Une photographie de Stéphane Popu

 

Je suis une noire

 

par Lise Willar   

 

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Le directeur de la publication de « Libération », Serge July, a estimé lundi que la vie de Florence Aubenas et Hussein Hanoun al Saadi n’était pas menacée. Interrogé par les médias à l’occasion de son déplacement en Irak, il a entre autre rappelé le caractère « étrange » de cette prise d’otages, sans revendication ni demande de rançon. Comme nous n’avons pas de nouvelles tangibles de nos amis depuis la dernière cassette, ne les oublions pas. N’oublions pas non plus Ingrid Betancourt et Fred Nérac.

 

 

Je dois évidemment donner les raisons qui m’on fait choisir ce titre mais, avant toutes choses, je tiens à rappeler que j’ai toujours exprimé mon admiration envers qui je voulais et sans aucune concession faite à la race, au sexe,  à la classe sociale ou à la religion de ceux ou celles que je célébrais. J’ai écrit à maintes reprises qu’Aimée Césaire et Léopold Sédar Senghor comptaient parmi les plus grands écrivains de notre temps et certainement les plus érudits, une preuve que politique et culture peuvent aller de pair. Mais peut-être est-il temps de faire place à d’autres représentants de la communauté noire, moins connus peut-être mais dont le talent ne peut être mis en cause, ces femmes et ces hommes qui font honneur non seulement à leur communauté mais à nous tous qui sommes leurs sœurs et leurs frères humains.

Au moment où « l’affaire Dieudonné » battait son plein, plusieurs chaînes ont invité des personnalités noires éminentes à venir donner leur avis, non sur l’homme car tel n’était pas le problème, mais sur les Noirs, leur propre vie, le chemin qu’ils ont suivi pour assurer leur poste actuel ou les livres qu’ils ont écrits pour faire mieux connaître au public les difficultés rencontrées par les Noirs pour être considéré en Occident (donc en France particulièrement) comme des citoyens à part entière. Si j’ai intitulé cette chronique « Je suis une Noire », c’est que j’ai voulu exprimer ce que ressentit peut-être John Fitzgerald Kennedy quand il a prononcé le 26 juin 1963, aux côtés de Willy Brandt, Maire de Berlin-Ouest,  cette phrase : Ich bin ein Berliner (Je suis un Berlinois) car le spectacle du mur qui sépare les deux secteurs de la ville l’avait profondément ému.

 Les trois personnes que j’aimerais évoquer aujourd’hui parce qu’elles me paraissent avoir tous les talents requis pour parler à cœur ouvert d’un problème qui est à la fois le leur et celui de toute la société dont ils font partie, les trois personnes auxquelles, de la même façon que l’ancien Président des Etats-Unis, j’aimerais m’assimiler (je me fais un grand honneur !), sont Christiane Taubira, Gaston Kelman et Serge Bilé qui étaient les invités de « Arrêt sur Images », l’émission présentée sur la 5 le dimanche 6 mars par Daniel Schneiderman.   

 

Christiane Taubira, née en Guyane, est docteur ès sciences économiques et en agroalimentaire, certifiée d’études supérieures d’ethnologie afro-américaine mais elle est surtout connue pour être l’auteur d’une proposition de loi visant à faire reconnaître la traite négrière et l’esclavage comme crime contre l’humanité. Cette femme de 49 ans, élégante et compétente, oratrice hors pair souvent lyrique, autoritaire et parfois cassante, aux dires de ces collaborateurs, est considéré depuis le début des années 90 comme le trublion de la politique guyanaise.

Après avoir adhéré dans sa jeunesse aux thèses indépendantistes, elle créa en 1993 son propre mouvement politique, le «Walwari. » Députée depuis 1993, elle devint également, un an plus tard, députée européenne sur la liste « Energie radicale » de Bernard Tapie. A l’Assemblée nationale, après avoir siégé en tant qu’apparentée socialiste, elle vint de rejoindre le groupe RCV (Radicaux, Citoyens, Verts), ce qui lui permet aujourd’hui de porter les couleurs du PRG, bien qu’elle n’en soit pas membre. Christiane Taubira a longuement été applaudie par une salle qui lui était toute acquise, le 1er décembre 2001, jour de sa désignation par le PRG pour porter les couleurs du parti à la présidentielle.

