Le loup et le cavalier

Veronique Abguillerm




Il est un pays où la terre se fond dans l’océan. Il arrive même que leurs couleurs se mêlent. Parfois, la terre se rebelle, elle refuse de se fondre, et elle s’élance de toutes ses forces, comme une bête furieuse. Elle reste alors figée dans son dernier saut, sous forme de petites vallées surplombant l’ennemi, l’océan. On appelle ces vallées des abers, dans l’ancienne langue bretonne.

Parfois, le vent y souffle si fort qu’il semble vouloir se jouer des hommes, les faire tomber comme des insectes, ou même faire chavirer leurs navires pour les noyer. Alors, pour se donner du courage, les hommes du pays de vent ont construit de jolies églises de pierre grise, des chapelles et des croaz menn, les croix celtiques éparpillées dans la nature.

Avant eux, d’autres hommes savaient écouter les messages du vent, les voix de la forêt…

Dans ce pays d’Armorique, vécut, en des temps lointains, une jeune fille nommée Katell, dont la tâche était de veiller sur quelques moutons, seuls biens possédés par sa pauvre famille. Sachant combien il était difficile, pour ses parents, de nourrir huit enfants à chaque souper, elle prit l’habitude de ne pas rentrer dans leur minuscule chaumière, et de dormir sous un dolmen, à quelques lieues de son village natal. Pour que les moutons ne s’échappent pas, la nuit, le père et le frère aîné de Katell leur construisirent un petit enclos.

Au début, la mère de Katell versa beaucoup de larmes, car sa fille lui manquait. Mais Katell ne laissa jamais rien deviner de la peur, ni du froid, qui la tourmentaient lors des nuits de solitude sous le dolmen. Elle disait aimer son nouvel abri, fière de ses ancêtres qui avaient mystérieusement posé là trois pierres énormes, surhumaines, vestiges d’un savoir oublié…

L’été passa ainsi, puis vint l’automne et son cortège de pluies.

Un jour où, comme sur la toile géante d’un peintre, le ciel s’obscurcissait de tourbillons gris annonçant une terrible tempête, Katell s’était réfugiée sous le dolmen. Accroupie, elle tenait serrée autour d’elle une vieille couverture rugueuse et trouée, sans parvenir à se réchauffer. La piteuse couverture avait une grande valeur pour Katell, car mamm coz, sa douce grand-mère, la lui avait cardée, de ses mains usées, puis offerte.

En cet instant, la colère du ciel lui faisait peur, mais il était trop tard pour aller au village, même en courant le plus vite possible ! La pluie glacée commençait à tomber, impitoyable et drue. Comme elle aurait aimé être parmi les siens, au chaud, près de l’âtre où brûlerait un feu de goémons !

Katell sentit une grande tristesse l’envahir. Mais sa tristesse fit rapidement place à la peur, quand elle entendit un long grognement…et des bêlements désespérés.

Elle s’élança hors du dolmen et se trouva face à un horrible loup ! A cette époque, tout le monde craignait les loups, mais celui-ci était pire encore que ce Katell avait pu imaginer en écoutant les légendes de mamm coz !

Bien plus grand qu’un chien de chasse, la peau sur les os, noir comme un diable, les babines vilainement retroussées sur de longs crocs et des gencives rouge sang, et les yeux…si étrangement jaunes et cruels ! Mais quand elle vit le fauve s’approcher du mouton qu’elle préférait entre tous, la jeune Katell n’écouta que son courage, et vint se tenir les bras en croix devant l’animal apeuré, pour le protéger :

_ »Pars, va en enfer, sale loup ! Si tu veux manger mes moutons, il faudra me manger avant ! »

Katell ramassa une pierre, et la lança en direction du loup. Agile, le loup noir l’esquiva. Il avait si faim que son estomac le faisait atrocement souffrir. Il salivait de plaisir à l’idée de se régaler d’un ou deux moutons dodus, et même d’une jolie petite paysanne en colère !

