Ecrire, pourquoi ?

Les Fritillaires, nouvelles ( éditions Petit Véhicule)

par Guillemette de Grissac

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Une photo de Claude Aubry

Pour moi, écrire, ce n'est pas reproduire du réel, ni divertir - au sens de s'évader - c'est toujours ramener à soi , mais avec quelque déplacement : écrire, c'est se donner du jeu, dans tous les sens du terme "jeu".

Les fritillaires sont des fleurs sauvages, qui poussent dans les prairies inondables. En dehors de leur brève floraison - au début du printemps- on ne les remarque guère car leur feuillage se confond avec l'herbe. A la différence de fleurs plus drues et plus dynamiques qui s'orientent vers le soleil, les fritillaires tournent leur corolle en direction du sol, comme accablées de leur propre poids et -qui sait ? - de la conscience d'être éphémères, voire dérisoires.

Il existe des espèces cultivées de fritillaires, ainsi celles que Van Gogh a peint, dans leur vase, je n'en ai jamais vu. Les fritillaires des bords de la Loire ne leur ressemblent pas, pourtant elles sont "peintes" aussi. Fritillaires pintadines - c'est le nom de l'espèce - voilà qui me rappelle que "pintada" signifie "peinte" ; les pointillés blancs et légers des pétales des fritillaires évoquent une esthétique pointilliste. J'aime ce jeu entre l'art et le réel : les plumes des pintades ( en Afrique j'ai vu des pintades sauvages, géantes, majestueuses) ont l'air d'être peintes, les fleurs roses des fritillaires imitent l'art du peintre et le peintre les reproduit à son tour, comme en témoigne le fusain original de Denis Clavreul, sur la couverture des Fritillaires.

Mais on se doute que mes fritillaires sont moins botaniques que symboliques.

Les personnages des Fritillaires vivent sans bruit et posent un regard tendre ou ironique, amusé ou amer sur les petits riens alentours, les habitudes du matin, les rituels. Et puis brusquement parfois, tout semble précaire, dépourvu de sens. C'est cette conscience de la perte du sens, alors que tout semble lisse, que j'ai souvent racontée. Et puis, il y a tout ce qui donne ou redonne sens à l'expérience quotidienne : être assis au soleil sur des marches de marbre, entendre la volupté d'un air d'accordéon, tenir la main poisseuse d'un petit garçon qui sort de l'école, effleurer le pelage d'un chat. Oui, la floraison des fritillaires, peut-être parce qu'elle est si discrète, presque secrète, participe à la beauté du monde.

L'écriture qui accompagne la vie

Pour les écrivains et tous les artistes, pour les créateurs, l'écriture fusionne avec la vie. L'écriture est la vie Pour moi qui suis seulement quelqu'un qui aime écrire, l'écriture accompagne ma vie, elle la croise, en sort, la rencontre à nouveau. Elle est très présente en ce moment.

Parcours d'écriture : j'étais une enfant solitaire qui se racontait des histoires, avant même d'apprendre à tracer des mots , puis une adolescente centrée sur son journal intime, qui écrivait en code, en cryptogramme, tant elle redoutait d'être lue par des destinataires indésirables... J'ai toujours été une épistolière fidèle : lettres d'amour, correspondance qui définit et fait évoluer l'amitié et maintenant, des mails. J'aime bien cette forme d'écriture : brève, concentrée, qui incite à l'humour et à l'efficacité.

J'ai adoré inventer des histoires pour mes enfants, des contes loufoques, des contes à répétition pour leur faire oublier, par exemple, qu'il y a des kilomètres à parcourir en montagne. Des contes à marcher ! Ce n'est pas fini, j'écris encore pour eux, gratuitement, pour le plaisir ...

J'aime les ateliers d'écriture que j'anime car il s'y produit toujours de petits miracles d'écriture. A quelqu'un qui vient pour écrire, qui en a envie, même avec peu d'entraînement, si si l'on fournit un peu de technique, il arrive toujours un moment de grâce.

Ecriture fonctionnelle : je ne suis pas sûre qu'il y ait, autant qu'on le dit, une solution de continuité entre écriture artistique et écriture fonctionnelle. Dans les écrits professionnels, je trouve qu'il y a aussi une forme d'inventivité, un plaisir du mot juste, de la forme adéquate de la rhétorique percutante.

Tout le monde peut écrire ? On croit qu'il faut surtout de l'imagination mais l'écriture se fonde aussi sur d'autres ressources : l'écoute, l'observation du monde alentour, l'attention aux paroles des autres comme le parler d'une ancêtre ou celui d'un rappeur, la reconnaissance des petits "riens" du quotidien, qui sont pourtant chargés de ritualité et de symboles. Bien sûr, l'écriture se fonde sur la mémoire : mémoire personnelle, mémoire des autres. L'écriture des écrivains, quels qu'ils soient, qui ont compté dans notre vie de lecteurs nourrit forcément la nôtre. Rendre conscient cet héritage, en mesurer la richesse, laisser affleurer les modèles, non comme des monuments à révérer mais comme des amis que l'on convie au jeu, à la jubilation de lire/écrire, c'est une des sources de l'écriture.

