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La journaliste française Florence
Aubenas, enlevée en Irak il y a plus de sept semaines, lance un
appel à l’aide désespéré dans un enregistrement vidéo diffusé
mardi 1er mars par des insurgés irakiens. « Mon
nom est Florence Aubenas. Je suis française. Je suis journaliste et
je travaille pour Libération.
Ma santé est très mauvaise.
Je suis également très mal au plan psychologique » Elle y est vêtue d’un pull gris et d’un pantalon noir et
apparaît très angoissée. « Aidez-moi, c'est urgent »
ajoute-t-elle, assise devant un fond rouge et regardant droit dans
la caméra, les jambes ramenées sur sa poitrine. La journaliste et
son guide et interprète irakien Hussein Hanoun al Saadi (qui
n’est pas apparu sur la cassette) ont disparu à Bagdad le 5
janvier dernier. Ne les oublions pas. Unissons-nous pour les faire
revenir et n’oublions pas non plus Ingrid Betancourt.
La libération de Giuliana Sgrena,
enlevée en Irak le 4 février, a été endeuillée vendredi soir 4
Mars par la mort d’un agent des services secrets italiens, tué
par des tirs de l'armée américaine contre la voiture qui devait
emmener la journaliste italienne à l'aéroport de Bagdad. Nous
sommes heureux pour Giuliana mais nous voulons connaître la raison
pour laquelle sa voiture a été attaquée par des Américains.
Je
me dois d’évoquer le nom d’un homme dont personne ne parle
parce que, cameraman français, il travaillait pour la télévision
britannique. Il a été enlevé à Bassora en Février 2003. Voici
l’appel lancé par sa femme : « Mon
mari Fred Nerac, de nationalité française, a disparu en Irak
depuis le 22 mars 2003 alors qu'il travaillait comme cameraman pour
ITN TV, une chaîne britannique, dans la zone de Bassora, près du
village d’Az Zubayr.
J’ai reçu de
l’aide de la part de beaucoup de personnes que je remercie pour
leur soutien. Malheureusement, leurs efforts incessants pour
localiser Fred n’ont toujours pas abouti. » Ne l’oublions
pas
Averroes (1126-1198)
– Maïmonide (1138-1204)
Une
amie vient de m’offrir un très beau livre : « Histoire
Universelle des Juifs » écrit par Elie Barnavi.
Quand je suis tombée, page 103, sur la statue de Maïmonide
érigée à Cordoue, sa ville natale, en 1964,
je n’ai pu m’empêcher de me souvenir qu’Averroes était également
né à Cordoue, douze ans avant Maïmonide, et que je les avais
toujours considérés comme les deux grands penseurs, médecins de
surcroît, de cette Espagne médiévale où pouvaient vivre en
harmonie, en symbiose même les trois communautés musulmanes,
juives et catholiques. Ce sont sans doute les évènements actuels
faits de haine entre les peuples et de princes qui attisent ces
haines
que j’ai voulu revenir en un temps où « vivre ensemble »
pouvait se concevoir et se concrétiser.
Averroès
(nom arabe : Abú al-Walìd ibn Ruchd) était, comme je l’ai
dit dans une note de bas de page, un médecin et philosophe arabe.
Il a étudié, en plus de la jurisprudence musulmane que lui a
enseignée son père qui était juge, la théologie, la philosophie,
les mathématiques et la médecine. Il occupa plusieurs hautes
fonctions : cadi de Séville (1169), grand cadi de Cordoue
(1171), premier médecin à la cour du calife Abú Yaqub Yusuf
(1182).
Averroès
est devenu célèbre notamment au travers de sa conception des vérités
métaphysiques. Pour lui, elles pouvaient en effet s’exprimer de
deux manières différentes et pas forcément contradictoires :
par la philosophie (Aristote, néoplatoniciens) et par la religion.
Cette façon de présenter deux catégories de vérités fut perçue
de manière hostile par les religieux à l’esprit étroit, et
Averroès fut exilé en 1195. Son influence posthume en Islam fut
quasi nulle et c’est à des juifs et des chrétiens qu’on doit
la conservation et la traduction de ses œuvres. Son œuvre majeure
est le Tahafut al-Tahafut (L’Incohérence de l’Incohérence).
Ses commentaires des œuvres d’Aristote figurent parmi les plus
fidèles : ils furent traduits en latin et en hébreu et eurent
une grande influence sur la pensée chrétienne et philosophique
dans l’Europe médiévale.
L’œuvre
de Maïmonide m’est plus familière car je l’ai mentionné ainsi
que son petit-fils et son neveu, Obadia et David Maïmonide, auteurs
de deux traités de mystique juive, dans mon propre livre « Soufisme
et Hassidisme » et j’ai
écrit dans le compte-rendu que j’ai fait du « Moïse »
d’André Chouraqui : « Maïmonide l’enseignait :
les trois religions abrahamiques, le judaïsme, le christianisme et
l’islam, malgré leurs conflits internes, jalonnent une même
route, celle qui conduit l’humanité vers les temps messianiques. »
Pour les lecteurs qui ne connaîtraient pas Maïmonide, il est
difficile de décrire sa vie foisonnante en quelques pages mais je
peux essayer :
Moïse
Maïmonide est né en 1135 à Cordoue, en Andalousie, dans la maison
familiale située à proximité du fleuve Guadalquivir. Son premier
compagnon de jeux, alors qu'il avait à peine trois ou quatre ans,
s’appelait Ali. C’est ainsi que très jeune, il apprit les
rudiments de la langue arabe.
