Les littérature francophones nord-américaines (1)


par Martine Jacquot
mjacquot@glinx.com


Lorsqu'on pense à la littérature francophone d'Amérique du Nord, on pense automatiquement à celle du Québec. C'est en effet la plus abondante, la mieux diffusée, et la mieux connue. Pourtant, ce n'est pas la seule. Éloignées de Montréal, les autres littératures francophones pénètrent cependant difficilement le marché québécois, et sont aisément oubliées des circuits francophones majeurs. Il y a pourtant des francophones dans chaque province et territoire du Canada, ainsi que dans plusieurs états américains, en particulier en Louisiane ; et, dans ces régions qui ne sont pas toujours aussi compactes administrativement ou politiquement que le Québec, sont nées des littératures qui, plus ou moins récentes, ont des visions uniques à nous offrir.
Dans cette chronique, je vais vous parler tantôt d'une de ces littératures, tantôt d'un auteur en particulier, tantôt d'un livre. Mais aujourd'hui, nous allons commencer par un tableau général de ces différentes littératures, que l'on repère souvent grâce aux maisons d'édition. Les plus importantes sont bien sûr au Québec, avec Québec-Amérique, Boréal, XYZ, Libre expression, entre autres, pour les romans ; Les Écrits des Forges, Le Noroît, les Herbes rouges, le Loup de gouttière, entre autres, pour la poésie. Il y a aussi des maisons d'édition spécialisées, par exemple La Courte Échelle pour la littérature jeunesse, HMH pour les essais ou les éditions du Remue-ménage pour les femmes. Des maisons d'édition comme Guérin desservent le marché scolaire. D'autres, telles que Humanitas, sont peut-être moins connues mais plus ouvertes aux diverses composantes d'une société québécoise et canadienne aussi moderne que multiculturelle. Notons que ce n'est pas une liste exhaustive ! Certains auteurs de l'extérieur du Québec y publient, lorsqu'ils le peuvent - espérant bénéficier d'une meilleure diffusion et d'un plus grand lectorat -, mais bien souvent cette double appartenance ne mène à une carrière que si l'auteur s'affiche québécois autant qu'autre chose. Antonine Maillet, le seul prix Goncourt canadien (si l'on fait abstraction de Maurice Constantin-Weyer, qui ne vécut que quelques années dans l'Ouest canadien) ou Jacques Savoie, tous deux acadiens, vivent et écrivent principalement à Montréal ; et c'est à une écrivaine manitobaine, Gabrielle Roy, venue s'installer au Québec, que la littérature québécoise moderne a dû l'un de ses premiers romans classiques et l'un de ses premiers prix littéraires français avec Bonheur d'Occasion. Pour les écrivains comme pour les musiciens, pouvoir vivre dans un milieu plus cosmopolite et plus grand est bien entendu plus stimulant ; publier à Montréal est une sorte de consécration pour l'écrivain francophone du Canada, tout comme d'être publié à Toronto pour un auteur anglophone. Mais tout le monde est-il prêt à ajuster son écriture aux besoins d'une réalité montréalaise, aussi ouverte soit-elle à toutes sortes de tendances ? De nombreux petits éditeurs régionaux font un travail essentiel, souvent excellent, qui est malheureusement fragilisé par le manque de moyens, l'exiguïté du marché, la difficulté pour les auteurs de faire une réelle carrière littéraire, et le peu de support que nos propres littératures reçoivent de systèmes scolaires francophones minoritaires souvent trop peu préoccupés par la littérature, sinon comme document ou, au mieux, comme divertissement théâtral.

