"L'homme est ce qu'il fait" (1/5)
(Antimémoires)
Dimension sociale de la littérature...
L'intérêt que nous pouvons porter à l'analyse des positions politiques d'un écrivain
ne tient pas uniquement au goût de mettre à jour la logique et l'originalité
intellectuelle d'un raisonnement individuel sur les événements sociaux et politiques. Il
s'explique également par le fait que la littérature est un moyen de communication qui
touche des milliers, quelquefois des millions de lecteurs. Dès lors, la littérature
constitue un phénomène social, un des moyens par lesquels transitent les concepts et, de
ce fait, un des éléments qui interviennent dans le mécanisme de formation des opinions
et mentalités, dans l'évolution que ce que les politologues dénomment la socialisation
politique. De ce fait, l'engagement politique d'un écrivain n'a pas exclusivement une
signification par lui-même, une signification intellectuelle. Il a également une
dimension sociale par l'influence qu'il est susceptible d'avoir sur la réalité, qui peut
être plus ou moins importante selon les cas, mais qui n'est pas contestable. Il suffit de
mentionner, par exemple, l'importance que l'on attribue généralement à des auteurs
comme Voltaire ou Rousseau dans l'évolution des idées qui a organisé la Révolution
Française, ou bien, au XXème siècle, le nombre de témoignages dont les écrivains
disent l'influence profonde qu'a eue sur leurs orientations politiques la lecture de La Condition Humaine de Malraux (1 ). Cette influence sociale et politique de la littérature et
des écrivains justifie donc aussi l'intérêt que peuvent lui porter le sociologue et le
politologue.
Les années 20 et la littérature flamboyante
Cette dimension sociale de la littérature n'est pas la seule. En effet, la création
littéraire n'est pas dissociable de l'environnement social et politique dans lequel elle
intervient et dans lequel se situe son auteur. A un degré ou à un autre, cet
environnement ne peut pas ne pas avoir une répercussion sur les uvres de
l'écrivain et sur ses orientations, surtout lorsqu'il s'agit du contenu politique et
social de sa réflexion. Nombreux sont les points de vue auxquels il est possible de se
placer pour puiser des uvres littéraires et du témoignage des écrivains des
matériaux utilisables pour une meilleure connaissance des réalités sociales, politiques
et idéologiques d'un époque. Les matériaux les plus précieux pour le sociologue et le
politologue sont fournis par les auteurs qui ont eu l'ambition d'exprimer les problèmes
de leur temps, en faisant une large place aux inquiétudes sociales et politiques, et à
fortiori, par ceux qui ont souhaité, par leur uvre et par leur engagement, influer
sur le cours des événements. De ce point de vue, nombreux sont au XXème siècle les
exemples qui illustrent la sensibilité des écrivains aux inquiétudes sociales et
politiques de leur époque. Si le thème de l'engagement de la littérature a été en
quelque sorte théorisé par Jean-Paul Sartre et les existentialistes au lendemain de la
Seconde Guerre Mondiale, cet engagement était en fait déjà souvent une réalité et a
constitué l'une des particularités de l'histoire littéraire du XXème siècle, tout
spécialement en France. C'est ainsi que le XXème siècle commençant a vu s'opposer
l'engagement nationaliste d'un certain nombre d'auteurs, dont, plus tard, Julien Benda
fera le procès (2), comme Barrès, Maurras ou Péguy,
et les professions de foi pacifistes et humanitaires d'individus comme Anatole France ou
Romain Rolland qui s'efforçaient d'exorciser le spectre de la guerre. La guerre de 14,
comme nous l'avons déjà signalé, et ses millions de victimes, qui devait sonner le glas
des espérances du XIXème siècle, déclenchèrent un bouleversement profond dont toutes
les conséquences ne sen manifestèrent cependant pas sur le champ et qui n'eut pas un
écho littéraire immédiat. Dans les années 20, quelques regards néanmoins se tournent
vers cette " grande lueur à l'Est " qu'est l'expérience soviétique, mais les
négations des surréalistes traduisent un malaise qui, à ce moment, touche uniquement
quelques cercles intellectuels. En fait, dans ses orientations dominantes, la littérature
de ces années d'après-guerre est une littérature flamboyante, soignant la recherche
esthétique, la fantaisie désinvolte, l'exotisme, la curiosité psychologique et faisant
assez peu de place aux préoccupations sociales.
Avec le début des années 30, ces " années folles " s'achèvent et les
événements se chargent de rappeler aux contemporains le poids de l'histoire. la crise
économique qui se répand, le renforcement du communisme et du fascisme, l'ascension du
nazisme, le bouleversement de l'équilibre international qui s'était instauré sous
l'égide de la Société des Nations vont éveiller une inquiétude historique qui va
aller en grandissant jusqu'au déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale.
Fascisme et communisme...
