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| La Grande Beuverie de René Daumal
par Joë Ferami |
Sommaire de larticle :
--- INTRODUCTION
GÉNÉALOGIQUE --- Quel étrange récit? À le lire on pense à la
verve dun Rabelais, aux romans daventure de Jules Verne, aux contes
philosophiques de Voltaire, aux surréalistes, à labsurde dun Kafka, au
non-sens de Lewis Carroll, sans doute un Michaud y a été sensible, mais, même si ces
comparaisons annoncent les couleurs sans donner les nuances, elles ne traduiront pas
loriginalité de René Daumal (1908-1944). La grande Beuverie est à la fois une aventure et la
relation dun échec, du plus grand des échecs pour un poète, léchec de son
ego, de notre ego, à moins que par leffet contraire ce ne soit le début dun
triomphe, car le but sera de sortir de cette prison de légo. Deux pensées me
reviennent en lisant la Grande Beuverie de Daumal, Arthur Rimbaud qui, dans Une Saison en
Enfer, nous affirme La vie est la farce à vivre par tous, et un aphorisme
dEmile Cioran Nous sommes tous des farceurs, nous survivons à nos
échecs. La grande Beuverie est aussi une farce, mais une
farce étrangement sérieuse proche du conte initiatique. Dante nest pas loin non
plus. Un Dante, non plus chrétien, mais pataphysicien à la sauce Jarry, car Jarry est
lun des grands maîtres de René Daumal. Il sagit de sortir des cercles par
des rencontres successives. Il sagit de se faire chercheur dor, sachant que
lor est rare et que les contrefaçons et autres caricatures sont légions. Daumal vient de sortir dune expérience
pénible, drogué à lopium, il réussit à se désintoxiquer par sa seule force de
volonté, de plus il tire le bilan négatif du Grand Jeu, ce groupe de jeunes poètes
contestataires (Daumal, Gilbert-Lecomte, Vaillant...) qui a tenu un temps la dragée haute
aux surréalistes, malgré un procès présidé par Breton et la dénonciation d'entre eux
pour activité contre-révolutionnaire par Aragon. Les discussions sans fin,
lirrationnalité comme dogme, lintoxication comme chemin vers la vérité,
nest-ce pas lexpérience au sein du groupe du Grand Jeu qui est mise en scène
par René Daumal? Il
était tard lorsque nous bûmes. Nous pensions tous quil était grand temps de
commencer. Ce quil y avait eu avant, on ne sen souvenait plus. On se disait
seulement quil était déjà tard. Savoir doù chacun venait, en quel point du
globe (et en tout cas ce nétait pas un point), et le jour du mois de quelle année,
tout cela nous dépassait. On ne soulève pas de telle question quand on a soif.
Autrement,
de langage on tombe en parlage, de parlage en bavardage, de bavardage en confusion. Dans
cette confusion des langues, les hommes, même sils ont des expériences communes,
nont pas de langue pour en échanger les fruits. Puis, quand cette confusion devient
intolérable, on invente des langues universelles, claires, vides, où les mots ne sont
quune fausse monnaie que ne gage plus lor dune expérience réelle;
langues grâce auxquelles, depuis lenfance, nous nous gonflons de faux
savoirs.
Mais, mais, attention! Daumal observe la
bouffonnerie qui se démène dans la farce, la surprise est à chaque page et le rire du
lecteur est salutaire. Tous les personnages de ce récit sont des bouffons, en ce sens
quils ne sont que des caricatures deux-mêmes, de leurs idéaux. Aucun
na conscience de ce quil est véritablement, et pour autant chacun ne cesse de
pérorer et de jouer à limportant avec les autres. Il ny a pas de communauté
mais uniquement des individus ensembles qui ont beaucoup de mal à se percevoir entre eux
mais qui ont besoin de chacun pour justement se sentir eux -mêmes. En fait, ils sont tous
sans exception éperdument SEULS, des marionnettes. Je
ne vous présenterai pas les personnages qui étaient là. Ce nest ni deux, ni
de leurs caractères, ni de leurs actions que je veux parler. Ils étaient là comme des
figurants de songe qui essayaient, parfois sincèrement, de se réveiller; tous de bons
camarades, chacun rêvant les autres. Tout ce que je veux dire maintenant, cest
quon était saouls et quon avait soif. Et nous étions beaucoup à être
seuls.
