Dans
un dîner littéraire parisien récent, le thème
du mois était : Existe-t-il encore de grands écrivains
français ? Nul ne fut cité autant que Julien Gracq.
Alors que cet auteur discret s'efface dans une retraite où
il permet à peu de personnes de le visiter, refusant la
scène littéraire et médiatique parisienne,
ce géant littéraire fait sa présence si discrète
qu'elle en devient assourdissante.
Si
ses Entretiens, publiés début 2002 par
José Corti, sont un recueil des regards qu'il a porté
sur son art d'écrire, son uvre majeure Le Rivage
des Syrtes, écrit un demi-siècle plus tôt
et auquel je souhaite rendre hommage ici, est un roman splendide
sur le déclin d'une puissance ancienne.
En cela, involontairement peut-être - mais ce sont de
ces profondeurs inconscientes que sont faites les fulgurances
littéraires - il peignait le portrait de la vieille Europe,
avant que ce terme ne soit stigmatisé par l'actualité
récente, ou au moins celui d'une terre lourde de sa gloire
passée, et celui de tous les empires finissant. Ce paysage
des courants profonds qui sont ceux de toutes les sénescences
offre un regard littéraire sur les maux et les frémissements
des vieilles civilisations.
Le
Rivage des Syrtes, c'est un décor hors du temps.
Une seigneurie à l'étendue impériale mais
au fonctionnement aristocratique ; déclinante dans sa
vigueur mais préservée dans son étendue,
son prestige, ses fonctionnements.
Dans un univers lourd de son histoire et de ses symboles, une
âme jeune est plongée dans ce monde vieux. Le fils
d'une des plus vieilles familles aristocratiques, après
s'être beaucoup adonné et vite fatigué des
plaisirs fiévreux des jeunes gens riches, souffre d'un
" ennui supérieur ".
Il lui est alors offert la possibilité d'employer la
ferveur naïve de la jeunesse en endossant le rôle
de l'espion diplomate, de devenir " les yeux " de
la seigneurie. Pour éviter les risques d'intrigues où
de coups d'état militaires, autrefois redoutés,
la seigneurie d'Orséna envoie depuis toujours les fils
de ses jeunes aristocrates dans des fonctions d'attaché
militaire, c'est à dire d'espion accrédité,
non pas dans les pays étrangers mais au contraire auprès
de ses propres gouverneurs militaires.
C'est
une situation fausse, par définition, celle de l'espion
accrédité l'est toujours. Elle est fausse aussi
par anachronisme, les forces militaires d'Orséna sont
léthargiques, l'enjeu militaire et le danger de coup
d'état paraissent depuis longtemps disparu. Elle est
fausse encore par le décalage qui a toujours existé
entre l'inexpérience des " yeux " ainsi envoyés
et du prestige que leur confère leur fonction et leur
extraction aristocratique, obligeant ces jeunes gens à
paraître habiles quand ils sont encore en réalité
des innocents.
Situation
fausse mais qui répond à une aspiration, celle
du héros qui est envoyé aux confins de l'empire,
face au Farghestan, pays barbare et mystérieux, dans
le contexte d'une guerre oubliée depuis deux siècles
et que plus personne ne fait, mais sans que la paix n'ait jamais
été signée.
Il
y a donc un triple déséquilibre :
- la position du héros : une situation fausse ;
- la guerre avec le Farghestan : ni combat, ni paix ;
- la seigneurie elle-même : glorieuse mais sans souffle.
Dans les trois cas, au prestige de surface répond une
absence de vigueur, de réalité. L'histoire du
Rivage des Syrtes part tout entière de là.
Le
jour où un mouvement de vie est allé à
son terme, et que l'élan manque pour le porter plus loin,
sa plus grande gloire apparente ne peut rien pour empêcher
le frémissement de prendre forme, qui emportera tout
sur son passage dans un mouvement de balancier opposé.
Julien Gracq saisit l'instant qui précède l'effondrement
d'un monde, d'une civilisation. Les trois cent pages de son
livre sont le récit de ces événements,
à la fois insignifiants et chargés d'une signification
immense, parce que l'inéluctable aspire à ce reflux
d'un univers arrivé à épuisement et que
rien ne peut l'arrêter. Confusément, tous ceux
qui aspirent au retour de la vie vont accélérer
une chute qui ouvre passage à un bouillonnement, dont
on devine qu'il sera brutal, comme si la monté nouvelle
de la sève faisait voler en éclat toutes les écorces
mortes.
Julien
Gracq est un historien et le processus qu'il décrit à
la puissance des vérités éternelles. Il
raconte à la fois le mouvement des hommes et celui des
civilisations. C'est cette portée éternelle qui
fait que l'actualité d'une uvre, sur son fond,
n'est jamais démodée. C'est ce qui fait Shakespeare,
c'est un élément du génie, c'est l'un des
sceaux qui sont la marque d'un grand écrivain.
La grandeur littéraire, c'est aussi une vision sur l'homme
et sur le monde, qui insère les mouvements humains dans
ceux de l'histoire. Chez Shakespeare, chez Hugo, chez Saint-Exupéry,
chez Julien Gracq, ce qui confronte l'homme à l'infini
et qui par un rapport symbolique fait apparaître le lien
qui les relie est la marque du grand écrivain.
Le style de Gracq, encore, force l'arrêt. Splendeur, puissance
d'évocation, la comparaison qui toujours, dans les images
employées, trompe l'attente et crée la surprise.
Un style exigeant mais à nul autre pareil, original mais
pas parce qu'il cherche à l'être, mais qui tend
à la perfection dans une direction qui lui est propre.
Cette quête d'un absolu personnel, en littérature
comme dans tout art, fait partie de la grandeur. La recherche
est légitime mais l'originalité, l'effet de surprise,
ne justifie pas la médiocrité. Chez Gracq, jamais
de médiocrité. Comme dirait José Corti,
qui l'édite et dont c'est la devise : " Rien de
commun ".
Tang
LOAËC
2004