GERT LEDIG
Sous les bombes



par Tang Loaëc

Juillet 44 - Munich.
Soixante dix minutes pour éradiquer la vie humaine. L'horreur, au degré le plus cru, de la guerre est la trame de ces pages ravagées par les bombes. Le lieu - Munich - l'histoire - le terrassement de la " bête " - cèdent le pas à la vision de l'humain, matière dérisoire et précieuse, déchiquetée et gaspillée sans limite au point qu'il n'a pas plus de réalité que n'importe quel autre débris de matière, pareillement réduit en lambeaux au cours de cette longue heure.
Le livre est une vision en coupe d'un bombardement dont il ne s'affirme même pas la culmination mais une simple tranche. Gert Ledig n'écrit pas une histoire mais des fragments, des pièces éparses d'une vie dont la logique se disloque, quand les liens de l'existence deviennent aussi ténus. Il trace la forme de l'horreur dont il se débarrasse, avec un talent âpre à lui-même comme au lecteur, rendant l'abominable plus soutenable par son écriture clinique, en même temps qu'il parvient à dépeindre ce chaos au delà de toute mesure, au point de dépasser l'entendement.
Jamais Ledig n'est sordide, même pour décrire le pathétique ou la corruption des animaux humains emprisonnés dans un piège sans issue, qu'il écrit dans leurs résistances ou dans leurs défaites devant la bête que chacun porte.
Sous les bombes, c'est la géhenne brute, qui prend à la première phrase et, incroyablement, ne relâche jamais la pression, à mesure que l'heure devient éternité, que ce qui fut une ville s'affirme, au sens le plus fort, l'Enfer.
Ecrivain d'une puissance immense, forcément hanté par les visions auxquelles il lui fallut échapper, Gert Ledig écrivit coup sur coup trois livres en trois ans, en 1955, 1956 et 1957. Né en 1921, l'homme avait trente cinq ans lorsqu'il commit cette oeuvre majeure, même si elle est restée obscure longtemps, inacceptable par une Allemagne qui avait besoin d'oublier l'horreur subie, faute peut-être de pouvoir oublier celle à laquelle une part de son corps avait donné naissance.
Trente quatre ans avant que Ledig n'offre son premier roman, les Orgues de Staline, puis, après trois publications en trois ans, quarante deux années de silence, jusqu'à sa mort, juste avant la réédition en Allemagne de Sous les bombes, en 1999.
Dans chacun de ces livres, le tableau est puisé à une réalité que Ledig a vécu.
Parfois il existe un kyste noir, au ventre de l'auteur, que seule cette chirurgie majeure, l'écriture, peut opérer. Difficile de savoir, face à un tel homme, si on doit le remercier pour son talent ou détourner le regard, gêné, pour ne pas faire remonter dans son regard les fantômes qui l'ont hanté.

Le bloc de néant, vertige et abîme compris, nous est livré en 224 pages, traduit avec sûreté par Cécile Wajsbrot et publié par Zulma.
(Sous les bombes - Editions Zulma)

Tang LOAËC
2004