Une photographie de Stéphane Popu

 

Le Pape, le Prince et

 l'Ecrivain

 

par Lise Willar   

 

Mots...dits

 

 

Retrouvez les écrits de Lise Willar 
sur son site

 

 

Sans autres nouvelles de Florence Aubenas et de son guide Hussein Hanoun al Saadi, Ingrid Betancourt et Fred Nérac, ne les oublions pas.

 

Je n’avais pas l’intention de me joindre aux millions de personnes qui ont évoqué depuis des semaines la figure du pape Jean-Paul II mais j’aimerais parler de la coïncidence entre le programme de la 2 : « Stars en duo et luttons ensemble contre le sida » et l’annonce par la présentatrice, Daniela Lumbroso, de la mort du saint-Père. Certaines personnes ont été outrées que la chaîne n’arrête pas immédiatement son programme. Je suis parmi ceux qui ne sont pas outrageusement attirés par les variétés et sans doute étais-je entrain de zapper quand j’ai entendu l’annonce. Je suis persuadée pourtant qu’il n’y avait aucune raison d’interrompre une quête aussi importante pour « faire comme tout le monde. » Je rappelle tout de même que : 

« Il y a 150 000 séropositifs en France. Dans le monde, c’est un tsunami[1] par mois ! En Afrique, on dénombre 25 millions de malades. 25 000 seulement bénéficient de soins ! Plus que jamais, il faut s’unir et combattre le sida » explique Line Renaud, vice Présidente de l’association, qui a été sur France 2 aux côtés de Daniela Lumbroso, pour une grande émission de chansons en direct intégral, intitulée Stars en duo et ensemble contre le Sida. Une pléiade d’artistes, parmi lesquels Amel Bent, Dani, Etienne Daho, Clémentine Célarié, Lara Fabian, Michel Fugain viendront interpréter des morceaux en duo.

En fait, je constate une fois de plus la dualité qui existe en chacun de nous. Il est certain d’une part que Jean-Paul II a beaucoup œuvré depuis son élection à la tête de l’église catholique en 1978 pour le rapprochement des peuples, qu’il a passé tout le temps de son sacerdoce à visiter le plus grand nombre de pays possible pour y prêcher « la bonne parole »,  qu’il a  - on nous l’a martelé tant de fois - été le premier pape à pénétrer dans la synagogue de Rome en 1984, qu’il a reconnu l’Etat d’Israël en 1988, ce que Jean XXIII n’avait pas imaginé un seul instant dans son encyclique Pacem in Terris de 1963 où il reconnaissait que les Juifs n’étaient pas un peuple déicide et que cette mention devait disparaître des catéchismes (une décision qui entraîna la scission de Monseigneur Lefèvre et son excommunication), qu’il est allé à Auschwitz, s’est recueilli au Mur Ouest de Jérusalem et a même - nous dit-on - laissé un billet dans une fente où il demandait pardon pour les crimes commis par l’Eglise catholique contre les Juifs, qu’il a visité Yad Vachem… pour ne parler que d’une bonne action parmi tant d’autres (Je ne veux pas évoquer ici son action politique que je n’ai pas toujours appréciée, en particulier sa reconnaissance immédiate de la Croatie, l’un des Etats les plus proches de l’Allemagne durant les deux Guerres Mondiales) mais je me pose parfois la question de savoir si son conservatisme n’a pas été plus néfaste à l’humanité que ses bonnes actions. Je me souviens m’être élevée violemment contre l’interdiction qu’il a imposée aux nones violées par des soldats serbes de se faire avorter. Ces femmes ont du porter le fruit de ces actes odieux et j’aimerais savoir quel a été le sort des pauvres petits nés de ces unions infernales.

Et puis, surtout, j’ai dans la tête toutes les images de ces millions d’hommes, de femmes et d’enfants africains atteints par la famine, ce qui n’est évidemment pas le fait du pape, mais par le terrible sida. Là encore, je ne dis pas que Jean-Paul II est directement responsable de cette situation parce que les traditions ancestrales des communautés africaines, surtout quand la polygamie s’y pratique, sont pour une large part à la base d’une transmission galopante de la maladie contre laquelle les remèdes arrivent en misérables quantités. Je reproche surtout au Saint-Père de n’avoir jamais renoncé à ses appels de chasteté avant le mariage et à son interdiction formelle du préservatif. Je n’ose aller jusqu’à dire qu’il est coupable en l’occurrence de non assistance à personnes en danger. Si, en fait, je le pense. Je rends hommage à toutes les femmes africaines qui vont de village en village pour expliquer aux hommes et aux femmes comment se préserver d’un virus qui peut être évité en utilisant les moyens préconisés par la science et la médecine. Le problème n’en sera pas résolu pour autant mais je crois que la véritable charité chrétienne consiste à aider son prochain plutôt qu’à lui proposer des interdits auxquels il ne peut faire face et qu’il ne peut respecter qu’au détriment de sa vie.[2]

