malraux.jpg (4351 octets)
Malraux et la politique
par Marie Michèle Battesti-Venturini
Enseignante à l'Université de Corse

1. "L'homme est ce qu'il fait..." 
2. Vers une conception métaphysique de la politique

3. La présence obsédante de la mort
4. Les années de guerre
5. L'engagement gaulliste

Sommaire de la rubrique

Quelques sites sur André Malraux

***************
Amitiés Internationales André Malraux

***************
Un site très complet sur André Malraux réalisé par le ministère des affaires étrangères

**********
Par le service Culturel de l'Ambassade de France au Canada : Malraux

***************
Le serveur du ministère de la Culture propose des enregistrements des grands discours d'André Malraux.

*************
FR3 et son émission consacrée à Malraux dans la série "un siècle d'écrivains"

"L'homme est ce qu'il fait"  (1/5)
(Antimémoires)


    Dimension sociale de la littérature...
L'intérêt que nous pouvons porter à l'analyse des positions politiques d'un écrivain ne tient pas uniquement au goût de mettre à jour la logique et l'originalité intellectuelle d'un raisonnement individuel sur les événements sociaux et politiques. Il s'explique également par le fait que la littérature est un moyen de communication qui touche des milliers, quelquefois des millions de lecteurs. Dès lors, la littérature constitue un phénomène social, un des moyens par lesquels transitent les concepts et, de ce fait, un des éléments qui interviennent dans le mécanisme de formation des opinions et mentalités, dans l'évolution que ce que les politologues dénomment la socialisation politique. De ce fait, l'engagement politique d'un écrivain n'a pas exclusivement une signification par lui-même, une signification intellectuelle. Il a également une dimension sociale par l'influence qu'il est susceptible d'avoir sur la réalité, qui peut être plus ou moins importante selon les cas, mais qui n'est pas contestable. Il suffit de mentionner, par exemple, l'importance que l'on attribue généralement à des auteurs comme Voltaire ou Rousseau dans l'évolution des idées qui a organisé la Révolution Française, ou bien, au XXème siècle, le nombre de témoignages dont les écrivains disent l'influence profonde qu'a eue sur leurs orientations politiques la lecture de La Condition Humaine de Malraux (1 ). Cette influence sociale et politique de la littérature et des écrivains justifie donc aussi l'intérêt que peuvent lui porter le sociologue et le politologue.

Les années 20 et la littérature flamboyante
Cette dimension sociale de la littérature n'est pas la seule. En effet, la création littéraire n'est pas dissociable de l'environnement social et politique dans lequel elle intervient et dans lequel se situe son auteur. A un degré ou à un autre, cet environnement ne peut pas ne pas avoir une répercussion sur les œuvres de l'écrivain et sur ses orientations, surtout lorsqu'il s'agit du contenu politique et social de sa réflexion. Nombreux sont les points de vue auxquels il est possible de se placer pour puiser des œuvres littéraires et du témoignage des écrivains des matériaux utilisables pour une meilleure connaissance des réalités sociales, politiques et idéologiques d'un époque. Les matériaux les plus précieux pour le sociologue et le politologue sont fournis par les auteurs qui ont eu l'ambition d'exprimer les problèmes de leur temps, en faisant une large place aux inquiétudes sociales et politiques, et à fortiori, par ceux qui ont souhaité, par leur œuvre et par leur engagement, influer sur le cours des événements. De ce point de vue, nombreux sont au XXème siècle les exemples qui illustrent la sensibilité des écrivains aux inquiétudes sociales et politiques de leur époque. Si le thème de l'engagement de la littérature a été en quelque sorte théorisé par Jean-Paul Sartre et les existentialistes au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, cet engagement était en fait déjà souvent une réalité et a constitué l'une des particularités de l'histoire littéraire du XXème siècle, tout spécialement en France. C'est ainsi que le XXème siècle commençant a vu s'opposer l'engagement nationaliste d'un certain nombre d'auteurs, dont, plus tard, Julien Benda fera le procès (2), comme Barrès, Maurras ou Péguy, et les professions de foi pacifistes et humanitaires d'individus comme Anatole France ou Romain Rolland qui s'efforçaient d'exorciser le spectre de la guerre. La guerre de 14, comme nous l'avons déjà signalé, et ses millions de victimes, qui devait sonner le glas des espérances du XIXème siècle, déclenchèrent un bouleversement profond dont toutes les conséquences ne sen manifestèrent cependant pas sur le champ et qui n'eut pas un écho littéraire immédiat. Dans les années 20, quelques regards néanmoins se tournent vers cette " grande lueur à l'Est " qu'est l'expérience soviétique, mais les négations des surréalistes traduisent un malaise qui, à ce moment, touche uniquement quelques cercles intellectuels. En fait, dans ses orientations dominantes, la littérature de ces années d'après-guerre est une littérature flamboyante, soignant la recherche esthétique, la fantaisie désinvolte, l'exotisme, la curiosité psychologique et faisant assez peu de place aux préoccupations sociales.
Avec le début des années 30, ces " années folles " s'achèvent et les événements se chargent de rappeler aux contemporains le poids de l'histoire. la crise économique qui se répand, le renforcement du communisme et du fascisme, l'ascension du nazisme, le bouleversement de l'équilibre international qui s'était instauré sous l'égide de la Société des Nations vont éveiller une inquiétude historique qui va aller en grandissant jusqu'au déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale.

