Il évident qu'il n'existe pas un type unique, un seul modèle de littérature
maghrébine, que ce soit pour le roman, la poésie, les nouvelles ou le théâtre
Pas plus, évidemment qu'en Europe, ou l'on trouve plusieurs courants, voire plusieurs
genres de littérature, pas plus encore, dans la littérature arabe classique, où l'on
distingue " LA MAQAMA ", " LA RISALA
", " LA RIHLA " , " LA MOLAQAT
", les contes à emboîtement , les contes d'animaux, les contes de voyages, la
poésie
Le roman maghrébin en langue française :
Dans la littérature maghrébine en langue française, on ne trouve guère le roman sur
mesure qui se référait à tout le Maghreb, ou bien selon certaines incitations
officielles en Algérie ou le roman est écrit par un " intellectuel productif "
qui en fait , est un résultat éminent d'un long parcours d'études dans le Maghreb, ou
à l'étranger, surtout en France, et qui, en même temps, témoigne d'un bagage
intellectuel produit et manifesté dans le roman maghrébin en langue française, par des
écrivains qui avaient cette chance considérée presque comme un luxe, d'étudier et
d'avoir des diplômes.
Quant au " bon roman révolutionnaire ", ce sont surtout ces écrits
où l'esprit du changement politique intérieur, dans un pays du Maghreb, dominent toutes
les pulsions.
De nouveaux auteurs, mineurs littérairement dans les années soixante-dix, se croyaient
obligés d'imaginer de bon héros courageux convenus, moralisateurs de surcroît, comme le
roman d' AHMED AKKACH " L'Evasion " (1973), et de YASSIN
MECHAKRA " La Grotte éclatée ", qui
demeurent des romans riches d'un grand lyrisme et d'une rare évocation du tragique.
Face à cette littérature guerrière, l'auteur Tunisien MONCEF LACHERAF
détruisait les impasses lors du colloque de HAMMAMET en Décembre 1968.
Il parlait de " nationalisme anachronique ", de mythes inhibiteurs, il
vitupérait cette vague de l'héroïsme individualiste exploitée par le récit bourgeois
marchand.
Mais certes sachez que sur le plan des thèmes et des contenus
on remarque plusieurs spécificités d'un roman d'un roman maghrébin en langue française
:
1 - Le roman des origines (enfance, adolescence, saga familial
)
2 - Le roman autobiographique, ou à résonance autobiographique, mais ou le fameux "
je " de la narration , trouve du mal à s'exprimer vraiment, considérant les
contraintes traditionnelles qui accablent l'auteur .
3 - Le roman de la guerre d'indépendance (surtout en Algérie , et un seul en Tunisie)
4 - Le roman de la contestation socio-politique dévoilant le discours officiel
d'autosatisfaction béate .
5 - Le roman social, qui fait voir la société telle qu'elle était, son anthropologie,
autour des années cinquante, et jusqu'à aujourd'hui .
6 - Le roman du quotidien, avec les changements sociaux , les mutations dans les familles
7 - Le roman féminin
8 - Le roman sur l'émigration vers un " ailleurs " rêvé, et désirable
Avec une manière globale et conventionnelle, on peut trier aussi le roman "
réaliste ", le roman " populiste " , le roman symbolique, ou encore le
roman baroque
Un auteur : TAHAR DJAOUT
Né le 11 Janvier 1954, à AZZEFFOUN en Kabylie. Journaliste à Alger depuis 1976,
a notamment publié en plus de ce roman, " Les chercheurs d'os " (SEUIL 1984),
un roman qui a obtenu le prix de la fondation Del Duca .
Excellent poète de la génération qui a commencé a s'exprimer après les années
soixante cinq : vigueur, contestation, humour, portant sur les réalités de l'Algérie
aujourd'hui.
Son roman " L'invention du désert ", est
un mélange d'âme arabe, africaine venant d'ancêtres qui ont vécu au sein des sables,
et d'une autre, lâchée soudainement dans l'occident " la France " .
Il dit de son roman : "
Alors, le désert et son
été perpétuel crèvent l'écorce du monde. Une enclume infatigable s'installe dans le
ciel, allumant des étincelles dans l'atmosphère en Kermesse. C'est quelque chose de
propre au désert, cette désolation qui rit. "
"
Tout enfant déjà,, l'une de mes préoccupations était de poser
face à ma laideur le superbe navigante des oiseaux. J'étais perclus d'infirmités et de
nostalgies torturantes. J'étais une sorte d'enfant -monstre avec une haine pour haine
pour les jeux d'inquiétants rêves de conquête et déjà plein de regrets derrière moi
. Et voici que mes yeux découvraient un jour, par une faille indiscrète dans le mur, la
grâce régnant dans le ciel,, comment, dés lors, supporter le monde, comment parler la
lourdeur et les misères de mon corps ?
C'était un été provocateur, avec son concert de cigales, avec ses émanations de fruits
mûrs. Je ne connaissais pas encore le monde mais ses effluves intenables, l'image de sa
chair plantureuse et de sa vastitude ou l'on s'ébat forçaient ma coquille indésirable.
