Le retour du tragique
dans le drame romantique

par Bouchta Es-sette

« Toutes les choses reviennent éternellement. Tout s’en va, tout revient ; éternellement roule la vie de l’être. Tout meurt et tout refleurit, éternellement se déroule l’année de l’être ». Ainsi devait parler un jour Zarathoustra. Et pourtant cela ne fait que souligner une vieille évidence ; depuis l’image classique du serpent qui se mord la queue jusqu’aux réflexions des Grecs anciens dont par exemple Héraclite, Platon ou lez Stoïciens, ou même des Egyptiens anciens avec leur mythe de l’éternel retour du fameux « disque d’or » ou des crues du Nil, tout revient , tantôt sous forme d’un passé déjà vécu, tantôt sous forme d’un vécu similaire tant soit peu métamorphosé, créant cette familiarité étrange qui accompagne toujours la renaissance d’un déjà vécu. Telle est la problématique du tragique liée à la conception de la notion d’héroïsme qui à travers les âges, depuis son épanouissement dans le monde hellénique n’a pas cessé de subir les modifications esthétiques et idéologiques qu’elle a dû traverser. Dans Le Retour du tragique, de Jean Marie Domenach, l’on peut lire : « On découvre que ce n'est pas les dieux qui suscitent l'inconciliable, l'inexplicable et l'incompréhensible, mais l'homme simplement dès qu'il entreprend d'aimer, de créer, d'organiser et d'être heureux, dès qu'il convoite la personne des autres et la sienne ».

Comme si l’auteur voulait abolir la fatalité antique, il nous invite, de par le verbe " découvrir" à abandonner cette vieille conception selon laquelle les dieux étaient seuls responsables de l'inconciliable, de l'inexplicable et de l'incompréhensible. L'axe de la responsabilité de ce qui peut se résumer dans l'inadmissible est ainsi déplacé des dieux pour être imputé à l'homme. Mais si cela permet en quelque sorte de réconcilier les dieux avec les humains, il donne l'impression de brouiller l'homme avec lui -même, autrement dit avec ses semblables dans la mesure où c'est lui qui va endosser la responsabilité de tout ce qui peut lui arriver, donc de son tragique, et cela dès qu'il entreprend d'aimer, de créer, d'organiser et d'être heureux. Cela veut dire que le malheur de l'homme est suscité dès lors qu'il se met à agir. Dans l'action et par l'action, les désirs se croisent et se heurtent, les volontés s'opposent et s'annulent, les projets se forment et se télescopent.. Et c'est l'illégitime qui prévaut, et c'est la convoitise qui déclenche l'inconciliable. L'homme semble être abandonné à son propre sort en dehors de toute intervention divine, convoitant, désirant, cherchant à tous prix le bonheur. Or, selon Max Scheler, l'homme agissant est la véritable source du tragique. Car l'action qui est déclenchée par le désir et la passion risque de ne pas connaître de limites.
C'est sans doute cet excès de désir, destructeur parce qu'insatiable, qui amène Domenach à penser qu'il n'est pas de bonheur qui soit innocent. Depuis l'aube des âges, l'homme n'a jamais cessé d'épiloguer sur de vieilles questions : est-on libre dans ses actions, est-on dirigé par une quelconque volonté extérieure où est-on tantôt ceci, tantôt cela ? Autant de questions ne trouvant jamais que des réponses approximatives et éternellement remises en cause. Du temps des Grecs de l'antiquité, les dieux étaient responsables de tout ce que l'homme pouvait entreprendre. Sans volonté, à la merci des caprices divins, l'être humain était condamné à une vie dont les mécanismes étaient éternellement contrôlés par la présence accablante des dieux. L'homme n'étant pas responsable du mal qu'il comment ou du mal qu'il subit se vautrait dans sa condition tragique, quand la divinité, au lieu d'être providentielle, va se complaire dans son absence et sa malveillance. Dans les temps modernes, les choses se présentent autrement. Comme si l'homme s'était réconcilié avec la divinité sur laquelle il devait projeter ses forces et ses qualités qu'il n'a finalement de cesse de récupérer, il devient en quelque sorte responsable de lui-même, de ses actes et de ses désirs. Mais en se réconciliant avec les dieux, il se brouille avec lui-même. C'est ce qui fait dire à Domenach que " ce n'est pas les dieux qui suscitent l'inconciliable, l'inexplicable et l'incompréhensible, mais c'est l'homme, simplement dès qu'il entreprend d'aimer, de créer, d'organiser et d'être heureux. " Méditant sur OEdipe roi, Péguy récrit : " Tout homme heureux est coupable. "

