Se passer de bonheur
Dans une lettre à Louise, Emmanuel Bove explique comment il
semble approcher de ce qu’il veut être : Un homme qui écrit
se croit un petit Dieu. Il doit créer un monde. Et il sera d’autant
plus grand que le monde créé par lui sera vaste et vivant. Ce
monde, Emmanuel Bove le créera ; mais avait-il rêvé qu’il soit
plus vaste… plus vivant ? Et faut-il trouver un réponse dans
ce bref et impertinent : Quel drôle d’idée ! qu’il
lancera à Jean Gaulmier qui lui avouait aimer son univers et s’y trouver
bien. Pourtant c’est bel et bien un univers que nous a moulé Bove.
Un univers dans lequel les personnages sont dessinés d’un trait identique
et vivent une condition commune : leur malheur tranquille.
Ce malheur tranquille qui ira jusqu’à troubler le sommeil d’un
Paul Léautaud, lorsqu’il se risqua à fourrer son nez dans la
lecture de La Coalition : Un vrai cauchemar ! J’en étais
tout aplati ; écrit-il le soir même dans son journal.
De roman en roman nous suivons finalement une seule silhouette,
celle de ce Bâton dessiné à la ligne claire, comme l’est le
héros d’Hergé. Mais notre Bâton n’ira ni au Tibet, ni à New
York, ni à Brazzaville parce qu’il est né, qu’il vit, et surtout qu’il
ne peut quitter Paris. Avalé par la ville qui ne veut plus le vomir,
Bâton s’y sent bien parce qu’il ne s’y sent pas trop mal, mais
aussi parce que Paris est le lieu au monde où l’on peut le mieux
se passer de bonheur. C’est sous ce rapport qu’il convient si bien
à la pauvre espèce humaine.
Dans ce Paris où l’on
se passe de bonheur, le Bâton des romans de Bove, est oisif,
affamé et sans le sou. Il habite des chambres d’hôtel de troisième
catégorie et traîne, infatigable, dans les rues à l’affût de tout.
Lourd de sa misère affective, il semble longer un corridor de vitrines
illuminées qui l’émerveillent. La ville est impitoyable, elle l’appâte
de ses fastes, lui permet d’assouvir un moment de luxe qu’il payera
de privations, du moment qu’ [il] possédait de quoi satisfaire
immédiatement ses besoins, peu lui importait l’avenir. La ville
lui donne la mesure effrayante de sa solitude ; elle l’immerge
dans la foule des boulevards, des places, des lieux publics où les
passants [le] dévisagent. Mais cette ville implacable le
couve et le protége aussi. Il y est en sécurité. Il ne lui vient jamais
à l’idée de la quitter pour un lieu tranquille en bord de mer, un
coin de campagne paisible. Que ferait-il de sa solitude, de son oisiveté,
de son manque d’argent, ailleurs que dans le ventre de Paris. Que
fait le Bâton d’Adieu Fombonne lorsqu’il se
retrouve seul dans la maison de Cottereaux, faisant sa cuisine lui-même
par économie, se couchant chaque soir dans un lit défait ?
Et bien, il plie bagage et prend un train pour Paris ! Car il
n’avait plus d’ambition, plus de soucis. Il était libre, seul.
Louise Aftalion également fera le voyage entraînant son fils dans
l’horreur de la Coalition.
Ainsi, alors que dans les
campagnes le jour décline, les volets des maisons se referment sur
de douillettes intimités ; lorsque les terres se noient de nuits
qu’elles épousent, au même instant, Paris charrie ses solitudes, déverse
dans ses rues, ses ruelles, ses boulevards, les sans-désir-formel
qu’elle allaite de nuits blanches. Bâton peut gaver son insomnie,
l’éreinter, l’enivrer en reculant le moment où il retrouvera sa chambre
d’hôtel de la rue Lafayette, son meublé de la rue de Vanves, et leurs
murs… surtout leurs murs ! Où l’on finit par entendre son cœur
battre. Quoi de plus effrayant que de se sentir soudainement si vivant
et par là même en danger de mort. Il n’y a rien qui m’effraie tant
que ce battement régulier que je ne commande pas et qui pourrait si
facilement s’arrêter.
Il suffit un soir de descendre
la rue d’Amsterdam jusqu’au carrefour de Saint-Lazare, ou le boulevard
Sébastopol jusqu’à la gare de l’Est pour comprendre que la ville engendre
chaque nuit une multitude d’orphelins qui n’ont plus qu’elle au monde.
