Les années de guerre
"Ecrire est le seul moyen de
continuer à vivre..."
Comme nous l'avons déjà signalé, de ses précédents engagements Malraux avait écrit
des ouvrages. En 1940 il ne manqua pas à sa règle. Des premiers événements de la
guerre naît La Lutte avec l'Ange (dont seul paraîtra la
première partie, la Gestapo brûla en effet la seconde et Malraux ne la réécrira
jamais. La première partie sera éditée sous le titre Les Noyers de
l'Altenburg ( 2)), conçue durant la courte période de
l'internement.
Au camp des prisonniers de Sens, qu'il transposera à Chartes, Malraux se trouve pour la
première fois rapproché des hommes du peuple qui n'ont pas choisi la bataille qu'ils
doivent mener. Le choc est brutal : Malraux a soudain l'impression d'être mêlé aux
hommes du Moyen âge, à ceux qui vivent " au jour
le jour depuis des millénaires " (3 ). C'est tout
un monde qui se découvre à ses yeux et la confrontation sera lourde de conséquences.
Dans un premier temps elle atteint Malraux l'écrivain : ce nouveau visage de l'homme, il
souhaite le " traduire " :
" Ici, songe-t-il alors, écrire est le seul moyen
de continuer à vivre " (4 ). C'est ce qu'il va
faire durant plusieurs mois, refusant d'adhérer comme on le lui propose, les premiers
groupes de résistants.
En effet, lorsqu'il s'installe dans les Alpes-Maritimes, quelques résistants de la
première heure sont déjà au travail : Emmanuel d'Astier de la Vigerie,
son frère et Edouard Corniglion-Molinier ont essayé à plusieurs
reprises de saboter les livraisons que fait à l'Italie la Commission d'armistice. Pressé
de s'établir davantage dans cette région, ils demandent leurs concours à plusieurs
personnes : trois d'entre elles refusent : Philippe Lamour, Joseph
Kessel et André Malraux. " Il me dit en substance : je marche mais je marche seul
" écrit en 1967 Emmanuel Mounier (5 ). Malraux
aurait dit également : " Je ne veux pas être
le second " ( 6). Une autre demande recueille
une réponse négative, celle de Boris Vildé, porte-parole du Comité
National du Salut Public. Ce Comité avait été créé en 1940 par de jeunes savants du
Musée de l'Homme. Il comptait parmi ses adhérents André Lewitsky, Claude
Aveline, Jean Cassou, Pierre Brossolette et Jean
Paulhan.
Au début de l'hiver 1940, Boris Vildé part pour la zone Sud chargé de
contacter des personnalités ayant passé la ligne de démarcation : Malraux
est l'une d'elle. Mais il ne se montre guère impatient de se joindre à ceux qui font
appel à lui : deux raisons peuvent être avancées, qui justifient son refus. Il écrit
alors son dernier roman, combattant à sa façon le sentiment très vif de l'échec qui
était le sien depuis le printemps 1940. D'autre part, il s'attend à ce que les U.S.A.
entrent rapidement dans la guerre (7). Quelle efficacité auraient alors
ces petits groupes dispersé ?
Boris Vildé rentre à Paris. Une semaine après, il est arrêté par la
Gestapo. Le groupe du Musée de l'Homme, détruit, s'éparpille. La majorité de ses
membres s'installent en zone Sud ; l'un d'eux, Jean Cassou, va
ultérieurement retrouver Malraux alors intensivement engagé dans la Résistance. En
novembre 1942, les Allemands envahissent la zone Sud. Malraux dont le
refuge commence à être connu part pour la Corrèze, avec sa seconde épouse, Josette
Clotis et leur jeune fils. L'année 1943 demeure assez énigmatique pour ceux qui
s'interrogent sur le passé de Malraux. On ne retrouve sa trace qu'en
1944.
Le colonel Berger...
