Bâton, l'errance parisienne

 par David Nahmias

 

Points de vue

sur l'écriture

Pour François Possot

 

 

         Se passer de bonheur

 

         Dans une lettre à Louise, Emmanuel Bove explique comment il semble approcher de ce qu’il veut être : Un homme qui écrit se croit un petit Dieu. Il doit créer un monde. Et il sera d’autant plus grand que le monde créé par lui sera vaste et vivant. Ce monde, Emmanuel Bove le créera ; mais avait-il rêvé qu’il soit plus vaste… plus vivant ? Et faut-il trouver un réponse dans ce bref et impertinent : Quel drôle d’idée ! qu’il lancera à Jean Gaulmier qui lui avouait aimer son univers et s’y trouver bien. Pourtant c’est bel et bien un univers que nous a moulé Bove. Un univers dans lequel les personnages sont dessinés d’un trait identique et vivent une condition commune : leur malheur tranquille. Ce malheur tranquille qui ira jusqu’à troubler le sommeil d’un Paul Léautaud, lorsqu’il se risqua à fourrer son nez dans la lecture de La Coalition : Un vrai cauchemar ! J’en étais tout aplati ; écrit-il le soir même dans son journal. De roman en roman nous suivons finalement une seule silhouette, celle de ce Bâton dessiné à la ligne claire, comme l’est le héros d’Hergé. Mais notre Bâton n’ira ni au Tibet, ni à New York, ni à Brazzaville parce qu’il est né, qu’il vit, et surtout qu’il ne peut quitter Paris. Avalé par la ville qui ne veut plus le vomir, Bâton s’y sent bien parce qu’il ne s’y sent pas trop mal, mais aussi parce que Paris est le lieu au monde où l’on peut le mieux se passer de bonheur. C’est sous ce rapport qu’il convient si bien à la pauvre espèce humaine. [1]

         Dans ce Paris où l’on se passe de bonheur, le Bâton des romans de Bove, est oisif, affamé et sans le sou. Il habite des chambres d’hôtel de troisième catégorie et traîne, infatigable, dans les rues à l’affût de tout. Lourd de sa misère affective, il semble longer un corridor de vitrines illuminées qui l’émerveillent. La ville est impitoyable, elle l’appâte de ses fastes, lui permet d’assouvir un moment de luxe qu’il payera de privations, du moment qu’ [il] possédait de quoi satisfaire immédiatement ses besoins, peu lui importait l’avenir. La ville lui donne la mesure effrayante de sa solitude ; elle l’immerge dans la foule des boulevards, des places, des lieux publics où les passants [le] dévisagent. Mais cette ville implacable le couve et le protége aussi. Il y est en sécurité. Il ne lui vient jamais à l’idée de la quitter pour un lieu tranquille en bord de mer, un coin de campagne paisible. Que ferait-il de sa solitude, de son oisiveté, de son manque d’argent, ailleurs que dans le ventre de Paris. Que fait le Bâton d’Adieu Fombonne lorsqu’il se retrouve seul dans la maison de Cottereaux, faisant sa cuisine lui-même par économie, se couchant chaque soir dans un lit défait ? Et bien, il plie bagage et prend un train pour Paris ! Car il n’avait plus d’ambition, plus de soucis. Il était libre, seul. Louise Aftalion également fera le voyage entraînant son fils dans l’horreur de la Coalition.

         Ainsi, alors que dans les campagnes le jour décline, les volets des maisons se referment sur de douillettes intimités ; lorsque les terres se noient de nuits qu’elles épousent, au même instant, Paris charrie ses solitudes, déverse dans ses rues, ses ruelles, ses boulevards, les sans-désir-formel qu’elle allaite de nuits blanches. Bâton peut gaver son insomnie, l’éreinter, l’enivrer en reculant le moment où il retrouvera sa chambre d’hôtel de la rue Lafayette, son meublé de la rue de Vanves, et leurs murs… surtout leurs murs ! Où l’on finit par entendre son cœur battre. Quoi de plus effrayant que de se sentir soudainement si vivant et par là même en danger de mort. Il n’y a rien qui m’effraie tant que ce battement régulier que je ne commande pas et qui pourrait si facilement s’arrêter.

