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Malraux à travers son oeuvre romanesque
par Marie Michèle Battesti-Venturini
Enseignante à l'Université de Corse

1. Lunes en papier.
2. La tentation de l'occident
3. Les conquérants
4. La voie royale
5. Le temps du mépris
6. L'espoir
7. Le démon de l'absolu

Sommaire de la rubrique

Quelques sites sur André Malraux

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Amitiés Internationales André Malraux

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Un site très complet sur André Malraux réalisé par le ministère des affaires étrangères

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Par le service Culturel de l'Ambassade de France au Canada : Malraux

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Le serveur du ministère de la Culture propose des enregistrements des grands discours d'André Malraux.

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FR3 et son émission consacrée à Malraux dans la série "un siècle d'écrivains"

LUNES EN PAPIER

    André Malraux avait la possibilité de parler de toute chose. A l'instar du détective, il avait le don de débusquer des énigmes. Il travaillait essentiellement sur les siècles et les moments n'avaient de l'importance pour lui que s'ils étaient impérissables. Il affectionnait les masques. Au moyen de ceux ci, il parvint à créer une œuvre monumentale, une pièce en plusieurs actes, chacun marqué par une œuvre au service d'un même destin. Comme tous les mythes, le mythe Malraux a une origine bien précise. C'est effectivement en Indochine, dans les années 20 que l'on trouve sa trace pour la première fois.
Georges-André Malraux naît le 3 novembre 1901 ; sa mère Berthe Malraux d'origine franco-italienne se plaint de voir son époux Fernand, un " raté jovial " (1) courir les femmes de mauvaise vie. Au moment où enfin le couple divorce, Georges-André Malraux se retrouve au 16 rue de la Gare, à Bondy ; C'est l'adresse de l'épicerie familiale. Et il va de cette façon grandir entre ce lieu, un matriarcat laborieux (c'est-à-dire sa mère, sa tante et sa grand-mère maternelle) et un père absent. Nous pouvons donc constater une première absence à savoir la première femme de sa vie dont l'amour a fait défaut à l'enfant. Cela peut nous aider à concevoir la quasi inexistence des femmes dans son œuvre à venir. Il récapitulera du reste cet épisode dans une tournure laconique en tête des Antimémoires : " Presque tous les écrivains que je connais aiment leur enfance, je déteste la mienne " (2). Elle n'est pourtant pas si méprisable cette enfance, un peu trop ordinaire probablement pour celui qui a voulu ériger son existence à la hauteur d'un destin et bien souvent mêler l'Histoire avec son histoire.

    Dans ce village de la banlieue parisienne il est inscrit dans une école privée où il rencontre Louis Chevasson, qui restera l'une de ses connaissance les plus proches. Au mois de novembre 1909 il apprend le décès à Dunkerque de son grand-père chez qui il avait des souvenirs de vacances d'été. Alphonse Malraux, maître tonnelier et armateur ruiné, souhaitant enseigner à son apprenti la méthode du cassage de bois se serait fendu le crâne en manipulant une hache à double tranchant. Une
" mort du vieux Viking " (3), commentera André Malraux, qui voyait dans cette fin un suicide rituel, relevant ainsi l'anecdote au rang de la tragédie symbolique. Le grand-père était un personnage. En effet, Alphonse Malraux, lui aussi Don Juan, paraissait provenir du romanesque de Stevenson : une espèce de corsaire sans île au trésor mais avec une extraordinaire audace. André Malraux conservera constamment un souvenir empli de tendresse pour ce curieux pirate qui lui narrait des récits invraisemblables.

    À présent le jeune André Malraux n'est en outre qu'un enfant comme les autres. Il s'initie à la littérature avec des hommes de lettres comme Alexandre Dumas, Walter Scott, Gustave Flaubert, Victor Hugo, Honoré de Balzac, William Shakespeare. Il fréquente avec énormément d'intérêt la bibliothèque municipale de Bondy, et découvre au cinéma forain Les Misérables, La Porteuse de pain et le tout récent Charlot. André Malraux est de la sorte un amalgame de populaire et d'érudit. C'est également la période où il se passionne pour l'Orient.

