Le directeur de la publication
de « Libération », Serge July, a estimé lundi que
la vie de Florence Aubenas et Hussein Hanoun al Saadi n’était
pas menacée. Interrogé par les médias à l’occasion de son
déplacement en Irak, il a entre autre rappelé le caractère
« étrange » de cette prise d’otages, sans
revendication ni demande de rançon. Comme nous n’avons pas de
nouvelles tangibles de nos amis depuis la dernière cassette, ne
les oublions pas. N’oublions pas non plus Ingrid Betancourt et
Fred Nérac.
Je dois évidemment donner les
raisons qui m’on fait choisir ce titre mais, avant toutes
choses, je tiens à rappeler que j’ai toujours exprimé mon
admiration envers qui je voulais et sans aucune concession faite
à la race, au sexe, à
la classe sociale ou à la religion de ceux ou celles que je célébrais.
J’ai écrit à maintes reprises qu’Aimée Césaire et Léopold
Sédar Senghor comptaient parmi les plus grands écrivains de
notre temps et certainement les plus érudits, une preuve que
politique et culture peuvent aller de pair. Mais peut-être
est-il temps de faire place à d’autres représentants de la
communauté noire, moins connus peut-être mais dont le talent
ne peut être mis en cause, ces femmes et ces hommes qui font
honneur non seulement à leur communauté mais à nous tous qui
sommes leurs sœurs et leurs frères humains.
Au moment où « l’affaire
Dieudonné » battait son plein, plusieurs chaînes ont
invité des personnalités noires éminentes à venir donner
leur avis, non sur l’homme car tel n’était pas le problème,
mais sur les Noirs, leur propre vie, le chemin
qu’ils ont suivi pour assurer leur poste actuel ou les livres
qu’ils ont écrits pour faire mieux connaître au public les
difficultés rencontrées par les Noirs pour être considéré
en Occident (donc en France particulièrement) comme des
citoyens à part entière. Si j’ai intitulé cette chronique
« Je suis une Noire », c’est que j’ai voulu
exprimer ce que ressentit peut-être John Fitzgerald Kennedy
quand il a prononcé
le 26 juin 1963, aux côtés de Willy Brandt, Maire de
Berlin-Ouest, cette
phrase : Ich bin ein Berliner (Je suis un Berlinois) car le
spectacle du mur qui sépare les deux secteurs de la ville
l’avait profondément ému.
Les
trois personnes que j’aimerais évoquer aujourd’hui parce
qu’elles me paraissent avoir tous les talents requis pour
parler à cœur ouvert d’un problème qui est à la fois le
leur et celui de toute la société dont ils font partie, les
trois personnes auxquelles, de la même façon que l’ancien Président
des Etats-Unis, j’aimerais m’assimiler (je me fais un grand
honneur !), sont Christiane Taubira, Gaston Kelman et Serge
Bilé qui étaient les invités de « Arrêt sur Images »,
l’émission présentée sur la 5 le dimanche 6 mars par Daniel
Schneiderman.
Christiane Taubira,
née en Guyane, est docteur ès sciences économiques et en
agroalimentaire, certifiée d’études supérieures
d’ethnologie afro-américaine mais elle est surtout connue
pour être l’auteur d’une proposition de loi visant à faire
reconnaître la traite négrière et l’esclavage comme crime
contre l’humanité. Cette femme de 49 ans, élégante et compétente,
oratrice hors pair souvent lyrique, autoritaire et parfois
cassante, aux dires de ces collaborateurs, est considéré
depuis le début des années 90 comme le trublion de la
politique guyanaise.
Après avoir
adhéré dans sa jeunesse aux thèses indépendantistes, elle créa
en 1993 son propre mouvement politique, le «Walwari. » Députée
depuis 1993, elle devint également, un an plus tard, députée
européenne sur la liste « Energie radicale » de Bernard
Tapie. A l’Assemblée nationale, après avoir siégé en tant
qu’apparentée socialiste, elle vint de rejoindre le groupe
RCV (Radicaux, Citoyens, Verts), ce qui lui permet aujourd’hui
de porter les couleurs du PRG, bien qu’elle n’en soit pas
membre. Christiane
Taubira a longuement été applaudie par une salle qui lui était
toute acquise, le 1er décembre 2001, jour de sa désignation
par le PRG pour porter les couleurs du parti à la présidentielle.