         Il suffit un soir de descendre la rue d’Amsterdam jusqu’au carrefour de Saint-Lazare, ou le boulevard Sébastopol jusqu’à la gare de l’Est pour comprendre que la ville engendre chaque nuit une multitude d’orphelins qui n’ont plus qu’elle au monde. Dans ces rues, on peut  tout aussi bien apercevoir Bâton derrière les vitres d’une sandwicherie grecque, mâchant mollement des frites jetées à même le plateau ; ou lisant un livre de poche, parmi des couples, dans une file d’attente d’une salle de cinéma ; où encore sur un banc de la place Saint-Sulpice avec une cloche du quartier, penché l’un vers l’autre ils se racontent. Bâton erre dans cette ville, incomparablement puissant et libre. Puis au bout de sa nuit, lorsqu’il décide enfin à rentrer chez lui, il se [souvient] du couloir obscur de sa maison, de la cour humide, des marches étroites de l’escalier, de sa chambre, sans feu, sous les toits. A tout cela, il [préférera] la tiédeur de la rue. Cette échappatoire, il ne pourrait la trouver ailleurs que dans ce lieu. Pour le Bâton des romans d’Emmanuel Bove Paris est une fête, mais une fête où il n’a, pour tout carton d’invitation, que sa solitude exilée pour la nuit de sa chambre d’hôtel. Dans cette fête il circule avec précaution et gêne, en imaginant que chacun se doute qu’il n’y est pas convié ou alors par omission.

 

 

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A vau-l’eau, mes amis

        

 

         A la lecture d’A vau-l’eau d’Huysmans, on ne peut s’empêcher de trouver dans le personnage de Jean Folantin un air de cousinage avec le Victor Bâton de Mes amis. Folantin, célibataire, bureaucrate aigri à la méchanceté ravalée, ne cesse d’arpenter les quartiers de Paris dans l’espoir de dénicher un gargot, un mannezingue qui conviendrait à sa bourse et à son estomac délicat ou plutôt malade. Mais il ne rencontre que des bouillons où il a recours [à des]  filles dont les costumes de sœur évoquent l’idée d’un réfectoire d’hôpital, des marchands de vins où l’on sert des viandes insipides, encore affadies par les cataplasmes des chicorées et des épinards. Tout au long de ce court roman, Folantin tentera de manger à sa faim, sans risquer de mauvaises digestions, sans avoir à supporter la proximité d’autres clients et sans trop devoir délier sa bourse. Quête aussi vaine que sera celle de Victor Bâton pour rompre sa solitude et trouver un véritable ami, ou bien une maîtresse à qui [il confierait ses] peines. Ces deux courts romans s’achèvent, pour leur héros, par l’acception de leur simple condition humaine : Bâton écoute les battements de son propre cœur et finit par se convaincre que la solitude est belle, il suffirait pour cela d’être assez fort pour la supporter ; Folantin comprend qu’il a eu tort de vouloir améliorer son ordinaire et que le mieux n’existe pas pour les gens sans le sou ; seul le pire arrive. Réduit à leurs propres dimensions, revenu d’ailleurs pour n’être plus qu’ici et maintenant, ils se découvrent bien décevants, c'est-à-dire inexorablement eux même !

