre. Derrière des formules banales, le dialogue discontinu entre des personnages insaisissables, entrecoupés de silences et de non-dit - 999 en tout -, on sent l'entrecroisement de paroles au langage sophistiqué, porteur de mépris ou d'arrogance sociale parfois, de réflexions sur les relations personnelles à d'autres moments. Ce texte est avant tout existentiel. Les paragraphes prononcés par LUI sont souvent matérialistes : «18. Lui : Son temple reposait fébrilement sur d'énormes colonnes de chiffres.» (10) «98. Lui : Il nous faut structurer le monde dans de nouvelles cases à l'épreuve de l'évidence, et légiférer sur le bien-fondé de son endoctrinement traditionnel et néfaste.» (18) Ceux prononcés par ELLE appartiennent en général à un monde plus sensible : «56. Elle : Je ne laisserai personne intervenir dans l'espace limpide et lumineux qui nous lie.» (13) «453. Elle: Elle s'appliquait à retenir le plaisir pour se complaire dans l'accomplissement des tâches banales et fastidieuses qui encombraient sa vie.» (62) L'effet global est celui d'une pièce de théâtre absurde, comme la vie. On a un peu l'impression de marcher dans une foule et de capter au passage des morceaux de conversations hors contexte, juste assez pour nous plonger dans un monde sans s'y noyer, et on flotte en même temps dans une cacophonie étourdissante, reflet du monde moderne. En fait, il s'agit plus de bouts de monologues que de conversations, dans un monde où la communication a été coupée. Ce travail poétique frôlant le théâtre est basé sur un collage à la fois hautement littéraire et moderne. Le texte est dense. L'on pourrait s'arrêter sur chaque parole, et s'interroger sur ces espèces d'interpellations qui semblent toutes reliées à un monde qui nous habite individuellement. Dans un milieu acadien qui est passé en quelques décennies d'un univers passablement conservateur et traditionnel à une modernité parfois plus avancée que dans d'autres espaces francophones, Herménégilde Chiasson s'est clairement affirmé comme un défenseur de la modernité et en même temps un créateur profondément attaché à l'Acadie des Maritimes. Martine Jacquot |