Dans ces rues, on peut tout
aussi bien apercevoir Bâton derrière les vitres d’une sandwicherie
grecque, mâchant mollement des frites jetées à même le plateau ;
ou lisant un livre de poche, parmi des couples, dans une file d’attente
d’une salle de cinéma ; où encore sur un banc de la place Saint-Sulpice
avec une cloche du quartier, penché l’un vers l’autre ils se racontent.
Bâton erre dans cette ville, incomparablement puissant et libre.
Puis au bout de sa nuit, lorsqu’il décide enfin à rentrer chez lui,
il se [souvient] du couloir obscur de sa maison, de la cour
humide, des marches étroites de l’escalier, de sa chambre, sans feu,
sous les toits. A tout cela, il [préférera] la tiédeur de
la rue. Cette échappatoire, il ne pourrait la trouver ailleurs
que dans ce lieu. Pour le Bâton des romans d’Emmanuel Bove
Paris est une fête, mais une fête où il n’a, pour tout carton
d’invitation, que sa solitude exilée pour la nuit de sa chambre d’hôtel.
Dans cette fête il circule avec précaution et gêne, en imaginant que
chacun se doute qu’il n’y est pas convié ou alors par omission.
*
A vau-l’eau, mes amis
A la lecture d’A vau-l’eau
d’Huysmans, on ne peut s’empêcher de trouver dans le personnage de
Jean Folantin un air de cousinage avec le Victor Bâton de Mes amis.
Folantin, célibataire, bureaucrate aigri à la méchanceté ravalée,
ne cesse d’arpenter les quartiers de Paris dans l’espoir de dénicher
un gargot, un mannezingue qui conviendrait à sa bourse
et à son estomac délicat ou plutôt malade. Mais il ne rencontre que
des bouillons où il a recours [à des] filles
dont les costumes de sœur évoquent l’idée d’un réfectoire d’hôpital,
des marchands de vins où l’on sert des viandes insipides, encore
affadies par les cataplasmes des chicorées et des épinards. Tout
au long de ce court roman, Folantin tentera de manger à sa faim, sans
risquer de mauvaises digestions, sans avoir à supporter la proximité
d’autres clients et sans trop devoir délier sa bourse. Quête aussi
vaine que sera celle de Victor Bâton pour rompre sa solitude et trouver
un véritable ami, ou bien une maîtresse à qui [il confierait ses]
peines. Ces deux courts romans s’achèvent, pour leur héros, par
l’acception de leur simple condition humaine : Bâton écoute les
battements de son propre cœur et finit par se convaincre que la solitude
est belle, il suffirait pour cela d’être assez fort pour la supporter ;
Folantin comprend qu’il a eu tort de vouloir améliorer son ordinaire
et que le mieux n’existe pas pour les gens sans le sou ; seul
le pire arrive. Réduit à leurs propres dimensions, revenu d’ailleurs
pour n’être plus qu’ici et maintenant, ils se découvrent bien
décevants, c'est-à-dire inexorablement eux même !
Le caractère de ces deux
cousins diverge peu, la différence tient à leur attitude face à l’irréversible
fatalité qui les frappe : Jean Folantin tente de la repousser,
il est tendu et se débat ; Victor Bâton l’imagine dans l’ordre
des choses et l’accepte : J’ai envie de bouger comme quand
je m’imagine que je suis attaché. Mais je résiste : il faut dormir.
Tous deux ne sauraient subsister hors de la ville. Pourraient-ils
ailleurs qu’à Paris courir d’une rue à l’autre, d’un quartier à l’autre
à la recherche d’un restaurant correct où l’on est pas foulé ;
pourraient-ils ailleurs que dans Paris espérer, en se mêlant à un
attroupement ou à la foule anonyme des boulevards, rencontrer un ami ?
Il n’y a pas d’échappatoire, les murs de la ville sont pour eux l’indispensable
rempart qui les protège de leur singularité. Hors de ses portes, ils
seraient mis à nu, exhibés comme des idiots du village, montrés du
doigt comme ces ermites que l’on voit passer silencieux et hagards.
La femme aussi est plus
accessible dans la ville pour ces deux timides que sont Folantin et
Bâton ; mais tous deux tomberont, à la fin de leur périple, sur
des créatures plus misérables qu’eux même, vivant dans des chambres
plus sordides que les leurs : Un mouchoir séchait sur le calorifère.
