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Malraux à travers son oeuvre romanesque
par Marie Michèle Battesti-Venturini
Enseignante à l'Université de Corse

1. Lunes en papier.
2. La tentation de l'occident
3. Les conquérants
4. La voie royale
5. Le temps du mépris
6. L'espoir
7. Le démon de l'absolu

Sommaire de la rubrique

Quelques sites sur André Malraux

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Amitiés Internationales André Malraux

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Un site très complet sur André Malraux réalisé par le ministère des affaires étrangères

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Par le service Culturel de l'Ambassade de France au Canada : Malraux

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Le serveur du ministère de la Culture propose des enregistrements des grands discours d'André Malraux.

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FR3 et son émission consacrée à Malraux dans la série "un siècle d'écrivains"

               LA TENTATION DE L'OCCIDENT

                  Bien qu’il rêve de devenir un aventurier, ce n’est pas le côté esthétique de l’Orient qui attire André Malraux mais plutôt le côté financier. Il juge qu’il suffit uniquement de dialoguer pour être reconnu. Il est vrai que cette méthode fonctionne de temps à autre en politique. Cependant en littérature il faut être très habile pour laisser la réalité au seuil de la raison. André Malraux va donc commencer par se bercer d’illusions puis par leurrer les autres. De ce fait son affabulation va prendre la dimension d’une spéculation. Nous avons déjà précisé qu’il était ruiné. Mais il a déjà une certaine idée de la manière dont il va augmenter ses revenus. Grâce à sa culture encyclopédique il sait par le biais du Bulletin de l’Ecole Française d’Extrême Orient, sous la plume d’un grand spécialiste de l’art khmer, en l’occurrence Henri Parmentier, que la Voie Royale du Cambodge est balisée de temples encore inexplorés. Et bien entendu ces sanctuaires abritent des statues d’une grande valeur qu’il suffit de déloger pour les négocier à bon prix à des négociants américains. Dans le texte de Parmentier il est fait allusion au temple de Banteai-Srei, au nord-est d’Angkor-Thom, l’ancienne capitale des rois Khmers entre le IXème siècle et le XVème siècle. André Malraux très impatient, propose à Clara un voyage au Cambodge. Cette dernière accepte. Cependant cette expédition exige non seulement des moyens financiers importants mais aussi un certain nombre de laissez-passer. Grâce à son talent de persuader, à son audace et à son instruction acquise dans les ouvrages, André Malraux parvient à duper les conservateurs du Musée Guimet qui lui remettent un ordre de mission officiel délivré par le ministre des Colonies Albert Sarraut et des lettres de recommandation qui lui permettront d’acquérir le soutien des spécialistes de l’Ecole Française d’Extrême-Orient. Le 13 octobre 1923 le bateau Angkor quitte Marseille. André et Clara Malraux sont à bord en compagnie de Louis Chevasson et ils ne possèdent pas de billet retour. André Malraux, sur le pont, laisse son esprit vagabonder. Il est âgé de vingt-deux ans, sans argent mais avec l’esprit particulièrement encombré d’idées et de projets. Leur premier contact avec l’exotisme et la chaleur est l’escale à Djibouti. Puis c’est au tour de Singapour, Saigon et enfin Hanoi. André Malraux est accueilli à l’Ecole Française d’Extrême Orient par le directeur intérimaire, Léonard Aurousseau qui est particulièrement frappé par ses connaissances. Son argumentation et son ardeur lui valent  l’autorisation de se procurer des chars à buffles. L’aventure démarre. Ils engagent Xa, un jeune Annamite qui leur servira à la fois d’interprète et de cuisinier. Equipé d’une carte approximative de la zone, André Malraux pénètre dans la forêt convaincu  d’en surgir avec un trésor. Dans La Voie Royale il narrera son interprétation de l’expédition :

                  « L’unité de la forêt maintenant, s’imposait ; depuis six jours Claude avait renoncé à séparer les êtres et les formes, la vie qui bouge de la vie qui suinte : une puissance inconnue liait aux arbres les fongosités, faisait grouiller toutes ces choses provisoires sur un sol semblables à l’écume des marais, dans ces bois fumants de commencement du monde. Quel acte humain, ici, avait un sens ? Quelle volonté conservait sa force ? Tout se ramifiait, s’amollissait, s’efforçait de s’accorder à ce monde ignoble et attirant à la fois comme le regard des idiots et qui attaquait les nerfs avec la même puissance abjecte que ces araignées suspendues entre les branches, dont il avait eu d’abord tant de peine à détourner les yeux » ([1]). On notera le génie de cet escamoteur de l’histoire qui remanie une expédition commerciale en escapade sauvage.