En marge de la
journée organisée par le CAPDIV
le samedi 19 Février dernier, Christiane Taubira a accepté de
se confier sur le bilan qu’elle tire de l’application de la
loi qu’elle a faite voter en Mai 2001, de faire le point sur
la situation des documents mis en vente à Lyon, et sur le rôle
que les pays africains devraient jouer pour apprendre
l’histoire de la traite à leurs ressortissants.
Gaston
Kelman
est originaire de Bourgogne, « le pays du charolais, du
bon vin, des escargots. » D’où le titre de son livre Je
suis noir et je n’aime pas le manioc.
Partant du constat que « la France n’est pas encore prête
à comprendre qu'elle est multiraciale et que l’on peut être
Noir et français, Noir et bourguignon, Gaston Kelman entreprend
de démolir tous les clichés qui polluent l’imaginaire des
Blancs dès qu’il s’agit des Noirs. Du noir-forcément-éboueur
au noir-bienheureux, en passant même par le mythe du
noir-remarquablement-bien-membré (dans un chapitre intitulé
« Je suis noir et j’en ai une petite »), Gaston
Kelman s’attaque aux préjugés qui tissent la toile de fond
du racisme ordinaire, avec une bonne dose de dérision. Il n’épargne
pas non plus les Noirs eux-mêmes qu’il accuse de s’enfermer
un peu trop souvent dans leur rôle de victimes. Car Gaston
Kelman ne revendique pas cette « fierté noire »
qui, selon lui, est sous-tendue par la honte : il veut
seulement être « un homme pareil aux autres », un
type qui n’a pas obligatoirement « le rythme dans la
peau »…
Quand
on lui demande si l’esprit communautaire s’exprime chez les
Noirs et de quelle façon, il répond : « Il y a
toujours un risque de communautarisme de la part des groupes qui
se sentent lésés, exclus. On ne peut pas dire aujourd’hui
que les Noirs soient sur une position privilégiée en France,
peu importent les responsabilités des uns et des autres. La
solution se trouve dans la nécessité d’édicter des lois
claires, de considérer tout le monde sur le même pied d’égalité
dans l’espace public. Il ne faut pas confondre communauté
(tout groupe ayant des caractéristiques similaires, comme les
Noirs, les chrétiens, les musulmans ou les Chinois) et le
communautarisme qui est un repli identitaire, avec des
revendications qui frustrent l’autre, le privent de ses
droits. Souvent, les pouvoirs publics sont à la base des
communautarismes qu'ils prétendent combattre. C’est bien eux
qui ont créé les foyers maliens et algériens ! Ce sont encore
eux qui parlent d’un préfet musulman. Alors, nous devons tous
combattre les replis identitaires. »
Pour
quelle raison dit-il ne pas aimer le manioc (titre de son livre) ? :
« Je rigole. C’est permis non ! En fait, le manioc,
c’est l’image des préjugés comme le Noir danseur, rigolard
et bouffeur de manioc. Alors, je dis, on peut être Noir et ne
pas aimer le manioc ou le djembé. »
Evoquant
la discrimination positive, il déclare : « Le terme
est archi-nul. Il est évident que l’on doit faire quelque
chose contre la discrimination. Alors, je ne vois pas comment
une discrimination peut être positive. Il faut donc une action
volontariste qui se fait à travers la pédagogie. Il faut
former les gens à savoir que « noir » ne veut pas
dire éboueur ou vigile. Qu’à diplôme égal, tout le monde
doit aspirer à une même prise en compte de sa demande de
travail. »
Sa
famille étant d’origine camerounaise, il est heureux que son
livre ait été bien perçu dans ce pays comme dans d’autres
pays d’Afrique. « Cela ne veut pas dire que tout le
monde est d’accord sur tout mais les gens sont fiers de ce
‘frère’ qui passe à la télé, pas seulement comme
musicien, footballeur ou même comme intello coincé et dit des
choses fortes. J’ai des invitations dans quelques pays et
bientôt je vais faire une tournée en Afrique. »
Parmi
tous les gens qu’on peut taxer de « raciste »,
Gaston Kelman trouve agaçante « la manie de Bush de se
faire le porte-parole de Dieu. Pour moi, c’est plus grave que
le racisme basique. Je suis aussi agacé par les postures des
hommes politiques qui jouent avec les racismes et les anti-sémitismes.
C’est ce qui est dangereux.
L’écrivain
propose trois solutions pour faciliter l’intégration :
-
Amélioration des leçons d’histoire et de géographie qui
doivent présenter les origines des enfants de France sans
approche misérabiliste.