Certes le bonheur humain n'est jamais innocent, n'est jamais pur. Pour être, le bonheur condamne autre chose à ne pas être. Le bonheur n'a de sens véritable que s'il se construit sur les ruines du malheur, que s'il est appétence et convoitise, généralement de ce qui est indu, illégitime parce qu'appartenant à autrui. Livré à ses propres désirs, l'homme ne se départit de l'impérialisme des dieux que pour se laisser prendre dans les rets de son propre impérialisme, de ses pulsions jamais complètement achevées. Quand Hobbes lance son imprécation selon laquelle l'homme est un loup pour son semblable, il donne l'impression d'écarter définitivement la responsabilité des dieux dans les malheurs des hommes. S'il faut tout de même parler d'une fatalité qui accable l'homme moderne, il faut bien qu'elle soit d'ordre social, voilà ce qu'il faut entendre par l'emploi (par Domenach) de l'adjectif " certaine " antéposé au mot " fatalité " dont la fonction est justement de dépouiller ce terme de ses oripeaux sémantiques antiques. Voilà comment donc " une certaine fatalité ", se confondant avec la marginalité, engage la responsabilité de l'homme dans ce qu'il peut lui arriver : le meilleur comme le pire. La question qui se pose dès lors est la suivante : comment la marginalité, phénomène typiquement social, synonyme dorénavant de la fatalité, enclenche-elle irrémédiablement l'héroïsme ? Autrement dit, en dehors de toute ingérence divine, nous allons essayer de démontrer comment dans certains textes romantiques comme Les Brigands de Schiller, Don Alvaro. ou la force du destin du duc de Rivas et Hernani de Hugo, les personnages sont victimes non pas de la malveillance des dieux mais notamment des désirs de leurs semblables qui, les privant de leurs droits, les condamnent à l'exclusion et à la marginalité. En second lieu, il faudra montrer comment atrocement marginalisés, ces personnages qui jouissent tout de même de quelques prédispositions naturelles, se hissent, - malgré eux- au rang de héros, comme pour prendre leur revanche sur l'adversité.

En lisant les textes cités, on se retrouve loin de l'atmosphère antique, notamment grecque, où divin et humain sont inextricablement enchevêtrés. Rien ne nous fait penser à l'hybris, cette transgression de la mesure qui était par exemple celle d'un Ajax présomptueux, d'un Agamemnon impie ou d'une Antigone intransigeante, encore moins à une innocence totale d'un Oedipe injustement châtié, ce pour quoi il est devenu l'archétype absurde du mystère fatal et tragique. Les personnages, objets de notre analyse, en l'occurrence Karl de Schiller, Alvaro du duc de Rivas et Hernani de Hugo ne sont victimes ni de l'hybris, ni de l'ingérence d'une quelconque transcendance qui peut prendre la forme de la fatalité ou du destin. Ces personnages sont tout simplement victimes d'une société qui les broie avec son système de valeurs toujours révolues, atroces et implacables, une société où le bonheur est à réaliser à tout prix.