         Le caractère de ces deux cousins diverge peu, la différence tient à leur attitude face à l’irréversible fatalité qui les frappe : Jean Folantin tente de la repousser, il est tendu et se débat ; Victor Bâton l’imagine dans l’ordre des choses et l’accepte : J’ai envie de bouger comme quand je m’imagine que je suis attaché. Mais je résiste : il faut dormir. Tous deux ne sauraient subsister hors de la ville. Pourraient-ils ailleurs qu’à Paris courir d’une rue à l’autre, d’un quartier à l’autre à la recherche d’un restaurant correct où l’on est pas foulé ; pourraient-ils ailleurs que dans Paris espérer, en se mêlant à un attroupement ou à la foule anonyme des boulevards, rencontrer un ami ? Il n’y a pas d’échappatoire, les murs de la ville sont pour eux l’indispensable rempart qui les protège de leur singularité. Hors de ses portes, ils seraient mis à nu, exhibés comme des idiots du village, montrés du doigt comme ces ermites que l’on voit passer silencieux et hagards.

         La femme aussi est plus accessible dans la ville pour ces deux timides que sont Folantin et Bâton ; mais tous deux tomberont, à la fin de leur périple, sur des créatures plus misérables qu’eux même, vivant dans des chambres plus sordides que les leurs : Un mouchoir séchait sur le calorifère. Une chemise pendait à la clef d’un placard. Une bottine crottée traînait sous une chaise et une pincette de cuisine lui faisait vis-à-vis sous une table. − Dans cet extrait, j’ai mêlé volontairement les descriptions des deux romans, et même si la langue de Bove, plus minimaliste, paraît presque pauvre comparée à la dentellerie d’Huysmans, l’effet, le rendu, l’atmosphère du lieu de leurs ébats (quasi forcés) semble le même.− C’est de cette chambre qu’ils s’enfuiront tous deux écoeurés en gardant le souvenir des bouches de leurs maîtresses d’une nuit ; une bouche un peu grande avec de toutes petites moustaches noires au bout des lèvres qui, à force d’être séparées, n’avaient plus l’air d’appartenir à la même bouche. Ici également, j’ai pu enchevêtrer les détails. Pour Bâton et Folantin, cette nuit dans une chambre d’hôtel de la rue Lafayette pour l’un, dans une chambre sans feu dont les murs semblent trembler pour l’autre, sera le révélateur du cul-de-sac de leur existence ; en libérant d’un spasme leurs désirs, ils se réveilleront enfin du cauchemar, pour en pénétrer un autre, bien plus pénible : celui de leur propre condition humaine.

  

         On dit d’Huysmans qu’il n’a pas son pareil pour débusquer le détail qui fait vrai [2]  ; d’Emmanuel Bove qu’il a le sens du détail touchant [3] . Tous deux quadrillent le texte de ces petits éclairages, comme s’ils disposaient de minuscules spots pour dévoiler dans son ensemble la peinture murale d’une église. Plus nous avançons dans la lecture des pages d’A vau-l’eau ou de Mes amis, plus nous apparaissent les tics, les manies, les obsessions d’un Folantin, d’un Bâton, ces détails sont si nettement montrés (ni grossis ni exagérés, mais simplement minutieusement montrés) que nous pourrions nous réveiller en pleine nuit et, effrayé comme l’a été Paul Léautaud, murmurer : On se voit soi-même dans une déchéance de ce genre !   

         Lorsque Bove ou Huysmans décrivent leurs personnages, soit dans un bouillon de la rue Bonaparte, à la fin du dix-neuvième siècle, ou dans un débit de vin de la rue de Seine au début du siècle dernier, ils n’établissent pas là, un état des lieux qu’il suffirait d’archiver au mémorial d’un passé révolu ou dans une sorte de musée Carnavalet de la littérature parisienne ; ils nous montrent, de détails débusqués, de détails touchants, un lieu universel ou vivent des personnages universels, que nous pourrions rencontrer et reconnaître encore aujourd’hui dans une rue de Paris.

        

 

 

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298 rue Saint-Jacques

 

 

         Si l’on sait qu’Huysmans fut un adepte de l’école naturaliste, avant de devenir l’oblat que l’on connaît, nous pourrions imaginer qu’Emmanuel Bove inventa quelque part l’autofiction naturaliste. Le Bâton de Mes amis est évidement un nom d’emprunt qu’Emmanuel utilisera pour décrire sa propre errance parisienne d’avril 1916 à avril 1918, celle d’un certain Bobovnikoff que la police suspicieuse de Clemenceau arrêtera alors qu’il traînait, peut-être sur les grands boulevards ou qu’il remontait la rue Saint-Jacques depuis son hôtel du 298.