Une chemise pendait à la clef d’un placard. Une bottine crottée traînait
sous une chaise et une pincette de cuisine lui faisait vis-à-vis sous
une table. − Dans cet extrait, j’ai mêlé volontairement
les descriptions des deux romans, et même si la langue de Bove, plus
minimaliste, paraît presque pauvre comparée à la dentellerie d’Huysmans,
l’effet, le rendu, l’atmosphère du lieu de leurs ébats (quasi forcés)
semble le même.− C’est de cette chambre qu’ils s’enfuiront tous
deux écoeurés en gardant le souvenir des bouches de leurs maîtresses
d’une nuit ; une bouche un peu grande avec de toutes petites
moustaches noires au bout des lèvres qui, à force d’être séparées,
n’avaient plus l’air d’appartenir à la même bouche. Ici également,
j’ai pu enchevêtrer les détails. Pour Bâton et Folantin, cette nuit
dans une chambre d’hôtel de la rue Lafayette pour l’un, dans une chambre
sans feu dont les murs semblent trembler pour l’autre, sera
le révélateur du cul-de-sac de leur existence ; en libérant d’un
spasme leurs désirs, ils se réveilleront enfin du cauchemar, pour
en pénétrer un autre, bien plus pénible : celui de leur propre
condition humaine.
On dit d’Huysmans qu’il n’a pas son pareil
pour débusquer le détail qui fait vrai ; d’Emmanuel Bove qu’il a le sens
du détail touchant. Tous deux quadrillent le texte de ces petits
éclairages, comme s’ils disposaient de minuscules spots pour dévoiler
dans son ensemble la peinture murale d’une église. Plus nous avançons
dans la lecture des pages d’A vau-l’eau ou de Mes amis,
plus nous apparaissent les tics, les manies, les obsessions d’un Folantin,
d’un Bâton, ces détails sont si nettement montrés (ni grossis ni exagérés,
mais simplement minutieusement montrés) que nous pourrions
nous réveiller en pleine nuit et, effrayé comme l’a été Paul Léautaud,
murmurer : On se voit soi-même dans une déchéance de ce genre !
Lorsque Bove ou Huysmans
décrivent leurs personnages, soit dans un bouillon de la rue
Bonaparte, à la fin du dix-neuvième siècle, ou dans un débit de vin
de la rue de Seine au début du siècle dernier, ils n’établissent pas
là, un état des lieux qu’il suffirait d’archiver au mémorial d’un
passé révolu ou dans une sorte de musée Carnavalet de la littérature
parisienne ; ils nous montrent, de détails débusqués,
de détails touchants, un lieu universel ou vivent des personnages
universels, que nous pourrions rencontrer et reconnaître encore aujourd’hui
dans une rue de Paris.
*
298 rue Saint-Jacques
Si l’on sait qu’Huysmans
fut un adepte de l’école naturaliste, avant de devenir l’oblat que
l’on connaît, nous pourrions imaginer qu’Emmanuel Bove inventa quelque
part l’autofiction naturaliste. Le Bâton de Mes amis est évidement
un nom d’emprunt qu’Emmanuel utilisera pour décrire sa propre errance
parisienne d’avril 1916 à avril 1918, celle d’un certain Bobovnikoff
que la police suspicieuse de Clemenceau arrêtera alors qu’il traînait,
peut-être sur les grands boulevards ou qu’il remontait la rue Saint-Jacques
depuis son hôtel du 298.
Pour Emmanuel tout commence
un jour de juillet 1897 ; sans doute une fin d’après-midi, alors
qu’il pleuvait sur le Panthéon un crachin d’eau de Seine ; alors
qu’un tramway évitait, devant le Luxembourg, une vieille dame voilée
d’un crêpe ; alors que les cloches d’une église voisine (peut-être
Sainte-Geneviève ou Saint-Sulpice) prenaient leur élan pour sonner
l’heure ; à cet instant précis dans une chambre de bonne, au
numéro 9 de la rue Soufflot, un gamète mâle atteignait l’ovule de
mademoiselle Henriette Michels. Neuf mois plus tard, le 20 avril 1898,
naissait Emmanuel Bove. Ce jour là, ses parents descendront, à pied, la
rue Saint-Jacques pour atteindre la maternité du boulevard Port Royal.
La mère devait se tenir le ventre en marchant, soutenue (nous l’espérons)
par le Prusco (le père, l’autre Emmanuel Bobovnikoff) ;
et l’enfant, le cœur battant, l’oreille plaquée contre le sein de
sa mère, reculait le moment de venir au monde, en écoutant les bruits
de cette vie parisienne qui, peut-être déjà, forgeaient son inquiétude.