Fascisme et communisme...
Dans les combats politiques des années 30 qui, à partir de 1933-1934, vont redoubler et se cristalliser autour des concepts de fascisme et d'antifascisme, et que les événements internationaux - invasion de l'Ethiopie en 1935, guerre d'Espagne en 1936, crise de Munich en 1938 - vont exacerber, les écrivains sont au premier rang et jettent dans la balance tout le poids de leur influence. Drieu la Rochelle, Brasillach ou Rebatet se laissent envoûter par les expériences fascistes, tandis que Malraux, Gide ou Romain Rolland animent les rassemblements que multiplient les comités d'intellectuels antifascistes. La Seconde Guerre Mondiale et l'Occupation verront se prolonger ces affrontements. Certains auteurs prennent parti en faveur d'une politique de collaboration avec l'Allemagne hitlérienne, comme Drieu la Rochelle, Brasillach ou Alphonse de Chateaubriant, d'autres, plus nombreux, se retrouvent dans la Résistance, en participant notamment aux activités du Comité National des Ecrivains, où paraissent entre autres, Aragon, Eluard, Pierre Emmanuel, François Mauriac, Jean-Paul Sartre, Albert Camus. A la Libération, la révélation de l'univers concentrationnaire nazi, l'apparition et le développement des armes atomiques, la division du monde en deux blocs antagonistes, les premiers renseignements sur le goulag soviétique sont autant d'événements qui obligent les intellectuels, jusque dans les années 50, à prendre parti, à
" s'engager ". A gauche, les intellectuels se rassemblent autour des Temps Modernes pour les existentialistes, d'Esprit pour les chrétiens de gauche, des Lettres Françaises ou de La Nouvelle Critique pour les communistes. Dans un autre sens, c'est également l'époque où Malraux, devenu l'un des principaux conférencier du R.P.F., le mouvement fondé en 1947 par le général de Gaulle, essaye de réunir autour de la revue Liberté de l'Esprit les écrivains et les intellectuels opposés aux desseins soviétiques et au communisme.

