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Malraux et la politique
par Marie Michèle Battesti-Venturini
Enseignante à l'Université de Corse

1. "L'homme est ce qu'il fait..."
2. Vers une conception métaphysique de la politique
3. La présence obsédante de la mort

4. Les années de guerre
5. L'engagement gaulliste

Sommaire de la rubrique

Quelques sites sur André Malraux

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Amitiés Internationales André Malraux

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Un site très complet sur André Malraux réalisé par le ministère des affaires étrangères

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Par le service Culturel de l'Ambassade de France au Canada : Malraux

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Le serveur du ministère de la Culture propose des enregistrements des grands discours d'André Malraux.

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FR3 et son émission consacrée à Malraux dans la série "un siècle d'écrivains"

L'engagement gaulliste

Venons-en maintenant l’engagement gaulliste de Malraux. Le 8 mai 1945, le Te Deum de la victoire est célébré à la cathédrale de Strasbourg, en présence du général de Gaulle. Malraux y assiste, coiffé du béret des combattants. L’écrivain ne s’est jamais trouvé face au général de Gaulle. C’est un peu plus tard, à Paris, que les deux hommes auront leur première entrevue.

Pour son retour à la vie civile, Malraux n’est pas sans projets. Il entend se consacrer à La Psychologie de l’Art, commencée peu avant la guerre, et réécrire peut-être la partie de la partie de La Lutte avec l’ange détruite par les Allemands.

La politique, telle qu’elle lui est apparue au congrès du M.L.N. ne l’attire guère, pas plus qu’une certaine littérature engagée ; il ne rejoindra pas les écrivains de gauche qui se sont regroupés autour de Jean-Paul Sartre pour créer la revue Les Temps Modernes ([1]) ; « J’ai vu le numéro zéro », déclare-t-il au début de l’année 1945, « elle sera extraordinairement non littéraire, antilittéraire, et puis elle sera ennuyeuse. Pour qu’un article paraisse à Sartre digne d’être lu aux fins de publication, il faut qu’il ait un minimum de 400 pages » ([2]).

En ce printemps 1945, où la vie politique française connaît une très grande activité, Malraux reste disponible. Il ne le demeurera guère. Peu de temps après le congrès du M.L.N., Malraux qui vient fréquemment à Paris, rend visite à son ami Edouard Corniglion-Molinier. Ce dernier, qui écrit un livre avec le médecin du général de Gaulle, en lit des passages à quelques personnes, dont Gaston Palewski, et le capitaine Guy. C’est ainsi, écrit Malraux, « que je fis la connaissance du fameux entourage » ([3]). Au cours de cette entrevue, l’écrivain développe un projet qui lui tient à cœur : la transformation de l’enseignement par l’emploi des moyens audiovisuels, les techniques d’information et de propagande et notamment les sondages d’opinion qui n’utilisaient pas encore les services gouvernementaux. Cette visite allait marquer un autre tournant dans la vie de Malraux. En effet, après l’entourage, il allait rencontrer le chef.

Malraux raconte longuement dans ses Antimémoires dans quelles circonstances il a été amené à voir, pour la première fois, l’homme du 18 juin.

A la suite d’un coup de téléphone, un mystérieux interlocuteur - qu’il ne nomme pas -  vient le voir un soir dans sa résidence de Boulogne et lui dit simplement : « Le général de Gaulle vous fait demander, au nom de la France, si vous voulez l’aider » ([4]). « La question ne se pose pas » répond Malraux qui, quelques jours plus tard, est convoqué au Ministère de la guerre.

 Il semble bien que le mystérieux visiteur ait été Gaston Palewski qui avait été très séduit par Malraux au cours de leur entrevue chez Corniglion-Molinier. Comme Palewski, Malraux va faire partie du célèbre entourage : lorsqu’il se rend, le jour dit, au Ministère de la guerre, c’est une réelle entente, un profond accord qui se font jour, dès les premiers instants. Entre les deux hommes, une étrange conversation s’engage, alternance de brèves questions du général de Gaulle et de longues réponses de Malraux. Celui-ci aborde les problèmes qui lui sont devenus chers pendant la guerre et ceux qui lui ont de tout temps tenu à cœur  la découverte de la nation, l’évolution du communisme, la situation des intellectuels, l’importance de l’Etat. Les grands thèmes qu’il développera quelques années plus tard le hantent déjà lorsqu’il rencontre le général de Gaulle. Il n’est pas vrai que Malraux ait adopté les idées de l’ancien chef de la France libre et calqué sa démarche intellectuelle sur la sienne : les thèses qu’il défendra dès 1947, il les soutient déjà en 1945.

Le ton du dialogue est au niveau de l’histoire. Les personnages ont pour noms, Hoche, Clemenceau, Napoléon, Mirabeau, Richelieu. Mais ils ne se bornent pas à l’évocation du passé ; c’est pour préparer l’avenir du pays qu’ils tirent ensemble les leçons de l’histoire : J’ai rétabli la République, déclare Charles de Gaulle, mais il faut qu’elle puisse refaire la France » ([5]). Peu de temps après, Malraux est nommé conseiller technique à son cabinet. Il entrera en fonction le 16 août 1945.

Pour Malraux cette entrevue revêt véritablement le sens d’une découverte. Lorsqu’il quitte le Ministère de la guerre, Malraux est songeur. Il vient de rencontrer un homme qui n’a fait que l’interroger. Pour lui, le général de Gaulle est apparu « égal à son mythe » ([6]). Désormais leurs destins ne se sépareront plus.

