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Malraux et la politique
par Marie Michèle Battesti-Venturini
Enseignante à l'Université de Corse

1. "L'homme est ce qu'il fait..."
2. Vers une conception métaphysique de la politique
3. La présence obsédante de la mort

4. Les années de guerre
5. L'engagement gaulliste

Sommaire de la rubrique

Quelques sites sur André Malraux

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Amitiés Internationales André Malraux

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Un site très complet sur André Malraux réalisé par le ministère des affaires étrangères

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Par le service Culturel de l'Ambassade de France au Canada : Malraux

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Le serveur du ministère de la Culture propose des enregistrements des grands discours d'André Malraux.

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FR3 et son émission consacrée à Malraux dans la série "un siècle d'écrivains"

La présence obsédante de la mort

La pensée et l'action indissociables...
L'engagement politique de Malraux, plus spécialement dans la phase de l'entre-deux-guerres, avant 1940, est indissociable d'une réflexion philosophique qui l'explique et le justifie. Le trait caractéristique de la démarche politique de Malraux, c'est, effectivement, comme le soulignait Emmanuel Mounier, " une étroite fusion entre l'aventure politique, l'aventure esthétique et l'aventure métaphysique " ( ). Chez lui la pensée et l'action sont indissociables et n'ont de signification que l'une par rapport à l'autre. Cette réflexion philosophique, qui éclaire le sens de son engagement politique et celui de ses héros, s'est développée dès ses premiers ouvrages sur deux plans : d'une part, une réflexion métaphysique sur la condition humaine et ses limites et, d'autre part, une réflexion historique sur la transformation de l'Occident au lendemain de la Première Guerre Mondiale. Sans cet arrière-fond il est impossible de comprendre la véritable nature des rapports de Malraux avec la politique. La réflexion métaphysique de Malraux est dominée par la présence obsédante de la mort comme nous l'avons déjà illustré ci-dessus. Aux yeux de l'auteur de La Condition Humaine, l'expérience de la mort semble donc démasquer le mystère essentiel de la vie, dont l'évolution échappe, à ses moments les plus déterminants, à la volonté de l'homme, en le soumettant à d'inintelligibles et arbitraires fatalités : " Nous savons que nous n'avons pas choisi de naître, que nous ne choisissons pas de mourir. Que nous n'avons pas choisi nos parents. Que nous ne pouvons rien contre le temps " ( ). Cette incohérence, il la voit également découler de l'impuissance de l'homme devant la nature, devant " l'indifférence du monde ", devant " l'intarissable fatalité des astres ", comme de la lutte avec la souffrance sur lequel se brise inéluctablement l'aspiration de chaque homme au bonheur : " L'homme est absurde parce qu'il n'est maître ni du temps, ni de l'angoisse, ni du Mal ; le monde est absurde parce qu'il implique le Mal et que le Mal est le péché du monde " ( ). De ce fait l'individu, prisonnier de sa condition, est condamné à endurer péniblement cette absurdité, cette vanité de l'existence, ce vertige de l'inconcevable dès lors que sa pensée se hasarde à analyser la signification de la vie humaine. La clairvoyance ne peut alors qu'entraîner l'angoisse, qui est donc le sort de chaque être humain : " Tous souffrent ... et chacun souffre parce qu'il pense. Tout au fond, l'esprit ne pense l'homme que dans l'éternel et la conscience de la vie ne peut être qu'angoisse " ( ). Cette prise de conscience de l'absurdité de la condition humaine ne peut donc être, aux yeux de Malraux, que l'aboutissement de tout homme qui raisonne. Mais, en même temps, elle correspond également à un moment historique, celui de la crise dans laquelle lui semble glisser l'Occident au lendemain de la Première Guerre Mondiale. En effet, tout au long des époques, l'homme a essayé d'exorciser son angoisse en recherchant un sens à la vie dans des symboles religieux ou philosophiques. Ainsi l'homme occidental a-t-il trouvé durant des siècles dans le christianisme la réponse à ses interrogations, qui donnait un sens à sa disparition et à ses tourments. Mais, depuis le XVIIIème siècle, l'homme occidental a rejeté le message chrétien et dorénavant, pour lui, le monde est devenu incompréhensible. " Au centre de l'homme européen, dominant les grands mouvements de la vie, constate Malraux, il est une absurdité essentielle " ( ). En effet, signale encore Malraux, si l'humanisme individualiste et rationaliste qui s'est substitué au christianisme a pu faire illusion durant quelques décennies, il est désormais à bout de souffle et laisse l'homme européen en proie à des interrogations qui n'ont plus de réponse : " Pour détruire Dieu et après l'avoir détruit, l'esprit européen a anéanti tout ce qui pouvait s'opposer à l'homme : parvenu au terme de ses efforts, comme Rancé devant le corps de sa maîtresse, il ne trouve que la mort ... Et jamais il ne fit plus inquiétante découverte ... " ( ). Dans La Tentation de l'Occident et dans D'une Jeunesse européenne, deux essais édités en 1926 et 1927, Malraux prend acte de la décadence de cet humanisme qui, exsangue, ne lui semble avoir survécu que de peu à la mort de Dieu. A la mort de Dieu est en train de succéder la mort de l'homme. C'est ce bilan que fait le protagoniste chinois de La Tentation de l'Occident : " La réalité absolue a été pour vous Dieu puis l'homme ; mais l'homme est mort et vous cherchez avec angoisse à qui vous pourriez confier son étrange héritage ... " ( ). De ce fait, l'homme occidental est entré dans la période du nihilisme.
En raison de cette crise des croyances qui avait façonné l'Europe et l'Occident, et dont la guerre de 14 a sonné le glas, l'homme moderne est contraint désormais de camper dans les " royaumes métalliques de l'absurdité ", en tentant de vivre avec cette angoisse que crée en lui le vide qu'il rencontre lorsqu'il tente " de chercher sous les actes des hommes une raison d'être plus profonde " ( ). Le problème qui se pose alors à Malraux c'est de savoir que faire de son existence dans ce monde sans Dieu, sans conviction, dans ce monde totalement absurde. L'interrogation de Malraux est alors proche de celle qu'il placera dans la bouche de Tchen, dans La Condition Humaine lorsque celui-ci s'écrie : Que faire d'une âme s'il n'y a ni Dieu ni Christ ? ". La recherche d'une réponse à cette interrogation va conduire Malraux à l'engagement politique par phases progressives. En effet, il va chercher d'abord sa voie dans l'aventure, puis dans l'aventure révolutionnaire, enfin dans la révolution. C'est cet cheminement qui jalonne dans son œuvre littéraire les romans qu'il publie entre 1928 et 1937, La Voie Royale, Les Conquérants, La Condition Humaine, Le Temps du Mépris, L'Espoir .

