Charles DOBZYNSKI

 par Monique W. Labidoire

Points de vue sur l'écriture

 

Charles Dobzynski est né à Varsovie en 1929 que ses parents quittèrent pour venir en France en 1930. Poète précoce, il publie son premier poème en 1944 dans un journal de jeunes issu de la résistance. Fin 1949, Paul Eluard présente ses premiers poèmes dans les Lettres Françaises. Sur proposition d’Aragon il entre à la rédaction du quotidien Ce soir. Aragon et Elsa Triolet préfaceront deux de ses recueils. Il est passionné d’astronautique, de cinéma et de poésie. Toute son œuvre est imprégnée par ces trois passions. Il est de ceux qui ont compté aux Lettres Françaises et à Action poétique entre autres nombreuses revues où il a collaboré. Il devient rédacteur en chef de la revue Europe en 1952. Il est membre du comité de rédaction de Aujourd’hui Poème, Membre du Jury du prix Apollinaire et de l’Académie Mallarmé.

Publication d’une trentaine de recueils parmi lesquels Au clair de l’amour et D’une voix commune (Seghers), L’Opéra de l’espace (Gallimard), Table des Éléments, Délogiques, La vie est un orchestre (Belfond), Arbre d’identité, Alphabase, Fable chine (Rougerie) et plus récemment Capital terrestre, (E.F.R.) Un cantique pour Massada et Callifictions, Les heures de Moscou (Europe/Poésie), etc.

 

 

Nous présentons ici Charles Dobzynski en tant que poète mais nous n’oublions pas qu’il est aussi journaliste, romancier et traducteur. Nous citerons son important travail « L’anthologie de la poésie yiddish » : Le miroir d’un peuple, dont la troisième édition est parue en 2001 dans la collection Poésie/Gallimard.

L’importance de l’œuvre écrite par Charles Dobzynski nous contraint à ne donner qu’une synthèse de sa biobibliographie et un choix de poèmes qui ne couvre pas la grande diversité de l’œuvre mais nous espérons que tous les passionnés de poésie qui visiteront ce site auront envie d’aller plus loin. C’est le but de cette présentation.

* * *

Comment cerner en quelques lignes une poésie si riche et si multiple. Les titres des recueils nous renseignent un peu : Que ce soit avec « D’une voix commune » où le poète trace des routes de fraternité ou bien avec ce magnifique livre qu’est « L’opéra de l’espace » qui ouvre notre imaginaire à des territoires inconnus que le poète explore, nous partons à l’aventure du poème, chevauchant l’astronef et revêtant des habits de lumière, dans une langue d’identité qui rassemble les espaces du temps. L’usage des mots chez Charles Dobzynski n’est pas seulement un principe. Les mots résonnent et nous confrontent à toutes les connotations possibles.

Ainsi le mot opéra, s’il signifie bien le chant vocal, l’œuvre poétique chantée et mise en musique, et, dans ce cas précis, chantée par les mots du poète, peut nous conduire au plus près du sens que l’on donne aussi à « opera » en italien et qui signifie « œuvre ». Le premier poème du livre s’intitule d’ailleurs « Chantier » :

Le chantier

Sous les hangars de verre, l’horizon
Forme un vitrail d’eau furtive qui berce
un appontement de nuages morts
où le soleil lui-même est au radoub.
Le chantier vit, perforant le silence
et réduisant la stridence des sons
à leurs copeaux, balayés par le vent.
Chaque machine est un fauve à l’affût
gorgé d’éclairs, de substance fissile,
un minotaure avide d’énergie.
Et l’on perçoit dans les laboratoires
des cris brisés d’animaux invisibles.
Vrilles de nerfs où vibre une pensée :
un organisme nain de particule
que l’on a saisi puis que l’on dissèque
sous le scalpel soudain pourrait souffrir.

© Gallimard

Laissons à chacun le plaisir de faire son propre commentaire composé de ce texte, mais soulignons une mise en résonance où la construction et la connaissance de l’univers apparaissent comme chantier de l’humanité, où les mots introduisent le chant dans lequel le conscient torturé « vrilles de nerfs où vibre une pensée », un rapport « nain » de l’homme à l’univers réduit à l’état de particule qui depuis le début du chaos souffre de culpabilité. Vaste chantier.

Ce chantier est en route, conduit par trois aventures du poète, l’aventure spatiale, poétique et humaine. « L’opéra de l’espace » qui annonçait chez Charles Dobzynski un triptyque ouvert, est bien resté lisible jusqu’à aujourd’hui. Le poète y a inscrit son travail sur le sens et la forme, l’ouverture au monde et l’ouverture au poème, la connaissance de soi et la connaissance des autres.

