La présence obsédante de la mort
La pensée et l'action indissociables...
L'engagement politique de Malraux, plus spécialement dans la phase de
l'entre-deux-guerres, avant 1940, est indissociable d'une réflexion philosophique qui
l'explique et le justifie. Le trait caractéristique de la démarche politique de Malraux,
c'est, effectivement, comme le soulignait Emmanuel Mounier, " une
étroite fusion entre l'aventure politique, l'aventure esthétique et l'aventure
métaphysique " ( ). Chez lui la pensée et l'action sont indissociables
et n'ont de signification que l'une par rapport à l'autre. Cette réflexion
philosophique, qui éclaire le sens de son engagement politique et celui de ses héros,
s'est développée dès ses premiers ouvrages sur deux plans : d'une part, une réflexion
métaphysique sur la condition humaine et ses limites et, d'autre part, une réflexion
historique sur la transformation de l'Occident au lendemain de la Première Guerre
Mondiale. Sans cet arrière-fond il est impossible de comprendre la véritable nature des
rapports de Malraux avec la politique. La réflexion métaphysique de Malraux est dominée
par la présence obsédante de la mort comme nous l'avons déjà illustré ci-dessus. Aux
yeux de l'auteur de La Condition Humaine, l'expérience de la mort
semble donc démasquer le mystère essentiel de la vie, dont l'évolution échappe, à ses
moments les plus déterminants, à la volonté de l'homme, en le soumettant à
d'inintelligibles et arbitraires fatalités : " Nous savons
que nous n'avons pas choisi de naître, que nous ne choisissons pas de mourir. Que nous
n'avons pas choisi nos parents. Que nous ne pouvons rien contre le temps
" ( ). Cette incohérence, il la voit également découler de l'impuissance de
l'homme devant la nature, devant " l'indifférence du monde
", devant " l'intarissable fatalité des astres ", comme de la lutte avec
la souffrance sur lequel se brise inéluctablement l'aspiration de chaque homme au bonheur
: " L'homme est absurde parce qu'il n'est maître ni du
temps, ni de l'angoisse, ni du Mal ; le monde est absurde parce qu'il implique le Mal et
que le Mal est le péché du monde " ( ). De ce fait l'individu,
prisonnier de sa condition, est condamné à endurer péniblement cette absurdité, cette
vanité de l'existence, ce vertige de l'inconcevable dès lors que sa pensée se hasarde
à analyser la signification de la vie humaine. La clairvoyance ne peut alors
qu'entraîner l'angoisse, qui est donc le sort de chaque être humain : " Tous souffrent ... et chacun souffre parce qu'il pense. Tout au fond,
l'esprit ne pense l'homme que dans l'éternel et la conscience de la vie ne peut être
qu'angoisse " ( ). Cette prise de conscience de l'absurdité de la
condition humaine ne peut donc être, aux yeux de Malraux, que l'aboutissement de tout
homme qui raisonne. Mais, en même temps, elle correspond également à un moment
historique, celui de la crise dans laquelle lui semble glisser l'Occident au lendemain de
la Première Guerre Mondiale. En effet, tout au long des époques, l'homme a essayé
d'exorciser son angoisse en recherchant un sens à la vie dans des symboles religieux ou
philosophiques. Ainsi l'homme occidental a-t-il trouvé durant des siècles dans le
christianisme la réponse à ses interrogations, qui donnait un sens à sa disparition et
à ses tourments. Mais, depuis le XVIIIème siècle, l'homme occidental a rejeté le
message chrétien et dorénavant, pour lui, le monde est devenu incompréhensible. " Au centre de l'homme européen, dominant les grands mouvements de la
vie, constate Malraux, il est une absurdité essentielle " ( ). En effet,
signale encore Malraux, si l'humanisme individualiste et rationaliste qui s'est substitué
au christianisme a pu faire illusion durant quelques décennies, il est désormais à bout
de souffle et laisse l'homme européen en proie à des interrogations qui n'ont plus de
réponse : " Pour détruire Dieu et après l'avoir
détruit, l'esprit européen a anéanti tout ce qui pouvait s'opposer à l'homme : parvenu
au terme de ses efforts, comme Rancé devant le corps de sa maîtresse, il ne trouve que
la mort ... Et jamais il ne fit plus inquiétante découverte ... " ( ).
Dans La Tentation de l'Occident et dans D'une Jeunesse
européenne, deux essais édités en 1926 et 1927, Malraux prend acte de la
décadence de cet humanisme qui, exsangue, ne lui semble avoir survécu que de peu à la
mort de Dieu. A la mort de Dieu est en train de succéder la mort de l'homme. C'est ce
bilan que fait le protagoniste chinois de La Tentation de l'Occident
: " La réalité absolue a été pour vous Dieu puis
l'homme ; mais l'homme est mort et vous cherchez avec angoisse à qui vous pourriez
confier son étrange héritage ... " ( ). De ce fait, l'homme occidental
est entré dans la période du nihilisme.