En marge de la journée organisée par le CAPDIV[1] le samedi 19 Février dernier, Christiane Taubira a accepté de se confier sur le bilan qu’elle tire de l’application de la loi qu’elle a faite voter en Mai 2001, de faire le point sur la situation des documents mis en vente à Lyon, et sur le rôle que les pays africains devraient jouer pour apprendre l’histoire de la traite à leurs ressortissants.

 

Gaston Kelman[2] est originaire de Bourgogne, « le pays du charolais, du bon vin, des escargots. » D’où le titre de son livre Je suis noir et je n’aime pas le manioc. Partant du constat que « la France n’est pas encore prête à comprendre qu'elle est multiraciale et que l’on peut être Noir et français, Noir et bourguignon, Gaston Kelman entreprend de démolir tous les clichés qui polluent l’imaginaire des Blancs dès qu’il s’agit des Noirs. Du noir-forcément-éboueur au noir-bienheureux, en passant même par le mythe du noir-remarquablement-bien-membré (dans un chapitre intitulé « Je suis noir et j’en ai une petite »), Gaston Kelman s’attaque aux préjugés qui tissent la toile de fond du racisme ordinaire, avec une bonne dose de dérision. Il n’épargne pas non plus les Noirs eux-mêmes qu’il accuse de s’enfermer un peu trop souvent dans leur rôle de victimes. Car Gaston Kelman ne revendique pas cette « fierté noire » qui, selon lui, est sous-tendue par la honte : il veut seulement être « un homme pareil aux autres », un type qui n’a pas obligatoirement « le rythme dans la peau »…

 Quand on lui demande si l’esprit communautaire s’exprime chez les Noirs et de quelle façon, il répond : « Il y a toujours un risque de communautarisme de la part des groupes qui se sentent lésés, exclus. On ne peut pas dire aujourd’hui que les Noirs soient sur une position privilégiée en France, peu importent les responsabilités des uns et des autres. La solution se trouve dans la nécessité d’édicter des lois claires, de considérer tout le monde sur le même pied d’égalité dans l’espace public. Il ne faut pas confondre communauté (tout groupe ayant des caractéristiques similaires, comme les Noirs, les chrétiens, les musulmans ou les Chinois) et le communautarisme qui est un repli identitaire, avec des revendications qui frustrent l’autre, le privent de ses droits. Souvent, les pouvoirs publics sont à la base des communautarismes qu'ils prétendent combattre. C’est bien eux qui ont créé les foyers maliens et algériens ! Ce sont encore eux qui parlent d’un préfet musulman. Alors, nous devons tous combattre les replis identitaires. »

Pour quelle raison dit-il ne pas aimer le manioc (titre de son livre) ? : « Je rigole. C’est permis non ! En fait, le manioc, c’est l’image des préjugés comme le Noir danseur, rigolard et bouffeur de manioc. Alors, je dis, on peut être Noir et ne pas aimer le manioc ou le djembé. »

Evoquant la discrimination positive, il déclare : « Le terme est archi-nul. Il est évident que l’on doit faire quelque chose contre la discrimination. Alors, je ne vois pas comment une discrimination peut être positive. Il faut donc une action volontariste qui se fait à travers la pédagogie. Il faut former les gens à savoir que « noir » ne veut pas dire éboueur ou vigile. Qu’à diplôme égal, tout le monde doit aspirer à une même prise en compte de sa demande de travail. »