" Quand j'étais enfant, on me conduisait parfois au Musée Guimet : des amis de mes parents habitaient Place Iéna. Les porcelaines japonaises me semblaient le sommet du raffinement (...) " (4 ). Que ce qu'on lui raconte sur ce musée soit juste ou non n'a que très peu d'importance pour André Malraux ? il suffit que cela soit authentique pour l'émotion et l'entendement. Autrement dit, le vrai sera selon lui ce qui l'affecte, l'émeut au plus près. A la recherche de l'authenticité il choisira la quête du sens.
    Depuis quelque temps il ne voit plus régulièrement son père. Il apprendra donc avec retard la naissance de son premier demi-frère Roland, en 1912. Au printemps 1914, André Malraux acquiert son certificat d'études primaires. Il ne sait pas encore que ce sera son unique diplôme scolaire. La guerre éclate. Son père est mobilisé et le conflit mondial parvient chez lui. André Malraux en tirera une anecdote dans ses Antimémoires : " En 1914, on avait conduit les élèves de la classe aux champs de la Marne, quelques jours après la bataille. A midi, on nous distribua du pain que nous lâchâmes, épouvantés, parce que le vent le couvrait de cendres légères des morts, amoncelés un peu plus loin " ( 5). En conséquence André Malraux c'est également cela : un homme sur pied dans un univers peuplé de vestiges et de ruines, qui scrute l'avenir du cosmos.

    Avec Chevasson, il dévore des œuvres et fréquente la Comédie Française. Néanmoins il faut subsister et André Malraux n'a aucune facilité pour le travail. Pour gagner de l'argent de poche André Malraux et Louis Chevasson sont bouquinistes le jeudi et le dimanche et négocient leurs acquisitions à la librairie Crès à Paris. C'est à cette époque qu'il quitte Bondy. En 1915, il entre à l'école supérieure de la rue de Turbigo, le futur lycée Turgot. Il y rencontre celui qui sera l'autre de ses grands amis, Marcel Blandin, que l'on retrouvera au ministère de la Culture. Les trois jeunes gens jouissent des agréments de Paris. Théâtres, concerts, expositions, rien ne leur échappe. A l'école André Malraux n'est pas éminemment doué en composition française. Il ne s'attardera d'ailleurs pas longtemps sur les bancs de l'Instruction publique. Il désire avant tout vivre, travailler et gagner de l'argent. Tout comme son père il rêve d'autonomie. Il est doté d'une culture certaine acquise ailleurs qu'à l'école : un substitut de l'amour de la mère et de l'amour pour la mère, refusés tous deux à l'enfant. Par conséquent le livre substitut, frappé d'imperfection, condamne à une insatisfaction permanente, à un appétit et une soif insatiable. André Malraux conçoit qu'il lui faille observer de loin le savoir s'il veut en avoir une vue globale. Ses terres d'exploration privilégiées se nomment Barrès, Dostoïevski, Baudelaire, Verlaine, Henri de Régnier, Leconte de Lisle. Il est imprégné du courant symboliste.

    Elevé parmi des femmes, André Malraux reçoit une éducation religieuse, qu'il abandonne avec ses études, après la lecture de Nietzsche. Cette rupture est fondamentale. Il aurait pu dans ces conditions devenir un nihiliste. Cependant avoir la foi en rien du tout c'est accorder énormément d'intérêt à peu de choses... Il croira en conséquence en l'aventure : la sienne. André Malraux s'est déjà donné une apparence : dandy pour les uns, ténébreux pour les autres. Mais il ne tient pas en place. A dix-huit ans il est partout où l'esprit se répand. Il fouine, dévore des ouvrages, s'instruit, fréquente les cours au Musée Guimet et à l'Ecole du Louvre. Il veut absolument s'élever. Dans ce Paris secoué par la guerre il rencontre des peintres comme Ensor, Léger, Derain, Picasso, Chagall, Dufy, Gromaire, et des hommes de lettres dont Max Jacob, François Mauriac, Marcel Arland, Paul Eluard, Blaise Cendrars, Raymond Radiguet, Jean Cocteau, Louis Aragon, Tristan Tzara, et Guy Suarès. Il voudrait vraiment devenir un grand écrivain mais il croit à ce moment-là qu'il faut être maudit ou besogneux. N'ayant pas la possibilité d'acquitter ces deux conditions, André Malraux aborde la littérature par les ouvrages. En 1917, René-Louis Doyon, libraire spécialisé dans les ouvrages recherchés et rarissimes l'emploie en qualité de chasseur de spécimens. André Malraux possède une incontestable aptitude de dénicheur. Il va en vivre plutôt convenablement. Il est extrêmement consciencieux avec ses lectures, volumineuses comme il se doit, mais surtout il les sélectionne avec une grande application. Il a, qui plus est, envie d'écrire à propos de ce qu'il lit et ce qu'il perçoit. L'occasion lui en est donnée avec la création par Doyon de la revue La Connaissance. Dans le premier numéro du mois de janvier 1920 on peut ainsi lire ces lignes encore empreintes du sceau de la jeunesse :