Quelques jours après le décès du pape est survenu celui du Prince Rainier de Monaco dont je n’ai pas personnellement grand chose à dire, les princes qui nous gouvernent n’ayant jamais été ma tasse de thé. Quand j’écoute les gens parler du grand amour qui unissait le Prince à Grâce Kelly, je me souviens que, poursuivant ses études de sciences politiques à Paris, il y rencontra une ancienne bouquetière devenue actrice, Gisèle Pascal. Leur histoire d’amour devait durer six ans et se terminer par un mariage mais le Père Francis Tucker, conseiller spirituel du prince, s’interposa pour l’interdire, arguant que Gisèle Pascal était d’origine juive polonaise. On raconte que lorsque Rainier mit fin à son aventure, il dit au Père Tucker : « Si vous apprenez un jour que mes sujets pensent que je ne les aime pas, dites leur ce que j’ai fait pour eux aujourd’hui ! »  Gisèle Pascal épousa par la suite Raymond Pellegrin.

Par l’entremise du journaliste Pierre Galante (marié à Olivia de Haviland), une jeune star du cinéma américain, Grace Kelly, venue au Festival de Cannes pour y promouvoir le film qui lui valut un oscar « Une fille de province » et tourner quelques scènes du nouveau film d’Alfred Hitchcock « La Main au collet », fut conviée au palais princier pour une séance de photos avec Rainier. La petite histoire veut que ce soit le père Tucker, originaire de Philadelphie comme la famille Kelly, qui ait convaincu le prince de recevoir cette blonde beauté catholique. « Pour sauver Monaco et le tourisme, il n’y a qu’un mariage du prince avec Marilyn Monroe ou Grace Kelly », aurait lancé Onassis, alors maître absolu de la Société des bains de mer. On connaît la suite : Ils se plurent car ils échangèrent ensuite une correspondance secrète et, dans l’ombre, le père Tucker préparait une visite du prince aux Etats- Unis. Après Noël chez les Kelly, Rainier demanda la main de Grace.  

 

Voici pour ma page « people » mais je voudrais consacrer maintenant quelques lignes au grand écrivain américain Saul Bellow, géant de la littérature du XXe siècle mais aussi chef de file de l’école des romanciers juifs américains à l’humour corrosif, mort mardi 5 avril, à l’âge de 89 ans. Romancier de l’échec et de la dérision, Saul Bellow qui a été récompensé par le prix Nobel de littérature en 1976 a influencé plusieurs générations d’écrivains américains, alliant une grande érudition à une culture de masse. Né au Québec le 10 juin 1915 de parents juifs tout juste émigrés de Russie, Saul Bellow a vécu une enfance triste, bercée par la religion. Il a commencé à écrire dans les années 1940 et obtenu son premier succès avec Les Aventures d’Augie March, qui reçut le prix littéraire National Book Award en 1953. Suivront une série de romans où se forge l’archétype de ses héros, intellectuels et tourmentés. Bellow impose alors son style : brillant, ironique et extrêmement drôle.

Son premier best-seller date de 1964 avec Herzog ou l’autobiographie d’un Américain névrosé des années 1960 aux prises avec la société. Hanté par les tourments, sollicité par les femmes qui sont autant d’énigmes, il finit par flirter avec la folie. Diplômé de sociologie et d’anthropologie de l’université de Chicago en 1937, il a aussi enseigné à l’université du Wisconsin ainsi qu’à Boston en 1993 et servi dans la marine durant la seconde guerre mondiale. L’œuvre de Bellow, enseignée dans les universités du monde entier, traite des problèmes de la minorité judéo-américaine tout en s’attachant à aborder, par des épisodes comiques ou tragiques, la société américaine ou les rapports hommes-femmes.

Dans l’un de ses derniers romans, datant de 1997, Une affinité véritable, Bellow  qui était alors professeur à Boston fustigeait avec impertinence le Cretinus americanus et s’acharnait à ridiculiser la dictature du politiquement correct qui faisait ravage sur les campus américains. L’écrivain est resté prolifique jusqu'à ses dernières années avec notamment la sortie, en 2000, de Ravelstein. Pourtant, le jour où le prix Nobel de littérature lui a été décerné, le 21 octobre 1976, l’écrivain connu à l'époque pour son pessimisme coutumier affichait ses doutes sur sa production à venir : Les prix Nobel sont rarement une bonne chose pour les Américains, du moins pour les écrivains. Sinclair Lewis et John Steinbeck furent rarement sobres après l'avoir reçu. Quant à Hemingway, il cessa d'écrire, avait-il dit.