Je me pris à échafauder des projets de rupture - des personnes à éliminer, des bornes
à déraciner des espaces à investir, des fonctions à inventer. Je vois soudain dans les
oiseaux des êtres qui ont consommé toutes ces ruptures, qui ont font les hommes
prisonnier, les arbres chevillés à la planète, les animaux lourds marcheurs. Aux
oiseaux la légèreté et la grâce, un bonheur bleu comme le rêve le monde sans entrave
du ciel.
Oui, c'est ce qui m'a incité a m'armer, a faire payer cher mes perclusions à ces faveurs
de la nature, à mes maître présomptueux de la vastitude.
Je me bardais de pièges, de lacets, j'apprit l'art des trappes surnoises et les secrets
de la traque. Les buissons en les faites des arbres devinrent mes gîtes de tueur, la
direction du vent occultait mon odeur assassine.
J'approchais les oiseaux comme un fauve, comme le serpent hypnotiseur. J'avais appris la
reptation, le bond et l'immortalité. Je pus arriver à épouser l'odeur et la couleur de
mas gîtes. Mon désir le plus profond était d'empaler un oiseau sur mes ongles après
avoir fondu sur lui de la détente féline de mon thorax, de mes biceps et de mes jarrets
solidaires. Mais je n'ai pas, hélas, jamais réussi une telle prise. Alors je me
rabattais sur les pièges. Je devins un prédateur malhabile, agissant par outils
interposés. Je devins maître d'un mort que je commandais à distance
J'entretenais avec mes pièges des rapports très étroits, réglés par des passions, des
compromis. Je n'ai jamais méconnu tout ce que je dois à mes pièges ; j'aimais leur
froid métallique, la nervosité de leurs ressorts, j'aimais palper leurs mâchoires pour
en éprouver la dureté et les mordillements amicaux.
Je les conjurais parfois de me laisser les oiseaux vivants, de ne pas trop serrer leurs
gorges, de ne pas fracasser de cou frêle.
Ce n'est pas que j'eusse pitié des oiseaux mais je voulais que me fût concédé
l'attribut du coup de grâce. Je voulais que le sang jaillît non sous les mâchoires de
métal mais sous mes ongles acérés - tremblant de désirs contenus .
(
)
l'oiseau, c'est l'horloge du monde, le régulateur des couleurs et des intempérances
terrestres . Par la perfection de son vol, par sa justesse de trapéziste, par son emprise
sur les saisons, l'oiseau est le maître des sabliers. C'est la cheville qui affermit
l'édifice volatil du ciel, c'est la ponctuation nécessaire au temps qui goutte dans
l'oubli.
Parfois l'aube m'écarte, fait trembler mon cur comme une proie. Je suis le peuplier
assailli. Quelle est la nature de l'émoi : oppression ou joie intense ? Je ne saurais le
dire, car je voyage alors aux frontières de toutes choses qui se couplent ou se
déchirent. Je suis la bête victorieuse et je suis la bête soumise et je suis la vieille
feuille qui se décompose pour devenir terreau et perpétuer les germinations. Je suis
tout simplement une zébrure qui vagabonde dans le ciel, entre la blessure du levant et le
bleu tumescent de la nuit qui reflue. Je suis l'oiseau tôt levé pour assister à la
genèse qui chaque aube refait le monde. Je suis l'oiseau tôt levé. Dans l'odeur
énervante du café et les bruits vermifères des bêtes aux noms imprécis que la nuit
seule autorise. Je suis comme une bête tapie, à la fois attirée par l'ombre et
terrorisée par les spectre. Quelques fantômes du songe me suivent encore. Quelques
émerveillements aussi.
Puis la lumière nomme les choses, efface leurs contours effrayants, accuse la franchise
des ossatures. L'oiseau cesse d'être une voix, une insistante déchirante. Le jour lui
redonne sa grâce, ses attributs d'acrobate. L'oiseau récupère le ciel, le signe d'un
chant victorieux. Il se sépare aussi de moi, efface mes désirs d'essor, me restitue à
mes laideurs et mes infirmités.
Je me retrouve scindé par la douleur. Je divorce d'avec mon rêve, d'avec l'aube trop
tumultueuse qui accrédite tous les élans. Mais ailes brimées se rétractent, se
contentent de battre en dedans, dans la scansion des viscères et les remous du sang en
crue. Je deviens le simple spectateur des joies et des prouesses de l'oiseau qui oublie
(avec moi) que l'aube est aussi l'heure des piloris, l'heure de la clarté qui désigne la
proie au prédateur, l'heure de l'éveil qui rappelle la faim à l'affamé.
J'aurais tant voulu que chaque départ au matin, que chaque lever de camp se fassent avec
la complicité de l'oiseau -avec ce désir incandescent de redessiner des frontières,
d'insuffler au monde la jouvence, d'exterminer la laideur . Mais les jours ressemblent aux
aléas des cavernes qui connaissent les pâturages comme les pierres blessantes des regs.
Il y' a des matins rouges et cadenassées, des matins brouillés de vent de sable. Qui est
ce qui a dit que les errances aboutissent toujours au port ?
Quand les vents brouillent nos pistes et que la canicule nous malmène, j'entretiens dans
mon cur fondant sur l'arbre comme ces averses qui nous apaisent quand le ciel
acquiesce à notre effort "
Extrait de " l'invention
du désert "
Roman à paraître aux éditions du SEUIL .
TAHAR DJAOUT
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