Soudain, pour la première fois de sa vie, le loup hésita devant un tel carnage. Un sentiment jusqu’alors inconnu de lui l’arrêta dans son élan meurtrier : la jeune bergère lui inspira du respect, et aussi de la pitié. Sous la pluie battante, il partit, rapide comme l’éclair.

Grelottante dans ses vieux habits trempés, Katell rassembla quelques solides morceaux de bois, pour se défendre, au cas où le loup reviendrait, puis elle s’allongea sous le dolmen, épuisée. Tard dans la nuit, elle entendit un hurlement lugubre, qui semblait exprimer toute la détresse du monde. Alors son cœur se serra, car même un loup ne méritait pas tant de malheur…

Katell se dit que le loup tuait pour manger, et pas pour le plaisir, comme certains humains. Elle avait entendu dire qu’en son château somptueux, et parmi les misérables familles de serfs installées aux alentours, le seigneur de Kerlen ne provoquait que terreur et désolation.

La dame de Kerlen, si belle et si triste, en avait perdu la raison. Ses yeux gris, fatigués d’avoir tant pleuré devant l’injustice et la cruauté de son époux, s’étaient posés pour toujours du côté des fées et des korrigans. Parfois, on la voyait sourire ou faire un signe de la main, depuis sa fenêtre…

C’est sur cette image que Katell s’endormit.

Dans son sommeil, elle se sentit observée par des yeux…des yeux jaunes ! Elle se leva d’un bond, et vit le loup, assis devant le dolmen ! Son premier geste fut de saisir un bâton pour le faire fuir, quand il se mit à parler…Il y avait bien là quelque diablerie, et Katell, stupéfaite, lâcha le bâton pour faire un signe de croix.

_ »Je t’en prie, écoute-moi, ne me chasses pas ! »

_ »Mon Dieu, aidez-moi, je deviens folle ! », dit Katell à voix haute.

_ »Je jure que je ne mangerai pas tes moutons, pas plus que toi ! Seulement, je n’ai parlé à personne depuis si longtemps ! Mon secret me pèse tant... »

Dans le cœur de Katell, la méfiance s’estompa doucement…

_ »Alors, partage-le avec moi. Je veux bien t’écouter », lui dit-elle.

_ »Je suis une âme damnée. Avant d’être ce loup que tu vois, j’étais un humain, un chef de guerre sanguinaire. Je voulais toujours plus de pouvoir, de terres. Pour cela, à la tête de mes hommes, je massacrais, j’incendiais des villages, je riais des larmes des vaincus. Je ne connaissais ni la pitié, ni le pardon. Mais, un jour, j’ai trouvé sur mon chemin un autre chef de guerre, plus fort et plus intelligent que moi. De son sabre, il a fendu mon crâne.

Au royaume des ombres, j’ai été condamné à renaître sous l’apparence d’un loup errant et affamé, jusqu’à ce que je sois capable d’aimer, et de ressentir la compassion… »

_ »La compassion ? »

_ »Oui, cela signifie essayer de se mettre à la place de l’autre, sans le juger, lui ouvrir son cœur, en quelque sorte… »

_ »Comme quand tu m’as rencontrée ? »

_ »Oui, c’est toi qui m’as appris ce sentiment, et je t’en remercie. »

_ »Et l’amour, as-tu connu l’amour dans ta vie de loup ? »

_ »Il m’a été donné de connaître l’amour avec Zara, ma splendide et fidèle louve argentée, et nos trois petits louveteaux. Je croyais enfin avoir trouvé le bonheur…mais, un jour, hélas, nous nous sommes trouvés sur les terres de chasse du seigneur de Kerlen. Ses chiens courants les ont cernés, il les a abattus de ses mains, puis il a éclaté d’un rire mauvais qui résonne encore dans ma tête ! J’étais fou de douleur ! »

Dans la lumière orangée du petit matin, les yeux qui avaient tant effrayé Katell prirent des reflets d’or, et elle les trouva beaux.

Une larme scintilla, puis coula le long du museau noir. Katell l’essuya, et caressa la tête du loup, comme s’il s’agissait d’un gros chien.

Le loup tint sa promesse : il n’attaqua jamais Katell, ni ses moutons. Au contraire, ils devinrent amis.

