Une photographie de Stéphane Popu

 

Mots...dits

 

par Lise Willar   

 

Mots...dits

 

 

Retrouvez les écrits de Lise Willar 
sur son site

 

Sans autres nouvelles de Florence Aubenas et de son guide Hussein Hanoun al Saadi, Ingrid Betancourt et Fred Nérac, ne les oublions pas.

 

Je ne puis oublier le jour de 2001 où j’ai envoyé dans les Cévennes les prologues de tous mes écrits en demandant à Jacques et Marie s’il existait une chance pour que je puisse apporter ma contribution à ecrits-vains ?. Par retour du courrier, je reçus une réponse de Jacques me proposant la chronique Mots…dits. C’était le début d’une collaboration et surtout d’une amitié qui n’a pas eu de failles depuis lors.

J’ai alors raconté ce que j’entendais, ce que je voyais, ce que j’aimais et parfois ce qui m’inspirait de l’aversion. Au temps de la vache folle, j’ai emmené mes lecteurs potentiels au bord des fosses où les Britanniques ensevelissaient leurs animaux atteints de la maladie de Kreutzfeld-Jacob, je leur ai parlé des femmes qui m’avaient inspirée : Marie de France, Louise Labé, La Belle Cordière, dont la voix pure s’élevait en sonnets ardents au début du seizième siècle, Clara Schumann, Berthe Morisot, Suzanne Valadon sans laquelle Utrillo n’aurait pas vu le jour, Camille Claudel, Florence Nightingale, Marie Curie, Sarah Bernhardt, Jessie Norman qui me chanta Satie dans le parc du couvent d'Alziprato, près du désert des Agriates, Sigrid Undset la Norvégienne, Prix Nobel de Littérature (1928), Antonine Maillet, l’Acadienne, Prix Goncourt (1979),
Ste Geneviève qui sauva Paris, Jeanne d’Arc qui voulut bouter les Anglais hors de France et mourut sur le bûcher, les courageuses qui se sont illustrées dans les révolutions de tous les pays pour que le monde évolue, telle Olympe de Gouges (1748-1793, année de son exécution), auteur d’un texte admirable, la « Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne », les suffragettes qui ont lutté dès 1865 en Angleterre et aux Etats-Unis pour donner à leurs soeurs le droit de vote, les femmes qui sont entrées en politique, Golda Meir en Israël, Indira Gandhi en Inde, Simone Veil en France, Benazir Bhutto au Pakistan, Corazon Aquino aux Philippines, celles qui ont revendiqué puis obtenu le droit d’avorter mais qui continuent leur combat pour l’égalité des chances et des salaires, la parité, le droit à l’homosexualité et à la transsexualité… 

J’ai évoqué la diversité des langues régionales, celles de France comme celle des territoires ou des départements d’outre-mer, la colonisation et l’islamisme, les émissions qui me tenaient à cœur comme « Droit de réponse » ou « Apostrophes », les Versets Sataniques en un temps où la fatwa lancée par les intégristes contre Salman Sushdie faisait encore parler d’elle en précisant qu’elle était partie de Grande-Bretagne et non d’un pays arabe ou de l’Inde comme on aurait pu le croire, les lettres que j’ai échangées avec de grands écrivains tels que André Brink ou Paul Auster, la destruction des Tours du World Trade Center le 11 septembre 2001, le compte-rendu de « Moïse » d’André Chouraqui, Frédéric Pottecher, Victor Hugo, l’un des premiers écrivains à s’élever contre la peine de mort, la Tchétchénie, ce malheureux pays décimé par le scélérat Poutine, oublié par nos politiciens d’aujourd’hui au profit de l’Ukraine ou de la Géorgie, le compte-rendu de « Mon Testament, le Feu de l’Alliance » d’André Chouraqui, ma balade à Jérusalem où j’ai eu l’honneur de lier amitié avec le grand écrivain qui, à son tour, a écrit la préface de mon livre « Soufisme et Hassidisme, la lecture « obligée » que je fis enfin du « Voyage au bout de la nuit » afin de ne pas mourir « idiote »…

J’ai raconté Itzchak Perlman et Jersy Kosinsky, Israël et la Palestine vue par des enfants, un film qui m’a fait découvrir le nouveau Gérard Jugnot « Monsieur Batignole », les « histoires de Raymond Carver » déformées par Robert Altman, « Le Vicaire » dans lequel l’écrivain allemand Ralph Hochhut montrait pour la première fois Pie XII sous son véritable jour, « La Plus vieille Cuisine du Monde » de Jean Bottéro où l’auteur, tout en restant fidèle à sa réputation de grand historien de la Bible et assyriologue, se penchait sur un sujet familier. Je suis partie pour le Proche-Orient, abordant avec circonspection je l’espère les problèmes israélo-palestiniens, puis pour la Chine où j’ai réitéré mon refus de participer (comme spectatrice) à une rencontre olympique dans un pays où ne sont toujours pas respectés les droits de l’homme. J’ai abordé le protocole de Kyoto, le voyage de Vichy à Caderle où nous avons chanté, mon amie Elodia et moi-même, la joie de revoir nos amis des Cévennes, New York et son « melting pot », « Music from under a bridge », un film d’amateur dans lequel jouait mon ami poète, Blake Dawson…

