Qu'on excusera l'auteur de cet article pour ses imprécisions et ses
nombreuses citations, qu'on l'excusera, mais il y a urgence. Olivier
Larronde est un de ces poètes qu'il faut à toute force connaître, qu'il
faut à tout prix faire connaître. En lisant les témoignages sur Olivier
Larronde, et surtout en le lisant, je n'ai pu m'empêcher d'être saisi
par cette injustice, cette honte a écrit Angelo Rinaldi, ce scandale de
la postérité présente : on ne connaît pratiquement pas ce très grand
poète du XXème siècle, le seul qui synthétisa les grandes
traditions de la poésie française et osa avec courage s'enfoncer dans la
solitude de la langue.
"Chassant vos
pieds marins, vos chevilles de feuilles,
Comme un bûcheron, je dois vivre dans l'ombre,
Boire à cette bouche où les guêpes m'accueillent,
Elle bave un miel où mes gestes s'encombrent."
(extrait de "L'étoile de mer")
Ces cicatrices de l'enfance...
Sans doute Olivier Larronde porte la cicatrice des deuils.
Il est né à La Ciotat le 2 août 1927. Sa mère établit, dès avant sa
naissance, son thème astral le prédisposant peut-être à une vocation
occulte, puisqu'elle initiera ses enfants à la Kabbale et aux religions d'Orient.
L'amie d'enfance, Diane Deriaz, parlera de "l'héritage
maternelle... mystique, volontiers dément, en provenance d'un clan, d'une
tribu de farfelus, qui, au début du siècle, avait fondé un phalanstère."
Son père, très cultivé, originaire d'une grande famille bordelaise, est
né en Argentine d'où son prénom, Carlos, il était journaliste, poète,
auteur de pièces radiophoniques, dont il a fait participer ses enfants
dans une pièce intitulée "Le Parasite bleu", l'un des fondateurs de la
radio française, ami de Milosz, Claudel, Saint-Pol Roux, Honegger. Enfin,
pour compléter le quatuor, il y a Myriam, la sur cadette de deux ans,
la sur inséparable, le double d'Olivier, plus que le double, celle
qu'il admire par dessus tout, l'amour de sa vie: "Elle
était d'une précocité prodigieuse. Elle tenait son journal, elle écrivait
des poèmes. Elle peignait (...)Toute mon enfance a été un long match
pour la rattraper. je me dopais pour essayer de grandir."
Je ne peux que citer Diane Deriaz. "Je l'ai
connu au sortir de la communale, amenée par sa sur et complice Myriam
(Mimi), et comme pour elle j'eus le coup de foudre. Enfant, Olivier, me
semblait privilégié: c'est un petit prince trop beau..."
Elle le qualifiera également, comme tant d'autre à sa suite, d'archange
"dont bien des traits étaient jumeaux de ceux
de Myriam... Son visage pétillait de vivacité, d'intelligence et de drôleries."
Pourtant, à Saint-Leu-la-Forêt, où ce sont installés les Larronde,
tout n'est pas si idyllique, souvent Olivier est en bute aux vexations de
ses camarades. "Olivier affronte deux, trois,
quatre écoliers qui l'attendent pour le rosser, le courage, les courages
le portent. Myriam nous épate, nous entraîne, notre bande se crée."
Le frère et la sur s'inventent un monde à eux, s'épuisent de
lectures, elle écrira une pièce de théâtre, il écrira des poèmes
dont un qu'il enregistrera sur un petit disque à l'âge de six ans. Et
puis, lire, lire, lire... Rimbaud, Lautréamont, Mallarmé, Jarry, les
surréalistes, et tous les autres jusqu'au bout, jusqu'à plus sens.
C'est alors que le malheur entre dans la vie d'Olivier. Le père, le père
tant aimé meurt dans la débâcle de 1939, mort de fatigue. Olivier
s'alitera un mois criant, hurlant le nom de son père et grandira de 10
centimètres comme poussé, nourri par la douleur. Et la mort frappe à
nouveau, Myriam meurt aussi, elle avait 14 ans, tous ses talents,
qu'Olivier estimait supérieurs aux siens, ne la sauveront pas. "Mimi
est morte, Mimi est morte." s'écriera-t-il à Diane. Le
paradis, l'enfance s'écroule. "Quand elle est
morte, c'est comme si l'on m'avait coupé en deux. Je ne peux plus lire ni
manger tout seul." Sa mère, d'abord libraire à Paris, vivra
à Marseille, lui avec son grand-père dans la maison de Saint-Leu
continuera ses études dans un collège de Maristes, mais quelle vie
est-ce?
"Je me
dispute avec le soir fragile et casse
Casse comme une vitre et j'ai plusieurs cadavres.
On me recueille, on me recolle, et on se lasse:
Je couche avec un coin de mur que mon air navre."
(extrait du 2ème poème des Barricades mystérieuses)
C'est décidé, il quittera l'école, l'école qu'il hait. Olivier a tout
juste 15 ans, il est en Troisième, il écrit une lettre à sa mère le 18
octobre 1943 :
"...
absolument incapable d'assimiler sans vomissements ce tissu de
monstruosités et de balourdises qui forment l'enseignement classique,
que je ne peux ni ne veux accepter la moindre transaction avec mes
convictions, mes sensations, la moindre transaction avec moi-même... Je
suis fermement décidé, quoiqu'il en découle, à ne pas poursuivre mes
études. Je t'estime déliée et je revendique la responsabilité
exclusive de cette décision..."