Le jour, ils marchaient ensemble en parlant de tout et de rien.

La nuit, tel le gardien des rêves, le loup dormait auprès de Katell. Ainsi, elle n’avait plus peur, ni froid, et le temps semblait passer plus vite.

Parfois, Katell s’inquiétait à l’idée que quelqu’un pourrait l’apercevoir, parlant avec un loup. C’était un spectacle bien étrange ! Les loups avaient mauvaise réputation, diabolique même. En ces temps d’ignorance et de fanatisme, plus d’une innocente avait péri sur le bûcher pour moins que cela !

Au bout de l’hiver, la lande brune s’illumina de milliers de fleurs de bruyère roses. Katell, radieuse devant tous ces bouquets de couleurs, voulait partager sa joie avec son ami loup, mais elle le voyait devenir

de plus en plus triste, et maigre.

Il lui dit :

_»Chère petite Katell, tu as embelli ma vie ! Mais il est dangereux pour toi d’être l’amie d’un loup. Les humains peuvent devenir si méchants quand ils ne comprennent pas les choses !

Tu sais, je me sens vieux et fatigué. Je t’ai transmis mon savoir, je peux partir maintenant. Je te souhaite une belle vie… »

En quelques heures, il semblait avoir beaucoup vieilli, en effet.

Sous le dolmen, le loup se coucha en boule.

Katell, cachant ses larmes à son ami, sortit faire quelques pas pour libérer son chagrin, et cueillir des fleurs sauvages.

A son retour, elle posa les fleurs près de la tête du loup, afin qu’il puisse les voir et les sentir. Il lui sembla qu’il souriait, faiblement. Puis, calme et apaisé, il ne bougea plus.

Katell priait pour que son ami loup connaisse enfin le bonheur, quand, dans un bruit de tonnerre, elle entendit s’approcher un cheval au galop. Habituée aux lourds chevaux de trait, quelle fut sa surprise en apercevant un magnifique pur-sang alezan !

L’élégant cavalier lui parut, lui aussi, venir d’un monde si différent du sien ! Tenant son cheval fougueux par la bride, il mit prestement pied à terre.

Katell se souvint que, pour le seigneur de Kerlen, et probablement pour les autres seigneurs, c’était un crime si les manants comme elle daignaient les regarder en face.

Instinctivement, elle s’inclina en une révérence maladroite, et son regard rencontra la plus belle paire de bottes qu’elle ait jamais vue !

Face à ces merveilles faites de cuir souple et mordoré, elle eut honte de ses pieds enveloppés de vieux chiffons, et chaussés de sabots couverts de boue. Elle eut honte aussi de ses mains sales, aux ongles noirs, et les croisa nerveusement pour les cacher, tant elle aurait voulu qu’elles soient avoir, en cet instant, blanches et fines comme les mains d’une dame.

Puis la coquetterie fit place à la terreur, et ses jambes se mirent à trembler… elle revit en pensée le curé du village sermonnant ses ouailles au sujet du jugement dernier. Ce cavalier était-il l’ange de la mort, venu pour la conduire au supplice du feu ? Un instant, Katell songea à fuir, puis l’instant suivant, à implorer la pitié du mystérieux cavalier. Mais son coeur fier lui dit qu’elle ne devait faire ni l’un, ni l’autre. Si elle était condamnée à être brûlée, elle mourrait la tête haute…

Alors sa peur s’apaisa, et elle se souvint que le loup lui avait souhaité une belle vie. Pourquoi ne pas lui faire confiance ? L’ange de la mort était peut-être bien l’ange de la vie…

Le cavalier tendit la main pour aider Katell à se relever. Leurs regards se rencontrèrent, et elle reconnut les reflets d’or qu’elle avait appris à aimer. Elle n’hésita pas une seconde à le suivre…

Depuis très longtemps, Katell la bergère et le cavalier ont rejoint le vent, la mer et les étoiles. Parfois, au pays des abers, dans le message du vent, l’on peut entendre leurs rires, et leurs mots d’amour, doux, légers, comme des plumes.



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