    " Lorsque le symbolisme, devenu un mouvement littéraire sénile, barbota dans le clapotement précurseur de sa définitive dissolution, les jeunes gens peu désireux de publier des poèmes flasques (mais couronnables), fanfreluches de gloses mirobolantes, partirent à la recherche d'un artiste capable de produire une œuvre dont une esthétique nouvelle pût s'extirper sans plagiat " (6). Et cet individu remarquable c'est Max Jacob l'auteur du mémorable Cornet à dés. André Malraux continuera ce travail de critique littéraire avec un nouvel article consacré à Laurent Tailhade, un auteur qu'il a longtemps admiré. André Malraux veut se faire un nom. Il appuie ses effets, joue des manches et plaide en faveur de la liberté de parole. Simon Kra, un vétéran du métier des lettres parisiennes l'engage pour diriger les éditions du Sagittaire où il édite à tirage très limité des ouvrages de Sade et autres auteurs voués aux enfers des bibliothèques.

    Mais son premier grand article dans lequel on peut voir se dessiner sa réflexion sur l'art, il la dédie à son ami, le peintre franco belge Galanis à l'occasion d'une exposition qui lui est consacrée au mois de mars 1922. André Malraux signe la préface du catalogue.   
    " Nous ne pouvons sentir que par comparaison. Quiconque connaît Andromaque ou Phèdre sentira mieux ce qu'est le génie français en lisant Le Songe d'une nuit d'Eté plutôt qu'en lisant toutes les autres tragédies de Racine. Le génie grec sera mieux compris par l'opposition d'une statue grecque à une statue égyptienne ou asiatique, que par la connaissance de cent statues grecques " (7 ).

    En quelques lignes André Malraux trace déjà les orientations de son existence dans l'univers de l'esthétique. Cette intuition il va l'étoffer avec l'expérience de sa vie, de ses lectures, de ses expéditions. Elle le mènera vers l'art, les cultures et donc vers l'histoire. Pour savoir un peu, il sait qu'il faut accumuler énormément, mettre en parallèle, classer, approfondir, méditer. Le sens du vertige a pris corps dans son esprit. De là va jaillir l'interrogation essentielle. La mort - la nôtre, celle des civilisations, du monde et des divinités - demeure pour André Malraux le seul véritable problème métaphysique. Elle lui inspirera sa longue méditation sur le destin, ses déclamations grandioses et ses envolées funèbres et retentissantes au sein des masses recueillies. Mais dans sa jeunesse, c'est dans la veine farfelue qu'il met en scène La Faucheuse :
    " Ainsi qu'une annonce lumineuse, la lune jaune se colora successivement en rouge, en bleu et en vert ; puis, ding ! Elle fut jaune à nouveau. Une note aiguë en tomba, comme une petite grenouille, et, sur le lac, les perspectives nacrées des jeux d'eau devinrent infinies " (8).

