JULIEN GRACQ, LA FORME D'UNE VIE
de Hubert Haddad



par Tang Loaec

L’œuvre de Gracq s’aborde émerveillé, avec le respect et l’amour qui justifient seuls d’oser mettre ses mots en surimpression de ceux d’un maître sourcilleux.

Hubert Haddad, dont l’œuvre propre, romanesque et poétique, est abondante, suit la trace des écrits de l’écrivain retiré à Saint-Florent-le-Vieil, pour deviner et partager le Grand Chemin, tracé par ce géant furtif dont l’ombre portée illumine des mondes parallèles, jalousement à l’écart de tous plateaux médiatiques, où la récompense n’est offerte qu’au terme d’un voyage.

L’exercice critique, appliqué à l’ouvrage d’un virtuose du jugement littéraire, est un parcours à très haute dangerosité. L’humilité de peintre amoureux – dont le regard est exacerbé par l’attention supérieure que mobilise l’amour, permettant de voir tous les signes et d’interpréter jusqu’aux limites humaines à la lumière du prodige qu’elles permettent – guide Haddad sur ce chemin périlleux et le conduit avec une sûreté de miraculé, sauvé par ses hésitations autant que par sa justesse, au travers les mines semées par Gracq lui-même sur le chemin de quiconque prétendrait le réduire.

Ici, le critique laisse intact toute la richesse et tout le mystère de l’œuvre qu’il enlumine avec perspicacité, sans la diminuer par l’application d’une clef unique : « j’ai évité d’enclore les pistes et les sentiers frayés par des bornages réducteurs. »  Nous lui en sommes grés, car il parvient ainsi, loin d’assécher son sujet d’un éclairage aride, à mieux faire sentir la profondeur de ses ombres, l’attente et la promesse qui vibre dans chaque page d’un auteur qu’il sait aimer avec nous, pour communier d’une même ferveur.

 

Il nous décrit chez Gracq :

-         Le Héros : paladin, pâle éclaireur, réceptif à la vibration invisible de l’Evénement, dont la promesse aimante l’attente jusqu’à la mise en mouvement de l’ébranlement total.

-         La Femme : sibylle captant le tressaillement du sens, de façon chaotique et passionnelle, et pointe l’homme vers son destin. Ce que l’une demande à l’autre, c’est la mise en branle de sa propre mort comme symbole de l’immense, seul moyen de ré-enfanter la quête de vie.

-         La Route : à la fois l’attente et la promesse. Pas un moyen mais toute l’intensité du rêve Gracquien, la puissante intimement ébranlante de l’appel.

-         L’Attente : désir du désir. Vertigineux déséquilibre, immense parce qu’entre être et non être. Rien ne se fixe, aucun sentiment, aucune impression, tout fluctue au rythme imprévisible de l’attente – joies et craintes, souvenirs et appels, anxiété et impatience.

 

A toutes les pages de Haddad, le lecteur est pris de l’envie de rouvrir un livre de Gracq et le cours de la Forme d’une vie s’entrecoupe sans cesse des lignes puisées dans les écrits de ce dernier.

Tant dans le style de cet essai, où la leçon du maître est perceptible, que dans l’art de lire et de dire, pour le partage amoureux, le fil qui trahit les filiations littéraires se devine, dont nous aimerions saisir le brin ultime pour en recueillir l’héritage.

 

  • Julien Gracq, la forme d’une vie, de Hubert Haddad, est publié aux éditions Zulma.
  • et pour mémoire : Un Balcon en forêt ou le Rivage des Syrtes, de Julien Gracq, aux éditions José Corti.

 

Tang LOAËC
2004