J’ai continué avec « In memoriam », un an après la destruction des Tours,  « Les Contes Talmudiques » et « Le Jour où Lacan m’a adopté » de Gérard Haddad, le commando tchétchène du théâtre de Moscou, Max Ernst et l’exclusion, le Parlement International des Ecrivains de Strasbourg dont Salman Rushdie fut le premier Président,  les deux villes maraboutiques de Harput en Anatolie Orientale et de Sidi Bou Saïd en Tunisie, « Les Racines du Ciel » d’Armand Gatti, l’amour croissant qu’ont les téléspectateurs pour les jeux, souvent plus débiles qu’intellectuels, « La Légende du Coro » qu’on me raconta au cours d’un voyage au Brésil, les relations entre la France et les Etats-Unis depuis l’arrivée en Amérique du général La Fayette, « Shock and Awe », le nom même de l’opération militaire entreprise par les forces anglo-américaines en Irak et que l’on pourrait traduire non par « choc et effroi » mais par « terreur mêlée d’admiration », ce qui en disait long sur les visées de la coalition qui a conquit très vite mais est engluée aujourd’hui dans une vaguer d’attentats terroristes dont elle ne comprend pas toujours la portée ou la signification, les pillages à Bagdad, au musée surtout qui renfermait les trésors précieux de cette ville, l’un des berceaux de notre civilisation, l’enquête de Bernard-Henry Lévy sur la disparition du journaliste Daniel Pearl, les ouvrages de Mircea Iliade que m’a prêtés Marie lors d’un de mes inoubliables séjours dans les Cévennes : « Histoire des croyances et des idées religieuses » et « Traité d’Histoire des Religions . »

J’ai eu quatre-vingts ans et je suis repartie pour de nouvelles aventures, de nouveaux livres et de nouvelles histoires, « The Bible Unearthed » (la Bible dévoilée) de Israël Finkelstein, archéologue à l’Université de Jérusalem, et Neil Asher Silberman où le fuite d’Egypte apparaît un peu comme une légende à côté du retour en Terre Sainte depuis l’esclavage babylonien sous la férule de Nabuchodonosor, Woody Allen, le cinéaste américain le plus aimé des Français, Shirin Abadi, avocate iranienne et Prix Nobel de la Paix, Edward Saïd, écrivain et musicologue, né en 1935 à Jérusalem et naturalisé américain, décédé en septembre 2000, qui enseignait la littérature anglaise et comparée à l’Université Columbia de New York et a été pour un temps membre de l’OLP, la troublante association de l’Opus Dei en insistant sur la personnalité ambiguë de son créateur, le Père Balaguer, béatifié malgré ses relations intimes avec Franco et son antisémitisme notoire par Jean-Paul II…

Me souvenant de l’histoire de Sidi Bou Saïd et de la légende de sa création par Louis IX devenu soufi, j’ai raconté « La double conversion d’Al-Mostancir » de Hubert Haddad, l’aventure de Frida Kalo et Diego Rivera dont j’avais admiré les œuvres à la fondation Pierre Giannada dans la petite ville romande de Martigny, « Saint-Germain ou la Négociation », un téléfilm admirablement interprété par Rufus alias Monsieur de Biron (il n’est pas encore Maréchal) qui dans un monologue époustouflant parle du champ de batailles en termes si véritables, si crus, si descriptifs… qu’on ressent peut-être plus que face aux paroles du diplomate l’horreur d’une telle aventure, « Le Sage et l’Artiste », un nouvel ouvrage d’André Chouraqui, suivi de près par « Le Livre de l’Alliance » dans lequel il se montre comme toujours l’un des plus grands oecuménistes de notre temps…

J’ai joué avec la magie des nombres et des chiffres pour montrer au rabbin Ouaknin que nous pouvions avoir les mêmes passions, j’ai ressenti l’émotion de tous les Espagnols et des Madrilènes en particulier lors des attentats du 11 mars 2004 et pour revenir à des sujets moins nobles mais sans doute très complexes, j’ai écrit « Kabbale et Kabbalah Center. » J’ai regardé sur le petit écran « l’Origine du Christianisme » de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur qui raconte en dix épisodes l’émergence d’une nouvelle religion entre l’an 30 et l’an 150 de notre ère et dans lequel les auteurs veulent montrer comment la mort de Jésus crucifié par les Romains comme Roi des Juifs a servi de point de départ à la séparation irréversible entre les juifs et les chrétiens. J’ai retrouvé les troupes américaines devant Nadjaf et Falloudjah puis je suis repartie dans les Cévennes pour rencontrer les élèves de Marie auxquels j’ai parlé de ma jeunesse dans une famille juive libérale, de l’Occupation, de mon évasion de France pour rejoindre à Londres les Forces Françaises Libres…

