Nous
avons eu la joie d'apprendre que Florence Aubenas et son guide
avaient été libérés. Pensons toujours à Ingrid Bétancourt
qui est retenue par ses ravisseurs depuis plus de trois ans,
ne l’oublions pas et n’oublions pas tous les otages
qui sont encore retenus en captivité de par le monde.
Terrorisme, Kamikazes,
Otages
Voici
trois termes qui sont une des bases du vocabulaire de gens qui,
comme moi, ont vécu la Seconde Guerre Mondiale et tous les
conflits qui ont eu lieu depuis. Il est évident que l’on ne
peut en aucun cas parler de synonymes car nous avons à faire à
trois genres de luttes qui, l’une, met en péril la vie de
ceux qui les pratiquent, l’autre celle de celui qu’on ravit
à son entourage, le terrorisme étant infligé à toutes sortes
de communautés. Si j’ai choisi d’aborder aujourd’hui ce
thème, c’est parce que je me suis efforcée dans chacun de
mes Mots…dits - comme vous avez pu le constater - de
mentionner le nom de nos otages et notre désir de les voir
rentrer parmi nous. Maintenant que Florence Aubenas est revenue,
je peux essayer de comprendre à quelle sorte de ravisseurs elle
a eu à faire, si tant est que la chose soit possible.
L’histoire
du terrorisme, sa préhistoire plutôt, commence dans
l’Antiquité avec les Zélotes mais s’il y a eu au cours de
l’Histoire de nombreux actes assimilables au terrorisme comme
par exemple la nuit de la St Barthélemy en 1572, c’est 1789
et la Terreur qui lui ont donné un sens concret avant que
n’apparaissent les mouvements du XIXème siècle et révolutionnaires
d’Amérique latine avec l’émergence du terrorisme
transnational moderne. Cette histoire se déroule jusqu’à
aujourd’hui, avec un retour marqué de la dimension religieuse
mais pour l’instant sans changement fondamental. C’est ainsi
que je m’intéresserai chronologiquement à l’histoire du
terrorisme puisqu’il évolua d’une façon significative
depuis ses origines :
L’aventure
des Zélotes m’a d’autant plus marquée que je suis montée
à Masada avec l’un de mes petits fils lors de son premier séjour
en Israël. C’est dans « La bible confisquée » de
Michael Baigent et Richard Leigh, ouvrage publié chez Plon en
1992 qu’on trouve une des plus belles descriptions de cet épisode
ultime de la résistance des Juifs aux envahisseurs romains :
Perchée
sur un éperon rocheux, au sommet d’une montagne escarpée qui
domine la rive sud-ouest de la mer Morte, à une quarantaine de
kilomètres au sud de Qumran, la forteresse (Masada) devint le
dernier bastion de la résistance des rebelles, le symbole même
de la rébellion. Masada résistait encore, alors que toutes les
autres villes ou places fortes étaient tombées. Jérusalem
avait été pris et rasé deux ans après le début de
l’insurrection, en 70. Masada resta imprenable jusqu’en 74.
Abrités derrière ses murs, neuf cent soixante défenseurs assiégés
repoussèrent les assauts répétés d’une armée romaine
estimée à quinze mille hommes.
En dépit de sa résistance
acharnée, la situation de Masada, en avril 74, était devenue désespérée.
Coupée de tout renfort, entièrement cernée par l’armée
romaine, sa garnison n’était plus capable de supporter une
attaque décisive. Après avoir bombardé la forteresse à
l’aide de lourdes machines de siège, les Romains tracèrent
une immense voie d’approche et, la nuit du 15 avril 74, se préparèrent
à l’assaut final. Exhortés par Eléazar, commandant de la
forteresse, les hommes tuèrent leurs femmes et leurs enfants.
Dix hommes furent choisis pour tuer leurs compagnons. Puis ils
tirèrent au sort celui d’entre eux qui égorgerait les neuf
autres. Lorsqu’il eut accompli sa tâche, il mit le feu aux bâtiments
encore debout et se suicida. Neuf cent soixante hommes, femmes
et enfants périrent ainsi. Lorsque les Romains se ruèrent à
l’entrée de Masada le lendemain matin, ils ne trouvèrent que
des cadavres dans un monceau de ruines. Deux femmes et cinq
enfants réussirent à échapper au massacre en se cachant dans
des aqueducs souterrains.
Au
Moyen Age, la secte des Assassins présente, sous certains
aspects, des analogies avec le mouvement des kamikazes modernes.