-
Formation des professeurs et des acteurs sociaux afin qu’ils
arrêtent de voir les enfants issus de l’immigration comme des
étrangers.
-
Amélioration de la visibilité des minorités, dans une
exemplarité positive et non comme casseurs ou comme marieurs de
gamines. Donc tout tourne autour de la pédagogie et pas autour
de la coercition ou du cirque médiatique ami des Noirs.
Gaston
Kelman a écrit dans un de ses chapitres : « Je suis
noir mais j’en ai une petite. » Il avoue que c’est le
seul mensonge de son livre !
« Il faut bien rire un peu, non ! Bon cela
veut dire, avis aux filles, tous les ‘négros’ ne vont pas
vous faire monter au plafond ! »
Gaston
Kelman pense que si l’on se penche moins sur la communauté
noire que sur les communautés musulmane ou juive, « c’est
parce que le Noir n’a pas encore trouvé sa place, parce
qu’il n'a pas encore su la conquérir, parce qu’il croit
qu'on va la lui servir, parce que, pour les personnes qui ont
encore des mentalités coloniales, le Noir est un grand enfant
et l’on n'en parle pas. Aujourd’hui, la jeunesse noire est
la plus dynamique de France en football, ils sont les meilleurs,
dans la musique, dans la mode (Dia collection, Koné) ils font
mieux que tous les autres. Dans le journalisme, ils animent des
tonnes de magazines et de sites internet. Même dans les études
universitaires, ils sont au top. Et nous les adultes, nous les
présentons comme des ratés. Quand on leur a ouvert des espaces
(musique, sport), ils ont été les meilleurs, quand on leur a
fermé les portes (journalisme), ils ont créé. A nous, les
adultes, de les rassurer et nous les traitons comme des casseurs
quand c’est une infime minorité qui casse. Et nous, les
parents africains, nous leur disons qu’ils ne sont pas chez
eux. Comment voulez-vous qu’ils y comprennent quelque chose !
Alors, je leur dis, les enfants, vous êtes bons et je suis avec
vous pour vous aider à sortir des angoisses négroportées. »
Il ajoute : « le problème est moins la colonisation
que ce que l’Africain a fait après. Les intellectuels
africains sont assourdissants de silence. Où sont-ils? Dans la
quête d'un pouvoir inutile.
Si
l’Africain continue à croire qu’il est plus facile
d’accuser le Blanc que d’arrêter de lui prendre son argent,
d’être complexé devant le Blanc, il y a sincèrement peu
d’espoir. Au Cameroun, tout ce qui est beau est blanc et tout
ce qui est nul est indigène. Il faut travailler les mentalités.
L’Afrique est si riche. »
On
demande parfois à l’écrivain s’il aurait préféré être
blanc que noir. Il répond : « Je suis Noir, et je ne
me pose pas ce genre de question car je ne m’intéresse jamais
à l’impossible. Mais il est plus reposant aujourd’hui d’être
blanc que d’être Noir, et ceci, plus en Afrique que partout
ailleurs. Il ne tient qu’au Noir d’être envié pour autre
chose que son sexe, son rire et son coup de rein de bambouleur. »
A certains Noirs qui se disent victimes du racisme, Gaston
Kelman rétorque : « le Noir, plus que le Vietnamien
ou le Japonais (n’oublions pas les bombes atomiques), parle
plus de son passé malheureux qu’aucun autre peuple sans que
cela ne l’aide à dire, ‘plus jamais ça’. » Le résultat
en est qu’on dresse une image négative des Noirs des
Banlieues… Ils se disent ‘blacks’ comme s’ils avaient
honte d’être noirs. »
Gaston
Kelman continue à écrire en espérant qu’il sera aussi
inspiré que pour ce premier livre : « J’offre mes
services à tous ceux qui ont besoin de moi, c’est ce que je
fais là, maintenant. Et depuis la sortie de ce livre, j’ai déjà
fait plusieurs fois le tour de France jusqu’en Outre-mer. Je
ne ménage pas mes efforts. J’aimerais atteindre le plus de
personnes possibles. Et je compte investir les domaines clés
comme l’éducation, le patronat… De plus en plus de gens
s'intéressent à ce que je dis, certains même écrivent,
d’autres m’interpellent. Et je dis merci à tous et à tous
mes frères français Noirs, Blancs, Jaunes ou Rouges. »
Serge
Bilé vient de publier aux éditions Le Serpent à Plumes :
« Les Noirs dans les camps nazis » mais son ouvrage
ne s’en tient pas uniquement à ce sujet. Il en aborde
d’autres qui sont passionnants parce qu’il a eu le courage
d’évoquer ce que nous savions tous plus ou moins sans avoir
le courage d’aborder, de marteler la chose dans nos esprits,
dans nos cœurs et dans ceux de tous nos concitoyens. Ce livre
est en fait la somme de tout ce qu’il avait voulu exprimer
dans le documentaire qu’il a réalisé il y a dix ans.