C’est dans cette rue, vingt
ans plus tard, qu’Emmanuel Bove logera dans un hôtel dont nous devinons
la chambre. Il y a quelques jours, je m’étais fixé comme objectif
de remonter la rue Saint-Jacques, depuis cet hôtel, jusqu’au croisement
de la rue Soufflot, en essayant d’imaginer la silhouette d’Emmanuel
marchant devant moi ; les silhouettes de ses parents avançant
l’un contre l’autre, pressés d’atteindre leur but : la maternité
de Port Royal. Mais je n’ai pas retrouvé l’hôtel dont parlent les
biographes d’Emmanuel Bove. La rue Saint-Jacques ne porte pas, aujourd’hui,
de numéro 298. A cet endroit, entre les numéros 296 et 304, au niveau
de la rue du Val de Grâce, on a ouvert une place, celle d’Alphonse
Laveran – il fallait au moins une place pour ce premier prix Nobel
français de médecine –. Je me suis assis sur un banc, l’endroit était
calme et j’ai cherché dans cet espace où pouvait s’élever l’hôtel
du 298. Finalement j’aime que le Bâton de cette époque ait
habité un Paris qui n’existe plus ou du moins que l’on ne peut plus
retrouver. L’hôtel d’Emmanuel Bobovnikoff est dans un de ses romans :
sa biographie ; il n’existe que pour le lecteur et ne se trouve
sur aucun plan de Paris ni dans aucun bottin parisien.
L’errance parisienne est
toujours présente dans l’œuvre d’Emmanuel Bove, pas un seul de ses
romans n’échappe à une courte traversée des rues de Paris, ces rues
de Paris dont on ne peut parler sans les nommer, ainsi Patrick Modiano
qui les ronronne presque comme un chat, avec le visible plaisir d’entendre
leur sonorité : rue de l’Abbé de L’épée, rue de l’Eperon,
etc., ainsi Maigret que l’on transporte toujours en voiture (quelque
chose comme une Citroën noire) jusqu’aux lieux des crimes ou aux adresses
des témoins, ces rues que Georges Simenon inscrit avec la précision
d’un policier dactylographiant son rapport. Emmanuel Bove, pour sa
part, s’il cite souvent les rues où habitent ses personnages :
l’ami Billard à l’hôtel du Cantal, rue Gît le Cœur, la mère
et le fils Aftalion, dans leur déchéance, habiteront des lieux aussi
divers que la rue Eugène Manuel à Passy ou la rue de Calais entre
Pigalle et la place Clichy ; il omet parfois de révéler leur
nom, elles ne sont plus que des rues qu’Emmanuel Bove ne veut baptiser,
ainsi Bâton habite à Montrouge une rue où les immeubles sentent
la pierre sciée, Armand suit une rue si étroite que les
fouets des voitures [le touchent] en passant, Nicolas
et Louise Aftalion occupent au plus bas de leur descente en enfer,
un hôtel étroit de sept étages, encastré entre deux maisons
basses [dont] la pièce [donne] sur
la rue… une rue sans nom. Si nous devions suivre leur cheminement
dans la capitale, il y aurait toujours un moment où on perdrait leur
trace, comme on perd la trace d’Emmanuel Bove au 298 de la rue Saint-Jacques.
C’est surtout dans son roman
Armand que le no man’s lands est le plus flagrant, les personnages
circulent dans un labyrinthe de quartiers, de places, de rues, sûrement
parisiennes, mais qui ne portent pas de nom. Elles sont décrites,
mais point nommées, comme des inconnues rencontrées par hasard dans
Paris.
Nous venions de la rue Soufflot,
nous avons descendu la rue Saint-Jacques jusqu’à la maternité de Port
Royal, nous avons cherché l’hôtel du jeune Bobovnikoff, il ne nous
reste plus qu’à poursuivre notre chemin, un peu plus bas, jusqu’au
cimetière du Montparnasse pour nous rendre au caveau de la famille
Ottensooser, où repose Emmanuel Bove. C’est aussi sur une rue de Paris
que donne ce caveau : la rue Emile Richard. Une des rares – peut-être
bien la seule – de Paris à ne pas avoir d’adresse. Un nom mais pas
de numéro ? Elle est creusée dans le cimetière du Montparnasse
et a pour façade les hauts murs du cimetière qui assombrissent la
chaussée. On y a planté, à intervalles extrêmement réguliers, des
platanes qui gênent la marche lorsqu’on emprunte ses trottoirs à deux.
D’ailleurs, cet Emile Richard n’existe même pas dans le dictionnaire
que je possède, était-il chimiste, poète, industriel, mon Larousse
ne me l’apprend pas (mais pouvons-nous faire confiance aux dictionnaires
qui ont si longtemps occulté Emmanuel Bove de leurs pages).
Lorsqu’on observe l’allée
du cimetière, entre la porte du caveau et le mur, il nous semble qu’elle
ait été anciennement le trottoir de cette rue Emile Richard, que ce
mur fût bâti bien après la construction de cette section du cimetière.