Sa famille étant d’origine camerounaise, il est heureux que son livre ait été bien perçu dans ce pays comme dans d’autres pays d’Afrique. « Cela ne veut pas dire que tout le monde est d’accord sur tout mais les gens sont fiers de ce ‘frère’ qui passe à la télé, pas seulement comme musicien, footballeur ou même comme intello coincé et dit des choses fortes. J’ai des invitations dans quelques pays et bientôt je vais faire une tournée en Afrique. »

Parmi tous les gens qu’on peut taxer de « raciste », Gaston Kelman trouve agaçante « la manie de Bush de se faire le porte-parole de Dieu. Pour moi, c’est plus grave que le racisme basique. Je suis aussi agacé par les postures des hommes politiques qui jouent avec les racismes et les anti-sémitismes. C’est ce qui est dangereux.

L’écrivain propose trois solutions pour faciliter l’intégration :

- Amélioration des leçons d’histoire et de géographie qui doivent présenter les origines des enfants de France sans approche misérabiliste.

- Formation des professeurs et des acteurs sociaux afin qu’ils arrêtent de voir les enfants issus de l’immigration comme des étrangers.

- Amélioration de la visibilité des minorités, dans une exemplarité positive et non comme casseurs ou comme marieurs de gamines. Donc tout tourne autour de la pédagogie et pas autour de la coercition ou du cirque médiatique ami des Noirs.

Gaston Kelman a écrit dans un de ses chapitres : « Je suis noir mais j’en ai une petite. » Il avoue que c’est le seul mensonge de son livre !  « Il faut bien rire un peu, non ! Bon cela veut dire, avis aux filles, tous les ‘négros’ ne vont pas vous faire monter au plafond ! »

Gaston Kelman pense que si l’on se penche moins sur la communauté noire que sur les communautés musulmane ou juive, « c’est parce que le Noir n’a pas encore trouvé sa place, parce qu’il n'a pas encore su la conquérir, parce qu’il croit qu'on va la lui servir, parce que, pour les personnes qui ont encore des mentalités coloniales, le Noir est un grand enfant et l’on n'en parle pas. Aujourd’hui, la jeunesse noire est la plus dynamique de France en football, ils sont les meilleurs, dans la musique, dans la mode (Dia collection, Koné) ils font mieux que tous les autres. Dans le journalisme, ils animent des tonnes de magazines et de sites internet. Même dans les études universitaires, ils sont au top. Et nous les adultes, nous les présentons comme des ratés. Quand on leur a ouvert des espaces (musique, sport), ils ont été les meilleurs, quand on leur a fermé les portes (journalisme), ils ont créé. A nous, les adultes, de les rassurer et nous les traitons comme des casseurs quand c’est une infime minorité qui casse. Et nous, les parents africains, nous leur disons qu’ils ne sont pas chez eux. Comment voulez-vous qu’ils y comprennent quelque chose ! Alors, je leur dis, les enfants, vous êtes bons et je suis avec vous pour vous aider à sortir des angoisses négroportées. » Il ajoute : « le problème est moins la colonisation que ce que l’Africain a fait après. Les intellectuels africains sont assourdissants de silence. Où sont-ils? Dans la quête d'un pouvoir inutile.

Si l’Africain continue à croire qu’il est plus facile d’accuser le Blanc que d’arrêter de lui prendre son argent, d’être complexé devant le Blanc, il y a sincèrement peu d’espoir. Au Cameroun, tout ce qui est beau est blanc et tout ce qui est nul est indigène. Il faut travailler les mentalités. L’Afrique est si riche. »

On demande parfois à l’écrivain s’il aurait préféré être blanc que noir. Il répond : « Je suis Noir, et je ne me pose pas ce genre de question car je ne m’intéresse jamais à l’impossible. Mais il est plus reposant aujourd’hui d’être blanc que d’être Noir, et ceci, plus en Afrique que partout ailleurs. Il ne tient qu’au Noir d’être envié pour autre chose que son sexe, son rire et son coup de rein de bambouleur. » A certains Noirs qui se disent victimes du racisme, Gaston Kelman rétorque : « le Noir, plus que le Vietnamien ou le Japonais (n’oublions pas les bombes atomiques), parle plus de son passé malheureux qu’aucun autre peuple sans que cela ne l’aide à dire, ‘plus jamais ça’. » Le résultat en est qu’on dresse une image négative des Noirs des Banlieues… Ils se disent ‘blacks’ comme s’ils avaient honte d’être noirs. » 