Aux alentours de Banteai-Srei nul ne connaît l’existence du temple. D’ailleurs Clara commence à douter des dires de son époux. Mais ce dernier, convaincu que Parmentier est dans le vrai désire aller jusqu’au bout de son expédition. Enfin, ils parviennent à l’endroit tant recherché. André Malraux sait que le temps est précieux et ne veut pas le gaspiller. L’ensemble de la population des abords du temple craint les mauvais esprits. De ce fait ils laissent le soin à André Malraux et à Chevasson de découper sept statues d’une valeur inestimable. En somme ils ont récolté environ huit cents kilogrammes de marchandises précieuses. Parvenus à Siem Reap ils embarquent sur une vedette des messageries fluviales. Le 24 décembre ils aperçoivent Phnom-Penh mais la police les attend de pied ferme. Découvrant le contenu de leurs caisses André Malraux soutient qu’elles étaient vides au départ. Mais la police ne veut rien entendre. Ils sont tous placés sous mandat d’arrêt et inculpés pour « bris de monuments et détournements de fragments de bas-reliefs, dérobés au temple de Banteai-Srei du groupe d’Angkor » ([2]). En somme l’instruction de leur affaire tourne mal car les témoignages sont accablants. La presse locale agite l’opinion publique contre ces pilleurs.

                  André Malraux cherchera plus tard à transformer cet épisode en exploit légendaire. Le tribunal sera beaucoup plus indulgent envers Louis Chevasson. André Malraux, quant à lui, apparaît comme le cerveau de l’expédition, l’artiste-fantaisiste, l’aventurier qui se dit homme de lettres et qui a dilapidé tous les biens de son épouse. Tandis que ses avocats tentent de plaider l’irresponsabilité de la jeunesse, André Malraux proteste contre tout ce qui l’accable et démontre par-là même qu’il possède une excellente connaissance de l’art khmer. Il est condamné à trois années de prison le 21 juillet, contrairement à Louis Chevasson, qui lui, est condamné à dix-huit mois. Bien entendu André Malraux fait appel. Mais L’Impartial, la gazette la plus répandue à Saigon, dirigée par Henry Chavigny de La Chevrotière, entame une polémique afin d’obtenir une sanction plus exemplaire des deux « vandales ».

                  Clara de retour en France, fait la connaissance de Paul Monin grâce à un amant mystérieux H.G. Paul Monin, un célèbre avocat, est réputé pour son engagement contre les abus d’un gouvernement corrompu. A Paris, la presse glose ironiquement sur les prouesses d’André Malraux. Quant à Clara, rejetée par sa propre famille, elle trouve un réconfort certain auprès d’André Breton et du libraire René-Louis Doyon. La solitude de Malraux qui peut être tout intérieure, qui s’est conquise aussi à l’aide de l’éloignement dans l’espace, ouvre dans le temps une possibilité de recul, mais ce n’est pas une rupture avec Paris et son « intelligentsia ». A partir de ce moment-là, la défense d’André Malraux et de Louis Chevasson se planifie. En effet, Marcel Arland écrit une lettre qu’il signe avec François Mauriac et qui paraît le 6 septembre dans Les Nouvelles Littéraires.

                  « Les soussignés, émus par la condamnation qui frappe André Malraux, ont confiance dans les égards que la justice a coutume de témoigner à tous ceux qui contribuent à augmenter le patrimoine intellectuel de notre pays. Ils tiennent à se porter garants de l’intelligence et de la réelle valeur littéraire de cette personnalité dont la jeunesse et œuvre déjà réalisée permettent de très grands espoirs. Ils déploreraient vivement la perte résultant de l’application d’une sanction qui empêcherait André Malraux d’accomplir ce que tous étaient en droit d’attendre de lui » ([3]). C’est d’ailleurs cette lettre qui marque la naissance du mythe Malraux. Elle est signée par un certain nombre d’auteurs de l’époque : André Gide, François Mauriac, Edmond Jaloux, Pierre Mac Orlan, Jean Paulhan, Max Jacob, André Maurois, Jacques Rivière, François Le Grix, Maurice Martin du Gard, Charles du Bos, Gaston Gallimard Raymond Gallimard, Philippe Soupault, Florent Fels, Louis Aragon, Pascal Pia, Pierre de Lanux, André Harlaire, André Breton, Marcel Arland, André Desson, et Guy de Pourtalès. C’est une véritable reconnaissance littéraire pour André Malraux. Cette lettre marquera beaucoup les esprits et ce jusqu’en Extrême Orient. Effectivement, dans L’Impartial, au mois de septembre, André Malraux fait paraître ses remerciements à toutes les personnes qui l’ont soutenu. Le 28 octobre André Malraux et Louis Chevasson sont acquittés et rentrent en France. Dès son arrivée André Malraux reproche d’emblée sa conduite à Clara Malraux sur le plan conjugal. Il en retracera les grandes lignes dans un passage de La Condition Humaine.

