L’œuvre
de Gracq s’aborde émerveillé, avec le respect et l’amour qui
justifient seuls d’oser mettre ses mots en surimpression de
ceux d’un maître sourcilleux.
Hubert
Haddad, dont l’œuvre propre, romanesque et poétique, est abondante,
suit la trace des écrits de l’écrivain retiré à Saint-Florent-le-Vieil,
pour deviner et partager le Grand Chemin, tracé par ce
géant furtif dont l’ombre portée illumine des mondes parallèles,
jalousement à l’écart de tous plateaux médiatiques, où la récompense
n’est offerte qu’au terme d’un voyage.
L’exercice
critique, appliqué à l’ouvrage d’un virtuose du jugement littéraire,
est un parcours à très haute dangerosité. L’humilité de peintre
amoureux – dont le regard est exacerbé par l’attention supérieure
que mobilise l’amour, permettant de voir tous les signes et
d’interpréter jusqu’aux limites humaines à la lumière du prodige
qu’elles permettent – guide Haddad sur ce chemin périlleux et
le conduit avec une sûreté de miraculé, sauvé par ses hésitations
autant que par sa justesse, au travers les mines semées par
Gracq lui-même sur le chemin de quiconque prétendrait le réduire.
Ici,
le critique laisse intact toute la richesse et tout le mystère
de l’œuvre qu’il enlumine avec perspicacité, sans la diminuer
par l’application d’une clef unique : « j’ai évité
d’enclore les pistes et les sentiers frayés par des bornages
réducteurs. » Nous
lui en sommes grés, car il parvient ainsi, loin d’assécher son
sujet d’un éclairage aride, à mieux faire sentir la profondeur
de ses ombres, l’attente et la promesse qui vibre dans chaque
page d’un auteur qu’il sait aimer avec nous, pour communier
d’une même ferveur.
Il
nous décrit chez Gracq :
-
Le Héros : paladin, pâle éclaireur, réceptif à
la vibration invisible de l’Evénement, dont la promesse aimante
l’attente jusqu’à la mise en mouvement de l’ébranlement total.
-
La Femme : sibylle captant le tressaillement
du sens, de façon chaotique et passionnelle, et pointe l’homme
vers son destin. Ce que l’une demande à l’autre, c’est la mise
en branle de sa propre mort comme symbole de l’immense, seul
moyen de ré-enfanter la quête de vie.
-
La Route : à la fois l’attente et la promesse.
Pas un moyen mais toute l’intensité du rêve Gracquien, la puissante
intimement ébranlante de l’appel.
-
L’Attente : désir du désir. Vertigineux déséquilibre,
immense parce qu’entre être et non être. Rien ne se fixe, aucun
sentiment, aucune impression, tout fluctue au rythme imprévisible
de l’attente – joies et craintes, souvenirs et appels, anxiété
et impatience.
A
toutes les pages de Haddad, le lecteur est pris de l’envie de
rouvrir un livre de Gracq et le cours de la Forme d’une vie
s’entrecoupe sans cesse des lignes puisées dans les écrits de
ce dernier.
Tant
dans le style de cet essai, où la leçon du maître est perceptible,
que dans l’art de lire et de dire, pour le partage amoureux,
le fil qui trahit les filiations littéraires se devine, dont
nous aimerions saisir le brin ultime pour en recueillir l’héritage.
- Julien Gracq, la forme d’une vie, de Hubert
Haddad, est publié aux éditions Zulma.
- et pour mémoire : Un Balcon en forêt ou le Rivage
des Syrtes, de Julien Gracq, aux éditions José Corti.
Tang
LOAËC
2004