 Gaston Kelman continue à écrire en espérant qu’il sera aussi inspiré que pour ce premier livre : « J’offre mes services à tous ceux qui ont besoin de moi, c’est ce que je fais là, maintenant. Et depuis la sortie de ce livre, j’ai déjà fait plusieurs fois le tour de France jusqu’en Outre-mer. Je ne ménage pas mes efforts. J’aimerais atteindre le plus de personnes possibles. Et je compte investir les domaines clés comme l’éducation, le patronat… De plus en plus de gens s'intéressent à ce que je dis, certains même écrivent, d’autres m’interpellent. Et je dis merci à tous et à tous mes frères français Noirs, Blancs, Jaunes ou Rouges. »

 

Serge Bilé vient de publier aux éditions Le Serpent à Plumes : « Les Noirs dans les camps nazis » mais son ouvrage ne s’en tient pas uniquement à ce sujet. Il en aborde d’autres qui sont passionnants parce qu’il a eu le courage d’évoquer ce que nous savions tous plus ou moins sans avoir le courage d’aborder, de marteler la chose dans nos esprits, dans nos cœurs et dans ceux de tous nos concitoyens. Ce livre est en fait la somme de tout ce qu’il avait voulu exprimer dans le documentaire qu’il a réalisé il y a dix ans.

Avant d’aborder les thèmes de l’ouvrage, je voudrais dire que j’ai personnellement vu les tirailleurs sénégalais monter les premiers sur le front au printemps de 1940 parce que nous avions une maison à Chartrettes en Seine-et-Marne et que la voie ferrée qui les conduisait dans l’Est passait au fond de notre jardin. A chaque arrêt, nous allions leur apporter du café ou des boissons et nous bavardions avec eux. Le plus étrange, c’est qu’aucun  d’entre eux n’avait l’air d’être surpris que les régiments ne soient pas mixtes et qu’aucun blanc ne monte en même temps qu’eux, mis à part sans doute leurs officiers. En juin, nous avons du nous-mêmes quitter la région parisienne pour nous réfugier dans le midi quand les Allemands ont envahi la France et se sont rapidement déployés sur la plus grande moitié de notre pays : Les tirailleurs sénégalais sont sortis de mon esprit. J’ai toujours su que les Allemands avaient déporté les Juifs, les Tsiganes, les handicapés mentaux mais le problème noir, si je pouvais en parler quand il s’agissait des Etats-Unis ou des colonies françaises, m’échappait en ce qui concerne l’Allemagne.

Je n’ai pas fait de corrélation entre les Allemands et les Noirs. Je savais bien qu’après la Première Guerre mondiale, les forces de l’Entente avaient privé l’Allemagne de ses possessions coloniales mais je ne connaissais pas les conséquences de ce départ d’Afrique : Les soldats allemands qui s’y trouvaient (Schutztruppen) ainsi que les missionnaires, les bureaucrates et les colons allemands rentrèrent au pays et y rapportèrent leur racisme.

Serge Bilé nous apprend d’ailleurs que jusqu’à ses premiers pas sur le continent africain, l’Allemagne entretenait avec le monde noir des rapports empreints d’une relative considération. Elle le manifeste dès le XIIe siècle par une véritable audace iconographique. A l’époque, tous les catholiques d’Europe vénéraient un soldat romain d’origine égyptienne, décapité au début de l’ère chrétienne dans les Alpes suisses pour avoir défié l’empereur en refusant de renoncer à sa foi chrétienne. Ce soldat, ce martyr, c’était saint Maurice mais alors que tous les pays voisins représentaient saint Maurice sous les traits d’un Blanc, le clergé allemand lui donna, le premier, ses vraies couleurs en lui érigeant, dans la cathédrale de Magdeburg, une statue aux traits clairement négroïdes que l’on peut voir aujourd’hui encore.