En effet sans le conditionnement historique et social dans lequel évoluent ces héros, ils n'auraient pas été ce qu'ils sont. Un Karl aurait été heureux dans le giron familial avec un père affectueux et compréhensif et une amante aimante et intentionnée. Mais Franz, son frère jaloux de l'estime dont il jouit auprès de son père, jaloux aussi du bonheur qui se dessine à sa portée avec sa fiancée Amélia, veut renverser les vapeurs en sa faveur en lui briguant et l'affection paternelle et l'amour de sa future. S'estimant victime d'une nature et d'une société injustes, Franz va tout faire pour construire son petit bonheur au mépris des conventions en vigueur, en essayant d'octroyer au cadet ce que la société réserve à l'aîné. Eschyle, ne dit-il ironiquement dans la bouche de Darius que celui qui veut sa perte trouve toujours un dieu pour l'aider ? Malgré ses frasques de jeunesse somme toute pardonnables pour un jeune homme de son âge, Karl a demandé le pardon de son père : " Dans la semaine dernière, dit-il, j'ai écrit à mon père pour lui demander pardon (...) le courrier est arrivé ; le pardon de mon père est déjà entre les mains de cette ville ". Il est animé d'un grand désir de dire son amour à sa fiancée Amalia, " à l'ombre des bosquets paternels dans les jardins de mes pères, dans les bras de mon Amalia m'attirent des joies plus nobles ". Et quand toute son âme était portée à la quiétude et à la vie calme, c'est la lettre rédigée par son frère jaloux qui va tomber sur lui comme un couperet. Au summum de la déception et du désespoir, il vocifère : " Je n'ai plus de père, je n'ai plus d'amour le sang et la mort m'apprendront à oublier que quelque chose ait jamais pu m'être cher. " Un Hernani de Hugo n'aurait pas été le banni. Il aurait été tout de go duc de Segobre, duc de Cardona, marquis de Monroy, comte Albatera, vicomte de Gor pet enfin Jean d'Aragon grand maître d'Avis. La preuve : sitôt qu'il a recouvré son identité usurpée, après la clémence de l'empereur qui lui a rendu son dû, comme par enchantement, il se métamorphose complètement, jetant son poignard, signe de révolte et de rébellion, criant haut et fort : " Oh ! ma haine n'en va. Je n'ai plus que de l'amour dans l'âme ".

Mais entre temps, Hernani comme Karl Moore, aura été victime de la voracité politique qui a privé son père de ses droits légitimes. Dans un accès de colère il dit à don Carlos : " Ecoutez : votre père a fait mourir le mien Je vous hais. Vous avez pris mon titre et mon bien " Guidé par la haine qui lui dicte de tout entreprendre pour recouvrer ses biens spoliés, -un forfait appelle une revanche Hernani connaîtra l'exclusion et l'exil. Ainsi privé, il ne pourra plus offrir à sa Dona Sol , lui le prince déchu, le pauvre misérable, que sa montagne, que son bois et son torrent, que son pain de proscrit, que la moitié du lit vert et touffu que la forêt lui donne. Quant à Alvaro du duc de Rivas, fuyant la revanche de ceux qui auraient pu être ses beaux-frères, il va mener une lutte implacable pour son intégration sociale qui sera tributaire de la récupération de son identité. II a grandi au milieu des Indiens avant de se rendre en Espagne pour demander la grâce et sauver l'honneur de ses parents.

C'est dans ces conditions sociales implacables d'exclu et de marginalisé qu'Alvaro va évoluer. Le crime qu'il aura commis l'aura, tout inconnu qu'il était, enfoncé davantage dans les méandres de la marginalité, un coup de pouce à visage de destin, de par son caractère hasardeux et mystérieux, mais ne pouvant occulter les véritables raisons de son malheur qui trouvent leurs explications dans une vision sociale étriquée que les Calatrava cherchent désespérément à perpétuer. Banni par la société, encore moins vraisemblablement pour le crime qu'il a commis et qu'il n'a nullement prémédité qu'à cause des traditions absurdes qui légitiment l'écoulement du sang pour soit- disant laver un affront subi et sauvegarder un honneur soit disant bafoué. Il sera tour à tour Fabrique Herreros (capitaine des grenadiers) et père Raphaël (un moine franciscain) après avoir été indexé par un ensemble d'autres descriptions définies à connotation péjorative, depuis les Sévillans de l'acte I jusqu'au frère Méliton de l'acte V : il est tantôt " superbe et valeureux torero ", tantôt " indiano courtois et généreux «, tantôt " pirate enrichi, " tantôt " fils bâtard d'un grand d'Espagne et d'une reine mauresque ". Or ce n'est qu à la scène 9 de l'acte V, qu'on apprendra qu'Alvaro est le fils d'une princesse Inca et d'un vice roi proscrit du Pérou pour avoir voulu convertir sa vice-royauté en empire, au mépris de la monarchie espagnole.
Voilà en substance les véritables raisons qui relèguent les personnages analysés à une position marginale la société représentée par des personnages à comportements malsains, jaloux et égocentriques, par ces êtres qui ne ménagent aucun effort -licite ou illicite. Soit-il- pour construire un lambeau de bonheur dont les éclats ne tarderont pas à éclabousser ceux-là mêmes à qui il devait être destiné. S'il est avéré qu'il n'y a pas d'effet sans cause, en renversant les termes de la proposition, on peut dire qu'il n' y a pas de cause sans effet. Les personnages étant ainsi exclus par leurs proches et par la société, leur marginalité va constituer le véritable mobile de leurs dérives et a fortiori de leur héroïsme. Les réactions des trois personnages peuvent être mieux comprise à la lumière de cette citation que Genet met dans la bouche d'un des personnages des Nègres : " Nous sommes ce qu'on veut que nous soyons, nous le serons jusqu'au bout, absurdement. ".