Avant
d’aborder les thèmes de l’ouvrage, je voudrais dire que
j’ai personnellement vu les tirailleurs sénégalais monter
les premiers sur le front au printemps de 1940 parce que nous
avions une maison à Chartrettes en Seine-et-Marne et que la
voie ferrée qui les conduisait dans l’Est passait au fond de
notre jardin. A chaque arrêt, nous allions leur apporter du café
ou des boissons et nous bavardions avec eux. Le plus étrange,
c’est qu’aucun d’entre eux n’avait l’air d’être surpris que les régiments
ne soient pas mixtes et qu’aucun blanc ne monte en même temps
qu’eux, mis à part sans doute leurs officiers. En juin, nous
avons du nous-mêmes quitter la région parisienne pour nous réfugier
dans le midi quand les Allemands ont envahi la France et se sont
rapidement déployés sur la plus grande moitié de notre pays :
Les tirailleurs sénégalais sont sortis de mon esprit. J’ai
toujours su que les Allemands avaient déporté les Juifs, les
Tsiganes, les handicapés mentaux mais le problème noir, si je
pouvais en parler quand il s’agissait des Etats-Unis ou des
colonies françaises, m’échappait en ce qui concerne
l’Allemagne.
Je
n’ai pas fait de corrélation entre les Allemands et les
Noirs. Je savais bien qu’après
la Première Guerre mondiale, les forces de l’Entente avaient
privé l’Allemagne de ses possessions coloniales mais je ne
connaissais pas les conséquences de ce départ d’Afrique :
Les soldats allemands qui s’y trouvaient (Schutztruppen) ainsi
que les missionnaires, les bureaucrates et les colons allemands
rentrèrent au pays et y rapportèrent leur racisme.
Serge
Bilé nous apprend d’ailleurs que
jusqu’à
ses premiers pas sur le continent africain, l’Allemagne
entretenait avec le monde noir des rapports empreints d’une
relative considération. Elle le manifeste dès le XIIe siècle
par une véritable audace iconographique. A l’époque, tous
les catholiques d’Europe vénéraient un soldat romain
d’origine égyptienne, décapité au début de l’ère chrétienne
dans les Alpes suisses pour avoir défié l’empereur en
refusant de renoncer à sa foi chrétienne. Ce soldat, ce
martyr, c’était saint Maurice mais alors que tous les pays
voisins représentaient saint Maurice sous les traits d’un
Blanc, le clergé allemand lui donna, le premier, ses vraies
couleurs en lui érigeant, dans la cathédrale de Magdeburg, une
statue aux traits clairement négroïdes que l’on peut voir
aujourd’hui encore.
Il n’en fut pas de même avec l’arrivée
d’Hitler et du nazisme :
De nombreux Noirs (hommes et femmes) furent déportés et
moururent dans les camps de Neuengamme, de Ravensbrück, de Dora
ou de Dachau. Ils étaient originaires du Sénégal, de Côte
d’Ivoire, du Congo, du Cameroun, voire de Guinée équatoriale,
leurs papiers d’identité indiquaient une nationalité qui
n’était pas la leur mais celle de la France, la Belgique,
l’Espagne, parfois l’Allemagne, celle en fait de la
puissance coloniale d’alors et non de leur pays. Impossible de
tenir la macabre comptabilité des Noirs internés et morts dans
les camps du Reich. La séparation
entre Blancs et Noirs fut ordonnée par le Reichstag (Parlement
allemand), qui édicta en 1935 les lois de Nuremberg contre les
mariages mixtes.