Le tombeau d’Emmanuel est une des rares sépultures que je visite ;
j’y laisse à chacun de mes passages un caillou et reste un court moment
à écouter la bonne rumeur de la rue. Cette rumeur parisienne toujours présente
qu’Emmanuel Bove percevait déjà dans le sein de sa mère et qui persiste
toujours si proche de sa tombe ; cette rumeur qui l’atteignait
aussi derrière les murs des hôtels où il vécut ; cette rumeur
qu’il entendait, lorsqu’il n’écoutait pas battre son cœur, la nuit
dans une chambre du 298 rue Saint-Jacques.
*
Ce n’est rien !
Revenons aux impressions
laissées par La coalition sur Paul Léautaud ; trois semaines
après sa lecture du roman, le 17 février 1928, mal remis du malaise,
il essaye de convaincre Yves Gourdon – chroniqueur de Vient de
Paraître – qu’il n’y a là qu’un livre, si bien exécuté
qu’il soit, que n’importe quel autre écrivain aurait pu l’écrire.
(…) Or un livre qu’un autre que son auteur aurait pu écrire tout aussi
bien, qu’est-ce que c’est ? Ce n’est rien. Il se vengeait là de l’insomnie que lui avaient
provoqué la mère et l’enfant Aftalion. Mais ce qui nous interpelle
dans cette petite méchanceté, c’est que le roman d’Emmanuel Bove
donne une telle impression de facilité qu’il semblerait pourvoir être
tout aussi bien écrit par un autre. Ce roman touche à l’universel
dont nous parlions plus haut. Emmanuel Bove fait glisser sa plume
entre nos doigts. Ses romans nous émeuvent par leur clarté, nous atteignent
par leurs détails touchants. Ils nous apparaissent soudain
si évident qu’il nous semble que nous aurions pu écrire ces impressions
si justement peintes ; que n’importe quel autre écrivain aurait
pu écrire les situations inévitables où se précipitent les héros.
Un Pierre Neuhart, un Charles Benesteau ou un Victor
Bâton qui acceptent pratiquement sans révolte, sans rancune, sans
question, leur destin tragique amènera aussi les rédacteurs d’un Dictionnaire
des littératures (éditions PUF-1968) à s’interroger sur les romans
d’Emmanuel Bove, où se trouvent dépeints dans des situations complexes
et minutieusement observés des caractères faibles dont le comportement
reste souvent inexpliqué, diront-ils. En fait, les romans
de Bove auraient pu tous s’intituler Une Vie, d’ailleurs :
Armand, Un Célibataire, Un suicide, Un caractère de femme,
Un soir chez Blutel, ce ne sont pas là des titres, plutôt des
repères inscrits sur les chemises cartonnées qui contenaient les manuscrits. Ces romans racontent simplement une vie
avec tous ce qui peut rester d’inexplicable dans le comportement de
ceux qui la traversent. Lorsque Emmanuel Bove se remémore les épisodes
de sa propre existence, c’est aussitôt un roman qui lui vient sous
la plume : Beau-fils, la Coalition, Mes Amis, Journal écrit
en hiver, etc. Et lorsque Raymond Cousse et Jean-Luc Bitton établissent
la biographie d’Emmanuel Bove, racontent la vie de l’auteur,
c’est finalement un roman qu’ils ajouteront à l’univers bovien.
J’ai été amené à rédiger
une préface pour Un amour de Pierre Neuhart, je m’étais fixé
pour objectif de donner envie de lire le roman ; mais peut-on
sérieusement songer à donner envie de lire Emmanuel Bove ? Il
faut le lire et se dépatouiller avec tout ce qu’il nous fourre dans
les recoins de l’âme, toucher la pulpe de son malaise et avoir envie
de se lever pour crier Assez !, sans pour autant que nous
tombent des mains ses romans dans lesquels personne ne se décide à
ouvrir en grand les fenêtres. On ne peut fourrer son nez, dans
l’œuvre ou la vie d’Emmanuel Bove sans pénétrer dans les plis même
de son existence et ressentir une sorte d’asphyxie, d’asthme mental,
du malaise quoi !
Il m’arrive souvent de rencontrer
des lecteurs d’Emmanuel Bove, des amoureux de son univers ; je
les regarde avec surprise et incrédulité avec au bout des lèvres
ce Quelle drôle d’idée que je n’ose plagier. Ils sont de plus
en plus nombreux, mais je suis persuadé que personne n’a pu leur donner
envie de lire Emmanuel Bove, ils sont tombés, comme cela m’est arrivé,
sur un de ses romans comme sur une lettre qui ne leur était pas adressée.
*