Au début de 1944, Malraux est devenu le Colonel Berger, reprenant pour
la Résistance le nom du narrateur des Noyers de l'Altenburg. Il
est à la tête des Forces Françaises de l'Intérieur du Lot, de la Dordogne et de la
Corrèze. Il coordonne les activités de plusieurs groupes clandestins. Mais durant
quelques mois, sa situation ne sera pas dénuée d'équivoque. En effet, il semble être
en étroite relation avec Londres. Il semble qu'il ait voulu tenter une grande union des
groupes du Sud-Ouest, F.T.P. (Francs-Tireurs et Partisans) compris. L'expérience se solde
par un échec. Avec ses mille cinq cents hommes Malraux reçoit pour mission de ralentir
l'avance de la division Das Reich. C'est alors, dans le cadre du Plan de Fer - plan
général de sabotage des lignes de communications allemandes - le succès d'une
intervention délicate au cours d'une longue nuit de juin ( 8). Mais
l'action telle que Malraux aime à la pratiquer est de courte durée. Juillet va sonner
pour lui le glas de la clandestinité dans le Sud-Ouest. Effectivement, au cours d'un
voyage son véhicule est pris pour cible par les Allemands. La voiture bute contre un
arbre et le jeune Anglais qui accompagne Malraux est blessé. L'écrivain
est également blessé et fait prisonnier. Pour éviter d'être torturé, il tente de
persuader ses gardiens qu'il vient d'être parachuté de Londres. Un an et demi plus tard
il relatera cet épisode à Roger Stéphane :
" Je leur ai d'ailleurs déclaré : Vous avez
le choix entre deux solutions : me traiter en officier ennemi et m'envoyer en forteresse,
me considérer comme un franc-tireur et me fusiller.
Il y en avait une troisième, la torture, mais il valait mieux ne pas l'envisager.
Alors ils m'ont mis à un mur, les mains levées, et ont commencé le simulacre d'une
exécution. Je me suis retourné et je les ai engueulés : Tout de même, je ne suis pas
un con. Je savais bien qu'ils ne me fusilleraient pas avant de m'avoir interrogé. A
quoi ils ont répondu en m'interrogeant - après m'avoir mis les menottes aux mains
derrière le dos - entre deux chambres ouvertes où on torturait. Ils m'ont demandé ce
qui m'avait entraîné là-dedans. J'ai répondu : Mes convictions. Réplique : Vous allez
voir ce qu'elles vont vous coûter vos convictions " (9 ). Malraux est interné à la prison Saint-Michel de Toulouse. Mais cette
fois, il n'aura pas à s'évader. La ville elle-même est libérée. Dans la prison
qu'évacuent les Allemands un soulèvement éclate et le colonel Berger se trouve porté
à sa tête : " Berger au commandement !
Berger ! Berger ! Le cri venait sans doute des cellules voisines de la nôtre ; tous
voulaient échapper à cette liberté informe, agir ensemble (...) J'étais le seul
prisonnier en uniforme, ce qui me donnait une autorité bizarre "
( 10). A peine a-t-il retrouvé la liberté qu'il reprend la bataille.
Il a sous ses ordres une brigade entière. Peu après la libération de Toulouse, André
Chamson arrive dans le Lot. Malraux lui demande de le
rencontrer. Ainsi naît la Brigade Alsace-Lorraine. Malraux en prend le
commandement. Composer et diriger une brigade qui entame une marche à l'ennemi c'est
associer à la dimension romantique la dimension conquérante. L'enjeu sera
Strasbourg. La Brigade sera la première unité de la première armée française à
pénétrer dans la ville libérée (la Brigade défend Strasbourg du mois de décembre
1944 au mois de janvier 1945). Pour la première fois, son engagement ne sera pas soldé
par un échec. Malraux ira jusqu'en Allemagne. Il aura, dans
l'intervalle, fait un bref retour à Paris pour participer au congrès du Mouvement de
Libération Nationale (M.L.N.). A Stuttgart, il est décoré de la Légion d'Honneur par
le général de Lattre. Nous sommes au mois d'avril 1945.
Pour lui la guerre est maintenant terminée. A bien des égards, ce dernier engagement de
Malraux se distingue des précédents. Mais dans son intensité et la signification que
lui-même donne, il leur ressemble. Cet engagement devait le mener à une confrontation
clairvoyant avec la mort.
Malraux tirera des enseignements de cette guerre. En effet, pour la première fois, il
s'est battu sur le sol français. L'aventure " révolutionnaire
" avait une dimension internationale ; l'épopée qui s'achève en 1945 est
nationale. Dans l'univers de Malraux les marques de ce nouveau combat resteront
éternelles.