         Pour Emmanuel tout commence un jour de juillet 1897 ; sans doute une fin d’après-midi, alors qu’il pleuvait sur le Panthéon un crachin d’eau de Seine ; alors qu’un tramway évitait, devant le Luxembourg, une vieille dame voilée d’un crêpe ; alors que les cloches d’une église voisine (peut-être Sainte-Geneviève ou Saint-Sulpice) prenaient leur élan pour sonner l’heure ; à cet instant précis dans une chambre de bonne, au numéro 9 de la rue Soufflot, un gamète mâle atteignait l’ovule de mademoiselle Henriette Michels. Neuf mois plus tard, le 20 avril 1898, naissait Emmanuel Bove. [4] Ce jour là, ses parents descendront, à pied, la rue Saint-Jacques pour atteindre la maternité du boulevard Port Royal. La mère devait se tenir le ventre en marchant, soutenue (nous l’espérons) par le Prusco [5] (le père, l’autre Emmanuel Bobovnikoff) ; et l’enfant, le cœur battant, l’oreille plaquée contre le sein de sa mère, reculait le moment de venir au monde, en écoutant les bruits de cette vie parisienne qui, peut-être déjà, forgeaient son inquiétude.

         C’est dans cette rue, vingt ans plus tard, qu’Emmanuel Bove logera dans un hôtel dont nous devinons la chambre. Il y a quelques jours, je m’étais fixé comme objectif de remonter la rue Saint-Jacques, depuis cet hôtel, jusqu’au croisement de la rue Soufflot, en essayant d’imaginer la silhouette d’Emmanuel marchant devant moi ; les silhouettes de ses parents avançant l’un contre l’autre, pressés d’atteindre leur but : la maternité de Port Royal. Mais je n’ai pas retrouvé l’hôtel dont parlent les biographes d’Emmanuel Bove. La rue Saint-Jacques ne porte pas, aujourd’hui, de numéro 298. A cet endroit, entre les numéros 296 et 304, au niveau de la rue du Val de Grâce, on a ouvert une place, celle d’Alphonse Laveran – il fallait au moins une place pour ce premier prix Nobel français de médecine –. Je me suis assis sur un banc, l’endroit était calme et j’ai cherché dans cet espace où pouvait s’élever l’hôtel du 298. Finalement j’aime que le Bâton de cette époque ait habité un Paris qui n’existe plus ou du moins que l’on ne peut plus retrouver. L’hôtel d’Emmanuel Bobovnikoff est dans un de ses romans : sa biographie ; il n’existe que pour le lecteur et ne se trouve sur aucun plan de Paris ni dans aucun bottin parisien. [6]

        

         L’errance parisienne est toujours présente dans l’œuvre d’Emmanuel Bove, pas un seul de ses romans n’échappe à une courte traversée des rues de Paris, ces rues de Paris dont on ne peut parler sans les nommer, ainsi Patrick Modiano qui les ronronne presque comme un chat, avec le visible plaisir d’entendre leur sonorité : rue de l’Abbé de L’épée, rue de l’Eperon, etc., ainsi Maigret que l’on transporte toujours en voiture (quelque chose comme une Citroën noire) jusqu’aux lieux des crimes ou aux adresses des témoins, ces rues que Georges Simenon inscrit avec la précision d’un policier dactylographiant son rapport. Emmanuel Bove, pour sa part, s’il cite souvent les rues où habitent ses personnages : l’ami Billard à l’hôtel du Cantal, rue Gît le Cœur, la mère et le fils Aftalion, dans leur déchéance, habiteront des lieux aussi divers que la rue Eugène Manuel à Passy ou la rue de Calais entre Pigalle et la place Clichy ; il omet parfois de révéler leur nom, elles ne sont plus que des rues qu’Emmanuel Bove ne veut baptiser, ainsi Bâton habite à Montrouge une rue où les immeubles sentent la pierre sciée, Armand suit une rue si étroite que les fouets des voitures [le touchent] en passant, Nicolas et Louise Aftalion occupent au plus bas de leur descente en enfer, un hôtel étroit de sept étages, encastré entre deux maisons basses [dont] la pièce [donne]  sur la rue… une rue sans nom. Si nous devions suivre leur cheminement dans la capitale, il y aurait toujours un moment où on perdrait leur trace, comme on perd la trace d’Emmanuel Bove au 298 de la rue Saint-Jacques.