Certes, malgré quelques dispositions naturelles que ces trois personnages possèdent pour être des héros potentiels, réprouvés, relégués au ban de la société, ces personnages vont devenir en quelque sorte des héros malgré eux. Mais ce sera un héroïsme humain, trop humain. Ils tâcheront de redresser chacun à sa façon les exactions commises par la société. Karl, s'estimant injustement traité, fera de la vengeance son arme favorite pour réparer les torts. Son compagnon Spiegleberg lui aura fait remarquer que " les forces grandissent dans la nécessité (...) le courage croît avec le danger, les forces s'exaltent sous la pression des circonstances ". De cet être marginalisé surgira un héros prêt à affronter tous les dangers. Contraint à l'exil, il se forge une autre personnalité pour s'adapter au nouveau mode de vie que lui imposent les circonstances. Il manifeste dans son nouvel état les signes qui caractérisent un héros. Dès son apparition dans la scène 2 de l'acte I, il se démarque avec hauteur et mépris de " cet indolent siècle de castrats, qui n'est bon qu'à remâcher les exploits des temps passés ". Il laisse manifester son charisme devant des brigands abasourdis. " Qu'on me mette, leur dit-il, à la tête d'une armée de gaillards, tels que moi, et nous ferons de l'Allemagne une république à côté de laquelle Rome et Sparte auront été des couvents de nonnes ". Or après lecture de la lettre où il apprend que son père le damne, - en fait c'est son frère qui aura tout tramé-, il ne sera plus le héros cérébrotonique, il devient le héros actif et agissant : " J'ai appris, dit-il, à supporter la méchanceté, je puis sourire quand mon ennemi furieux boit à ma santé le propre sang de mon coeur. Mais quand la voix du sang trahit, quand l'affection paternelle se fait mégère, ô alors, prends feu, impassibilité virile ! deviens un tigre sauvage, doux agneau, et que chaque fibre de ton être se tende dans la colère et la fureur destructrice ! " Dorénavant, c'est la dimension démoniaque de Karl qui va occuper le devant de la scène : " Quel fou j'étais de vouloir retourner à ma cage ? Mon esprit a soif d'action, j'aspire à la liberté de tout mon souffle." Elu chef des brigands, il finit par impressionner les plus réticents de ses compagnons : " Par cette dextre virile, je vous jure ici de rester votre capitaine, fidèle et inébranlable jusqu'à la mort ! Et que ce bras fasse sur l'heure un cadavre de celui qui jamais hésite, doute ou recule." Mais ce démon n'est pas entièrement négatif. Et c'est cela même .qui fera de lui un héros respecté de ses pairs : Razmann fera remarquer à ses amis : " Karl ne tue pas pour voler comme nous (...) Même son tiers de butin, qui lui revient de droit, il le donne à des orphelins, ou permet avec cela à des jeunes gens d'avenir de faire des études ". II défend les opprimés, sanctionne un comte qui a gagné un procès grâce aux friponneries de son avocat, autant de gestes qui serviront à remédier au déséquilibre occasionné par les crimes qu'on lui attribue. Rien n'est plus expressif que cette mélancolie qui se dégage de sa réflexion où il semple remettre en question tout ce que, au nom de la justice, il avait entrepris. : " O honte au meurtre de l'enfant, au meurtre de la femme, au meurtre du malade ! Que ces méfaits m'accablent ! Ils ont empoisonné ma plus belle oeuvre (...) Va, va, se dit-il, tu n'es pas homme à conduire le glaive vengeur du tribunal céleste. Tu es tombé au premier coup : Je renonce à mon plan présomptueux, je vais me cacher dans quelque caverne où le jour reculera devant ma honte ".