Il n’en fut pas de même avec l’arrivée d’Hitler et du nazisme : De nombreux Noirs (hommes et femmes) furent déportés et moururent dans les camps de Neuengamme, de Ravensbrück, de Dora ou de Dachau. Ils étaient originaires du Sénégal, de Côte d’Ivoire, du Congo, du Cameroun, voire de Guinée équatoriale, leurs papiers d’identité indiquaient une nationalité qui n’était pas la leur mais celle de la France, la Belgique, l’Espagne, parfois l’Allemagne, celle en fait de la puissance coloniale d’alors et non de leur pays. Impossible de tenir la macabre comptabilité des Noirs internés et morts dans les camps du Reich. La séparation entre Blancs et Noirs fut ordonnée par le Reichstag (Parlement allemand), qui édicta en 1935 les lois de Nuremberg contre les mariages mixtes.

Pour les nazis, ils portaient atteinte « à la protection du sang et de l’honneur allemands. » L’existence des « bâtards de Rhénanie », fruits des amours de femmes allemandes et des soldats d’Afrique occidentale française cantonnés outre-rhin après la première guerre mondiale, constituait une humiliation de plus pour le Reich. Le documentaire de Serge Bilé, au-delà des explications historiques, fait parler des survivants égrenant anecdotes ou drames : des soldats SS, peu accoutumés à voir des personnes à la face noire, touchaient la peau sombre des prisonniers avant de s’essuyer comme si celle-ci était sale…

John William, interprète de La Chanson de Lara et de nombreux Negro spirituals, fit partie de ces déportés qu’on envoyait dans les camps pour faits de résistance ou parce qu’ils contrevenaient aux lois nazies : le Sénégalais Dominique Mendy ou l’Allemand Théodore Michaël, noir de peau mais habitant de Berlin depuis que sa famille, originaire d’une ancienne colonie allemande, le Tanganyika, s’y fut installée. Il rappelle que dès la promulgation des lois de Nuremberg (dont des décrets furent élaborés par un certain Glotke qui fut, après guerre, Secrétaire d’Etat du chancelier Konrad Adenauer), juifs, tziganes et « nègres » furent les victimes désignées de la déportation et de l’extermination. Africains, Antillais, Américains, eux aussi ont été pris dans la tourmente, arrêtés et déportés en raison le plus souvent de leur participation aux combats ou à des mouvements de résistance. Mis au rang de bête, parce qu’ils étaient noirs, ces hommes et ces femmes furent, dans ces camps, sujets à toutes les humiliations, comme ce ressortissant équato-guinéen, Carlos Greykey, qu’on affubla à Mauthausen d’un costume de la garde royale yougoslave pour servir de boy.

Les lois de Nuremberg interdisaient le mariage entre Blancs et Noirs (1935.) Les  Afro-Allemands, stérilisés de force, faisaient d’ailleurs partie des premiers contingents de déportés envoyés par Hitler dans les camps de concentration avant guerre. Le livre de Serge Bilé nous apprend aussi que ces camps de concentration allemands n’étaient pas l’œuvre des nazis, les premiers ayant été construits dès 1904 en Namibie pour éliminer le peuple herero opposé à la colonisation et aux armées du chancelier Bismarck. Autant de pages d’histoires inédites où l’on découvre, au fil des chapitres, les faits d’armes, au cours de la guerre, de ceux qui deviendront par la suite les grands leaders de la cause noire : Nelson Mandela, Martin Luther King, Aimé Césaire…

Les persécutions des Noirs, de 1933 à 1945, en Allemagne nazie et dans les territoires occupés par celle-ci, se manifestèrent par l’isolement, la stérilisation, les expériences médicales, l’incarcération, les brutalités et les meurtres. Toutefois, les Noirs ne firent pas l’objet d’un programme d’extermination systématique comme ce fut le cas pour les Juifs et d’autres groupes de population. Il faut se demander pour quelle raison des familles noires ou afro-allemandes vivaient en Allemagne sous le nazisme : Suite à la Première Guerre mondiale et au Traité de Versailles (1919), les forces victorieuses occupèrent la Rhénanie, dans l’ouest de l’Allemagne. L’utilisation de troupes coloniales françaises, en partie composées de Noirs, dans le cadre de ces armées d’occupation, exacerbèrent le racisme anti-noir en Allemagne.