Et j’ai recommencé à conter : « Le Monde selon Bush » de William Karel dans lequel, comme chez Michel Moore et son « Farenheit 9/11 », on pouvait entrevoir la collusion entre la famille Bush et les Ben Laden, le décès d’André Gillois, Georges de Caunes, Marcel Julian et Marlon Brando, un beau téléfilm « Le Voyageur sans bagages » qui m’a permis d’évoquer les illustres prédécesseurs de Pierre Boutron, Jean Anouilh et Jean Giraudoux, « La Porte du Soleil » un film qui retrace l’occupation des territoires palestiniens par les troupes israéliennes, film que je ne serais jamais allée voir si la fille de mon amie Elodia n’y avait été l’une des principales interprètes, un ouvrage encore d’André Chouraqui « Le Juif et l’Africain » écrit en collaboration avec un excellent écrivain d’origine sénégalaise, professeur de littérature à l’Université de Strasbourg, Gaston-Paul Effa, j’ai raconté mes téléfilms de Novembre parce que l’un me tenait particulièrement à cœur : « La Galerie d’Apollon » qui a été rouverte au public après plusieurs années de réfection ( Premier exemple de galerie royale conçue pour Louis XIV, la galerie d’Apollon servit de modèle à la Galerie des Glaces du Château de versailles. Construite à partir de 1612, sous la direction de l’architecte Louis Le Vau et du peintre Charles Le Brun, elle fut décorée par les plus grands artistes français et abrite depuis 1861 les Diamants de la Couronne.)

Comment oublier Susan Sontag, l’une des farouches opposantes à la politique de Bush, grande journaliste américaine qui a passé plusieurs années à Sarajevo pour l’aider à se reconstruire matériellement et psychiquement, comment ne pas évoquer la Shoah en ce soixantième anniversaire de la libération des camps de la mort où quatorze membres de ma famille sont restés pour ne plus jamais revenir ? Dans mes récits, les grands philosophes du Moyen âge ne furent pas oubliés puisque j’ai consacré quelques pages à Maïmonide et Averroès, l’un juif, l’autre musulman mais qui avaient les mêmes aspirations d’amour et de connaissance de l’homme. « Je suis une noire » m’a permis de m’assimiler à de grands écrivains comme Gaston Kelman : « Je suis noir et je n’aime pas le manioc » et Serge Bilé « Les Noirs dans les camps nazis. » J’ai refermé les « Mots…dits » sur la mort du Pape Jean-Paul II, du Prince Régnier et du grand écrivain Saül Bellow.

Je suis venue près de cent fois vers vous, mes lecteurs, et vous m’avez souvent donné des marques d’affection dans des mails que vous m’avez envoyés du monde entier. Je vous en suis plus reconnaissante que vous ne sauriez le croire car vous avez donné un sens à ma vie en même temps que j’essayais de vous faire savourer la mienne. Reviendrai-je auprès de vous ? Je ne sais. De toutes façons, le monde ne s’arrêtera pas de tourner pour autant, les Français continueront à se confronter face à un référendum auquel je n’arrive pas à m’intéresser autant que je le devrais, les Boulonnais regretteront que la merveilleuse collection d’art qui devait être la perle de la nouvelle Ile Seguin s’enfuie à Venise pour des problèmes machiavéliques auxquels je ne comprends pas grand chose, les hommes choisiront longtemps encore de se sacrifier pour être accueillis par les vierges du paradis d’Allah qui décidément vont avoir des problèmes pour les rafraîchir tous, les Américains se croiront les maîtres du monde jusqu’à ce que les Chinois ne viennent y mettre bon ordre maoïste, le pauvres gens du Darfour continueront à mourir de faim, les autres Africains du Sida. Les tsunamis oublieront pour un temps de se manifester puis ils reviendront par vagues immenses détruire les côtes d’Extrême-Orient… Le grain de sable que je suis peut-il aider en quoi que ce soit ? Je n’en suis pas sûre et je n’ai plus la force d’aller y voir comme je l’ai fait partout dans le monde. D’autres sont là pour le faire à ma place et sans doute bien mieux que moi. Est-ce un adieu que je vous fais là ou simplement un au revoir ?  Je ne sais mais je viens de passer avec vous quelques unes de mes plus belles années.