Aussi, trois territoires d’exploration nous apparaissent comme fondateurs de l’œuvre :

Le chant poétique
Le chant de la connaissance et du progrès
Le chant de l’amour et de la fraternité.

Le chant poétique, inhérent à chaque poème dans son phrasé d’une mélodie que chacun trouvera à sa convenance, suggère par les formes diverses qu’il propose une esthétique, une émotion, un regard, qui rejoignent une éthique et une perception du monde qui nous semblent appartenir au territoire du poète dans ses rapports conscients-inconscients avec l’univers, qu’ils soient du monde de l’imaginaire ou du monde de la réalité. Par les choix qu’il fait, le poète annonce et dénonce. Il met en lumière causes et faits de l’existence avec lesquels il se coltine, parfois avec humour et dérision. Le chant poétique est aussi chez Charles Dobzynski un jeu de mots, un jeu de langue, une possibilité de construire un objet et un sujet. On n’est pas toujours sérieux quand on est poète, mais le poème, lui, reste toujours pénétrant.


Deux poèmes in « Quarante polars en miniature » chez Rougerie


   Il avait enfoui le cadavre              Ayant enfreint dès sa naissance
    en plein désert                                le code routinier
     mais un jour le visage en sang         de la mort
      remonta à la surface                        il fut condamné pour la vie
       sous la forme d’une rose                 à se tuer au travail
        des sables.

© Rougerie

Le chant de la connaissance et du progrès qui s’inscrit dans l’engagement, lisible au premier degré dans les poèmes du début de l’œuvre, prend ses marques et ses distances plus tard mais sans jamais gommer ce qui a bâti l’édifice. La connaissance et le progrès du monde c’est un combat pour la sauvegarde de la planète, c’est le respect à la Terre que le poète n’accepte pas de voir martyrisée et assassinée. Dans « Sonate botanique » de son livre « Table des éléments » paru en 1958 chez Belfond, cette volonté est marquée par la conscience quasi endémique du poète qu’il faut protéger notre planète. Il observe la maltraitance dispensée copieusement à notre environnement et en dénonce les effets prévisibles. Lisons le poème inaugural de cette suite dédiée à Blanca et Miguel Angel Asturias :

Trop distants trahis
          par l’opacité des vitres
qui se soudent sous nos pas
          nous vivons sans voir
que l’on nous dévêt
          de l’herbe et de l’air
               écorchés vifs
               de notre écorce terrestre.
Et l’on se réveille un matin
               mutilé du trèfle
                         les yeux
rongés par les ronces      le corps
          amputé de toutes les plantes
              qui transmettent
          par la sève et le pollen
              rêve et mémoire.

© Belfond (TE - p. 80)

Le poète, et c’est son rôle, fait surgir dans son poème des mots qu’on n’attend pas et qui peuvent provoquer. Il nous engage dans une atmosphère qui peut sembler pour certains en distance avec ce qu’ils croient être le monde de la poésie. Il y a une sorte de dislocation des lignes, une sorte de démembrement des sons, une manière surréaliste de dire tout en restant en phase avec une vérité : « il ne nous reste, à défaut de chaleur,/que la fourrure intérieure du rêve »( L’Opéra de l’espace - p. 46) ou bien des équilibres comme:« Or le cristal chantait dans la mémoire/de lente pluie et de pierre lippue » (L’Opéra de l’espace - p. 96). Les exemples sont nombreux dans toute l’œuvre.

En voici un autre tiré de « Sonate des animaux » du même livre « Table des éléments » déjà cité. La partition de cette sonate aquatique nous étonne encore. Une définition est choisie comme pour l’éponge :

Eponge           Comète au ralenti           Lèvres liquides
                                 Diapason de la transparence
                                 La lumière se pétrifie
                        dans des pupilles urticantes                  

(TE - p. 88)

suivi d’un texte en prose poétique qui peut interpeller un certain sens du beau en poésie :

« L’exode des riverains s’accélère dans l’égarement. Les maisons abandonnées à la hâte aussitôt envahies de moisissures. Des cloques pustuleuses sur les meubles. Les miroirs attaqués par la gangrène. Les vitres tombent bleues d’une inexplicable cyanose. On ne voit plus que des yeux de panique.... »

© Belfond

La variété du champ poétique n’empêche pas la fidélité des thèmes et nous engage à considérer l’œuvre de Charles Dobzynski comme cohérente alors que le poète lui-même nous parle de dispersion. Cette dispersion, que le poète ressent, et qui existe sans doute, nous la cernerons plutôt comme espace multiplié : elle nous amène au chant d’amour et de fraternité. Nous sommes en présence d’un immense besoin de compréhension de quelque chose que nous pourrions nommer « Le grand tout », cet espace d’unité fait de petites cellules particulières que le poète a besoin de réunir.