 

De l'aventure à la révolution...

Jusqu'en 1933 l'action politique de Malraux se limitera comme nous l'avons déjà indiqué à une expérience journalistique avec L'Indochine et L'Indochine Enchaînée. Ainsi à travers la conduite des personnages de ses romans, comme à travers son propre engagement, la recherche de Malraux est alors celle d'un dépassement de l'absurde par l'action. Cette recherche va prendre des formes variées. Dans un premier temps, c'est dans l'aventure pure, et dans l'aventure personnelle, qu'il cherchera sa voie. Ce sera l'excursion cambodgienne de 1924 dans sa vie privée, et, dans son œuvre, la rédaction de La Voie Royale. Mais cet ouvrage met également en lumière les limites de cet activisme et de cette révolte purement individuelle. Il précise en effet que l'action de l'aventurier n'a de sens qu'en elle-même et par rapport à lui, peu importe finalement son but. C'est de ce sentiment d'échec que les autres héros de Malraux vont tenter de se libérer par l'engagement politique, en donnant désormais à leur action une dimension sociale collective.
Malraux passe alors de l'aventure à la révolution avec Les Conquérants. L'engagement révolutionnaire de Garine, tel que le représente Malraux, apparaît donc comme un moyen pour celui-ci de donner plus de détermination et plus d'ampleur à son action. C'est pour lui, une occasion d'élargir les dimensions de son existence, en satisfaisant une volonté de puissance qui donne plus d'intensité à son existence, tout en continuant à exprimer son rejet des fatalités de l'absurde.
Etant donné que nous avons déjà analysé l'engagement des différents héros des romans de Malraux et dans un souci de non-répétition, nous ne nous attarderons pas sur cet aspect-là de Malraux politicien mais nous aborderons maintenant le dernier aspect de Malraux face à la politique avec bien entendu le gaullisme.

Le gaullisme s'inscrit dans une large tentative dont la raison n'est pas purement politique mais encore une fois métaphysique et qui est dirigée contre un adversaire, toujours le même, la mort et contre le cortège de contraintes qui l'accompagnent, à savoir le mal, l'asservissement, la soumission, en somme les chaînes de toutes sortes.

Le 3 septembre 1939, l'Angleterre et la France entrent en guerre contre l'Allemagne. Durant approximativement six ans, les soldats vont s'affronter à travers l'Europe, l'Asie et l'Afrique du Nord. Malraux, engagé dès le mois d'octobre 1939, ne déposera définitivement les armes qu'au mois d'avril 1945, après avoir successivement connu l'armée régulière, le camp des prisonniers, la Résistance puis le commandement d'une unité de volontaires. Au mois de mai 1945, il est de retour à Paris. Mais la guerre ne se dissipe pas si facilement de l'horizon du combattant. Ses marques sont dorénavant inscrites dans l'univers malrucien. Au terme de ces six années, Malraux devient l'un des plus sincères compagnons du général de Gaulle. Et cet engagement s'analyse mal sans référence à la guerre. Comment Malraux l'a-t-il vécu et quel signification lui a-t-il donnée ?
Au mois d'octobre 1939, Malraux qui a été réformé, s'enrôle à Provins dans les chars d'assaut (son unité est le D.C. 41 EI 1) ( ). Il est simple deuxième classe et est âgé de trente-huit ans. Il doit passer de longs mois en garnison, réduit à l'inaction, jusqu'à ce que l'invasion allemande mette en danger les frontières françaises.
Au mois de juin 1940 il est fait prisonnier dans l'Yonne et enfermé au camp de Sens. Il n'y demeurera pas longtemps : au mois de novembre il s'évade et rejoint la zone libre, dans la ferme intention de gagner Londres. Il écrit au général de Gaulle et ne recevra aucune réponse. Il restera en France jusqu'en 1942 et réside dans les Alpes-Maritimes, à Cap d'Ail puis à  Roquebrune-Cap-Martin. Mais il ne s'installe pas pour autant dans l'inactivité.

( à suivre)