                  De plus André Malraux estime ne pas avoir dit son dernier mot en Asie et par le biais de l’avocat Paul Monin il décide d’y retourner afin de régler ses comptes. Paul Monin a comme projet la création d’un journal indépendant, L’Indochine, afin de défendre la cause annamite. André, Clara Malraux et Paul Monin partent ensemble pour Saigon.  Le 17 juin 1925 paraît le premier numéro de L’Indochine. Sa parution déchaîne son principal concurrent L’Impartial. L’éditorial  signé par André Malraux et Paul Monin a la particularité d’être très clair :

                  « L’Indochine est un journal libre, ouvert à tous, sans attaches avec les banques ou les groupes commerciaux. Il se fera un principe de respecter le tempérament de ses collaborateurs, que leur collaboration soit constante ou occasionnelle. Les polémistes y écrivant avec âpreté, les modérés avec modération ».

Sur le plan géographique et historique, l’Indochine était divisée en quatre protectorats et une colonie, celle de Cochinchine, dont Saigon était la capitale, car c’était une des villes les plus influentes de l’empire colonial français. Les quatre protectorats englobaient le royaume du Laos au nord-ouest, celui du Cambodge au sud est, la province du Tonkin avec sa capitale Hanoi au nord et l’empire de l’Annam. Un mouvement nationaliste s’était fondé en Cochinchine, en Annam et au Tonkin. C’est d’ailleurs ce mouvement qui coopéra L’Indochine. André Malraux et Paul Monin trouvèrent des appuis financiers auprès de la bonne bourgeoisie annamite qui possédait une culture certaine, et dans la communauté de Cholon, pour qui progrès de l’émancipation d’un peuple voisin était synonyme d’un soutien futur pour la libération chinoise. L’Indochine est donc un journal de combat. Son siège social se trouvait au 12 rue Taberd ; une brochure détaillée fut distribuée gratuitement à Saigon et donnait le programme de ce journal et ses projets. L’imprimeur était un métis citoyen français nommé Louis Minh. Le premier numéro s’ouvrait sur une interview de Paul Painlevé, nouveau chef du gouvernement français, par Jean Bouchor. Painlevé disait que « la population indochinoise devait avoir une voix consultative dans les délibérations concernant la colonie», «l’éducation étant le meilleur moyen d’assimilation entre les races », les Annamites devaient « avoir accès à notre enseignement, à tous les degrés », « la presse française et indigène (devait) être libre ». En somme, toutes ces revendications firent l’effet d’une bombe et d’ailleurs ne manquèrent pas d’avoir tout de suite des répercutions puisque Lachevrotière tenta de jeter le doute sur l’authenticité de ces déclarations. De même le directeur de L’Impartial dénonçait L’Indochine comme une entreprise montée par des escrocs. La guerre entre L’Indochine et L’Impartial éclatait donc. L’Indochine ripostait aussitôt. Ce journal donnait une somme considérable d’informations internationales. Malraux et Monin avaient choisi d’axer leur journal sur tout ce qui concernait les troubles sociaux. De plus Paul Painlevé faisait remarquer ouvertement qu’il était en parfait accord avec les créateurs de L’Indochine. Le second numéro fut marqué par une attaque virulente d’André Malraux vis-à-vis de Maurice Cognacq, gouverneur autoritaire de la Cochinchine. Cet éditorial faisait référence à œuvre d’Anatole France, Les opinions de Jérôme Coignard. Les autres articles décrivaient l’aspect tyrannique de son contrôle sur la région. Bien entendu, d’autres journaux se rapprochaient hardiment de ce qui était écrit dans L’Indochine comme le journal libéral L’Echo Annamite, dont le directeur Nguyen Phan Long faisait remarquer que L’Indochine donnait une importance capitale à la liberté de presse. De même Le Courrier Saigonnais soutenu par le gouvernement fut le premier journal non annamite de Saigon à saluer L’Indochine. La première