Voilà un héroïsme humain, suffisamment loin de celui dont fait montre un héros cornélien comme Rodrigue du Cid. Hernani, à l'instar de Karl, se trouve dans des conditions telles qu’il ne peut qu'assumer ses responsabilités en engageant le combat auquel sa marginalité l'aura forcé. A le voir lors de sa première apparition avec Dona Sol, goûtant à la joie de vivre et à l'amour qu'il dérobe à son rival Don Ruy Gomez, rien a priori ne laisse penser que de cet être, osant à peine voler le bonheur à ce vieux, puisse surgir un bandit et un proscrit. Mais sitôt qu'il apprend que c'est le roi Don Carlos qui favorise le mariage de Dona Sol avec ce vieillard, qu'il laisse éclater son amertume et sa rancune. " Le roi, le roi, répète-t-il avec une certaine amertume, mon père est mort sur l'échafaud, condamné par le sien.... Et tout enfant je fis le serment de venger mon père sur son fils " Ce sera ce serment solennel qui fera dorénavant de lui, depuis sa prime enfance, un être " chargé d'anathème ". II est de ce fait proclamé " bandit ". Il se fait chef de bande, " proscrit parmi ses rudes campagnards ", il fera montre d'un courage héroïque intérêts présents disputés légitimement à un barbon impuissant. Sur le terrain, il ne manque pas de panache. II se défait facilement de la garde de Don Carlos, se garde de tuer un adversaire (Don Carlos) qui refuse le duel, dédaigne de fuir avec Dona Sol, préférant affronter courageusement et héroïquement l'échafaud qui l'attend. " T'offrir la moitié de l'échafaud ! pardonne Dona Sol ! l'échafaud c'est à moi seul " Quand lui et sa bande sont attaqués par les sbires du roi, il réclame son épée criant à Dona Sol qui lui conseille plutôt de fuir : " Dieu ! laisser mes amis !que dis-tu ? " " Ce lion superbe et généreux ", " cette force qui va " ne manque ni de courage, ni de sens de l'honneur. Quand il apprend la supercherie du roi qui a enlevé Dona Sol comme litage, il promet de tout faire pour la libérer avant de se soumettre à la volonté de Don Ruy Gomez. Et quand le roi surprend et arrête les conjurés, il demande à ses sbires de ne retenir que les ducs et les comtes, Hernani refuse de rester avec ce " reste " qui ne vaut pas l'honneur d'être nommé. II préfère sauvegarder son identité et mourir plutôt que d'être sauvé tout en étant maintenu dans l'anonymat d'un vague bandit. Hernani deviendra le héros romantique par excellence quand, entendant le son de son cor qui s'apparente au glas qui sonne la fin des ses jours ; il ne peut trahir le serment qu'il a fait à Don Ruy Gomez, et encore une fois de plus, il préfère l'élixir du flacon qui mettra fin à sa vie, plutôt que de continuer à vivre avec le sentiment de la trahison et de la félonie.

