HOTEL DOSTOIEVSKI
Dostoïevski sous l’œil de Nabokov

par Tang Loaëc

Saint-Pétersbourg, 19 passage Vladimirsky. Derrière la façade 18ème siècle pas même les stucs et les lustres poussiéreux d’une Russie impériale oubliée, l’Hôtel Dostoievsky est une incarnation supplémentaire de cette Russie polymorphe, toujours tentée par l’occident, toujours à la recherche de son âme éternelle entre chimère et réalité.

Quel rapport entre cet endroit et l’écrivain ? La question à mes compagnons moscovites reste sans réponse, personne ne le sait, le plus probable est qu’il n’y en ait aucun. Hors le nom, aucune trace de littérature. Derrière la façade, la réalité est élusive, chaque habitant de la ville revendique un passé dont toutes les pierres attestent l’existence, mais qui se dérobe derrière le gouffre de l’histoire et du temps.

Face à l’hôtel, la Cathédrale Vladimirsky, parée de ses corolles de pierre et forte de sa fréquentation retrouvée. Pour moi, elle n’évoque pas un culte orthodoxe ravivé mais l’ombre d’un autre Vladimir, écrivain, Nabokov dont le scalpel soumet les hommes et les auteurs à une dissection féroce. S’observant de part et d’autre du trafic de Mercedes et de Volga finissantes, ce sont déjà les deux auteurs qui, par symboles interposés, se jaugent.
De l’autre côté de la place, sous l’œil de la Vladimirsky, la façade du Dostoievsky abrite une immense galerie commerciale, ouverte sur une cour transformée en vaste puit de lumière mais fermée par une verrière, plafond de verre vingt mètres au dessus des têtes. Là, bars et cafés en terrasse, où des serveuses aux manières sèches se disputent avec de jeunes Russes aux talons aiguisés et aux jupes courtes, sculpturales, qui plongent sans hésiter leurs yeux bleus ou gris au fond de ceux des étrangers hébétés, mâchoires ballantes, dont l’intérêt contraste avec l’indifférence de mâles russes blasés.

Dans l’Hôtel Dostoievsky, la littérature semble offrir bien peu de recours pour percer ces façades trompeuses et ces illusions, la réalité du jour est celle de ces bébés requins aux ventres blancs et aux dents délicieusement nacrées. J’ouvre une compilation de l’auteur, y cherche des réponses, y seront-elles ? Nabokov me souffle non, Liujbinia me crie si !
Luijbinia, jeune Russe à sincérité incertaine mais à la séduction aiguisée, rencontrée il y a deux ou trois ans, m’avait convaincu d’acheter ce recueil : « Il faut absolument relire Dostoievsky dans sa nouvelle traduction, elle est tellement plus vraie, plus proche du texte russe, plus proche de la Russie. Vous avez déjà lu l’Idiot ? J’aime tellement le Prince Michkine ».
Les jeunes femmes Russes aux prétentions culturnish, pratiquement toutes celles qui ont appris le français, ont des engouements littéraires, c’est une règle immuable comme celle qui veut que les adolescentes américaines mangent des glaces, Lolitas ou pas. Mais c’est moins Nabokov qu’elles adulent, qu’un inévitable doublé, où l’Idiot est associé au Maître et Marguerite de Boulgakov. Cet enthousiasme, moitié sincère et moitié de commande, renvoi à un même désordre naïf qui les fait fondre pour autant qu’il ne les concerne pas. Toute leur passion est dédiée à ces figures candides et impossibles, en opposition assurée avec les lois de la survie et de l’ascension qu’elles s’appliquent avec une détermination sans faille.
Comme Eluard et Dali hypnotisés tour à tour par la même Gala, le 20ème siècle artistique et littéraire français fut constellé de ces égéries russes, filles illégitimes de la littérature et de Dostoïevski, poussées par la nécessité dans un univers où les romans de leur géniteurs servaient de guide et de sauf-conduit.