La propagande raciste allemande dépeignit alors les militaires noirs comme des violeurs de femmes allemandes et les accusa d'être porteurs de maladies, en particulier, vénériennes. Les enfants de soldats noirs et de femmes allemandes furent appelés les « bâtards de Rhénanie. » Les Nazis, qui n’étaient encore qu'un petit mouvement politique, les considéraient comme une menace pour la pureté de la race germanique. Dans son livre Mein Kampf (Mon combat), Hitler accuse les Juifs d’avoir intentionnellement amené les « Nègres » en Rhénanie, afin de porter atteinte à la race blanche, par un inévitable « abâtardissement. » Les enfants mulâtres, afro-allemands, furent marginalisés dans la société allemande. Ils furent socialement et économiquement isolés et il leur fut interdit de faire des études supérieures. La discrimination raciale leur rendit impossible l’accès à de nombreux postes, y compris dans l’armée. Avec la montée du nazisme, ils devinrent une cible de la politique raciale. En 1937 déjà, la Gestapo (police secrète allemande) avait procédé à des rafles discrètes et effectué des stérilisations forcées sur certains d’entre eux. D’autres furent sujets à des expériences médicales, alors que certains disparurent mystérieusement.

La nature raciste du régime de Hitler fut brièvement occultée pendant les Jeux Olympiques de Berlin en août 1936, quand Hitler permit à 18 athlètes noirs de participer à la compétition au sein de l’équipe des États-Unis. Cependant, l’autorisation de prendre part aux Jeux était accordée par le Comité international olympique et non pas par le pays hôte. Les Allemands ayant la peau noire furent aussi victimes de persécutions racistes et raciales. J’ai parlé plus haut des soldats de Rhénanie qui se sont mariés avec des Allemandes mais il faut également se souvenir d’un autre facteur : Aussi bien avant qu’après la Première Guerre mondiale, beaucoup d’Africains se rendaient en Allemagne. Ils étaient étudiants, artisans, artistes de cabarets, bureaucrates tels les leveurs d'impôts qui avaient travaillé pour le gouvernement colonial. Hilarius (Lari) Gilges, un danseur professionnel, fut assassiné par les SS en 1933, probablement parce qu’il était noir. Après la Seconde Guerre mondiale, son épouse, allemande, reçut une indemnité du gouvernement allemand pour le meurtre de son mari par les Nazis.

Certains Noirs américains, capturés en Europe occupée par l’Allemagne durant la Seconde Guerre mondiale, furent aussi victimes du régime nazi. Nombre d’entre eux, comme l’artiste de jazz Valaida Snow - une femme - furent emprisonnés dans les camps d'internement de l’Axe pour les nationaux étrangers. L’artiste Joseph Nassy qui vivait en Belgique fut arrêté au titre d’ennemi étranger et détenu pendant sept mois dans le camp de transit de Beverloo, en Belgique occupée par l’Allemagne. Il fut transféré ultérieurement en Allemagne où il passa le reste de la guerre dans le camp d'internement de Laufen et dans son sous-camp, Tittmoning, en Haute-Bavière. Bien des soldats noirs tombés aux mains des Nazis furent incarcérés illégalement et maltraités, ceci à l’encontre des règles des Conventions de Genève (Conventions internationales sur la conduite de la guerre et le traitement des soldats blessés et prisonniers). Le lieutenant Darwin Nichols, un pilote noir américain, fut incarcéré dans une prison de la Gestapo à Butzbach.