Dans les combats politiques des années 30 qui, à partir de 1933-1934, vont redoubler et
se cristalliser autour des concepts de fascisme et d'antifascisme, et que les événements
internationaux - invasion de l'Ethiopie en 1935, guerre d'Espagne en 1936, crise de Munich
en 1938 - vont exacerber, les écrivains sont au premier rang et jettent dans la balance
tout le poids de leur influence. Drieu la Rochelle, Brasillach ou Rebatet se laissent
envoûter par les expériences fascistes, tandis que Malraux, Gide ou Romain Rolland
animent les rassemblements que multiplient les comités d'intellectuels antifascistes. La
Seconde Guerre Mondiale et l'Occupation verront se prolonger ces affrontements. Certains
auteurs prennent parti en faveur d'une politique de collaboration avec l'Allemagne
hitlérienne, comme Drieu la Rochelle, Brasillach ou Alphonse de Chateaubriant, d'autres,
plus nombreux, se retrouvent dans la Résistance, en participant notamment aux activités
du Comité National des Ecrivains, où paraissent entre autres, Aragon, Eluard, Pierre
Emmanuel, François Mauriac, Jean-Paul Sartre, Albert Camus. A la Libération, la
révélation de l'univers concentrationnaire nazi, l'apparition et le développement des
armes atomiques, la division du monde en deux blocs antagonistes, les premiers
renseignements sur le goulag soviétique sont autant d'événements qui obligent les
intellectuels, jusque dans les années 50, à prendre parti, à
" s'engager ". A gauche, les intellectuels se rassemblent autour des Temps Modernes pour les existentialistes, d'Esprit pour les chrétiens de gauche, des Lettres Françaises ou de La Nouvelle Critique pour les communistes. Dans un
autre sens, c'est également l'époque où Malraux, devenu l'un des principaux
conférencier du R.P.F., le mouvement fondé en 1947 par le général de Gaulle, essaye de
réunir autour de la revue Liberté de l'Esprit
les écrivains et les intellectuels opposés aux desseins soviétiques et au communisme.
L'incompréhension...
A partir des années 50, cette
tendance générale à l'engagement politique et social des écrivains va quelque peu
s'estomper sans totalement disparaître.
De façon générale, nous pouvons affirmer que la littérature française du XXème
siècle a traduit une assez constante présence aux préoccupations de son époque et la
place qu'elle a accordée aux questions sociales et politiques a varié en reflétant
assez exactement le degré d'importance des discussions politiques et sociales du moment.
Les événements tragiques de ce siècle, les bouleversements sociaux et politiques
multiples qu'il a vu se produire, les mutations et les affrontements idéologiques qu'il a
connus ont retenti sur l'uvre et l'existence de la majorité des grands auteurs qui
en furent les contemporains. De ce fait, ces écrivains apparaissent comme des "
témoins du XXème siècle ".
Pourquoi la politique a-t-elle occupé une place si considérable dans l'existence et dans
l'uvre d'André Malraux ?
Tout d'abord parce que pour l'auteur des Antimémoires
"l'homme est ce qu'il fait"
(3). L'écriture est certes essentielle et Malraux se
considérait avant tout comme un écrivain. Mais il n'écrivait pas uniquement pour le
plaisir d'écrire : " On ne peut pas faire un art
qui parle aux masses quand on n'a rien à leur dire ". Pour lui
l'action est complémentaire de l'écriture car elle la nourrit, et l'action la plus noble
demeure l'action politique. De ce point de vue, Malraux appartient à la même
génération que Jean-Paul Sartre et Albert Camus, celle des écrivains qui, non seulement
ont souhaité mettre leur écriture au service d'une cause mais ont cherché à lutter
contre le destin. L'engagement politique est alors la deuxième condition de l'écrivain.
En cela Malraux appartient bien à la tradition française de l'écrivain engagé.
D'une certaine manière, Malraux a toujours voulu aussi contrebalancer sa nature
d'écrivain par l'action politique. Il estimait insuffisant de n'être qu'un écrivain ;
il souhaitait participer à l'Histoire qui se déroulait sous ses yeux.
La deuxième raison de l'engagement politique de Malraux peut être ainsi trouvée dans
son désir de vivre ses romans, de devenir lui aussi un responsable politique, comme le
Garine des Conquérants.
Considéré comme spécialiste de la Révolution Chinoise, après la publication de ses
premiers romans, il prend goût au jeu politique, alors qu'il n'a pas d'expérience
personnelle dans le combat révolutionnaire et connaît à peine la Chine. Pris à son
propre piège, il est entraîné dans le débat politique et se doit de jouer le rôle
qu'il s'est attribué. De mystificateur il deviendra mystifié.
La troisième raison, peut-être la plus profonde, fut son rejet des systèmes
totalitaires c'est-à-dire des systèmes qui détruisent l'homme et portent atteinte à sa
dignité. Le régime totalitaire qu'il faut combattre c'est celui qui pratique la torture.
D'où la lutte de Malraux contre le colonialisme en Indochine, mais surtout contre le
fascisme en Espagne ou dans la Résistance et enfin contre le stalinisme. Malraux à
l'inverse de la majorité des intellectuels français n'a pas été prisonnier des
pensées ni des doctrines. Il s'est déplacé lorsque la menace principale s'est
déplacée ; antifasciste aux côtés des communistes dans les années 30, il est devenu
gaulliste et antistalinien dans la Deuxième Guerre Mondiale.
Ainsi s'explique en grande partie l'incompréhension exprimée pour ses idées et ses
engagements par la classe intellectuelle française à partir des années 1945-1947.
Comment peut-on devenir gaulliste après avoir été un romancier révolutionnaire ?
(à suivre)
1].
Domenach, J.M., Ce que je crois, Paris,
Grasset, 1978, p.65 : « A quinze ans,
jai eu la chance de lire La Condition Humaine de Malraux ; jy
découvrais des révoltés dont la générosité, lenvergure étaient incomparables
avec celles des aventuriers fascinants dont javais commencé à méprendre.
Dès lors, je virais au compte de la Révolution le capital culturel dont on mavait
nanti ».
2. Benda, Julien, La Trahison des
Clercs, Paris, 1927.
3.
Malraux, André, Antimémoires,
in uvres Complètes, T. III,
« Bibliothèque de la Pléiade », NRF, Paris, Gallimard, p.10. |