L'incompréhension...
          A partir des années 50, cette tendance générale à l'engagement politique et social des écrivains va quelque peu s'estomper sans totalement disparaître.
De façon générale, nous pouvons affirmer que la littérature française du XXème siècle a traduit une assez constante présence aux préoccupations de son époque et la place qu'elle a accordée aux questions sociales et politiques a varié en reflétant assez exactement le degré d'importance des discussions politiques et sociales du moment. Les événements tragiques de ce siècle, les bouleversements sociaux et politiques multiples qu'il a vu se produire, les mutations et les affrontements idéologiques qu'il a connus ont retenti sur l'œuvre et l'existence de la majorité des grands auteurs qui en furent les contemporains. De ce fait, ces écrivains apparaissent comme des " témoins du XXème siècle ".
Pourquoi la politique a-t-elle occupé une place si considérable dans l'existence et dans l'œuvre d'André Malraux ?
Tout d'abord parce que pour l'auteur des Antimémoires "l'homme est ce qu'il fait" (3). L'écriture est certes essentielle et Malraux se considérait avant tout comme un écrivain. Mais il n'écrivait pas uniquement pour le plaisir d'écrire : " On ne peut pas faire un art qui parle aux masses quand on n'a rien à leur dire ". Pour lui l'action est complémentaire de l'écriture car elle la nourrit, et l'action la plus noble demeure l'action politique. De ce point de vue, Malraux appartient à la même génération que Jean-Paul Sartre et Albert Camus, celle des écrivains qui, non seulement ont souhaité mettre leur écriture au service d'une cause mais ont cherché à lutter contre le destin. L'engagement politique est alors la deuxième condition de l'écrivain. En cela Malraux appartient bien à la tradition française de l'écrivain engagé.
D'une certaine manière, Malraux a toujours voulu aussi contrebalancer sa nature d'écrivain par l'action politique. Il estimait insuffisant de n'être qu'un écrivain ; il souhaitait participer à l'Histoire qui se déroulait sous ses yeux.
La deuxième raison de l'engagement politique de Malraux peut être ainsi trouvée dans son désir de vivre ses romans, de devenir lui aussi un responsable politique, comme le Garine des Conquérants. Considéré comme spécialiste de la Révolution Chinoise, après la publication de ses premiers romans, il prend goût au jeu politique, alors qu'il n'a pas d'expérience personnelle dans le combat révolutionnaire et connaît à peine la Chine. Pris à son propre piège, il est entraîné dans le débat politique et se doit de jouer le rôle qu'il s'est attribué. De mystificateur il deviendra mystifié.

La troisième raison, peut-être la plus profonde, fut son rejet des systèmes totalitaires c'est-à-dire des systèmes qui détruisent l'homme et portent atteinte à sa dignité. Le régime totalitaire qu'il faut combattre c'est celui qui pratique la torture. D'où la lutte de Malraux contre le colonialisme en Indochine, mais surtout contre le fascisme en Espagne ou dans la Résistance et enfin contre le stalinisme. Malraux à l'inverse de la majorité des intellectuels français n'a pas été prisonnier des pensées ni des doctrines. Il s'est déplacé lorsque la menace principale s'est déplacée ; antifasciste aux côtés des communistes dans les années 30, il est devenu gaulliste et antistalinien dans la Deuxième Guerre Mondiale.
Ainsi s'explique en grande partie l'incompréhension exprimée pour ses idées et ses engagements par la classe intellectuelle française à partir des années 1945-1947. Comment peut-on devenir gaulliste après avoir été un romancier révolutionnaire ?

(à suivre)


[1]. Domenach, J.M., Ce que je crois, Paris, Grasset, 1978, p.65 : « A quinze ans, j’ai eu la chance de lire La Condition Humaine de Malraux ; j’y découvrais des révoltés dont la générosité, l’envergure étaient incomparables avec celles des aventuriers fascinants dont j’avais commencé à m’éprendre. Dès lors, je virais au compte de la Révolution le capital culturel dont on m’avait nanti ».

[2]. Benda, Julien, La Trahison des Clercs, Paris, 1927.

[3]. Malraux, André, Antimémoires, in Œuvres Complètes, T. III, « Bibliothèque de la Pléiade », NRF, Paris, Gallimard, p.10.