Le négatif du roman à l'origine d'une nouvelle littérature |
Ce qu'il faut de patience à la génération dont je suis issu pour voir arriver l'évidence de cette littérature à laquelle nous avions droit et qui ne peut naître qu'avec douleur, comme toutes les autres, alors qu'il s'en fallait de peu qu'elle ne soit plus tôt, et mieux, révélée. Grâces soient rendues à l'avenir tout proche où cette forme du texte aura conquis les savantes évidences, fourches caudines auxquelles par malheur et bêtise tous nous mots sont soumis. Ici nous allons nous demander d'une certaine forme de littérature, de ce qu'il faut en conclure de ce sentiment que nous en avons de frustration infinie : le roman, et ce qui s'en va contre, autrement ; bien sûr, comme s'il existait cette sorte de littérature que j'appelle, que je suis, que je veux, qui se naît de ceux de ma génération, et croyez que je le regrette, de cette littérature qui peut-être non plus ne sait très bien dire son nom, comme déjà classique et sûrement aussi inopportune. Nous, écrivains, n'avons-nous pas diverses fortunes ? Écrire n'est rien alors que publier c'est vivre. Faites-moi de l'air, de la place, je vous prie. Non pas que je veuille parler, j'ai trop de choses à dire. Inconsidérément le texte s'agit, veuille et folle feuilles englouties dans les lectures anathèmes de comités rances, il ne se faut lire que par amitié, sinon l'on vous plie d'une lettre, au revoir, vous êtes bien gentil, comprenez-vous, mais vous n'avez guère de style ! Non pas qu'on me l'ait dit à moi, qu'on se rassure, mais on pourrait ! À bien se demander ce qu'est littérature ! Bien, bien, il ne faut pas faire comme. Usons de mon style. Vous allez voir. Rien de commun, que de l'ardu, s'il vous plaît. Pas que je m'essaie au précieux, non plus, et puis je sais aussi qu'il faut parler de cul pour pouvoir être lu, d'ailleurs je ne cache rien de cela, pourquoi pas, j'aime le cul, aussi, pas n'importe comment, j'en parlerai dans d'autres césures, failles à d'autres occasions de dire. Ainsi, croyons-nous, cette forme nouvelle apparaît, mais rien ne s'y vit vraiment encore, il y a des giclures, des éraflures, du domaine du sourd. On rapporte sempiternel Houellebecq, mais bordel je n'arrive pas même à le lire, pardon mon vieux, c'est pas exprès, c'est peut être par jalousie. Non, non, pas ce ton, il est trop près, trop là. Insidieuse cette parole mienne, qui glisse en vous pourtant, vous voyez ce que vous arrivez à faire, lire cela jusqu'au bout, demandez-vous donc jusqu'ou, à quoi bon, pourquoi tenir ? Simplement parce qu'ici se révèle, sans la dire entière (elle est advenir), ce qu'il en est de cette littérature nouvelle, celle qui verra l'aube de ce siècle jusqu'à ternir les toutes décentes écritures, et autrement que lavée des anciennes vomissures, par le trait à la fois vif, net, comme apaisé des sombres remontrances des lois du genre et de la parlote vibrante de ne rien dire jamais, seule médiate, la parlote nulle et glauque de ces mauvais putrides nourris à nos veines exsangues (mais je me shoote à l'encre, je la bois comme le vin, mon vieux Ferré qui bouffait Littré et buvait du Waterman, il nous faut bien quelques consolations filiales, non ?), je dis cette littérature là qui naît hors du roman, qui naît de ce jouir de ce avoir droit que nous ensemençons de nos mots, comme avec la toute puissance d'un Dieu ! Alors quelle est-elle ? Je l'appelle ! Encore faut-il que je la montre ! Non, impossible. On ne peut qu'accrocher quelque chose de son visage, son ¦il vif, les lambeaux de ses fringues accrochés aux épines du désir (n'hésitez pas sur la licence des mots ! Tout y est !). Finalement aussi quelque chose me fait rire. Dantec appelle à cela, lui aussi, dans le Théâtre des opérations, chez Gallimuche. Je n'ai pas aimé le ton, cette façon qu'il a de dire : il faut que. Mais je sais que je suis cet il qu'il faut que, c'est cela qui me contraint, personne n'a à me dire ce que je dois faire, ce que j'ai à faire. Il voudrait inventer la littérature du nouveau millénaire ! Bon sang, comme nous sommes seuls ! Tous des dieux incompris, alors, nous avons nos mondes chahutés à dire, hein, et tant pis, tant pis, que les autres se dessèchent donc, il vaut mieux dire, mieux dire soi, mieux dire seul, personne n'a rien plus rien