L'engagement gaulliste
Venons-en maintenant lengagement
gaulliste de Malraux. Le 8 mai 1945, le Te Deum de la victoire est célébré à la
cathédrale de Strasbourg, en présence du général de Gaulle. Malraux y assiste, coiffé
du béret des combattants. Lécrivain ne sest jamais trouvé face au général
de Gaulle. Cest un peu plus tard, à Paris, que les deux hommes auront leur
première entrevue.
Pour son retour à la vie civile, Malraux nest pas sans
projets. Il entend se consacrer à La Psychologie de lArt, commencée
peu avant la guerre, et réécrire peut-être la partie de la partie de La Lutte avec
lange détruite par les Allemands.
La politique, telle quelle lui est apparue au congrès du
M.L.N. ne lattire guère, pas plus quune certaine littérature engagée ;
il ne rejoindra pas les écrivains de gauche qui se sont regroupés autour de Jean-Paul
Sartre pour créer la revue Les Temps Modernes ([1]) ; « Jai vu le numéro zéro »,
déclare-t-il au début de lannée 1945, « elle
sera extraordinairement non littéraire, antilittéraire, et puis elle sera ennuyeuse.
Pour quun article paraisse à Sartre digne dêtre lu aux fins de publication,
il faut quil ait un minimum de 400 pages » ([2]).
En ce printemps 1945, où la vie politique française connaît une
très grande activité, Malraux reste disponible. Il ne le demeurera guère. Peu de temps
après le congrès du M.L.N., Malraux qui vient fréquemment à Paris, rend visite à son
ami Edouard Corniglion-Molinier. Ce dernier, qui écrit un livre avec le médecin du
général de Gaulle, en lit des passages à quelques personnes, dont Gaston Palewski, et
le capitaine Guy. Cest ainsi, écrit
Malraux, « que je fis la connaissance du
fameux entourage » ([3]). Au
cours de cette entrevue, lécrivain développe un projet qui lui tient à cur :
la transformation de lenseignement par lemploi des moyens audiovisuels, les
techniques dinformation et de propagande et notamment les sondages dopinion
qui nutilisaient pas encore les services gouvernementaux. Cette visite allait
marquer un autre tournant dans la vie de Malraux. En effet, après lentourage, il
allait rencontrer le chef.
Malraux raconte longuement dans ses Antimémoires
dans quelles circonstances il a été amené à voir, pour la première fois,
lhomme du 18 juin.
A la suite dun coup de téléphone, un mystérieux
interlocuteur - quil ne nomme pas - vient
le voir un soir dans sa résidence de Boulogne et lui dit simplement : « Le général de Gaulle vous fait
demander, au nom de la France, si vous voulez laider » ([4]). « La question ne se pose pas » répond
Malraux qui, quelques jours plus tard, est convoqué au Ministère de la guerre.
Il semble bien que le mystérieux visiteur ait été Gaston
Palewski qui avait été très séduit par Malraux au cours de leur entrevue chez
Corniglion-Molinier. Comme Palewski, Malraux va faire partie du célèbre entourage :
lorsquil se rend, le jour dit, au Ministère de la guerre, cest une réelle
entente, un profond accord qui se font jour, dès les premiers instants. Entre les deux
hommes, une étrange conversation sengage, alternance de brèves questions du
général de Gaulle et de longues réponses
de Malraux. Celui-ci aborde les problèmes qui lui sont devenus chers pendant la guerre et
ceux qui lui ont de tout temps tenu à cur la découverte de la nation, lévolution
du communisme, la situation des intellectuels, limportance de lEtat. Les
grands thèmes quil développera quelques années plus tard le hantent déjà lorsquil
rencontre le général de Gaulle. Il nest pas vrai que Malraux ait adopté les
idées de lancien chef de la France libre et calqué sa démarche intellectuelle sur
la sienne : les thèses quil défendra dès 1947, il les soutient déjà en
1945.
Le ton du dialogue est au niveau de lhistoire. Les
personnages ont pour noms, Hoche, Clemenceau, Napoléon, Mirabeau, Richelieu. Mais ils ne
se bornent pas à lévocation du passé ; cest pour préparer lavenir
du pays quils tirent ensemble les leçons de lhistoire : Jai rétabli la République, déclare Charles de
Gaulle, mais il faut quelle puisse refaire
la France » ([5]). Peu de temps après, Malraux est
nommé conseiller technique à son cabinet. Il entrera en fonction le 16 août 1945.