---
LENTRÉE AU PARADIS ARTIFICIEL OU LA FAUSSE ÉVASION --- Trois sorties semblent être possibles: la folie, la
mort et... linfirmerie. Et pourtant, à linfirmerie on apprend à retrouver le
goût de la soif sans remords et à boire plus. Quand ils (les malades) peuvent
boire leur six apéritifs par jour, ils sont renvoyés en bas, et peuvent recommencer une
vie normale. dit le grand infirmier sale au narrateur. En revanche, il existe une
drôle de salle ayant une porte, dissimulé sous une tenture, avec plusieurs serrures
compliquées, qui dissimule la section des incurables ou Évadés Supérieurs. La
porte souvrit silencieusement et nous nous trouvâmes au Paradis. Une lumière! Des
lustres! Des moulures dorées! Des papiers peints, quon aurait dit des vraies
tapisseries. Des divans profonds comme des tombereaux, couverts de torrents de soie
artificielle. des fontaines lumineuses qui distribuaient verveine, camomille, menthe,
orangeade, limonade (...) des bibliothèques à catalogues électriques et distribution
automatique. Des pupitres en contre-plaqué avec phonographe, TSF et cinéma sonore
individuel. Des brises de patchouli. Des rosée de glycérine, qui ne sévapore pas,
sur des gazons de papier paraffiné, qui ne fane pas.
Celui
qui arrivait le premier au bout dune certaine piste recevait un citron pressé et
une salade, dont il se régalait, et se croyait quelque chose. Dautres jouaient à
se laisser tomber la tête la première den haut dune échelle, et celui qui,
tombant de la plus grande hauteur, arrivait à se relever dans les dix secondes, recevait
le titre de champion et beaucoup dapplaudissements. Dautres se livraient à
mille autres jeux, où il sagissait toujours de tirer, de pousser, de courir, de
sauter, de cogner ou dencaisser plus fort que les autres. (...) On empaillait les
morts, et on les collectionnait dans des Musées que linfirmier me conseilla de ne
pas visiter.
Du
haut du tertre que nous avions achevé de gravir en silence, un pêle-mêle de palais de
tous styles, de gares, de phares, de temples, dusines et de monuments divers
sétendait sous nos yeux.
--- UNE
VISITE DANS LA CITÉE DES ÉVADÉS SUPÉRIEURS --- - Un exemple de Bougeotteur, le
Prince de la Bougeotte Le narrateur descend dans la citée, arrive avec son
guide au premier quartier. A la périphérie de la ville se situe un grand aéroport. On
entend un bruit de canon tiré en lhonneur du Prince de la Bougeotte qui sest
installé dans le Grand Hôtel du Départ. Loccasion fait le larron, nos deux
compères lui font une visite de courtoisie, sachant que le Prince ne reste pas plus de
cinq minutes au même endroit. ... et nous voici dans la chambre du Prince.
Il est couché dans sa malle-baignoire (une invention à lui), un récepteur
téléphonique à chaque oreille, quatre dictaphones braqués vers sa bouche et trois
sbires le veillant, revolvers aux poings. Bien entendu Daumal nen reste pas là.
Venez, je vous montrerai des variétés plus observables de Bougeotteurs. Plus
dangereuses aussi. - Un exemple de Fabricateur,
parmi les Fabricateurs de discours inutiles: les Pwatts Comme pour les Bougeotteurs, il existe de multiple
variétés de Fabricateurs, il en est une particulièrement intéressante, les
Fabricateurs de discours inutiles sous-divisés en trois clans: les Pwatts, les
Ruminssiés et les Kirittics. En français ces noms signifient respectivement:
menteurs en cadence, marchands de fantômes et ramasse-miettes. Les Pwatts sont les
descendants des anciens poètes, aèdes et autres troubadours. Les Ruminssiés passent
leur temps à écrire des vies quils ont inventées. Les Kirittics sefforcent
de rappeler à la maladie ceux qui sen éloignent dans tout ce qui se publie. Le but des Pwatts est de transmuer le langage. Ils
méprisent leurs ancêtres qui ne pensaient quà chanter et à parler mais pas à
écrire. Nous ne parlons pas, nous écrivons. Et nos oeuvres enfermées dans de
solides bibliothèques défient les siècles. Du coup, ils sont
particulièrement fiers déchapper aux auditeurs qui les auraient obligé à parler
plus clair. Ils sont libre décrire un poème en six mois ou bien en dix minutes
comme il plaît à notre lyrisme. Les Pwatts
passifs écrivent selon leur inspiration qui nécessite trois étapes: le
vague à lâme, le délire poétique et la reprise. Pour éprouver
le vague à lâme, il existe différentes recettes: manger trop ou pas assez, se
laisser insulter par un ami sans lui répondre, se laisser tromper par sa femme...
Ensuite, on senferme dans sa chambre pour éprouver le délire poétique
en se prenant la tête entre les mains et on attend que sorte un premier mot.
On lexpectore et on le met par écrit. Si cest un substantif, on
recommence à beugler jusquà ce que vienne un adjectif... et ainsi de suite.