Si la littérature québécoise est la plus importante, la littérature acadienne est cependant la plus ancienne, et je reviendrai sur ce sujet dans d'autres chroniques puisque j'habite en Acadie (territoire qui comprend le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et l'Île du Prince Édouard). Les premiers écrits remontent au 17è siècle, et on n'a jamais cessé d'écrire depuis, mais c'est depuis 25 ans seulement que l'on trouve des maisons d'édition francophones dans l'Est du Canada. On a donc, pendant longtemps, pensé que personne n'y écrivait, ou que ce n'était pas assez bon, puisque les auteurs publiaient souvent à compte d'auteur ou pas du tout. Maintenant, il y a deux maisons d'éditions à Moncton, les Éditions d'Acadie et les éditions Perce-Neige, une dans la péninsule acadienne, Les Éditions de la Grande-Marée, et une en Nouvelle-Écosse, les Éditions du Grand-Pré. Situées dans la petite métropole acadienne qu'est Moncton, Les Éditions d'Acadie, même si elles n'ont jamais pu rapatrier la grande dame des lettres acadiennes, Antonine Maillet, qui publie toujours au Québec, se sont réservé un véritable nom de domaine, et un mandat spécifique : elles s'identifient volontiers avec l'émergence de voix acadiennes uniques, aussi bien qu'avec un développement solide dans le domaine du livre scolaire où se formeront les générations d'auteurs de demain. Les Éditions de la Grande-Marée et les Éditions du Grand Pré, beaucoup plus limitées dans leurs moyens, ont été crées pour tenter de rompre la tendance du milieu de Moncton de se constituer en chapelle littéraire et ouvrir des possibilités à d'autres auteurs de régions éloignées - question universelle s'il en est une ! Les éditions Perce-Neige, elles, publient régulièrement de jeunes poètes et des auteurs de la Louisiane, puisque ceux-ci n'ont pas accès dans leur état à un éditeur francophone, et qu'il se tisse des liens de plus en plus étroits entre l'Acadie du Nord et l'Acadie tropicale depuis quelques années, ce qui amène à des échanges intéressants.

En Ontario, où la population francophone est très importante, il y a aussi toute une littérature qui se trouve confrontée à des questions similaires. Dans les années 1970, naît à Sudbury, dans le nord de l'Ontario, un mouvement musical et un mouvement littéraire et théâtral qui se veulent marqués d'une solide identité franco-ontarienne. Peu à peu, d'autres auteurs, en particulier de Toronto et parfois de l'Ouest canadien, viendront se joindre aux auteurs ontarois de souche qui donnent son identité aux éditions Prise de Parole. Tout comme Moncton et les éditions d'Acadie pouvaient bénéficier de la présence de l'Université de Moncton, Prise de Parole, mais aussi le Nordir, vont bénéficier de l'appui de l'université Laurentienne. En réaction, c'est à Ottawa, capitale fédérale, que s'affirment d'autres auteurs originaires de l'Outaouais comme d'une francophonie moins enracinée, avec les Éditions du Vermillon, fondées dans les années 1980.

Dans les provinces de l'Ouest, il existe aussi des littératures, même si l'édition n'est possible que dans deux provinces, le Manitoba et la Saskatchewan. Saint-Boniface, ville natale de Gabrielle Roy et district francophone de Winnipeg, la métropole des Plaines, abrite depuis longtemps les éditions du Blé et les éditions des Plaines, toutes deux appuyées sur certaines ressources du Collège universitaire de Saint-Boniface. À Regina, après la disparition d'une maison d'édition dans les années 1980, on a vu renaître avec les Éditions de la Nouvelle Plume la maison d'édition la plus à l'ouest au Canada.

Il existe aussi une grande quantité de magazines québécois (Lettres Québécoises, Liaison, Moebius, Nuit blanche, etc…) et de revues littéraires de qualité, allant de Éloizes en Acadie ou LittéRéalité à Toronto, qui permettent de découvrir de nouveaux auteurs et de lire des auteurs déjà connus.

Étant donné la géographie du Canada, les centres culturels sont très éloignés les uns des autres, et il est très difficile en dehors des villes québécoises, d'Ottawa ou de Moncton de trouver des livres en français. Par exemple, il n'y a pas de vraie librairie francophone dans ma province, la N-É. On trouve parfois quelques titres français dans une librairie anglophone, mais si on veut se procurer les nouveautés, canadiennes ou autres, on doit les commander ou se déplacer. Il y a heureusement un certain nombre de Salons du livre à travers le pays, entre autres à Québec, Montréal, Ottawa, Edmundston (qui a eu lieu cette fin de semaine), à Rimouski, en Gaspésie, plus récemment à Dieppe-Moncton et Halifax, et depuis l'an dernier même à Lafayette. Certaines librairies modestes peuvent prendre appui sur le développement d'institutions d'enseignement, comme la librairie électronique du Collège de l'Acadie dans ma province, ou la librairie Pélagie près du campus de l'université de Moncton à Shippagan. C'est cependant loin d'être suffisant pour faire vivre une littérature, et surtout des auteurs.

Martine Jacquot