         C’est surtout dans son roman Armand que le no man’s lands est le plus flagrant, les personnages circulent dans un labyrinthe de quartiers, de places, de rues, sûrement parisiennes, mais qui ne portent pas de nom. Elles sont décrites, mais point nommées, comme des inconnues rencontrées par hasard dans Paris.

 

         Nous venions de la rue Soufflot, nous avons descendu la rue Saint-Jacques jusqu’à la maternité de Port Royal, nous avons cherché l’hôtel du jeune Bobovnikoff, il ne nous reste plus qu’à poursuivre notre chemin, un peu plus bas, jusqu’au cimetière du Montparnasse pour nous rendre au caveau de la famille Ottensooser, où repose Emmanuel Bove. C’est aussi sur une rue de Paris que donne ce caveau : la rue Emile Richard. Une des rares – peut-être bien la seule – de Paris à ne pas avoir d’adresse. Un nom mais pas de numéro ? Elle est creusée dans le cimetière du Montparnasse et a pour façade les hauts murs du cimetière qui assombrissent la chaussée. On y a planté, à intervalles extrêmement réguliers, des platanes qui gênent la marche lorsqu’on emprunte ses trottoirs à deux. D’ailleurs, cet Emile Richard n’existe même pas dans le dictionnaire que je possède, était-il chimiste, poète, industriel, mon Larousse ne me l’apprend pas (mais pouvons-nous faire confiance aux dictionnaires qui ont si longtemps occulté Emmanuel Bove de leurs pages).

         Lorsqu’on observe l’allée du cimetière, entre la porte du caveau et le mur, il nous semble qu’elle ait été anciennement le trottoir de cette rue Emile Richard, que ce mur fût bâti bien après la construction de cette section du cimetière. Le tombeau d’Emmanuel est une des rares sépultures que je visite ; j’y laisse à chacun de mes passages un caillou et reste un court moment à écouter la bonne rumeur [7] de la rue. Cette rumeur parisienne toujours présente qu’Emmanuel Bove percevait déjà dans le sein de sa mère et qui persiste toujours si proche de sa tombe ; cette rumeur qui l’atteignait aussi derrière les murs des hôtels où il vécut ; cette rumeur qu’il entendait, lorsqu’il n’écoutait pas battre son cœur, la nuit dans une chambre du 298 rue Saint-Jacques.  

 

 

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Ce n’est rien !

 

         Revenons aux impressions laissées par La coalition sur Paul Léautaud ; trois semaines après sa lecture du roman, le 17 février 1928, mal remis du malaise, il essaye de convaincre Yves Gourdon – chroniqueur de Vient de Paraître qu’il n’y a là qu’un livre, si bien exécuté qu’il soit, que n’importe quel autre écrivain aurait pu l’écrire. (…) Or un livre qu’un autre que son auteur aurait pu écrire tout aussi bien, qu’est-ce que c’est ? Ce n’est rien [8] . Il se vengeait là de l’insomnie que lui avaient provoqué la mère et l’enfant Aftalion. Mais ce qui nous interpelle dans cette petite méchanceté, c’est que le roman d’Emmanuel Bove donne une telle impression de facilité qu’il semblerait pourvoir être tout aussi bien écrit par un autre. Ce roman touche à l’universel dont nous parlions plus haut. Emmanuel Bove fait glisser sa plume entre nos doigts. Ses romans nous émeuvent par leur clarté, nous atteignent par leurs détails touchants. Ils nous apparaissent soudain si évident qu’il nous semble que nous aurions pu écrire ces impressions si justement peintes ; que n’importe quel autre écrivain aurait pu écrire les situations inévitables où se précipitent les héros.