campagne de L’Indochine avait pour cible la « Société Immobilière de Khanh-Hoi », constituée pour « développer le port de Saigon-Cholon » et pour marquer de son empire le trafic portuaire et la manutention. Son directeur était un des hauts fonctionnaires les plus proches du gouvernement, nommé Eutrope, ayant pour fonction « inspecteur des affaires politiques » et l’animateur de cette société était Labaste, Président de la Chambre d’Agriculture. Leur but était de faire financer par la mairie de Saigon une opération d’accaparement. Déjà le maire de Saigon, Monsieur Rouelle, élu en 1925, face au candidat du gouverneur, s’était occupé de l’affaire. Puis L’Indochine s’en occupa par la suite. Quant à la seconde campagne de L’Indochine, elle visait à réduire voire à anéantir l’exploitation des paysans annamites. Le 10 juillet 1925 des paysans s’étaient plaints à des animateurs de L’Indochine qui voulaient faire cesser l’injustice qui régnait autour d’eux. Le 11 juillet, L’Indochine notait le scandale suivant : la mise aux enchères d’un important lot de terres récemment défrichées dans la région de Camau, au sud de la Cochinchine était truquée et c’était une tentative pour s’accaparer les terres des paysans. Tout ceci était chapeauté par le gouverneur Cognacq. Monin avait déclaré : « Nous irons jusqu’au procès. Et nous aurons des interprètes sûrs, ce qui est rare » ([4]). Donc Cognacq représentait la cible privilégiée de L’Indochine et surtout le mauvais côté de la colonie. Cognacq tenta de proposer plusieurs compromis à André Malraux, ils furent tous rejetés. Mais alors quelle personnalité se cachait derrière le directeur Cognacq ? Médecin sans grand talent, il ne manqua aucune occasion pour s’enrichir. A la fin de la guerre, alors qu’il était très proche de l’âge de la retraite il obtint un poste dans le service colonial et notamment celui de gouverneur de Cochinchine. C’est en 1922 qu’il fut nommé lieutenant gouverneur. Sa principale idée était : tout lettré est un révolutionnaire en puissance. C’est donc pour cela qu’il ne met aucun moyen à la portée des habitants de ces régions pour qu’ils puissent s’enrichir culturellement.

                  Par la suite un autre gouverneur est désigné : il s’agit d’Alexandre Varesse, député socialiste, vice-président de la Chambre. L’Indochine le 31 juillet salua l’arrivée de cet « ami de la liberté », cet « adversaire de l’arbitraire ».

                  Le 14 août 1925, André Malraux avait publié dans le dernier numéro de son journal en train de s’éteindre un texte qui permettait de penser qu’il était un parfait écrivain politique et moraliste. Ce texte faisait référence à une personne nommée Lyautey :    « Notre politique en Cochinchine et en Annam est à l’heure actuelle fort simple : elle dit que les Annamites n’ont aucune raison de venir en France, et elle implique immédiatement la coalition, contre nous, des hauts caractères et des plus tenaces énergies d’Annam (...) des stupidités politiques de clans ou d’argent s’applique avec une rare persévérance à détruire ce que nous avons su faire, et à réveiller dans cette vieille terre semée de grands souvenirs les échos assoupis de plus de six cents révoltés (...) ». Il conclut en disant parvenons-nous à « dresser contre nous, grâce à un système ingénieux, un des plus beaux, un des plus purs, un des plus parfaits faisceaux d’énergies qui puisse diriger contre elle une grande puissance coloniale » ([5]).

                  Cependant Malraux, Monin et Dejean de la Batie et tous les autres ne s’avouent pas pour autant vaincus. Ils savent qu’ils ne leur manquent que l’imprimerie pour recommencer. Les créateurs de L’Indochine parvinrent à obtenir ce qui leur manquait. Ce journal n’avait donc vécu que du mois de novembre 1925 à la fin du mois de février 1926, entrecoupées d’interruptions. En somme vingt-trois numéros furent publiés.