Nous pouvons nous interroger à propos de cette attirance réciproque. Il semble que cette confrontation ait été celle de deux grands solitaires, deux hommes séparés des autres par leur don de visionnaire, deux hommes mis à l’écart par leur intelligence prophétique. Ils se ressemblent mais leur solitude diffère. Ils ont en commun leur accès à un autre univers que celui de ceux qui les entouraient, ainsi qu’une morale qui est celle de l’action.

Leur rencontre aurait pu ne pas se produire ou se produire beaucoup plus tard. Malraux devait apprendre, longtemps après, que le général de Gaulle ne lui avait pas demandé de se mettre à son service. « Nous fûmes les personnages d’une curieuse intrigue qu’il pressentit sans doute avant moi, explique Malraux. Je pense que lorsqu’on me transmit son appel supposé, on lui transmit le mien, qui ne l’était pas moins. Ce qui expliquerait la singularité de notre premier entretien » ([7]).

Dès le mois d’août 1945, Malraux se met au travail. Pendant plus de deux mois, il va s’occuper des relations avec les intellectuels, des premiers projets pour une politique de la culture, et, surtout, des sondages d’opinion.

Cette première fonction sera de courte durée ; dès l’automne, c’est un ministère qu’on lui propose, celui de l’Information, occupé jusque-là par Jacques Soustelle. Il devient donc pour la première fois membre du Gouvernement mais il ne se considère pas pour autant comme un « politique ». Il entend apparaître aux yeux de l’opinion publique comme un « technicien » ([8]). Durant deux mois il va se préoccuper essentiellement de problèmes de presse, qu’il faut régler de toute urgence, et de problèmes culturels. Il s’exprimera publiquement sur ces seuls sujets. Deux questions se posent avec acuité au lendemain de la guerre : celle de l’autorisation préalable exigée pour la parution d’un journal et celle de la réglementation du volume des publications. Liées au problème des approvisionnements en papier, elles nécessitent, en raison de la pénurie de matière première, un travail délicat de répartition entre les différents organes de presse. Un contrôle assez sévère doit donc être exercé.

Malraux le justifie à la tribune de l’Assemblée nationale, en adoptant un ton d’homme de gauche. A certains égards, Malraux se montre à ce moment-là encore très proche de l’orateur du M.L.N.

Dans le domaine culturel les projets sont plus grandioses que les réalisations mais ils annoncent à la fois Le Musée Imaginaire et l’action qui sera entreprise sous la Vème République. Dès son arrivée au Ministère de l’Information, Malraux exprime le désir de créer un musée rompant avec toutes les traditions en vigueur jusque-là. On n’ admirerait plus les œuvres originales mais leurs reproductions ; cents des plus grands chefs-d’œuvre de la peinture française seraient ainsi reproduites et envoyés dans diverses villes de province.

Il souhaite que chacun ait la possibilité matérielle d’accéder aux œuvres. Aussi projette-t-il la création, dans chaque département, d’une Maison de la Culture où chacun pourrait disposer gratuitement de reproductions et de livres.

Mais il n’a guère le temps de mettre en œuvre ses projets : en effet, le 20 janvier 1946, le général de Gaulle démissionne. Avec lui disparaît le Ministère du rayonnement français. Le dimanche 20 janvier 1946, le général de Gaulle devant ses ministres convoqués à midi rue Saint-Dominique, fait une brève déclaration, annonçant qu’il considère sa mission comme terminée et qu’il abandonne ses fonctions : « Le régime exclusif des partis a reparu. Je le réprouve. Mais, à moins d’établir par la force une dictature dont je ne veux qui et qui, sans doute, tournerait mal, je n’ai pas les moyens d’empêcher cette expérience. Il me faut donc me retirer » ([9]).

Malraux avait été mis au courant de cette décision bien avant qu’elle ne soit rendue publique. En cette journée du 20 janvier, Malraux fait partie du petit nombre de personnes qui voient le général de Gaulle après son départ. Il participe à la rédaction de la lettre de démission adressée à M. Félix Gouin, président de l’Assemblée Nationale. Malraux quitte le gouvernement et il est bien certain qu’il ne reviendra pas dans les sphères du pouvoir tant que le général de Gaulle lui-même n’aura pas repris en main les rênes de la France.

Fin


[1]. Revue philosophique, politique et littéraire française fondée en 1945 par J.P.Sartre avec la collaboration entre autres de S. de Beauvoir, M. Leiris, M. Merleau-Ponty, R. Aron, J. Paulhan, Etiemble, Jeanson ... La revue se présenta d’abord comme l’organe de l’Existentialisme, mais elle devint vite une tribune politique. Son objectif était d’illustrer la notion d’engagement de l’écrivain dans la libération et l’épanouissement concret de « ’homme total ». La revue intervint dans toutes les grandes crises de l’après-guerre (Indochine, Algérie, Hongrie, Tchécoslovaquie, ...). A la mort de Sartre, S. de Beauvoir reprit la direction de la revue.

[2]. Stéphane, Roger, op.cit., p.68.

[3]. Malraux, André, Antimémoires, op.cit., p.86.

[4]. Ibid., p.89.

[5]. Ibid., p.94.

[6]. Ibid., p.98.

[7]. Ibid., p.103.

[8]. C’est ce qu’il déclare lors d’une conférence de presse, in Le Monde, 25-28 novembre 1945. Son directeur de cabinet est alors Raymond Aron.

[9]. De Gaulle, Charles, « Le Salut », Mémoires de guerre, T.III, 1944-1946, p.331.