            Un Pierre Neuhart, un Charles Benesteau ou un Victor Bâton qui acceptent pratiquement sans révolte, sans rancune, sans question, leur destin tragique amènera aussi les rédacteurs d’un Dictionnaire des littératures (éditions PUF-1968) à s’interroger sur les romans d’Emmanuel Bove, où se trouvent dépeints dans des situations complexes et minutieusement observés des caractères faibles dont le comportement reste souvent inexpliqué, diront-ils. En fait, les romans de Bove auraient pu tous s’intituler Une Vie, d’ailleurs : Armand, Un Célibataire, Un suicide, Un caractère de femme, Un soir chez Blutel, ce ne sont pas là des titres, plutôt des repères inscrits sur les chemises cartonnées qui contenaient les manuscrits. [9] Ces romans racontent simplement une vie avec tous ce qui peut rester d’inexplicable dans le comportement de ceux qui la traversent. Lorsque Emmanuel Bove se remémore les épisodes de sa propre existence, c’est aussitôt un roman qui lui vient sous la plume : Beau-fils, la Coalition, Mes Amis, Journal écrit en hiver, etc. Et lorsque Raymond Cousse et Jean-Luc Bitton établissent la biographie d’Emmanuel Bove, racontent la vie de l’auteur, c’est finalement un roman qu’ils ajouteront à l’univers bovien.

 

         J’ai été amené à rédiger une préface pour Un amour de Pierre Neuhart, je m’étais fixé pour objectif de donner envie de lire le roman ; mais peut-on sérieusement songer à donner envie de lire Emmanuel Bove ? Il faut le lire et se dépatouiller avec tout ce qu’il nous fourre dans les recoins de l’âme, toucher la pulpe de son malaise et avoir envie de se lever pour crier Assez !, sans pour autant que nous tombent des mains ses romans dans lesquels personne ne se décide à ouvrir en grand les fenêtres. On ne peut fourrer son nez, dans l’œuvre ou la vie d’Emmanuel Bove sans pénétrer dans les plis même de son existence et ressentir une sorte d’asphyxie, d’asthme mental, du malaise quoi !

         Il m’arrive souvent de rencontrer des lecteurs d’Emmanuel Bove, des amoureux de son univers ; je les regarde avec surprise et incrédulité avec au bout des lèvres ce Quelle drôle d’idée que je n’ose plagier. Ils sont de plus en plus nombreux, mais je suis persuadé que personne n’a pu leur donner envie de lire Emmanuel Bove, ils sont tombés, comme cela m’est arrivé, sur un de ses romans comme sur une lettre qui ne leur était pas adressée.

 

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[1] Madame de Staël

[2] Emile Zola

[3] Samuel Beckett

[4] Je me suis permis de plagier le scénario d’Amélie Poulain, parce qu’il convient bien  au personnage d’Emmanuel Bove.  

[5] Léon, le frère d’Emmanuel, appelait ainsi leur père.

[6] Dans le Dictionnaire historique des rues de Paris de Jacques Hillairet (saint homme !), il existe un 298 qui fut l’emplacement d’un poste de gardes-françaises dans la seconde moitié du XVIIIième siècle. On a retrouvé à proximité une borne défendant en 1724 de bâtir au-delà de cet endroit.

[7] Peter Handke – Préface de La vie comme une ombre.

[8] Journal de Paul Léautaud du 17 février 1928

[9] J’exclus de cette remarque Mes Amis qui reste, nous le savons tous, le plus beau titre du monde