Pour les nazis, ils portaient atteinte « à la
protection du sang et de l’honneur allemands. »
L’existence des « bâtards de Rhénanie », fruits
des amours de femmes allemandes et des soldats d’Afrique
occidentale française cantonnés outre-rhin après la première
guerre mondiale, constituait une humiliation de plus pour le
Reich. Le documentaire de Serge Bilé, au-delà des explications
historiques, fait parler des survivants égrenant anecdotes ou
drames : des soldats SS, peu accoutumés à voir des
personnes à la face noire, touchaient la peau sombre des
prisonniers avant de s’essuyer comme si celle-ci était
sale…
John
William, interprète de La
Chanson de Lara et de nombreux Negro
spirituals, fit partie de ces déportés qu’on envoyait
dans les camps pour faits de résistance ou parce qu’ils
contrevenaient aux lois nazies : le Sénégalais Dominique
Mendy ou l’Allemand Théodore Michaël, noir de peau mais
habitant de Berlin depuis que sa famille, originaire d’une
ancienne colonie allemande, le Tanganyika, s’y fut installée.
Il rappelle que dès la promulgation des lois de Nuremberg (dont
des décrets furent élaborés par un certain Glotke qui fut,
après guerre, Secrétaire d’Etat du chancelier Konrad
Adenauer), juifs, tziganes et « nègres » furent les
victimes désignées de la déportation et de l’extermination.
Africains, Antillais, Américains, eux aussi ont été pris dans
la tourmente, arrêtés et déportés en raison le plus souvent
de leur participation aux combats ou à des mouvements de résistance.
Mis au rang de bête, parce qu’ils étaient noirs, ces hommes
et ces femmes furent, dans ces camps, sujets à toutes les
humiliations, comme ce ressortissant équato-guinéen, Carlos
Greykey, qu’on affubla à Mauthausen d’un costume de la
garde royale yougoslave pour servir de boy.
Les lois de
Nuremberg interdisaient le mariage entre Blancs et Noirs (1935.)
Les Afro-Allemands,
stérilisés de force, faisaient d’ailleurs partie des
premiers contingents de déportés envoyés par Hitler dans les
camps de concentration avant guerre. Le livre de Serge Bilé
nous apprend aussi que ces camps de concentration allemands n’étaient
pas l’œuvre des nazis, les premiers ayant été construits dès
1904 en Namibie pour éliminer le peuple herero opposé à la
colonisation et aux armées du chancelier Bismarck. Autant de
pages d’histoires inédites où l’on découvre, au fil des
chapitres, les faits d’armes, au cours de la guerre, de ceux
qui deviendront par la suite les grands leaders de la cause
noire : Nelson Mandela, Martin Luther King, Aimé Césaire…
Les persécutions des Noirs, de 1933 à 1945, en
Allemagne nazie et dans les territoires occupés par celle-ci,
se manifestèrent par l’isolement, la stérilisation, les expériences
médicales, l’incarcération, les brutalités et les meurtres.
Toutefois, les Noirs ne firent pas l’objet d’un programme
d’extermination systématique comme ce fut le cas pour les
Juifs et d’autres groupes de population.
Il
faut se demander pour quelle raison des familles noires ou
afro-allemandes vivaient en Allemagne sous le nazisme :
Suite à la Première Guerre mondiale et au Traité
de Versailles (1919), les forces victorieuses occupèrent
la Rhénanie, dans l’ouest de l’Allemagne. L’utilisation
de troupes coloniales françaises, en partie composées de
Noirs, dans le cadre de ces armées d’occupation, exacerbèrent
le racisme anti-noir en Allemagne.
La propagande raciste allemande dépeignit alors
les militaires noirs comme des violeurs de femmes allemandes et
les accusa d'être porteurs de maladies, en particulier, vénériennes.
Les enfants de soldats noirs et de femmes allemandes furent
appelés les « bâtards de Rhénanie. » Les Nazis,
qui n’étaient encore qu'un petit mouvement politique, les
considéraient comme une menace pour la pureté de la race
germanique. Dans son livre Mein Kampf (Mon
combat), Hitler accuse les Juifs d’avoir intentionnellement
amené les « Nègres » en Rhénanie, afin de porter
atteinte à la race blanche, par un inévitable « abâtardissement. »
Les enfants mulâtres, afro-allemands, furent marginalisés dans
la société allemande. Ils furent socialement et économiquement
isolés et il leur fut interdit de faire des études supérieures.
La discrimination raciale leur rendit impossible l’accès à
de nombreux postes, y compris dans l’armée. Avec la montée
du nazisme, ils devinrent une cible de la politique raciale. En
1937 déjà, la Gestapo (police secrète allemande) avait procédé
à des rafles discrètes et effectué des stérilisations forcées
sur certains d’entre eux. D’autres furent sujets à des expériences
médicales, alors que certains disparurent mystérieusement.