Une nouvelle représentation de la France se dessine dans son esprit. A son retour en
France en 1945, ce pays n'a plus le même visage pour lui que celui des années 1930. La
France a gagné dans cette épreuve une réalité charnelle. Elle est réellement devenue
l'une des grandes figures de son monde. Pourtant la conscience collective nationale, la
sensibilité historique nationale entrent dans l'uvre de Malraux avant que n'y
soient mises en scènes les combats internationaux. Dans les batailles de la Seconde
Guerre Mondiale, Malraux a découvert la patrie. Divers actes se sont joués qui ont fait
naître en lui un patriotisme passionné. Le premier a peut-être été la mort des
soldats : devant ses camarades morts, Malraux ne peut demeurer indifférent. Pour que
l'holocauste ait un sens, il fallait que la cause en eût un, que d'autres la défendent
pour que ceux qui étaient morts pour elle ne soient pas morts pour rien. Pour Malraux,
l'amour de la nation devenait alors fidélité à ses hommes, aux volontaires qui
s'étaient battu sous ses ordres. Un autre acte pourrait s'intituler " Brigades
Alsace-Lorraine ". ceux qui la composent, ne se battaient pas uniquement pour
libérer l'ensemble du territoire français mais pour délivrer eux-mêmes leurs
provinces, leurs habitations, leurs familles. Un autre élément est venu consolider la
dimension patriotique de la Brigade Alsace-Lorraine. Bon nombre d'Alsaciens Lorrains
s'étaient battus dans l'armée allemande rendant plus dramatique encore la situation des
provinces de l'Est. Un dernier acte a été joué qui a pu intensifier encore le
patriotisme de Malraux : l'entrée dans l'Allemagne. A peine les frontières franchies,
c'est une image de monstruosité qui apparaît. C'est brusquement le visage de
l'Apocalypse qui se dresse. Remarquons également que Malraux déclarera au général de
Gaulle dès leur première entretien : " J'ai
épousé la France " ( 11).
Malraux a donc découvert la nation. Toute sa représentation de la vie politique
française s'est soudain infléchie. Soucieux du destin de son pays, il s'interroge sur
les forces qui s'opposent et sur l'évolution du système politique français, devant des
amis journalistes (dont Roger Stéphane) mais également devant un vaste
public. Il est au mois de janvier 1945 l'un des principaux tribuns qui participent au
congrès du Mouvement de Libération National (M.L.N.). Pour la première fois depuis le
début de la guerre, Malraux va se battre sur un autre terrain que ceux du maquis ou du
front. A la différence d'autres intellectuels, il n'a pas écrit dans les publications de
la Résistance, il n'a pas entretenu d'étroites relations avec des personnalités
politiques ; il arrive donc en solitaire, au milieu de congressistes qui ont, pour la
majorité, inscrit leur action dans un mouvement politique. Cette expérience marquera un
tournant dans son cheminement politique.
A la Libération, il existe deux grandes organisations nées de la Résistance : le Front
National et le M.L.N. (Le Front National rassemble initialement dans son comité directeur
des personnages comme François Mauriac, Jacques Debû-Bridel,
Monseigneur Chevrot. Mais les membres du Parti Communiste français y
adhèrent en bloc et le mouvement devient, pour la plus grande part, d'obédience
communiste). Le M.L.N. s'est formé à la fin de l'année 1943 à la suite de l'union de
divers mouvements de la Résistance : les Mouvements Unis de la Résistance (M.U.R.),
Combat, Libération, Franc-tireur, France au Combat, Résistance, Lorraine. Politiquement
ces mouvements étaient de couleurs différentes, mais deux tendances principales se
dégagent bientôt : l'une partisane d'une fusion avec le F.N. (elle est représentée par
Emmanuel d'Astier de la Vigerie, Pascal Copeau et Maurice
Kriegel-Valrimont), l'autre est d'obédience plus " socialiste " au
sens que revêt l' expression en 1945. Elle est défendue par Philippe Viannay,
Robert Salmon et André Malraux (Notons que Malraux est
venu au M.L.N. par l'intermédiaire des M.U.R.) qui auraient souhaité transformer le
M.L.N. en mouvement politique. Les deux tendances s'opposent au premier congrès national,
qui se déroule à Paris du 23 au 28 janvier 1945. Lorsque Malraux monte à la tribune,
arborant l'uniforme, il ne passe pas inaperçu. Donnant libre cours à son lyrisme, le
romancier se livre à un véritable plaidoyer. Il soutient sa thèse avec intensité. Il
encourage, garantit, questionne tour à tour défaitiste et confiant, ténébreux et
mécontent, emporté. La séduction de l'orateur ne laisse pas indifférent : la motion
qu'il propose à la clôture de la séance rassemble la majorité des suffrages. Trois
motions de politique générale sont déposées au bureau du congrès. Les trois textes
sont respectivement dénommés motion Hervé, Motion Salmon
et motion Malraux. Le congrès se prononce finalement sur la motion Hervé,
révisée et réformée et sur la motion Malraux qui intègre la motion Salmon.