Au XIe siècle, dans le nord de l’Iran, la secte des
assassins fait de l’attentat-suicide son arme favorite contre
l’empire des Turcs seldjoukides. Alors que le terrorisme et
les affrontements entre chiites et sunnites font rage au
Moyen-Orient, cette évocation de l'Islam médiéval est riche
d'enseignements.
C’est
à partir de 1090 que le philosophe Hassan ben Sabah - c'est-à-dire
le « vieux de la montagne » - rassemble ses adeptes
dans sa forteresse d’Alamût, dans le nord de l’Iran actuel.
Chiite ismaélien, il a fondé une secte qui s’oppose au
pouvoir des Turcs seldjoukides. Ces derniers, de confession
sunnite, règnent alors sur un immense empire qui s’étend de
l'Espagne à l’Inde. Pour s’attaquer à eux, le chef de la
secte dispose de cinq mille guerriers, regroupés dans un
chapelet de places fortes. Mais ils ne sont pas en mesure
d’affronter les immenses armées que leurs adversaires peuvent
mobiliser tous azimuts.
C’est ainsi que naît l’idée
d’actes terroristes perpétrés par des individus isolés,
indifférents aux conséquences terrestres de leur acte. Le
meurtrier qui se sacrifie est un fedayin, un martyr, auquel un
merveilleux paradis est promis aussitôt après la mort. Ces
hachichiyin (l’origine du mot, qui désignerait des fumeurs de
haschich, reste contestée) passeront au fil de l’épée
monarques, princes, vizirs, imams et autres puissants du monde
arabe. Ils prendront aussi pour cible les chrétiens lors de
l’arrivée des premiers croisés, en 1097. La société très
secrète des assassins agira deux siècles durant, jusqu'à la
prise d’Alamût par les Mongols en 1256.
Ce n’est pas la première fois que
je m’intéresse à la secte des Assassins qui étaient des
kamikazes avant l’heure mais on peut dire que la façon d’opérer
de ces chiites n’a pas évolué depuis le Moyen Age et les
personnes qui décident de se sacrifier aujourd’hui espèrent
comme autrefois que cette aventure leur permettra d’entrer au
paradis d’Allah où des houris enchanteresses leur tendront
des coupes d’eau fraîche pour étancher leur soif.
Il est évident que si le terrorisme
s’exerce dans de nombreux pays du monde, les kamikazes modernes ont choisi le
Moyen Orient et surtout Israël comme terrain de prédilection.
Pour ce qui est des otages, on pourrait croire que l’Iraq est
le pays qui détient le plus d’otages mais il ne faut pas
oublier qu’il y en a eu partout dans le monde où les hommes
se sont faits la guerre :
Puisque
j’ai employé le terme, passons maintenant aux kamikazes :
Ce mot japonais nous est devenu familier pendant la Seconde
Guerre mondiale. Il se rapporte à ces jeunes pilotes qui, à
bord de leur avion porteur d’une bombe, plongeaient sur un
navire ennemi - américain donc - sacrifiant ainsi
leur vie pour l’honneur et la patrie. On emploie parfois, ces
années-ci, le mot kamikaze à propos de ces bombes
humaines qui se font sauter en terre ennemie, entraînant avec
eux dans la mort autant de victimes que possible. Car il faut
savoir que, si certains candidats à la mort volontaire pour une
cause sont des psychotiques, il demeure que la plupart sont en
fait des adolescents normaux.
Le
terme « otage » qui est à l’heure actuelle celui qui nous
tient à cœur parce que nous venons d’être touchés à
plusieurs reprises en France par le drame provient du mot «
ostage » qui signifie « habitation » en français ancien.
Dans l’Antiquité, il désignait une personne placée en « résidence
surveillée » et servant de garantie lors de l’exécution
d'une promesse. Cette définition s’est progressivement modifiée
pour désigner aujourd’hui l’individu dont on s’empare et
que l’on utilise comme moyen de pression pour obtenir ce que
l’on exige ou pour se garantir contre d’éventuelles représailles.
Le statut d'otage a donc évolué dans le temps de celui de «
garant d’une promesse » à celui de « monnaie d’échange. »
Ceci dit, il me semble qu’il y a une
différence essentielle entre le terrorisme tel qu’il s’est
exercé dans l’Antiquité, le Moyen Age, durant la Révolution
française et la prise d’otages telle qu’on la connaît
depuis quelques années, qu’elle soit politique ou mafieuse.