    Nous sommes en avril 1921, l'année où la France vient d'enterrer le soldat inconnu sous l'Arc de Triomphe et où nous oublions les tranchées sur les notes de charleston. Ces quelques lignes constituent le commencement d'une histoire intitulée Lunes en Papier, publiée par l'illustre marchand de tableaux Daniel-Henry Kahnweiler. André Malraux a vingt ans. Bien des années plus tard en 1967, il confiera : " J'ai écrit Lunes en papier à vingt ans : une gloire de café " (9). Pourtant ce jeune homme encore imprégné de la culture des cubistes et des surréalistes, héritage qu'il déclinera plus tard, joue déjà avec l'un de ses sujets privilégiés, la mort. Comme s'il se méfiait déjà des commentaires que l'on pourrait produire sur son œuvre, André Malraux précise : " Il n'y a aucun symbole dans ce livre ". L'histoire relate comment les péchés, parvenus au Royaume Farfelu parviennent à tuer la reine qui n'est autre que la Mort. Leur homicide accompli, les péchés commencent à pleurer car ils ont oublié la raison pour laquelle ils ont tué la Mort. Dans cette première fable, André Malraux joue déjà avec la métaphysique.

    Avec ce texte farfelu, il s'introduit discrètement dans la littérature. Sa matière avait de quoi plaire à ce Tout Paris imprégné de cocaïne. On y remarque certains caractéristiques de sa personnalité. " Les femmes ne me regardent jamais avec indifférence " (10). Elles seront nombreuses à vérifier cette affirmation. La première d'entre elles, sera Clara Goldschmidt, issue d'une famille juive aisée d'origine allemande. C'est dans les milieux de la revue Action, revue dirigée par Fels, qu'ils se découvrent. " Un jeune homme est assis parmi une trentaine de personnes autour d'une table de banquet et c'est lui qui pendant des années comptera plus pour moi que tous les êtres ", écrira-t-elle quarante ans plus tard. Ils se marièrent en 1920. " La jeune fille aux yeux pers ", " à l'intelligence ardente ", écrira Malraux au sujet de son épouse. André Malraux lui dira : " Je ne connais qu'une personne qui soit aussi intelligente que vous : Max Jacob " (11). Elle est fascinée par le passé de Malraux, souvent réinventé, mais aussi par son érudition, et captivée par son élocution. Pour l'instant seul le dandy est en marche. Mais la politique le suit de près.

    Nous sommes donc dans les années vingt. Les excités du Café Voltaire, Tristan Tzara en tête, ont terriblement influencé les esprits en lançant le mouvement Dada. Sans cette atmosphère exaltée qui s'agitait en ce temps-là dans les salons et les cafés que côtoyait André Malraux, le futur ministre du général De Gaulle n'aurait jamais écrit ses énoncés farfelus. Dans l'immédiat le jeune André Malraux va confirmer sa présence dans le monde du farfelu en affirmant celle de la mort. Mais avant de prêter à cette mort des habits de grande tragédienne, il la confine dans un monde où s'agitent des créatures curieuses. Après Lunes en papier et Ecrit pour une idole à trompe, deux textes qui ne sont ni des contes ni des nouvelles mais en fait des poèmes romanesques, il met en évidence d'autres individus fantastiques, toujours au service moins d'une démonstration que d'une inquiétude philosophique où il est question de la mort, du mal et du destin.

    Dans cette veine farfelue André Malraux met une distance entre lui et son lecteur. Ce dernier est convié à demeurer derrière la vitre pour assister, abasourdi, à la danse mystérieuse qu'il lui a organisée. Cet intervalle, c'est aussi celui qui se trouve entre la scène et le spectateur. André Malraux ne donnera jamais dans l'intimisme. Il est toujours théâtral. Ce qu'il nous expose sur la scène, c'est le monde, son monde, l'un et l'autre s'entrelaçant dans une même tirade. André Malraux démontrera la douleur humaine. Il sera le tragique du XXème siècle. Il sera l'orateur, le maniaque, le " tiqueux ", le marginal ; l'Histoire va lui procurer la matière à de grands gouffres où pourra résonner sa voix de visionnaire.
A vingt ans, l'univers de Malraux est déjà nietzschéen. Mais surtout il est influencé par Bruegel, Bosch, Goya et Ensor. C'est dans cette mouvance, dans ce principe de métamorphose, que les futurs textes prennent corps. André Malraux dès les premières années, avait déjà une intuition du monde. Il ne fera que la renforcer tout au long de son existence et des événements qu'il sillonna, le superposant à la littérature, aux arts, à la philosophie, et même, d'une certaine façon, à la politique. Bien qu'il reconnaisse avoir perdu la foi après sa Confirmation André Malraux n'a de cesse d'interroger le sacré et de combattre le nihilisme de l'avant-guerre : " Il reste à trouver un fondement nouveau à l'humanité de l'homme et c'est précisément en cela qu'on peut dire de cette tâche qu'elle religieuse. Si, pour Malraux le christianisme est inacceptable parce qu'il refuse la révolte, l'humanisme - au sens traditionnel - il l'est bien plus encore, parce qu'il supprime le Sacré " (12).