Pour Malraux cette entrevue revêt véritablement le sens dune
découverte. Lorsquil quitte le Ministère de la guerre, Malraux est songeur. Il
vient de rencontrer un homme qui na fait que linterroger. Pour lui, le
général de Gaulle est apparu « égal à son mythe » ([6]). Désormais leurs destins ne se
sépareront plus.
Nous pouvons nous interroger à propos
de cette attirance réciproque. Il semble que cette confrontation ait été celle de deux
grands solitaires, deux hommes séparés des autres par leur don de visionnaire, deux
hommes mis à lécart par leur intelligence prophétique. Ils se ressemblent mais
leur solitude diffère. Ils ont en commun leur accès à un autre univers que celui de
ceux qui les entouraient, ainsi quune morale qui est celle de laction.
Leur rencontre aurait pu ne pas se
produire ou se produire beaucoup plus tard. Malraux devait apprendre, longtemps après,
que le général de Gaulle ne lui avait pas
demandé de se mettre à son service. « Nous
fûmes les personnages dune curieuse intrigue quil pressentit sans doute avant
moi, explique Malraux. Je pense que lorsquon me transmit son appel supposé, on lui
transmit le mien, qui ne létait pas moins. Ce qui expliquerait la singularité de
notre premier entretien » ([7]).
Dès le mois daoût 1945, Malraux se met au travail. Pendant
plus de deux mois, il va soccuper des relations avec les intellectuels, des premiers
projets pour une politique de la culture, et, surtout, des sondages dopinion.
Cette première fonction sera de courte
durée ; dès lautomne, cest un ministère quon lui propose, celui
de lInformation, occupé jusque-là par Jacques Soustelle. Il devient donc pour
la première fois membre du Gouvernement mais il ne se considère pas pour autant comme un
« politique ». Il entend apparaître aux yeux de lopinion publique comme
un « technicien » ([8]). Durant
deux mois il va se préoccuper essentiellement de problèmes de presse, quil faut
régler de toute urgence, et de problèmes culturels. Il sexprimera publiquement sur
ces seuls sujets. Deux questions se posent avec acuité au lendemain de la guerre :
celle de lautorisation préalable exigée pour la parution dun journal et
celle de la réglementation du volume des publications. Liées au problème des
approvisionnements en papier, elles nécessitent, en raison de la pénurie de matière
première, un travail délicat de répartition entre les différents organes de presse. Un
contrôle assez sévère doit donc être exercé.
Malraux le justifie à la tribune de lAssemblée nationale,
en adoptant un ton dhomme de gauche. A certains égards, Malraux se montre à ce
moment-là encore très proche de lorateur du M.L.N.
Dans le domaine culturel les projets sont plus grandioses que les
réalisations mais ils annoncent à la fois Le Musée Imaginaire et laction
qui sera entreprise sous la Vème République. Dès son arrivée au Ministère de lInformation,
Malraux exprime le désir de créer un musée rompant avec toutes les traditions en
vigueur jusque-là. On n admirerait plus les uvres originales mais leurs
reproductions ; cents des plus grands chefs-duvre de la peinture française
seraient ainsi reproduites et envoyés dans diverses villes de province.
Il souhaite que chacun ait la possibilité matérielle daccéder
aux uvres. Aussi projette-t-il la création, dans chaque département, dune
Maison de la Culture où chacun pourrait disposer gratuitement de reproductions et de
livres.
Mais il na guère le temps de mettre en uvre ses
projets : en effet, le 20 janvier 1946, le général de Gaulle démissionne. Avec lui disparaît le Ministère du
rayonnement français. Le dimanche 20 janvier 1946, le général de Gaulle devant ses ministres convoqués à midi rue
Saint-Dominique, fait une brève déclaration, annonçant quil considère sa mission
comme terminée et quil abandonne ses fonctions : « Le régime exclusif des partis a reparu. Je le
réprouve. Mais, à moins détablir par la force une dictature dont je ne veux qui
et qui, sans doute, tournerait mal, je nai pas les moyens dempêcher cette
expérience. Il me faut donc me retirer » ([9]).
Malraux avait
été mis au courant de cette décision bien avant quelle ne soit rendue publique.
En cette journée du 20 janvier, Malraux fait partie du petit nombre de personnes qui
voient le général de Gaulle après son départ. Il participe à la rédaction de la
lettre de démission adressée à M. Félix Gouin, président de lAssemblée
Nationale. Malraux quitte le gouvernement et il est bien certain quil ne reviendra
pas dans les sphères du pouvoir tant que le général de Gaulle lui-même
naura pas repris en main les rênes de la France.
Fin
|