En raison de cette crise des croyances qui avait façonné l'Europe et l'Occident, et dont
la guerre de 14 a sonné le glas, l'homme moderne est contraint désormais de camper dans
les " royaumes métalliques de l'absurdité
", en tentant de vivre avec cette angoisse que crée en lui le vide qu'il rencontre
lorsqu'il tente " de chercher sous les actes des hommes une
raison d'être plus profonde " ( ). Le problème qui se pose alors à
Malraux c'est de savoir que faire de son existence dans ce monde sans Dieu, sans
conviction, dans ce monde totalement absurde. L'interrogation de Malraux est alors proche
de celle qu'il placera dans la bouche de Tchen, dans La Condition Humaine lorsque celui-ci
s'écrie : Que faire d'une âme s'il n'y a ni Dieu ni Christ ?
". La recherche d'une réponse à cette interrogation va conduire Malraux à
l'engagement politique par phases progressives. En effet, il va chercher d'abord sa voie
dans l'aventure, puis dans l'aventure révolutionnaire, enfin dans la révolution. C'est
cet cheminement qui jalonne dans son uvre littéraire les romans qu'il publie entre
1928 et 1937, La Voie Royale, Les Conquérants,
La Condition Humaine, Le Temps du Mépris,
L'Espoir .
De l'aventure à la révolution...
Jusqu'en 1933 l'action politique de Malraux se limitera comme nous l'avons déjà indiqué
à une expérience journalistique avec L'Indochine et L'Indochine
Enchaînée. Ainsi à travers la conduite des personnages de ses romans,
comme à travers son propre engagement, la recherche de Malraux est alors celle d'un
dépassement de l'absurde par l'action. Cette recherche va prendre des formes variées.
Dans un premier temps, c'est dans l'aventure pure, et dans l'aventure personnelle, qu'il
cherchera sa voie. Ce sera l'excursion cambodgienne de 1924 dans sa vie privée, et, dans
son uvre, la rédaction de La Voie Royale. Mais cet ouvrage
met également en lumière les limites de cet activisme et de cette révolte purement
individuelle. Il précise en effet que l'action de l'aventurier n'a de sens qu'en
elle-même et par rapport à lui, peu importe finalement son but. C'est de ce sentiment
d'échec que les autres héros de Malraux vont tenter de se libérer par l'engagement
politique, en donnant désormais à leur action une dimension sociale collective.
Malraux passe alors de l'aventure à la révolution avec Les Conquérants.
L'engagement révolutionnaire de Garine, tel que le représente Malraux, apparaît donc
comme un moyen pour celui-ci de donner plus de détermination et plus d'ampleur à son
action. C'est pour lui, une occasion d'élargir les dimensions de son existence, en
satisfaisant une volonté de puissance qui donne plus d'intensité à son existence, tout
en continuant à exprimer son rejet des fatalités de l'absurde.
Etant donné que nous avons déjà analysé l'engagement des différents héros des romans
de Malraux et dans un souci de non-répétition, nous ne nous attarderons pas sur cet
aspect-là de Malraux politicien mais nous aborderons maintenant le dernier aspect de
Malraux face à la politique avec bien entendu le gaullisme.
Le gaullisme s'inscrit dans une large tentative dont la raison n'est pas purement
politique mais encore une fois métaphysique et qui est dirigée contre un adversaire,
toujours le même, la mort et contre le cortège de contraintes qui l'accompagnent, à
savoir le mal, l'asservissement, la soumission, en somme les chaînes de toutes sortes.
Le 3 septembre 1939, l'Angleterre et la France entrent en guerre contre l'Allemagne.
Durant approximativement six ans, les soldats vont s'affronter à travers l'Europe, l'Asie
et l'Afrique du Nord. Malraux, engagé dès le mois d'octobre 1939, ne déposera
définitivement les armes qu'au mois d'avril 1945, après avoir successivement connu
l'armée régulière, le camp des prisonniers, la Résistance puis le commandement d'une
unité de volontaires. Au mois de mai 1945, il est de retour à Paris. Mais la guerre ne
se dissipe pas si facilement de l'horizon du combattant. Ses marques sont dorénavant
inscrites dans l'univers malrucien. Au terme de ces six années, Malraux devient l'un des
plus sincères compagnons du général de Gaulle. Et cet engagement s'analyse mal sans
référence à la guerre. Comment Malraux l'a-t-il vécu et quel signification lui a-t-il
donnée ?
Au mois d'octobre 1939, Malraux qui a été réformé, s'enrôle à Provins dans les chars
d'assaut (son unité est le D.C. 41 EI 1) ( ). Il est simple deuxième classe et est âgé
de trente-huit ans. Il doit passer de longs mois en garnison, réduit à l'inaction,
jusqu'à ce que l'invasion allemande mette en danger les frontières françaises.
Au mois de juin 1940 il est fait prisonnier dans l'Yonne et enfermé au camp de Sens. Il
n'y demeurera pas longtemps : au mois de novembre il s'évade et rejoint la zone libre,
dans la ferme intention de gagner Londres. Il écrit au général de Gaulle et ne recevra
aucune réponse. Il restera en France jusqu'en 1942 et réside dans les Alpes-Maritimes,
à Cap d'Ail puis à Roquebrune-Cap-Martin. Mais il ne s'installe pas pour autant
dans l'inactivité.
( à suivre) |