    André Malraux va donc chercher une voie, royale si possible. C'est ce qu'explique Jean Grosjean, un de ses proches :

    " Avoir vingt ans à l'issue de la guerre de 1914 c'était survivre au suicide de l'Europe. Le jeune André Malraux s'est mis à dire avec des symboles " farfelus ". L'inextricable imbrication des horreurs et des délices. Il espérait beaucoup et refusait beaucoup. Il avait dans l'âme une grande lumière vacillante et des dégoûts définitifs " (13).

    De ces dégoûts il tire une énergie extraordinaire. Parallèlement à la publication de Lunes en Papier, André Malraux contribue à la bonne marche de la revue Action créée par Florent Fels dans laquelle il s'attaque aux célèbres Chants de Maldoror de Lautréamont, ouvrage que les dadaïstes et les surréalistes plaçaient sur un piédestal. Pour subvenir à ses besoins il publie avec l'un de ses amis, Pascal Durand, alias Pascal Pia, des textes érotiques dont il se félicite peu à la table familiale. Les deux acolytes soumettent également une trentaine de pages de Charles Baudelaire intitulées Années de Bruxelles, des notes rigoureusement inexactes imaginées par Pia.

Grâce à la revue Action, gentiment anarchisante et gravée dans les mémoires pour avoir glorifié Landru, André Malraux se fait une plume et des relations. Dans son douzième et dernier numéro, son article sur André Gide qu'il désigne comme le " plus grand écrivain français vivant " (14), lui donne accès, par Marcel Arland, à la Nouvelle Revue Française.
   
    La poétesse Claire Goll peint un portrait nettement moins attrayant d'André Malraux :
" C'était un jeune homme d'une étrange beauté, tendu, fébrile, rempli de tics. Il jouait au dandy noir, venu de nulle part, mais prêt au destin météorique. Un être mobile, insaisissable, avec le cerveau d'un philosophe de soixante ans. André Malraux ne regardait jamais ses interlocuteurs. Il ne voyait que les idées générales qui sortaient toutes armées de son crâne. (...) Comme Joyce, il vivait dans l'abstrait d'un cerveau surhumain mais entièrement déshumanisé " (15). Cette frénésie de parole André Malraux ne s'en est jamais départie. Pour lui, il fallait pour passer un agréable moment discourir, s'écouter, errer, persuader, conquérir, méditer.

    Mais pour l'heure Clara a pour Malraux les yeux de l'amour. Il la reconduit chez ses parents, fait fonction de chevalier servant. Lorsque André Malraux annonce à son père qu'il a l'intention de se marier, Fernand Malraux pense que c'est une nouvelle facétie de son artiste de fils : convoler une juive d'origine allemande ! Il s'agit véritablement d'une idée " farfelue ". Du côté de Clara on est tout aussi perplexe. Il leur faudra l'occasion d'un voyage à Florence pour consommer une union qui deviendra licite à leur retour. Ils se marient mais s'engagent à se séparer six mois plus tard.

    En 1923, André Malraux est convoqué à Strasbourg pour être incorporé dans l'armée. L'appui, l'argent des Goldschmidt et une quantité massive de caféine simulant une crise de tachycardie le dispense d'une obligation à laquelle il n'est pas préparé. Tout devrait donc aller pour le mieux s'il n'y avait pas l'activité fébrile d'André Malraux, ce débit verbal qui jamais ne s'essouffle, cet exercice cérébral toujours renouvelé. Clara se tracasse aussi du Malraux dissimulateur voire fabulateur. Elle se rend compte qu'elle ne connaît pas vraiment celui qu'elle a épousé. Et pour cause ! André Malraux ne se connaît pas lui-même. Il se cherche mais l'image est encore floue. Dans cette persévérante sculpture de soi, il renouvelle ses tendances et ses préoccupations. Il n'a qu'une seule démarche : l'inspiration. Il attend que les choses, les circonstances, les œuvres d'art s'adressent à lui parce qu'il doit bien y avoir une cohérence, un rapport, un fondement à tout ce qui nous entoure. Dans le domaine financier André Malraux estime qu'il peut faire vivre son couple en déposant en Bourse la dot de Clara. Mais l'équilibre boursier vient compromettre ses certitudes. En 1923, il est ruiné. Lorsque Clara lui demande ce qu'il a l'intention de faire, il rétorque : " Vous ne croyez tout de même pas que je vais travailler " (16). André Malraux va s'intégrer ailleurs, dans la littérature, la matière de son destin. Il éprouve aussi la nécessité d'horizons inconnus, de découvertes, d'aventures.

