Une photographie de Stéphane Popu

 

Terrorisme,


 Kamikazes, otages

 

par Lise Willar   

 

Mots...dits

 

 

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Nous avons eu la joie d'apprendre que Florence Aubenas et son guide avaient été libérés. Pensons toujours à Ingrid Bétancourt qui est retenue par ses ravisseurs depuis plus de trois ans,  ne l’oublions pas et n’oublions pas tous les otages qui sont encore retenus en captivité de par le monde.

 

Terrorisme, Kamikazes, Otages

 

Voici trois termes qui sont une des bases du vocabulaire de gens qui, comme moi, ont vécu la Seconde Guerre Mondiale et tous les conflits qui ont eu lieu depuis. Il est évident que l’on ne peut en aucun cas parler de synonymes car nous avons à faire à trois genres de luttes qui, l’une, met en péril la vie de ceux qui les pratiquent, l’autre celle de celui qu’on ravit à son entourage, le terrorisme étant infligé à toutes sortes de communautés. Si j’ai choisi d’aborder aujourd’hui ce thème, c’est parce que je me suis efforcée dans chacun de mes Mots…dits - comme vous avez pu le constater - de mentionner le nom de nos otages et notre désir de les voir rentrer parmi nous. Maintenant que Florence Aubenas est revenue, je peux essayer de comprendre à quelle sorte de ravisseurs elle a eu à faire, si tant est que la chose soit possible. 

L’histoire du terrorisme, sa préhistoire plutôt, commence dans l’Antiquité avec les Zélotes mais s’il y a eu au cours de l’Histoire de nombreux actes assimilables au terrorisme comme par exemple la nuit de la St Barthélemy en 1572, c’est 1789 et la Terreur qui lui ont donné un sens concret avant que n’apparaissent les mouvements du XIXème siècle et révolutionnaires d’Amérique latine avec l’émergence du terrorisme transnational moderne. Cette histoire se déroule jusqu’à aujourd’hui, avec un retour marqué de la dimension religieuse mais pour l’instant sans changement fondamental. C’est ainsi que je m’intéresserai chronologiquement à l’histoire du terrorisme puisqu’il évolua d’une façon significative depuis ses origines :

L’aventure des Zélotes m’a d’autant plus marquée que je suis montée à Masada avec l’un de mes petits fils lors de son premier séjour en Israël. C’est dans « La bible confisquée » de Michael Baigent et Richard Leigh, ouvrage publié chez Plon en 1992 qu’on trouve une des plus belles descriptions de cet épisode ultime de la résistance des Juifs aux envahisseurs romains :

 Perchée sur un éperon rocheux, au sommet d’une montagne escarpée qui domine la rive sud-ouest de la mer Morte, à une quarantaine de kilomètres au sud de Qumran, la forteresse (Masada) devint le dernier bastion de la résistance des rebelles, le symbole même de la rébellion. Masada résistait encore, alors que toutes les autres villes ou places fortes étaient tombées. Jérusalem avait été pris et rasé deux ans après le début de l’insurrection, en 70. Masada resta imprenable jusqu’en 74. Abrités derrière ses murs, neuf cent soixante défenseurs assiégés repoussèrent les assauts répétés d’une armée romaine estimée à quinze mille hommes.

 En dépit de sa résistance acharnée, la situation de Masada, en avril 74, était devenue désespérée. Coupée de tout renfort, entièrement cernée par l’armée romaine, sa garnison n’était plus capable de supporter une attaque décisive. Après avoir bombardé la forteresse à l’aide de lourdes machines de siège, les Romains tracèrent une immense voie d’approche et, la nuit du 15 avril 74, se préparèrent à l’assaut final. Exhortés par Eléazar, commandant de la forteresse, les hommes tuèrent leurs femmes et leurs enfants. Dix hommes furent choisis pour tuer leurs compagnons. Puis ils tirèrent au sort celui d’entre eux qui égorgerait les neuf autres. Lorsqu’il eut accompli sa tâche, il mit le feu aux bâtiments encore debout et se suicida. Neuf cent soixante hommes, femmes et enfants périrent ainsi. Lorsque les Romains se ruèrent à l’entrée de Masada le lendemain matin, ils ne trouvèrent que des cadavres dans un monceau de ruines. Deux femmes et cinq enfants réussirent à échapper au massacre en se cachant dans des aqueducs souterrains.  