Dans ce dernier cas, les ravisseurs s’attaquent à un
personnage suffisamment connu pour qu’une pression s’exerce
sur sa famille ou ses employeurs.
J’aimerais
maintenant citer des hommes et des femmes qui ont été ou sont
encore pris en otages car j’ai le sentiment que l’opinion
publique est d’autant plus apte à se prononcer ou à œuvrer
en faveur d’une cause qu’elle sait de qui elle parle. Il ne
faut pas oublier par exemple que le
kidnapping en 2002 de la sénatrice Ingrid Bétancourt et
ancienne candidate à la présidentielle a sensibilisé
plusieurs milliers d’étrangers sur la dure réalité de la guérilla
en Colombie. Un conflit vieux de plus de trente ans. Si depuis
plusieurs mois les FARC et le gouvernement ont émis la
proposition d'un échange humanitaire, les deux camps ne
parviennent pas à s'entendre ni sur le nombre de prisonniers et
d’otages à inclure dans cet échange, ni sur ces modalités.
La politique guerrière et les sabotages du gouvernement
d’Alvaro Uribe n'ont cessé d'enliser un peu plus la situation
et de rompre toute possibilité de négociation.
A
l’heure qu'il est, nous nous réjouissons pour la libération
de Florence Aubenas et Hussein Anoun Al Saadi après 157 jours
de captivité en Irak. Mais souvenons-nous d’une chose bien
moins réjouissante : 111 journalistes sont encore en captivité
dans le monde pour avoir exercé leur métier. Certes la
captivité de Florence Aubenas, journaliste de Libération, fut
sans doute la plus médiatisée de toutes.
Mais
pourquoi vouloir occulter toutes les autres affaires qui
pourtant traînent depuis bien plus longtemps ? Encore plus
grave : qui parle des journalistes étrangers muselés dans
leurs pays et de la liberté de la presse dans le monde ? En
Chine, 32 journalistes sont emprisonnés ou pris en otage pour
en avoir trop dit, ou tout simplement pour avoir froissé le
« parti » (Je crois qu’une vingtaine d’entre eux
ont été arrêtés hier.) Pire : 63 cyberdissidents sont aussi
emprisonnés dans ce pays. Et la Chine n'est pas le pays le plus
mal loti au niveau de la liberté de la presse. Regardez Cuba ou
le Népal ou encore l’Irak. En 2005, 29 journalistes ont été
exécutés pour avoir fait leur métier, majoritairement en
Irak. Tous ces chiffres sont impressionnants et nous font
relativiser le succès de la libération des deux otages. Les
journalistes sont devenus des cibles de guerre, des faire-valoir
pour les groupuscules terroristes. L’Etat à ce sujet prévoit
la mise en place d’un système de protection des journalistes,
mais il est nécessaire de prendre en compte la situation
critique dans laquelle est la presse dans le reste du monde.
Un
autre fait soulève le débat. Lorsque Christian Chesnot et
Georges Malbrunot sont rentrés en France après 124 jours de
captivité, la première chose qu'ils ont dit est : « n’allez
pas en Irak, ça n’est pas le moment. » Le président a
réitéré cette mise en garde, et a expressément demandé aux
rédactions de tous les journaux de ne pas envoyer leurs
journalistes en Irak. Et ça n’y a pas coupé : 15 jours plus
tard seulement, la journaliste de libération et son guide ont
été enlevés. Y-a-t-il eu corrélation et les médias
doivent-ils pour autant ne plus envoyer de reporters dans les
pays à risques ? Je crois que telle n’est pas leur
conception des choses, surtout dans le cercle des « Reporters
sans Frontières. » Peut-être faudrait-il réformer le
statut international des journalistes retenus en « prisonniers
de guerre » mais je crois que le fait est là :
Tant qu’il y aura des conflits, il se trouvera des hommes et
des femmes pour aller sur place faire leur dangereux travail,
que ce soit des journalistes ou des médecins.