à faire de soi que ce que les autres affairés bousculés et même pire ce qu'ils ont à dire eux, on se demande, rien, comme toujours, ou quelque coup de gueule qui finira dans le journal, et dont plus jamais, on ne reparlera ! Il y a peu à peu au fil des livres quelque chose qui se dégage oui, mais au cinéma aussi quelque chose fait sens, même la publicité dit aujourd'hui : mais nous utiliserons les contre formes pour vraiment jouir. Voilà ! Il y a eu, voici quelques jours, cette voix de Christine Angot, à la télévision. Elle dit sucer la queue de celui-là qui est son père (le livre ? L'inceste, Fayard, je crois). Crue, cruelle, et crue (de croire), aussi. Est-ce donc elle ? N'y a-t-il pas de précédence ? Il y a des choses que je n'aime pas. Elle dit ses névroses et l'écriture. Maintenant banal dire que ce qui écrit guérit, mais baste, une autre fois ce débat, j'en signerai quelques lignes. Angot, je la défendrai bec et ongles, hein. Même si elle est si mal. Même si elle se laisse embrasser par Sollers. Alors elle, quelque chose d'elle, c'est cela. Je ne discute pas style, n'est-ce pas. Nous verrons bien. Toujours quelque chose à redire aux formules. La vraie littérature, ce que c'est, avoir du style, ce que c'est. Dantec, aussi. Je sais lui faire bien de l'honneur, ça ne fait rien. Au moins je vois en lui un peu de mon semblable, même s'il fait l'erreur saugrenue de remplacer son Macintosh par un PC (au moins Angot a-t-elle un I-Mac !), ça ne fait rien, Dantec, il y a quelque chose, dans ce qu'il a le droit de faire, qui émerge aussi. La liberté n'est pas d'écrire, c'est de vivre d'écrire. Pour autant cette nouvelle littérature ne peut émerger des seules librairies, ou pis, des seules maisons d'édition, des seuls décideurs commerciaux soucieux des goûts du public. Nous savons ce que c'est, ce qu'il faut de révolutions de palais pour que l'air qu'on respire soit moins vicié. Mais voilà bien la contradiction que c'est bien par eux qu'il faut passer, à cela se soumettre, insister, asséner que c'est cela, le goût qu'aura le public, quand il saura ce que c'est que dire vraiment dans ce siècle, et tant pis pour les caciques, on est toujours forcé, sans toujours le vouloir, de bousculer un peu les modèles. Rien ne se révolutionne qui ne soit mort déjà. Dantec, Angot, donc, seraient-ils des précurseurs de ce qu'il adviendra du texte dans le siècle qui vient ? À eux de le devenir, je ne trace pas leur destin. Mais il faut bien au doute trouver quelque dit de solitude, qui trouve en soi l'apaisement de la morsure ; ils sont d'exister (en librairie) comme la lucarne, la faille dans laquelle s'est infiltré le gel, celle en qui agissent les forces contraires, par quoi finalement déferlera, on ne sait encore par quel bout, ce qui vraiment sera d'écrire et de texte, autrement que par loisir, souffrance, dégoût, dilettantisme, coulerie savante, supercherie, autrement que ce que nous en savons voir aujourd'hui (je ne puis finalement que dire : ce savoir là je l'ai, je sais, j'ai compris, voilà, je vous en fais part) à la devanture des librairies. Dantec et Angot ne sont que le Ras Al Hanout de l'été 2000. Ce mois de septembre (je ne devrais pas dater !) nous amène de nouveaux livres dont on ne sait pas très bien si on se fout de nous, encore une fois, ou bien si, enfin, on nous a réservé quelques bonnes surprises. En lieu de dire qui, il faut montrer un peu quoi. C'est plus pur, même si le pur c'est le sale. Disons ceci : ce qui détermine mon choix en littérature, c'est le non-roman. Le négatif du roman. Ce qui ne s'enferme pas dans les cuisses de belles-mères. Ce qui n'est pas du convenu histoire racontée tel site telle série telle chose attendue telle émotion recherchez lisez ceci, vous avez aimez cela, que recherchez vous donc ceci est une histoire qui mais là, mon Dieu, quel ennui. Je hais les histoires. Les quiproquos. Je hais cordialement le faux qui se voudrait plus vrai : cela ne fait ni texte, ni sens, ni littérature, au moins de celle que j'appelle, que je veux ici dire. Je ne veux pas qu'on me raconte. Je m'en fous. Un livre de sociologie a pour moi plus d'attrait que le plus vendu des Goncourt. D'autres pages attendent encore, de ce feu littéraire là qui va venir. Il ne faut pas conclure. Pas encore. © Emmanuel Bing, 05/09/2000 |