Au Moyen Age, la secte des Assassins présente, sous certains aspects, des analogies avec le mouvement des kamikazes modernes. Au XIe siècle, dans le nord de l’Iran, la secte des assassins fait de l’attentat-suicide son arme favorite contre l’empire des Turcs seldjoukides. Alors que le terrorisme et les affrontements entre chiites et sunnites font rage au Moyen-Orient, cette évocation de l'Islam médiéval est riche d'enseignements. C’est à partir de 1090 que le philosophe Hassan ben Sabah - c'est-à-dire le « vieux de la montagne » - rassemble ses adeptes dans sa forteresse d’Alamût, dans le nord de l’Iran actuel. Chiite ismaélien, il a fondé une secte qui s’oppose au pouvoir des Turcs seldjoukides. Ces derniers, de confession sunnite, règnent alors sur un immense empire qui s’étend de l'Espagne à l’Inde. Pour s’attaquer à eux, le chef de la secte dispose de cinq mille guerriers, regroupés dans un chapelet de places fortes. Mais ils ne sont pas en mesure d’affronter les immenses armées que leurs adversaires peuvent mobiliser tous azimuts.

C’est ainsi que naît l’idée d’actes terroristes perpétrés par des individus isolés, indifférents aux conséquences terrestres de leur acte. Le meurtrier qui se sacrifie est un fedayin, un martyr, auquel un merveilleux paradis est promis aussitôt après la mort. Ces hachichiyin (l’origine du mot, qui désignerait des fumeurs de haschich, reste contestée) passeront au fil de l’épée monarques, princes, vizirs, imams et autres puissants du monde arabe. Ils prendront aussi pour cible les chrétiens lors de l’arrivée des premiers croisés, en 1097. La société très secrète des assassins agira deux siècles durant, jusqu'à la prise d’Alamût par les Mongols en 1256.

 

 

Ce n’est pas la première fois que je m’intéresse à la secte des Assassins qui étaient des kamikazes avant l’heure mais on peut dire que la façon d’opérer de ces chiites n’a pas évolué depuis le Moyen Age et les personnes qui décident de se sacrifier aujourd’hui espèrent comme autrefois que cette aventure leur permettra d’entrer au paradis d’Allah où des houris enchanteresses leur tendront des coupes d’eau fraîche pour étancher leur soif.

Il est évident que si le terrorisme s’exerce dans de nombreux pays du monde[1], les kamikazes modernes ont choisi le Moyen Orient et surtout Israël comme terrain de prédilection. Pour ce qui est des otages, on pourrait croire que l’Iraq est le pays qui détient le plus d’otages mais il ne faut pas oublier qu’il y en a eu partout dans le monde où les hommes se sont faits la guerre :

Puisque j’ai employé le terme, passons maintenant aux kamikazes : Ce mot japonais nous est devenu familier pendant la Seconde Guerre mondiale. Il se rapporte à ces jeunes pilotes qui, à bord de leur avion porteur d’une bombe, plongeaient sur un navire ennemi - américain donc - sacrifiant ainsi leur vie pour l’honneur et la patrie. On emploie parfois, ces années-ci, le mot kamikaze à propos de ces bombes humaines qui se font sauter en terre ennemie, entraînant avec eux dans la mort autant de victimes que possible. Car il faut savoir que, si certains candidats à la mort volontaire pour une cause sont des psychotiques, il demeure que la plupart sont en fait des adolescents normaux.

Le terme « otage » qui est à l’heure actuelle celui qui nous tient à cœur parce que nous venons d’être touchés à plusieurs reprises en France par le drame provient du mot « ostage » qui signifie « habitation » en français ancien. Dans l’Antiquité, il désignait une personne placée en « résidence surveillée » et servant de garantie lors de l’exécution d'une promesse. Cette définition s’est progressivement modifiée pour désigner aujourd’hui l’individu dont on s’empare et que l’on utilise comme moyen de pression pour obtenir ce que l’on exige ou pour se garantir contre d’éventuelles représailles. Le statut d'otage a donc évolué dans le temps de celui de « garant d’une promesse » à celui de « monnaie d’échange. »

Ceci dit, il me semble qu’il y a une différence essentielle entre le terrorisme tel qu’il s’est exercé dans l’Antiquité, le Moyen Age, durant la Révolution française et la prise d’otages telle qu’on la connaît depuis quelques années, qu’elle soit politique ou mafieuse. Dans ce dernier cas, les ravisseurs s’attaquent à un personnage suffisamment connu pour qu’une pression s’exerce sur sa famille ou ses employeurs.