A la manière de Schiller et de Hugo, le duc de Rivas impute les crimes et les malheurs de son personnage central à l'ostracisme et à l'exclusion dont ce dernier est frappé. Celui-ci est, au sens plein, le héros de la pièce. Il n'admet pas de rivalité : " Que moi ou lui, dit-il, en ce monde, mais impossible d'y être tous deux ". Présent ou absent, il est souvent question de lui, des mystères qui l'entourent, des qualités dont on l'auréole. Cet indiano infâme, cet aventurier, cet imposteur au sang mêlé et impur, ce marginal deviendra forcément un rebelle. Après la mort accidentel du marquis, et pour revendiquer la place qui lui revient de droit et de nature dans la société, il participera aux côtés des Espagnols dans la guerre contre les Autrichiens. II a failli mourir quand il a fait la guerre aux côtés des Italiens contre les Allemands. Victorieux au duel avec Carlos, il se garde de perturber l'ordre social, se contentant d'exprimer son violent désir d'intégration et de reconnaissance sociale. Il répond à l'image du héros classique qui, contre tous, vit seul, agit seul. S'il n'est pas capable d'exploits exemplaire, il n'en reste pas moins, à son tour, " une force qui va " à la quête d'un affranchissement des conformismes religieux et familiaux. Les trois meurtres, du marquis et de ses fils, ne sont nullement prémédités : le premier est un accident imputé à la force du hasard, quant à la mort de Carlos, elle est conséquente à un duel qui, même interdit par l'édit royal, n'est guère un assassinat. Pour ce qui est de don Alfonso, il a beau chercher à le raisonner, en reconnaissant ses fautes et en affichant sa volonté de rédemption, il aura suffi qu'il le blesse dans sa dignité par des mots cruels et injurieux comme " un mulâtre " pour que se réveillent chez lui les démons de la révolte: " Ma colère, vocifère-t-il, (il saisit le pommeau de son épée) arrachera cette langue qui est la vôtre, celle qui attente à la pureté de mon lignage ". Mais le coup de grâce ne sera pas donné avant que Don Alfonso ne lui ait révélé ce qu'il ignore : l'inanité de ses efforts de redressements : "Le roi généreux a fini par pardonner à vos parents. Ils sont à présent libres et couverts d’honneur et de dignité ».
Victime d’une tragique supercherie, un peu comme Karl Moor a été abusé par son frère, Alvaro aura été un héros inutile, absurde avant la lettre, parce que traquant inutilement une image qui a été proche de lui. Chargé d’anathème, il aura bu le calice jusqu'à la lie, car la machine infernale qui le broie est tellement huilée que plus rien ne peut l'arrêter. Héros inutile et négatif, se croyant « démon exterminateur », il connaît un sort similaire à celui de Don Juan, quand il se lance dans la gueule d'un enfer inexorable à qui il demande de l'avaler. Les dieux ont apparemment été tués pour que survive l'homme. Les dieux méchants et imperturbables cèdent ainsi la place à un Homme dont la méchanceté est encore plus atroce. Etant toujours à la recherche de son bonheur, et sachant a priori qu'il n'y a pas de bonheur innocent, les trois héros étudiés sont tous victimes de la voracité de leurs semblables. Un bonheur (qu’est ce sinon un ensemble de désirs à assouvir ?), cela grignote toujours quelque chose dans les plates-bandes des autres. Aussi les télescopages sont-ils fatals, c'est-à-dire nécessaires et inévitables. Schiller, Hugo et Rivas ont su libérer l'activité théâtrale des carcans d'une tradition inhibitrice et réductrice. Romantiques attitrés, ils nous font saisir des doigts la condition humaine chargée de contradictions, animée de valeurs exclusives, soucieuse d'un bonheur causant plus de mal que de bien, parce que confondant les intérêts les uns avec les autres. Karl Moore, Hernani et Alvaro sont victimes d'une société déréglée. Animés de désir de justice et d'équité, ils se débattent, entreprennent, agissent pour essayer de remettre les choses. Sur leur séant. Peine inutile, car loin d'avoir les possibilités qu'avaient leurs congénères cornéliens, ils se lancent désespérément dans des entreprises vouées au départ à l'échec, se heurtant à des obstacles sociaux quasiment infranchissables. Mais ils auront eu le mérite de lutter contre une adversité impitoyable, contre une société qui restera l'incarnation de l'avidité et de la démesure. Héros ? Ils ne le seront que dans la marginalité.

Bouchta Es-sette