Son dernier roman, Ravelstein, se présente comme un récit ou une biographie, celle d’un vieil homme dont les dernières années de vie sont retracées par l’un de ses meilleurs amis, un juif issu d'une vieille famille européenne. La critique y a vu une sorte de dédoublement de l’auteur lui-même. Le jury Nobel avait salué en 1976 sa maîtrise exemplaire des sujets et de la forme en estimant notamment que son roman paru en 1956, Seize the Day, était l’un des classiques de l'époque. Saul Bellow avait trois fils et plusieurs petits-enfants. Il a aussi eu une fille, Naomi, née en 1999 de sa cinquième épouse, lorsqu’il avait 84 ans.

Je suis allée fouiller dans mes étagères pour retrouver Les Aventures d’Augie March, traduit de l’américain par Jean Rosenthal et publié chez Plon en 1959. J’ai eu du mal à le trouver car il n’était pas avec « les autres. » C’est en effet un des rares livres anglo-saxons que je n’ai pas du acheter dans le texte, à moins qu’il ne me soit venu de mes parents. J’ai décidé d’ailleurs de le relire car Saul Bellow n’est pas un des auteurs pour lequel j’ai ressenti une véritable passion et j’ai sans doute eu tort. Je me permets de transcrire ici  la quatrième page de couverture pour vous mettre l’eau à la bouche :

Voici tout à la fois un roman picaresque et une comédie héroïque car, pour la première fois peut-être, un romancier moderne nous donne ici une véritable épopée écrite dans la tradition comique. Son livre est une célébration de la vie, en même temps fantastique et réaliste, où le tragique côtoie le grotesque à chaque page.

Né dans la cité sombre de Chicago, Augie March émerge des faubourgs de la grande ville et se fraye un chemin au travers d’une humanité prodigieusement variée : de vieilles canailles, de riches veuves, des milliardaires lunatiques, des femmes excentriques veulent à tout prix s’attacher ce jeune homme. En face d’eux, la grande force d’Augie c’est de toujours savoir dire non.

Une seule femme menacera sérieusement son indépendance sacrée : c’est la riche et belle Théa qui l’entraîne au Mexique où elle veut dresser des aigles à la chasse aux lézards. Mais un aigle aussi sait refuser. Augie Marche est-il un aigle ? En tout cas, c’est une autre qu’il épousera finalement, avant de regagner New York puis l’Europe où chemin faisant il se gagnera lui-même…

« Il se peut que je sois un raté », confesse Augie March. « Mais Christophe Colomb devait penser la même chose quand on le ramena couvert de chaînes. Etait-ce la preuve que l’Amérique n’existait pas ? » 

 Je n’attends pas, je vais m’y mettre tout à l’heure. C’est si bon de se délecter en silence quand le monde bouillonne autour de vous parce que deux personnalités sont mortes, comme si ce n’était pas le sort de chacun d’entre nous !



[1] A ce propos, une marionnette des Guignols représentant un Indonésien victime du dernier tremblement de terre qui a eu lieu le 29 mars dernier est venu dire timidement mercredi soir que son village n’avait pas reçu de nourriture et que les enfants étaient en passe de mourir de faim. PPDG lui a répondu de revenir en septembre quand les obsèques et les mariages des grands de ce monde auront  eu lieu et qu’alors on prendra le temps d’envoyer des vivres en Asie du Sud-Est. C’est évidemment de l’humour noir et je suppose que les organisations humanitaires continuent à faire leur travail mais je dois reconnaître que les tsunamis sont un peu oubliés par les médias cette semaine d’autant plus qu’un nouvel attentat à la bombe vient de se produire au Caire, causant la mort d’une Française et d’un Américain et faisant une quinzaine de victimes.

[2] Un journaliste dont j’ai oublié le nom racontait l’autre jour cette histoire : le pape se trouvait lors de l’un de ses nombreux voyages à travers le monde dans un pays d’Amérique du Sud à majorité catholique. Parlant à un groupe d’adolescents, il posa différentes questions sur la pratique de leur foi auxquelles les jeunes répondirent en chœur par l’affirmative. Quand Jean-Paul II leur demanda de rester chastes jusqu’à leur mariage et de ne jamais employer de préservatifs, les jeunes répondirent  d’une seule voix : « Non ! »