Deux opinions se trouvent donc en présence.
La première est proposée par Hervé. Elle recommande la fédération à
tous les mouvements nés de la Résistance, en vue d'une fusion. Elle demande la mise à
la disposition de la collectivité des grands moyens de production et d'échanges et des
sources de matières premières et la socialisation des banques, assurances, industries
clés. La seconde, dite motion Malraux, est présentée par MM. Baumel,
Claudius-Petit, Germinal, Herbart, Leenhardt, Laboureur, Morandat, Philip et Viannay.
Elle se prononce contre la formule " parti " ; le M.L.N. doit rester un
mouvement dont l'orientation est définie par la forme socialisée de l'économie et du
crédit, et susceptible de libérer la nation des pressions capitalistes. Ses buts
immédiats sont la collectivisation des banques, des assurances et de l'électricité.
Elle propose la création d'une fédération, chacun des mouvements conservant sa
physionomie et sa composition propres.
Lors du vote, la motion Malraux acquiert la majorité des suffrages (250 sur 396
suffrages, contre 119 pour la motion Hervé). Malraux est élu au Comité Directeur et au
bureau politique. Les partisans de la fédération l'emportent donc sur ceux de la fusion.
Mais le fossé se creusera de plus en plus entre les deux. Le M.L.N. se divisera. Malraux
n'attendra pas que la scission soit concrète pour quitter le mouvement.
Au sortir de la guerre, une France anéantie s'offre à chacun. Pour Malraux il faut
continuer l'action de la Résistance, prendre des mesures d'inspiration socialiste qui
délivrerait le pays du capitalisme. Une nouvelle France doit exister au yeux du monde. Il
s'attache à définir le style du combat et les moyens d'action plus que l'enjeu final.
Pour lui, l'essentiel est de sauvegarder le souffle puissant qui animait les maquis, de
garder vivace l'engouement des combattants. Cet appel à l'énergie, c'est celui qui
résonnait dans Les Conquérants et dans L'Espoir.
Malraux lui demeure fidèle. La valeur de l'action ne subi aucun déclin, le culte du
courage et de l'héroïsme sont toujours affichés. Il ne voit pas d'un il favorable
la réalisation d'un programme. Il préfère définir quelques directions. Le premier
objectif est fixé : c'est la collectivisation du crédit. Il sait parfaitement que cette
mesure ne suffira pas à démolir le capitalisme. Mais il considère que l'image évoquée
" parle " plus au public qu'une longue exposition théorique.
Conscient de l'impossibilité dans laquelle se trouve le Mouvement d'effectuer seul une
colossale entreprise révolutionnaire, il entend proposer aux pays deux problèmes qui
puissent être résolus dans des délais très courts : celui des prisonniers et celui de
la reconstruction. Ainsi sera faite la preuve de la puissance du mouvement. Malraux
maintiendra pendant longtemps son refus d'un programme au profit d'objectifs et d'un état
d'esprit.
Mais en ces derniers mois de guerre il n'est pas vraiment gaulliste. Il n'a pas encore
rencontré le général de Gaulle et sa position à l'égard du gouvernement est loin
d'être une simple approbation.
Le M.L.N. doit rester le grand mouvement généreux qu'il fut pendant la Résistance,
l'esprit vigilant qui n'épouse aucune autre cause, fût-elle celle du général de
Gaulle. Malraux conçoit le mouvement comme un véritable ensemble de " moyens d'action " (
12) aussi dur que peut l'être le P.C.F. auquel il rend hommage pour son efficacité.
Ce rêve d'un parti pur et dur, énergique et enthousiaste à la fois, Malraux ne le
réalisera pas. Mais l'esquisse tracée au congrès montre sa nostalgie d'une action, et
l'attrait qu'exerce sur lui toute forme d'efficacité. L'énergie qu'il a rencontrée chez
les Communistes ne l'a pas laissé indifférent et il a rêvé de la voir alliée à une
réelle liberté : inlassablement, il tentera de concilier ces deux exigences.
(à suivre)
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