Je
ne veux pas terminer sans revenir sur la conférence de presse
donnée par Florence Aubenas : Nous ne pouvions qu’être
émus par la description de ces jours passés, yeux bandés et
mains liées dans une cave de quelques mètres carrés de
superficie. Dans ce
cachot sans lumière où elle gardait les yeux bandés, Florence Aubenas a beaucoup
« compté. » Elle a eu droit a une douche par mois,
« 24 pas par jour pour aller aux toilettes »,
« 80 mots » échangés avec ses geôliers, deux
repas quotidien - un sandwich et un oeuf le matin, une assiette
de riz le midi. Elle a perdu 12 kgs. Je ne suis pas tout à fait
d’accord avec tous ceux qui ont dit qu’elle n’a jamais
perdu son humour : Je la trouvais personnellement assez
triste et j’avais l’impression qu’elle avait accepté de
taire certaines informations surtout à propos de la détention
des otages roumains et du rôle joué par la Roumanie dans sa
libération. L’opinion publique avait-elle le droit d’être
informée d’une quelconque collusion entre des groupes mafieux
roumains et la Jordanie ? Je ne sais et je laisse à
d’autres le pouvoir de dénouer les ficelles car je n’en ai
ni le goût ni la possibilité. En tout cas, j’ai eu
l’impression que Florence Aubenas ne savait pas elle-même si
elle avait eu à faire à un groupe mafieux, politique ou
religieux.
Mon
seul espoir, comme toujours, est que les hommes arrêtent un
jour de s’entretuer. Ainsi nous aurons plus de temps pour nous
occuper non de leur survie mais de la survie de notre planète.
Le
rapport annuel d’Amnesty International, rendu public le 25
mai 2005, dresse un sombre bilan des violations des droits
de l’homme dans le monde. Parmi les Etats pratiquant la
torture, l’ONG dénonce notamment les Etats-Unis
pour le traitement réservé aux prisonniers du centre de détention
de Guantanamo, à Cuba. Washington a abandonné le rôle
que son statut de superpuissance lui conférait, à savoir
veiller au respect d’un seuil minimal de droits humains,
pour « imposer une nouvelle définition édulcorée de
la torture et des abus », a accusé la secrétaire générale
d’Amnesty, Irene Khan, lors de la présentation du rapport
à Londres.
« Les
Etats Unis donnent le ton pour ce qui est du comportement
des gouvernements dans le monde entier », s'est-elle
inquiétée. A ses yeux, « quand le pays le plus
puissant de la planète foule au pied la primauté de la loi
et les droits humains, il autorise les autres à enfreindre
les règles sans vergogne. » Quelque 140 prisonniers,
originaires de 40 pays, sont encore détenus à la prison
militaire de la base américaine de Guanatanamo Bay. Plus de
200 autres ont été relâchés, parfois pour retrouver des
gêoles nationales. Nombreux sont ceux à avoir été
emprisonnés trois ans sans connaître les motifs de leur
incarcération.
L’administration
américaine répond qu'elle reste en pointe en matière de défense
des droits de l’homme. Comme l’a assuré le commandant
Joe Carpenter, porte-parole du Pentagone, les personnes détenues
dans des prisons américaines sont traitées avec humanité
et des enquêtes sont ouvertes en cas d’accusation de
mauvais traitement. Au moins dix cas de ce genre ont donné
lieu à l’ouverture d’une enquête à Guanatanamo. Selon
le rapport d’Amnesty, d’autres instructions sont en
cours. L’ONG qui s'est vu refuser l’accès à ce centre
de détention rappelle que seul le Comité international de
la Croix-Rouge (CICR) a été autorisé à approcher les
prisonniers.
Amnesty
note d'autre part que les violations des droits humains
enregistrés en 2004 ont souvent été liées à des actions
terroristes, à commencer par la décapitation filmée
d’otages en Iraq.
Dans ce pays qui tente de se structurer, malgré la violence
aveugle de la guérilla, le rapport dénonce aussi la
torture de prisonniers perpétrée par les forces de la
coalition, le rétablissement de la peine de mort et les enlèvements
et exécutions d’otages civils par des groupes armés.
En
Afghanistan, les
affrontements entre insurgés et forces gouvernementales
nuisent aux civils et à l’acheminement de l’aide
humanitaire, ajoute Amnesty, tout en reprochant aux
militaires américains de procéder à des arrestations
« arbitraires et illégales. » Autre dossier
sensible, celui du conflit israélo-palestinien, qui, en
2004, a fait 700 victimes du côté palestinien et 109 du côté
israélien. Selon Amnesty, l'armée israélienne se
livrerait à des crimes de guerre comprenant torture, exécutions
sommaires, destruction de propriété et obstruction à
l'aide médicale. Le Soudan, le Zimbabwe, la Chine, la Russie, la République démocratique
du Congo et Haïti sont également citées dans le rapport
de l’ONG.