La nature raciste du régime de Hitler fut brièvement
occultée pendant les Jeux Olympiques de Berlin en août 1936,
quand Hitler permit à 18 athlètes noirs de participer à la
compétition au sein de l’équipe des États-Unis. Cependant,
l’autorisation de prendre part aux Jeux était accordée par
le Comité international olympique et non pas par le pays hôte.
Les Allemands ayant la peau noire furent aussi victimes de persécutions
racistes et raciales. J’ai parlé plus haut des soldats de Rhénanie
qui se sont mariés avec des Allemandes mais il faut également
se souvenir d’un autre facteur : Aussi bien avant
qu’après la Première Guerre mondiale, beaucoup d’Africains
se rendaient en Allemagne. Ils étaient étudiants, artisans,
artistes de cabarets, bureaucrates tels les leveurs d'impôts
qui avaient travaillé pour le gouvernement colonial. Hilarius
(Lari) Gilges, un danseur professionnel, fut assassiné par les
SS en 1933, probablement parce qu’il était noir. Après la
Seconde Guerre mondiale, son épouse, allemande, reçut une
indemnité du gouvernement allemand pour le meurtre de son mari
par les Nazis.
Certains Noirs américains, capturés en Europe
occupée par l’Allemagne durant la Seconde Guerre mondiale,
furent aussi victimes du régime nazi. Nombre d’entre eux,
comme l’artiste de jazz Valaida Snow - une femme - furent
emprisonnés dans les camps d'internement de l’Axe pour les
nationaux étrangers. L’artiste Joseph Nassy qui vivait en
Belgique fut arrêté au titre d’ennemi étranger et détenu
pendant sept mois dans le camp de transit de Beverloo, en
Belgique occupée par l’Allemagne. Il fut transféré ultérieurement
en Allemagne où il passa le reste de la guerre dans le camp
d'internement de Laufen et dans son sous-camp, Tittmoning, en
Haute-Bavière.
Bien des soldats noirs tombés
aux mains des Nazis furent incarcérés illégalement et
maltraités, ceci à l’encontre des règles des Conventions de
Genève (Conventions internationales sur la conduite de la
guerre et le traitement des soldats blessés et prisonniers). Le
lieutenant Darwin Nichols, un pilote noir américain, fut incarcéré
dans une prison de la Gestapo à Butzbach.
Les soldats noirs des armées américaine, française
et britannique furent enrôlés dans des travaux forcés de
construction, parfois jusqu'à ce que mort s’ensuive, ou
moururent de mauvais traitements dans des camps de prisonniers
de guerre. D’autres ne furent même jamais faits prisonniers
mais immédiatement tués par les SS ou la Gestapo. Quelques
Noirs des forces armées américaines furent des libérateurs
des camps et ainsi témoins des atrocités nazies. Le bataillon
761 (une unité de blindés entièrement composée de Noirs),
rattaché à la 71ème Division d’Infanterie de la IIIème armée
américaine, placée sous le commandement du général Georges
Patton, participa, en mai 1945, à la libération de Gunskirchen,
un sous-camp du camp de concentration de Mauthausen…
Il est évident que, au-delà des trois personnes
représentatives de notre communauté, je pourrais élargir ma réflexion
- même si le nazisme constitue l’ultra mal - à tout ce que
nos propres guerres coloniales représentent de spoliation
d’individus arabes, africains ou asiatiques, à toute cette
immigration voulue non par les intéressés mais par nos
gouvernements pour relayer les Blancs partis en guerre et plus
tard pour augmenter le nombre de travailleurs en période
d’opulence… Mais je ne vais pas refaire aujourd’hui la
politique coloniale de notre pays, ce serait une tâche trop
gigantesque. Je veux simplement conclure en rappelant - je viens
encore de l’entendre aux informations de France Culture - que
Christiane Taubira continue à exercer une grande influence sur
les jeunes des banlieues. Alors si je la rencontrais, je
pourrais peut-être me permettre de lui demander pour quelle
raison le racisme de certains jeunes noirs commence à
s’exercer contre leurs frères blancs, par exemple en les
malmenant au cours des dernières manifestations de lycéens, en
particulier celle du mardi 8 mars, sans que les forces de
l’ordre n’interviennent pour arrêter ces folies.
Je suis pratiquement sûre qu’elle me dirait la nécessité
de mettre un terme très vite à ce genre de
contre-manifestation qui ne peut que creuser un écart souhaité
par les amis de Monsieur Lepen.