Ce lien, ces liens, il les tisse avec tout ce qu’il a rencontré dans son existence : l’exil à travers une communauté, la guerre et la traque nazie, le questionnement sur l’appartenance et l’identité, deux langues d’enfance et d’autres soulèvements plus intimes que nous ignorons. Au passage, une question émerge : à quelle langue maternelle pouvons-nous nous référer concernant Charles Dobzynski ? Du yiddish parlé à la maison ou du français acquis à l’extérieur de la famille mais qui est tout de même langue première de communication avec les autres, langue sociale et langue littéraire d’intégration.

En prologue à « Alphabase » Charles Dobzynski écrit :

« J’avais peut-être enterré l’alphabet. Je ne sais pas au fond de quelle nuit. Son gravier crissait sous mes pas. Un alphabet que je n’employais ni pour penser ni pour écrire, mais pour passer des frontières. En premier lieu, source où je reviens me désaltérer, ma langue maternelle. Limitrophe et parallèle à ma langue de formation mais sans se confondre avec elle... »

Aleph de la première année
d’avant l’âge,
d’avant l’agencement,
avant-scène du ça
(on dévie ce qu’on devient)
l’âme est l’amas
du non-savoir;
l’âme est lingam
infra-souche des semences
stellaires et acoustiques
qui donne le la
l’aleph
à cette fugue
encore sans nom.

© Rougerie

Il y a écho chez Charles Dobzynski, écho de deux langues qui vont pouvoir interférer le vécu, le sensible, la prise de conscience du monde. On pourrait penser, en lisant un peu vite, ce qu’il ne faut évidemment pas faire, que chacune à leur manière ces deux langues ont eu un travail particulier à réaliser. S’il est vrai que chaque langue porte en elle une traduction d’un sensible qui met en œuvre les cinq sens, la langue poétique de Charles Dobzynski véhicule un bouillon de cultures qui fait germer un langage très personnel.

La fraternité entre les hommes se mesure aussi bien dans les poèmes engagés dans une circonstance de changement ou de dénonciation d’inégalité (et nous soulignons ici une citation déjà donnée par nous dans un autre article sur Ch.D. mais qui est exemplaire de tout le parcours du poète) :

Chacun pourrait être Archimède
Hugo Pasteur
Découvrir aux maux des remèdes
Sans exploiteur
L’homme serait à l’homme une aide

in Les Voyageurs fantastiques

qu’à travers des musiques qui se parlent toujours en écho, « La guitare de Django » répond à toutes les renaissances et à tous les combats:

Quand le métro surplomba la rotonde
Qui fut l’octroi place de Stalingrad
Sous les piliers de fonte reste en rade
Ce qui pour moi fut le matin du monde.
Que siffle au cœur le souffle du saxo
Le blues a pour un juif couleur de cendre... »

in La Vie est un orchestre ( p.63)
© Belfond

L’espoir n’est pas aveuglement. Et si la confiance s’est – peut-être – affaiblie chez Charles Dobzynski comme chez quelques autres, le rêve et la mémoire restent conditions essentielles du poème et de l’existence qui conduisent le poète et l’homme. C’est aussi vers l’ouverture qu’il nous accompagne. Vers un estuaire qui s’élargit sur un horizon à inventer chaque jour. Nous savons que changer le monde est une utopie. Peut-être arriverons-nous à changer notre regard et notre écoute pour mieux accueillir la voix du poète. Et l’entendre.

Monique W. Labidoire
Avril 2002


Choix de poèmes


Extrait de « Chronique du temps qui vient »
© Les Écrivains Réunis

 

J’avais perdu mon chemin
en ce temps de déshérence
et je cherchais mon courant
dans les détroits de l’attente,
égaré parmi les êtres,
et les tanks et les tempêtes,
je vivais de gare en gare,
dans les caves, dans les creux
de la pluie et des sourires ;
mais la guerre me suivait
comme un rat, dans les égouts
des instants les plus secrets.