    Ses idées fixes le suivront tout au long de sa vie. Un grand homme de lettres passe son temps, non pas à ressasser les mêmes choses, mais à les décliner dans divers livres. On ne voit pas pour quelle raison André Malraux se soustrairait à cette règle. On peut même déceler dans ses premiers textes des dispositions visuelles très particulières qui prendront forme dans le film Espoir. Rien chez lui n'est imprévisible. Pas même ses inventions. Ce qui va déconcerter c'est l'utilisation qu'il va en faire. D'autant plus qu'il est déjà séduit par un songe suprême qui va le conduire bien loin : l'Orient. Cet Orient où va véritablement voir le jour le mythe Malraux.

    Ce mot de mythe, apparemment simple et couramment employé, révèle une complexité insoupçonnée dès lors que l'on s'interroge sur son sens. Les critiques y font fréquemment référence, comme s'il s'agissait d'un acquis sur lequel toute la lumière avait été faite. Et pourtant, des difficultés apparaissent dès lors que l'on essaie de donner de ce terme une définition suffisamment précise. La peinture de la société à travers son œuvre n'échappe pas à cette difficulté : nous manquons de critères sélectifs permettant d'isoler dans un texte des catégories textuelles différenciées. Par leur diversité, par la complexité de leur contenu et de leur structure, par leurs emprunts à des genres variés, ses textes posent d'emblée la question de leur identification et de leur caractérisation. Aussi bien commencerons-nous par là. Il s'agira dans cette première partie de dégager précisément ce qui fait la spécificité de La Tentation de l'Occident, des Conquérants, de La Voie Royale, de La Condition Humaine, du Temps du mépris, de L'Espoir, des Noyers de l'Altenburg, et du Miroir des Limbes et d'en analyser ensuite le détail.



Marie Michèle BATTESTI-VENTURINI, Docteur ès Lettres, Université de Corse.


[1]. Lacouture, Jean, André Malraux, une vie dans le siècle, Ed. Seuil, Paris, 1973, p.12.

[2]. Malraux, André, Le Miroir des Limbes, Œuvres Complètes, T.III, Gallimard,  »Bibliothèque de la Pléiade », Paris, 1996, p.6.

[3]. Ibid., p.13.

[4]. Malraux, André, La Tête d’Obsidienne, Gallimard, Paris, 1974, p.180.

[5]. Malraux, André, Œuvres Complètes, op.cit., p.197.

[6]. La Connaissance, n°1, Janvier 1920, p.38.

[7]. Mélanges Malraux Miscellany, Vol.I, n°2, Automne 1969, p.8.

[8]. Malraux André, Œuvres Complètes, T.I, Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade », Paris, 1989, p.3.

[9]. L’Evénement, Août 1967.

[10]. Malraux, André, Œuvres Complètes, T.I, op.cit., p.37.

[11]. Malraux, Clara, Le Bruit de nos pas, Grasset, Paris, 1966, p.274.

[12]. Gaulupeau, Serge, André Malraux et la mort, Minard, Paris, 1969, p.8.

[13]. Grosjean, Jean in André Malraux, La Reine de Saba, « Une aventure géographique », Les Cahiers de la NRF, Gallimard, Paris, 1993, p.9.

[14]. Action, n°12, Mars-Avril 1922.

[15]. Goll, Claire, La Poursuite du vent, Orban, Paris, 1976

[16]. Malraux, Clara, Le Bruit de nos pas, op. cit., p.11.