Les soldats noirs des armées américaine, française et britannique furent enrôlés dans des travaux forcés de construction, parfois jusqu'à ce que mort s’ensuive, ou moururent de mauvais traitements dans des camps de prisonniers de guerre. D’autres ne furent même jamais faits prisonniers mais immédiatement tués par les SS ou la Gestapo. Quelques Noirs des forces armées américaines furent des libérateurs des camps et ainsi témoins des atrocités nazies. Le bataillon 761 (une unité de blindés entièrement composée de Noirs), rattaché à la 71ème Division d’Infanterie de la IIIème armée américaine, placée sous le commandement du général Georges Patton, participa, en mai 1945, à la libération de Gunskirchen, un sous-camp du camp de concentration de Mauthausen…

 

Il est évident que, au-delà des trois personnes représentatives de notre communauté, je pourrais élargir ma réflexion - même si le nazisme constitue l’ultra mal - à tout ce que nos propres guerres coloniales représentent de spoliation d’individus arabes, africains ou asiatiques, à toute cette immigration voulue non par les intéressés mais par nos gouvernements pour relayer les Blancs partis en guerre et plus tard pour augmenter le nombre de travailleurs en période d’opulence… Mais je ne vais pas refaire aujourd’hui la politique coloniale de notre pays, ce serait une tâche trop gigantesque. Je veux simplement conclure en rappelant - je viens encore de l’entendre aux informations de France Culture - que Christiane Taubira continue à exercer une grande influence sur les jeunes des banlieues. Alors si je la rencontrais, je pourrais peut-être me permettre de lui demander pour quelle raison le racisme de certains jeunes noirs commence à s’exercer contre leurs frères blancs, par exemple en les malmenant au cours des dernières manifestations de lycéens, en particulier celle du mardi 8 mars, sans que les forces de l’ordre n’interviennent pour arrêter ces folies.  Je suis pratiquement sûre qu’elle me dirait la nécessité de mettre un terme très vite à ce genre de contre-manifestation qui ne peut que creuser un écart souhaité par les amis de Monsieur Lepen.

 

 



[1] La Promotion de la Diversité en France (CAPVID) est une structure infusée par des chercheurs (sociologues, historiens, démographes etc.) des responsables associatifs, des responsables politiques, des personnes issues de la société civile. Le CAPDIV a entre autres, engagé une réflexion (soutenue par des actions) sur la situation et la place des citoyens français et résidents du territoire français originaires d´Afrique subsaharienne et de l´Outremer. Le CAPDIV mène plus généralement des actions de réflexion et de sensibilisation à la diversité et émet des propositions pour promouvoir la diversité en France. Le CAPDIV est ouvert sans exclusive à tous ceux et celles qui se reconnaissent dans son ambition et ses objectifs culturels, éducatifs et de cohésion nationale. Le CAPDIV souhaite faire reculer les idées reçues et valoriser la diversité à travers l´histoire commune de la nation, pour affermir la place des différentes parties constitutives de la République. Les commémorations du débarquement de Provence le 15 août 1944 et celles de l´entrée des troupes du Général Leclerc dans Paris et de la libération de Paris furent l´occasion de travailler à la solidarité ainsi qu´à la cohésion nationale en rappelant que la diversité était aussi dans les rangs des combattants et des libérateurs.

Le CAPDIV associé à M. Charles Onana, journaliste et auteur de l´ouvrage « La France et ses tirailleur » rend hommage à tous les soldats qui ont combattu pour la nation en associant à cet hommage les milliers de combattants maghrébins, africains et de l´Outremer, tombés pour la libération de notre pays. Les lecteurs intéressés peuvent se rendre sur le site du CAPDIV pour en apprendre plus sur les propos de Christiane Taubira.

 

[2] Comme je n’ai pas encore lu le livre de Gaston Kelman, j’ai recueilli ses propos dans un chat qu’il a eu avec la rédaction de l’Internaute.