                  Puis ce fut la naissance de L’Indochine enchaînée. Ce nouveau journal put accueillir Varenne, Malraux et Monin qui désiraient donner tout son sens et toute son importance à la venue d’un gouverneur socialiste. Mais tout ceci fut particulièrement décevant. En effet Varenne fut exclu du Parti Socialiste pour avoir accepté le rôle proposé. Malraux et Monin publièrent une lettre ouverte en notant que « le gouverneur Cognacq a fait à ce pays autant de mal qu’un gouverneur ». Mais Varenne n’était pas sensible à tout ceci, il décréta ne pas s’occuper « des réformes annamites » mais des « réformes sociales » et en parlant des abus, il disait qu’il fallait les oublier. Dans le dernier numéro de L’Indochine Enchaînée, au mois de novembre, on pouvait lire :

                  « Socialiste hier, aujourd’hui conservateur... Encore une conversion sous le signe de la piastre ».

Avant son départ, certains libéraux tentèrent d’obtenir de la part de Varenne quelques réformes, mais en vain.  Monin et Malraux furent si déçus que leur haine contre ce système grandit de plus en plus.

                  Ce processus éclaire la démarche de Malraux et se fortifia grâce à L’Indochine. André Malraux sait pertinemment que pour le renforcer il lui faut écrire. C’est à partir de tous ces événements qu’il va créer son œuvre à venir. Dès les premières lignes de La Condition Humaine, nous retrouvons la tentative d’assassinat au couteau de Paul Monin (qui mourut à Canton en 1928).

                  Durant sa première période passée à Saigon André Malraux avait commencé à noter quelques-unes de ses réflexions sur le thème de La Tentation de l’Occident. Mais c’est surtout pendant son retour en France qu’il rédigea les tous premiers chapitres. A Paris, pour des raisons financières, il en publie quelques extraits dans La Nouvelle Revue Française.

La Tentation de l’Occident paraît sous la forme d’un échange épistolaire entre un Français âgé de vingt-cinq ans nommé A.D. qui entreprend un voyage en Extrême-Orient et un jeune Chinois, Ling W.Y. qui parcoure l’Europe pour la première fois. En réalité ces deux personnages ne sont qu’une et même personne : André Malraux lui-même. La tentation est donc celle de se contempler dans le miroir, de se dédoubler, de s’observer pour mieux se deviner. On reconnaît pêle-mêle dans cet ouvrage tous les sujets qui seront éclaircis par André Malraux plus tard comme celui de l’art : « L’artiste n’est pas celui qui crée : c’est celui qui sent » ([6]).

André Malraux y aborde le thème de l’Europe qu’il trouve bien surmenée, incapable d’ambitions et d’intérêts, une Europe des années vingt qui est la reproduction de la nôtre et qui, dans le domaine de l’art va passer de l’indignation à l’insurrection.

André Malraux est particulièrement sensible au nihilisme. Il en extirpe le principe qui sera toujours au centre de sa réflexion : une interrogation qui ne cessera de la hanter.

                  « Il est au cœur du monde occidental un conflit sans espoir, sous quelque forme que nous le découvrions : celui de l’homme et de ce qu’il a créé. Conflit du penser et de sa pensée, de l’Européen et de sa civilisation ou de sa réalité, conflit de notre conscience indifférenciée et de son expression dans le monde commun, par les moyens de ce monde, je le trouve sous chacun des sursauts du monde moderne » ([7]). A bien des égards cette conduite est prémonitoire.

                  Dans La Tentation de l’Occident  André Malraux développe le concept que la mort de Dieu dans le monde occidental suscitera la mort spirituelle de l’être humain. Cependant dans les dernières pages il se refuse à accepter le christianisme, passage trop facile selon lui dans lequel se sont déjà égarés Max. Jacob, Jacques Maritain et Jean Cocteau :

                  « Certes, il est une foi plus haute : celle que proposent les croix de villages, et ces mêmes croix qui dominent nos morts. Elle est amour et l’apaisement est en elle. Je ne l’accepterai jamais : je ne m’abaisserai pas à lui demander l’apaisement auquel ma faiblesse m’appelle (...) »([8]). André Malraux n’a donc aucun rapports avec le christianisme. Il était beaucoup plus passionné par les dieux morts que par les dieux vivants.

Quelques jours après la mise en vente de son œuvre La Tentation de l’Occident