Surtout ne pas penser à ce que lon veut dire, ou, mieux encore, ne rien
vouloir dire, mais laisser se dire par vous ce qui veut se dire. Enfin, la dernière
phase est la reprise des mots pour supprimer ou modifier tout ce qui risquerait
doffrir un sens trop clair et tout ce qui ressemble plus ou moins à ce que
dautres ont déjà publié. A cause des mouvements respiratoires auxquels on
sest astreint au moment du délire poétique, les mots que lon alimente
possèdent tout naturellement une cadence qui leur donne droit au titre de poésie. Les Pwatts actifs
rejettent toute inspiration, ce qui les intéresse cest la raison en poésie. Ainsi,
le pwatt actif rencontré par le narrateur en apporte la démonstration en lui montrant
une machine quil a fabriqué. Il sagit dune machine poétique quil
a vissé sous le couvercle de son crâne à sa glande pinéale et à son petit cervelet.
Cette machine est également branchée sur de nombreux appareils de mesure: Le
mètre à employer, je le détermine dune façon non moins scientifique. Le poème
étant la réaction réciproque du microcosme et du macrocosme à un moment donné, je
dispose sur mon corps divers appareils qui enregistrent mon pouls, mon rythme
respiratoire, et tous mes autres mouvements organiques. En même temps jai sur mon
balcon des baromètres, des thermo, des hygro, des anémo, des héliomètres
enregistreurs, et dans ma cave un sismo, un oro, un chasmographe, et je vous en cache bien
dautres. Cent fois sur le métier je remets mon ouvrage, jusquà
ce quil soit pour les humains plus beau quune bicyclette en or. - Un exemple dExplicateur,
parmi les Sophes: les Moijiciens Arrivé au quartier des Explicateurs le relais de la
visite est pris par le Professeur Mumu, tandis que lInfirmier promet de rejoindre
notre narrateur dans lOlympe. Les Explicateurs sont divisés entre les
Scients et les Sophes. Les Scients pensent que leurs noms vient de scrire,
sciens, comme science, et quil signifie savant. En réalité, il
sapparente à scier, les Scients soccupant principalement à tout scier,
hacher, pulvériser et dissoudre. Les Scients à expliquer toutes les choses. Enfin,
les Sophes feraient dériver leur nom de la déesse Sophie, mais on a prouvé
quen fait le mot nétait quune corruption de sauf, surnom que les sages
leur donnaient jadis pour résumer certaines devises...: je sais tout, sauf
que je ne sais rien ou bien je connais tout, sauf moi-même ou encore
tout est dans tout, sauf moi. Les Moijiciens est le nom générique des Moijes qui
ont pour occupation favorite la Moijie mots queux-mêmes, sans les comprendre,
ont repris à leur compte, les déformant un peu en Mages, Magiciens et Magie. Cette
variété de Sophe, sorte de pseudo-occultistes, est regroupée en de nombreuses espèces
très à la mode dont le nom de Moijiciens vient du fait quils ont perpétuellement
des pensées du type: moi, je sais les secrets qui délivrent du déterminisme
universel... tout est soumis à la nécessité, mais moi je suis initié à une réalité
supérieure... lhomme est plongé dans les secrets de lignorance, mais moi je
suis dans le secret des dieux... moi je sais... moi je peux... moi je fais... moi je suis
dune nature transcendante... --- CONCLUSION
OU LE RETOUR DU MÊME ---
On a comparé La Grande Beuverie à une descente
dans les abîmes. A la fois plongée dans nos ténèbres, essai dintrospection,
bilan du Grand Jeu, La Grande Beuverie est surtout une critique virulente de la société
et une analyse de lindividu et du langage. Daumal nhésite pas à se moquer de
lui-même lorsquil affirme à travers son narrateur qui, après avoir reçu la
réponse dune personne qui lui démontre quil est incapable de se percevoir
sous son vrai jour, déclare: Je laurai bien giflé. Mais cest moi qui
aurait reçu mes gifles. Le héros entre dans la Cathédrale où il découvre les
dieux qui ont pris le nom dArchi, là il est très surpris de cette entrevue, mais
la farce sachève lorsquil bascule sur une trappe pour se retrouver chez les
buveurs où il retrouvera Totochabo. Totochabo, ce Pangloss inversé, aura donc le dernier
mot: je
maintiens que nous nous figurons tout à lenvers. Et constater cela me fait
espérer; mais ici encore cette espèrance vous semblera désespoir; cette confiance que
jai dans la puissance de lhomme vous semblera misanthropie et pessimisme.
Tiens! en disant ces mots, jentends quils résonnent maintenant dans ma tête
comme des coquilles vides. Et, vous savez, je ne suis pas de ceux qui font resservir les
coquilles descargots en les remplissant de colimaçons factices taillés dans du
foie de veau. ---
RENSEIGNEMENTS DIVERS SUR LA GRANDE BEUVERIE --- Plan de La Grande Beuverie: Quelques personnages du livre: Références:
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Joë
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