Réfugié à Saint-Leu, il commencera par écrire les premiers poèmes
qui ouvrent "Les barricades mystérieuses", tandis que son
grand-père peint des tableaux naïfs. Ce cancre de 15 ans possède une érudition
prodigieuse, il a tout lu et surtout, il a compris, ce sont Charles d'Orléans,
Ronsard, Maurice Scève, Jean de Sponde, Nerval, Baudelaire, Artaud,
Cocteau et ceux déjà cités. Non seulement, il lit, mais il récite à
haute voix, il apprend par cur, et est capable de déclamer des tirades
entières de tel ou tel poète.
"Neige de
deux hivers ne se reconnaîtraient
Ni vous ne figerez les plis de mon eau froide,
Gel du poème, ou son fouillis ne ferez roide.
- Plus que l'épervier les demeures m'effraient,
Quand l'aurore me donne à sa serre féline,
Plus l'indiscret oiseau dont je suis la volière:
Mésange - cur de fraise - aux tortures encline
Qui me met en morceaux comme on casse les oeufs."
(Gelée blanche, 1er poème des Barricades
mystérieuses)
Voilà un très grand poète...
Allons! A 16 ans, il est temps! il est temps de monter à Paris, à pied,
là l'attendent Cocteau et son groupe. C'est aussi le temps des
provocations. Il s'écrit en pleine rue "Vive Petiot!" Chaque soir il
attendra Diane à la sortie du lycée, il s'habillera en zazou, portera le
turban hindou et, dans le métro, en pleine occupation, il se fait appeler
Harry par Diane qui lui fait la conversation en anglais. Il emménagera
Rue de Lille et éblouira littéralement les personnes qu'il rencontrera.
Grâce à Cocteau il va faire la connaissance des plus grands artistes de
son époque, et nouera une amitié indéfectible avec un certain
Jean-Pierre Lacloche. C'est pourtant un garçon timide, timide mais qui très
vite se révélera, selon la description de Jean Cau, "l'archange
poète de l'après-guerre, couronné de génie, de grâce, de jeunesse, de
folles insolences, d'incroyables culots, de beauté déchaînée."
Quand il arrive dans la capitale, il est encore un enfant, un enfant "noyé"
selon le mot de Cocteau, peu sûr de lui mais bourré de talents. Cette
timidité maladive du début, et qui restera toujours même atténué,
Cocteau l'a décrit ainsi : "Ce sourd, cet aveugle,
ce boiteux, retrouve dès qu'il récite ses poèmes un incroyable aplomb.
Un élément animal le transfigure et provoque sa métamorphose : voilà
que cet inapte, noué de fond en comble, se dénoue, parle, voit, écoute,
bouge ses mains et ses pieds avec l'aisance que provoque le songe..."
Cocteau ajoutera : "Il me semble difficile d'imaginer
un meilleurs exemple de ce dramatique porte-à-faux, de cette grâce qui
expose celui qui la possède à la pire des solitudes."
"Je
suis plein de papier dans ma cage de verre.
Les oiseaux ont des gants vides, ce sont les miens.
Muse fais ce que dois lance ton bras de lierre,
Personnage à la craie, tes profils sont tes liens."
(15ème poème des Barricades mystérieuses)
Jean Cocteau le présente à Jean Genet. Après une lecture chez Cocteau
par Olivier de ses poèmes, Genet, bouleversé par ses poèmes, se mit à
pleurer. Désormais, l'adolescent et l'homme se rencontreront régulièrement,
un témoin de ces rencontres, Jean-François Lefèvre Pontalis, raconte : "Genet
demanda à Olivier de nous dire un de ses poèmes qu'il avait composés la
veille ou la nuit précédente. Je revois Olivier adossé à un radiateur
derrière la porte de la chambre, les boucles blondes de ses cheveux lui
tombant sur les yeux, aveugle et muet (c'était un feuillage qui
parlait)... Olivier Larronde était muet, il ne pouvait rien dire d'autre
que les poèmes qu'il portait en lui... Olivier Larronde, était, à n'en
pas douter, le dernier rejeton de l'illustre lignée des poètes maudits.
"
"C'est absolu qu'il faut dire", précisait Verlaine dans sa préface
légendaire... absolu, mot qui établit toute la différence.
Le tournant sera réalisé à la fin de l'année 1944 par Jean Genet qui,
se promenant avec son éditeur Marc Barbezat sur le boulevard Clichy,
rencontrera Olivier et le présentera en disant: "Voilà un très grand poète
que vous allez éditer." Marc Barbezat se souviendra de cette rencontre : "Olivier
Larronde avait 17 ans. C'était un enfant d'une beauté fulgurante, poète
marqué du signe de la beauté, comme si le physique était le creuset de
l'âme."
Son premier ouvrage Les Barricades Mystérieuses
sera donc édité aux éditions de L'Arbalète, les mêmes éditions qui
ont édité dans l'après-guerre les poésies, romans et pièces de théâtre
de Jean Genet, des textes d'Antonin Artaud et d'autres auteurs comme
Roland Dubillard. En 1997 les éditions Gallimard ont acquis la totalité
du fonds d'édition, constitué depuis 1945 par Marc Barbezat, qui, hélas,
laisse dormir les oeuvres d'Olivier Larronde qui n'ont été réédités
qu'en 1985 et 1990 toujours chez et par L'Arbalète. Ce coup de pouce du
destin qui prit le visage de Jean Genet, Olivier ne l'oubliera jamais,
ainsi en parlant de Genet il dira : "L'être pour
qui j'ai le plus d'affection après ma soeur. Un des premiers qui me donna
confiance. Il m'a fait connaître le milieu de Sartre et mon éditeur,
Marc Barbezat."
(La suite dans Palimpseste sous le titre : "Olivier
Larronde, poète de l¹extrême langage.")
Joë Ferami |