J’avais perdu mon chemin
Quelque temps à la croisée
des chemins. J’avais brisé
la boussole de la vie.
Tous les chemins s’affolaient
comme des rouages ivres,
dans les cœurs et dans les livres ;
Il n’y avait pas de miracles,
Il me fallait découvrir
Une passion politique
Pour apprendre la fierté
d’être un homme - d’être un film
projeté dans d’autres vies.


Et j’écoutais quelqu’un dire ;
Ta conscience, ta conscience,
Ce n’est pas un no man’s land,
Et l’on n’entend pas ta voix ?
Tes mots de feuille sont lourds
de cicatrices sylvestres,
de pauvres pas sans répit,
de sèves coulant tout doux
Dans la clepsydre des cèdres.
Cesse, cesse, cesse, cesse,
de jouer avec le vent
la jeunesse est ta promesse
Ta place est dans le printemps.


« Canard du doute » tiré de « Holographies »
in La Vie est un orchestre (p.105)
© Belfond


Où trouverais-je un jour la poésie,
Dans quelle cendre ou sur quelle paroi,
Au temps où l’homme avait tout son arroi
Les artefacts de pierre des Eyzies ?
Peut-être à rebâtir la préhistoire
On réapprend natif un horizon ?
Le lent passage ébloui des bisons
Pareils au mots trouant nos écritoires.
Océan éocène où se mira
Pour simuler la fougue de ses fresques
Notre passé. Beauté du diable. Presque
Dirait-on peinte aux murs d’Altamira;
La poésie est aveugle bruyère
Dans cette jungle où nous accompagnons
Sur quels sentiers l’homme de Cro-Magnon
Sans savoir où ses songes se brouillèrent ?
Qu’est l’avenir où croisent nos roquettes ?
Canard du doute aux lèvres de vermouth.
Qui sait si l’ombre engloutie de mammouths
N’est pas première clé de notre quête.

 


Extrait de L’Opéra de l’espace (p. 145)
© Gallimard

 

Journal de bord de l’équipage II.


Je t’adorais, Terre, comme une femme
à peau d’herbe mouillée, au ventre lourd
des premiers fruits, de la fraîcheur des sources.
Avec toi j’épousais la pierre forte
comme un muscle du temps. Et je vivais
tout entier ton éblouissement
d’arborescence, en ta nuit piétinée
au choc des vents bovins. Je m’imprégnais
de tes senteurs capillaires : résines
illuminant le narthex des pinèdes,
fermentations des graines, des phosphates
nourrissant le tuf, songes alcalins
des profondeurs où les racines fondent
une cité baroque, mandibules
plongeant jusqu’à la pulpe des ténèbres.
Je t’adorais, Terre, comme la forme
d’une visage humain endormi sous l’eau
et la changeant par sa fuite lunaire
en autre architecture de la vie.
Aubes de cuivre et de jasmin. Blutage
des rêves du blé noir. Fêtes marines
des astres mareyeurs. Joailleries
de poissons tirés tentants de l’écrin
de l’ombre et du sel. Parmi les vendanges
je découvrais tes constellations
d’un zodiaque terrestre, et dans les cuves
des sucs et des vins, vitreux dans les fûts.
J’aimais, giflé de vent, sur les étangs
chasser l’outarde grise et sentir l’ombre
s’étendre aux branches grasses de l’été.
Terre, tu es le nom de ce que j’aime.

 

FILIATION – in Arbre d’Identité (p 115)
© Rougerie

Si je remonte
           mon cours
                mica d’un masque
                fracassé
                vivre tout en écailles
                perte de transparence
                à tous les paliers
                          du sang

Si j’étouffe ma source
                  dans l’œuf
                  l’anneau-père
             se détache
                 se divise

Contact rompu      chair introuvable
Le parler devient plus opaque
Parmi les grappes
                     de l’origine
La bouche suture la bouche
et sa réponse accroît l’écale
                     d’un gel noir

Si de père en père je suis
la pente de la permanence
              le visage d’où je dérive
                  me dévêt
                  dévie la lumière
                  dévide en moi toute ma vie

Tué le premier patriarche
       le premier père appelé
Troués les yeux de la naissance
       le premier père dépouillé
Neige d’enfance pour la fonte
       le premier père dédoublé

Père voici
         la voix qui lave
ton contraire         ton interdit
Voici le vert         l’effraction
de ton sang
par l’écorce de mon silence
voici l’aleph
                     première clef
                     de ta voix
par quoi je rejoins tout le blé
du langage
                     de l’univers.