J’aimerais maintenant citer des hommes et des femmes qui ont été ou sont encore pris en otages car j’ai le sentiment que l’opinion publique est d’autant plus apte à se prononcer ou à œuvrer en faveur d’une cause qu’elle sait de qui elle parle. Il ne faut pas oublier par exemple que le kidnapping en 2002 de la sénatrice Ingrid Bétancourt et ancienne candidate à la présidentielle a sensibilisé plusieurs milliers d’étrangers sur la dure réalité de la guérilla en Colombie. Un conflit vieux de plus de trente ans. Si depuis plusieurs mois les FARC et le gouvernement ont émis la proposition d'un échange humanitaire, les deux camps ne parviennent pas à s'entendre ni sur le nombre de prisonniers et d’otages à inclure dans cet échange, ni sur ces modalités. La politique guerrière et les sabotages du gouvernement d’Alvaro Uribe n'ont cessé d'enliser un peu plus la situation et de rompre toute possibilité de négociation.

A l’heure qu'il est, nous nous réjouissons pour la libération de Florence Aubenas et Hussein Anoun Al Saadi après 157 jours de captivité en Irak. Mais souvenons-nous d’une chose bien moins réjouissante : 111 journalistes sont encore en captivité dans le monde pour avoir exercé leur métier. Certes la captivité de Florence Aubenas, journaliste de Libération, fut sans doute la plus médiatisée de toutes.

Mais pourquoi vouloir occulter toutes les autres affaires qui pourtant traînent depuis bien plus longtemps ? Encore plus grave : qui parle des journalistes étrangers muselés dans leurs pays et de la liberté de la presse dans le monde ? En Chine, 32 journalistes sont emprisonnés ou pris en otage pour en avoir trop dit, ou tout simplement pour avoir froissé le « parti » (Je crois qu’une vingtaine d’entre eux ont été arrêtés hier.) Pire : 63 cyberdissidents sont aussi emprisonnés dans ce pays. Et la Chine n'est pas le pays le plus mal loti au niveau de la liberté de la presse. Regardez Cuba ou le Népal ou encore l’Irak. En 2005, 29 journalistes ont été exécutés pour avoir fait leur métier, majoritairement en Irak. Tous ces chiffres sont impressionnants et nous font relativiser le succès de la libération des deux otages. Les journalistes sont devenus des cibles de guerre, des faire-valoir pour les groupuscules terroristes. L’Etat à ce sujet prévoit la mise en place d’un système de protection des journalistes, mais il est nécessaire de prendre en compte la situation critique dans laquelle est la presse dans le reste du monde.

Un autre fait soulève le débat. Lorsque Christian Chesnot et Georges Malbrunot sont rentrés en France après 124 jours de captivité, la première chose qu'ils ont dit est : « n’allez pas en Irak, ça n’est pas le moment. » Le président a réitéré cette mise en garde, et a expressément demandé aux rédactions de tous les journaux de ne pas envoyer leurs journalistes en Irak. Et ça n’y a pas coupé : 15 jours plus tard seulement, la journaliste de libération et son guide ont été enlevés. Y-a-t-il eu corrélation et les médias doivent-ils pour autant ne plus envoyer de reporters dans les pays à risques ? Je crois que telle n’est pas leur conception des choses, surtout dans le cercle des « Reporters sans Frontières. » Peut-être faudrait-il réformer le statut international des journalistes retenus en « prisonniers de guerre » mais je crois que le fait est là : Tant qu’il y aura des conflits, il se trouvera des hommes et des femmes pour aller sur place faire leur dangereux travail, que ce soit des journalistes ou des médecins.