" Le très grand arbre du langage" : Cette expression vient du poète Saint-John-Perse. En effet, il y a une ressource infinie pour écrire, c'est le langage lui-même. Il n'y a qu'à le laisser aller, écouter le bruissement de la langue, capter ses hasards, ses richesses, ses facéties. On aurait tort de penser que les ressources du langage, sonores, musicales, sont réservées à la seule poésie. Les écrivains d'aujourd'hui font confiance à la langue, à ses audaces, ses violences, à ses usages particuliers, c'est le cas, par exemple, de Lydie Salvayre.

Dans un atelier d'écriture, on propose toujours des dictionnaires : mais on peut s'en servir autrement, on peut aussi recourir aux dictionnaires d'analogies, de synonymes, de rimes. De même que le peintre utilise une palette de couleurs, on peut se constituer une palette de mots...

Quand on commence... On n'a pas forcément "quelque chose à dire", on peut se donner "quelque chose à faire". C'est ainsi qu'on pratique souvent en atelier d'écriture : on propose une "consigne", écrire à la suite d'une phrase déjà écrite, écrire en se mettant à la place d'un objet, écrire une lettre fictive etc.. Quand le texte est écrit - je ne dis pas achevé- alors, seulement on sait qu'on avait "quelque chose à dire" et que la contrainte a permis d'accéder à ce "quelque chose à dire", de le révéler.

Ecrire, ce n'est pas seulement écrire un roman ! ? On se fait généralement une trop intimidante de l'écriture ; quand on pense à "écrire", on a dans l'idée "écrire un roman" et la représentation qu'on a généralement du roman, c'est un certain modèle, celui du 19°siècle: roman- fleuve, roman d'aventures, grandes fresques historiques. Or l'écriture au XX° siècle, et au début du XXI° est beaucoup plus diversifiée, les possibilités d'écriture sont largement ouvertes. Si on attend d'être en mesure d'écrire Anna Karénine - ou Dune - on n'écrira jamais rien !

Pourquoi des nouvelles ? La brièveté n'est pas une facilité. On sait que le lecteur n'aura pas la ressource de sauter des pages. La nouvelle, loin d'être un roman de dimension réduite, constitue un genre très particulier, qui se trouve également limitrophe d'autres genres : le poème en prose, la parabole, la fable, l'essai.

La nouvelle-instant : le type de nouvelles qui m'intéresse beaucoup, c'est la nouvelle-instant. Par exemple, Virginia Woolf dans "La mort de la phalène" raconte quelque chose d'aussi peu important que les derniers instants d'un papillon de nuit, ce qui se dit pourtant, dans cette brève nouvelle, c'est bien autre chose, c'est le trouble profond de la femme qui assiste à ce micro-événement.

Un instant de crise, un tremblement de la conscience, un événement intérieur qui ne se perçoit pas du dehors, un séisme de l'être intime, quand tout vacille : c'est parfois cela que j'essaie d'écrire, plutôt que ce qui relève de l'extériorité.

Mais il existe aussi des "nouvelles-histoires" qui m'enchantent, comme, par exemple le "Novecento pianiste" de Alessandro Baricco.

Nouvellistes :

Tchékhov : Nabokov raconte comment, dans les années 1920, un ami de Tchékhov lui demande comment il écrit ses nouvelles. Tchékhov prend alors un objet au hasard sur son bureau et dit "Voici un cendrier, demain, vous aurez une nouvelle intitulée "le cendrier"..."

Je pense aussi à Melville, à cette nouvelle tellement troublante intitulée "Bartelby", à Conrad et son " Compagnon secret". Je crois que la forme "nouvelle" avec sa nécessaire densité, ses ellipses est une forme privilégiée pour mettre à jour les mouvements secrets de l'âme.

"La nouvelle a le feu au pommettes", écrit Daniel Boulanger, elle ne dure pas, elle se consume. On ne peut pas non plus en consommer trop à la suite : une nouvelle se savoure et elle continue à "travailler" ensuite son lecteur.

Ecritures d'aujourd'hui :

En ce qui concerne les écrivains de langue française, des écrivains comme N. Sarraute, puis beaucoup d'autres comme Annie Ernaux, Jean Rouaud, Philippe Delerm, Pierre Michon, Claude Pujade-Renaud, ont montré l'intérêt d'une écriture qui se fonde sur d'autres projets que la création démiurgique de personnages romanesques, ce qui ne signifie pas la mort totale du personnage (je pense par exemple aux histoires d'Amélie Nothomb) mais qui autorise la liberté. Parler de soi sous forme d'auto-fiction, écrire sur "rien", jouer avec les genres, expérimenter de nouvelles formes plutôt que des sujets d'exception, voilà ce qui me semble passionnant dans les formes contemporaines de l'écriture.

Guillemette de Grissac