Que Dostoïevski offre un tel truchement vers la vie, Nabokov en doute pour sa part, comme il doute de sa réalité littéraire. Dans ses conférences sur la littérature Russe, professées dans diverses chaires universitaires aux Etats-Unis, l’écrivain émigré s’engage pour tel auteur et contre tel autre, sans hésiter à froisser les conventions et les idoles. Chez Dostoïevski, bien peu de livres trouvent grâce à ses yeux et surtout, aucun des grands. De la Russie, Nabokov ne retrouve qu’à peine la trace chez son aîné, la matière de la vie ne lui semble jamais décrite, les personnages à ses yeux ne mettent pas en jeux les archétypes et les réalités profondes de l’être humain, mais seulement, encore et toujours, des tempéraments malades, dont la construction pourrait se réduire au catalogue des symptômes cliniques de la paranoïa ou de la schizophrénie.
Nabokov tempête et cloue le plus connu des auteurs Russes sur sa table de dissection, dénonce sa conversion moraliste, trahison de ses premiers enthousiasmes et prix de la grâce finalement obtenue, après un exil punitif en Sibérie. Dostoïevski le jeune, sympathisant de la contestation politique, a été effacé en Dostoïevski le second, celui qui par prudence ou retournement de ses convictions, est devenu confusément tenant d’une vision du monde qui ne conteste plus aucun ordre établi. Les écarts, ne sont plus le fait du courage personnel, mais le fruit d’une névrose ou d’une pathologie. Les criminels sont poussés par leur abjection morale ou leurs haines tandis que le Prince Michkine, s’il brise certaines conventions, n’est différent finalement que par un infime décalage, sa différence, plutôt un handicap qu’une révolte, n’a finalement pas grand-chose d’une dénonciation. Tout le livre durant le lecteur attend la révélation de l’Idiot, qui le découvre soudainement grandi, sous la forme d’une figure héroïque ou tragique dont le sacrifice montre le vrai jour du monde qui l’entoure. Mais l’attente reste vaine, au bout du livre si peu de chose, après tant de bavardages, tant de variations sensibles qui ne débouchent sur rien si bien que l’on se demande à quoi le livre a bien pu servir.

Nabokov n’a jamais porté de regard tendre sur les autres écrivains. Son génie particulier, d’un style et d’un souffle auquel personne ne fait d’ombre, s’exprime dans son plus fort raffinement dans Brisure à Senestre, fiction politique dont la comparaison avec le 1984 de Georges Orwell le faisait répondre par des imprécations de mépris envers l’auteur de cet autre chef-d’œuvre. Le talent n’aime pas être étalonné, celui de Nabokov en particulier était prompt, trop prompt, à abattre son jugement sur tout homme de lettre qui lui ferait ombrage. L’immense finesse et l’acidité intense de l’immigré, à chaque lecture, voudrait re-écrire le livre d’autrui pour le purger des faiblesses qu’il y perçoit. De Dostoïevski, il ne sauvera finalement qu’une œuvre mineure et habituellement oubliée, le monologue d’un obscur employé face à un auditoire invisible, qui peut-être n’existe même pas (les Carnets du Sous-sol). Là seulement, Nabokov reconnaît à Dostoïevski la capacité de dépasser l’anecdote d’un dérèglement personnel, pour pénétrer dans la société Russe où ce guichetier aigri se fait une gloire de ses privilèges de rouage, capable lorsqu’il est face à d’aussi insipides que lui de glisser le grain de sable qui lui donne un semblant de pouvoir.

J’admire Nabokov, je comprends un peu de son regard irritable, jeté presque avec dédain sur la matière parfois brouillonne au regard de la sienne, amenée au jour par son prédécesseur. Pourtant, dans ce travail plus glèbeux d’un Dostoïevski prix au piège de son propre pays, où il fut déjà une fois ramené dans les chemins autorisés avec la brutalité d’un exil sibérien, se devine en filigrane une réalité profondément russe, imprimée dans ses livres comme elle le fut dans la chair de l’auteur, celle d’un monde d’impuissance. Ces longues conversations aux variations infimes, qui ne débouchent sur rien sauf l’impasse de la brutalité ou du crime, ou encore l’égarement du jeu, ou encore la folie, sont l’expression la plus juste de l’impossibilité d’agir qui s’est toujours affirmé la constante première de la vie civile russe. Pierre le Grand, Staline, Poutine, presque tous les temps de l’histoire du pays sont caractérisés par ce pouvoir sur lequel aucune volonté populaire n’a de prise. L’enfermement des destins individuels dans des parcours en boucle sont le tableau constant que peint Dostoïevski dans chacun de ses livres. Si ses personnages sont ainsi enfermés, c’est que cette impuissance quotidienne est la réalité profonde de la vie russe, des hommes et des femmes devenus cultivés mais formant une société sans emprise sur le cours des choses, sauf dans les réalités les plus quotidiennes. Le génie de Dostoïevski, malgré l’influence de l’Europe sur sa culture personnelle comme sur celle des élites de tout l’empire, est d’être resté totalement russe, chambre d’enregistrement de ce sentiment presque insupportablement présent dans l’âme prêtée à son peuple, la résignation.

Ce qui n’était plus visible à un Nabokov, brillant transfuge capable de réinventer sa vie, son style, son écriture même dans une langue nouvelle et un monde américain aux réalités opposées, c’est l’appartenance profonde de Dostoïevski à cette résignation dont lui s’est affranchi. Les russes eux lisent ce dernier dans la continuité d’une réalité inchangée, leur vérité est pour eux dans les pages de Dostoïevski tandis que Nabokov, lointain, américain, relève à leur jugement de l’anecdote.


Tang LoaëcTang Loaëc
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