Je ne veux pas terminer sans revenir sur la conférence de presse donnée par Florence Aubenas : Nous ne pouvions qu’être émus par la description de ces jours passés, yeux bandés et mains liées dans une cave de quelques mètres carrés de superficie.  Dans ce cachot sans lumière où elle gardait les yeux bandés, Florence Aubenas a beaucoup « compté. » Elle a eu droit a une douche par mois, « 24 pas par jour pour aller aux toilettes », « 80 mots » échangés avec ses geôliers, deux repas quotidien - un sandwich et un oeuf le matin, une assiette de riz le midi. Elle a perdu 12 kgs. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec tous ceux qui ont dit qu’elle n’a jamais perdu son humour : Je la trouvais personnellement assez triste et j’avais l’impression qu’elle avait accepté de taire certaines informations surtout à propos de la détention des otages roumains et du rôle joué par la Roumanie dans sa libération. L’opinion publique avait-elle le droit d’être informée d’une quelconque collusion entre des groupes mafieux roumains et la Jordanie ? Je ne sais et je laisse à d’autres le pouvoir de dénouer les ficelles car je n’en ai ni le goût ni la possibilité. En tout cas, j’ai eu l’impression que Florence Aubenas ne savait pas elle-même si elle avait eu à faire à un groupe mafieux, politique ou religieux.

Mon seul espoir, comme toujours, est que les hommes arrêtent un jour de s’entretuer. Ainsi nous aurons plus de temps pour nous occuper non de leur survie mais de la survie de notre planète.

 


[1] Le rapport annuel d’Amnesty International, rendu public le 25 mai 2005, dresse un sombre bilan des violations des droits de l’homme dans le monde. Parmi les Etats pratiquant la torture, l’ONG dénonce notamment les Etats-Unis pour le traitement réservé aux prisonniers du centre de détention de Guantanamo, à Cuba. Washington a abandonné le rôle que son statut de superpuissance lui conférait, à savoir veiller au respect d’un seuil minimal de droits humains, pour « imposer une nouvelle définition édulcorée de la torture et des abus », a accusé la secrétaire générale d’Amnesty, Irene Khan, lors de la présentation du rapport à Londres.

« Les Etats Unis donnent le ton pour ce qui est du comportement des gouvernements dans le monde entier », s'est-elle inquiétée. A ses yeux, « quand le pays le plus puissant de la planète foule au pied la primauté de la loi et les droits humains, il autorise les autres à enfreindre les règles sans vergogne. » Quelque 140 prisonniers, originaires de 40 pays, sont encore détenus à la prison militaire de la base américaine de Guanatanamo Bay. Plus de 200 autres ont été relâchés, parfois pour retrouver des gêoles nationales. Nombreux sont ceux à avoir été emprisonnés trois ans sans connaître les motifs de leur incarcération.

L’administration américaine répond qu'elle reste en pointe en matière de défense des droits de l’homme. Comme l’a assuré le commandant Joe Carpenter, porte-parole du Pentagone, les personnes détenues dans des prisons américaines sont traitées avec humanité et des enquêtes sont ouvertes en cas d’accusation de mauvais traitement. Au moins dix cas de ce genre ont donné lieu à l’ouverture d’une enquête à Guanatanamo. Selon le rapport d’Amnesty, d’autres instructions sont en cours. L’ONG qui s'est vu refuser l’accès à ce centre de détention rappelle que seul le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a été autorisé à approcher les prisonniers.

Amnesty note d'autre part que les violations des droits humains enregistrés en 2004 ont souvent été liées à des actions terroristes, à commencer par la décapitation filmée d’otages en Iraq. Dans ce pays qui tente de se structurer, malgré la violence aveugle de la guérilla, le rapport dénonce aussi la torture de prisonniers perpétrée par les forces de la coalition, le rétablissement de la peine de mort et les enlèvements et exécutions d’otages civils par des groupes armés.

En Afghanistan, les affrontements entre insurgés et forces gouvernementales nuisent aux civils et à l’acheminement de l’aide humanitaire, ajoute Amnesty, tout en reprochant aux militaires américains de procéder à des arrestations « arbitraires et illégales. » Autre dossier sensible, celui du conflit israélo-palestinien, qui, en 2004, a fait 700 victimes du côté palestinien et 109 du côté israélien. Selon Amnesty, l'armée israélienne se livrerait à des crimes de guerre comprenant torture, exécutions sommaires, destruction de propriété et obstruction à l'aide médicale. Le Soudan, le Zimbabwe, la Chine, la Russie, la République démocratique du Congo et Haïti sont également citées dans le rapport de l’ONG.