Des années se passèrent dans la sérénité jusqu’à ce que Moïse
atteigne l'âge de la Bar-Mitsva. La fête se déroula dans la joie
et l'allégresse mais très vite, à cause de la maladie de sa mère,
Rebecca, la peine et l’inquiétude prirent le relais. En effet,
celle-ci s’affaiblissait de plus en plus, malgré les soins
prodigués par l’oncle d’Ali, Abbas, le Mufti de Cordoue.
C’est Moïse qui apportait à Rebecca les plantes médicinales préparées
par Abbas pour son plus grand soulagement. La maladie fut quand même
la plus forte et elle s’éteignit sans souffrir. Cet événement
douloureux détermina Moïse à devenir médecin, mais aussi à se
poser la question du devenir de l’âme et à poser les bases
d’une quête mystique. Un autre événement inquiétait la
communauté juive : la menace d’invasion des Almohades. Le père
de Moïse, Rabbi Maïmon, voulait prendre contact avec les Juifs de
Fès, qui pourrait être une ville d’asile, encore fallait-il
pouvoir envoyer une missive jusque là-bas. Grâce à son fils, le
messager fut Kader, le fils d’Abbas, qui justement était en
instance de départ pour Fès. Plusieurs années passèrent pendant
lesquelles Moïse travailla intensément pour approfondir ses
connaissances médicales mais aussi pour noter ses réflexions
concernant l’ésotérisme et la spiritualité, le Talmud et la
Torah demeurant les deux piliers sur lesquels il élaborait ses
recherches. Le jour de sa majorité, il quitta soudainement la
maison familiale en laissant son père interloqué. Il alla vers
Samuel, le rabbin qui l’avait formé pour sa Bar-Mitsva. Celui-ci
l’hébergea un soir et pour éviter que Moïse n’aille vers le
monde musulman, il lui proposa d’habiter une maisonnette qui lui
appartenait, proche d'un village voisin. C’est là qu’il commença
à prodiguer ses premiers soins tout en poursuivant ses recherches médicales,
notamment par l’étude des plantes, en collaboration avec les
marabouts. Ce n’est que deux ans plus tard qu'il retourna à
Cordoue, retrouvant ainsi son père qui lui octroya son pardon.
Kader était revenu de son long périple avec la réponse tant
attendue. Les informations ainsi transmises confirmaient les inquiétudes
émises : les Almohades, qui avaient évité Fès, se trouvaient à
Gibraltar d’où ils allaient poursuivre leurs conquêtes sans pitié
vers le nord. La décision était prise : il fallait partir, mais
quand ? Samuel Ibn Soussan, qui avait rédigé le texte de la
missive, estimait que les almohades allaient mettre deux à trois
ans pour arriver à Cordoue. Abbas, qui aurait pourtant bien aimé
que Moïse restât à ses côtés, l’incita cependant à quitter
Cordoue avec sa famille. Un an s’écoula pendant lequel Moïse
continua à travailler avec Abbas et les marabouts. Il était devenu
un fin lettré en arabe sans pour autant négliger l’Hébreu. Il
participa à des réunions secrètes avec un prêtre et un marabout
pendant lesquelles ils étudiaient et commentaient la philosophie
d’Aristote.
Ils quittèrent Cordoue au cours du mois d’avril, en une période
où la nature était magnifique, ajoutant encore au déchirement du
départ. Ce fut Kader, aidé de son serviteur Rachid, qui leur
servit de guide. Sarah et Léa les servantes, qui depuis la mort de
Rebecca s’étaient occupées avec affection de Moïse et de son frère
David, furent également du voyage. Abbas s’occupa de tout et leur
procura des tentes, dix ânes et cinq chevaux. La veille du départ,
le père de Moïse avait offert sa demeure à Abbas, en pensant
qu’elle servirait un jour de foyer à Kader.
La première étape fut Grenade où Moïse devait rencontrer le
marabout El Mansour, un médecin réputé et respecté dans toute la
région. La lettre d’Abbas les fit accepter d’emblée par El
Mansour qui leur proposa d’habiter une demeure proche de la
sienne, car la transmission de son savoir alchimique se déroulerait
sur plusieurs semaines. C’est en cette période que Rabbi Maïmon
fit part de son inquiétude à son fils et la lui exprima en ces
termes : « Nous avons pour
chaque acte de notre vie des interprétations par trop différentes.
Le fidèle s’y perd car, tu le sais Moïse, l’intelligence de
nos savants ne va pas uniquement dans une direction mais dans de
multiples voies. Tout cela dans le mélange invraisemblable et
touffu de nos lois qui sont différentes, selon les personnes, les
villes, les pays. Une œuvre grandiose et ambitieuse est à
accomplir pour servir toutes les communautés : codifier toutes les
règles en vigueur sur un même sujet afin d’établir une voie
unique, et ensuite avoir l’autorité nécessaire pour l’imposer
à tous. » Cette réflexion marqua Moïse pour la vie,
et le travail qu'il accomplit en ce sens le fit connaître et
admirer dans le monde, et pendant des siècles jusqu'à nos jours.
Pendant ce temps, David se servait de son talent naturel pour négocier
de nouvelles montures afin de poursuivre le voyage dans de bonnes
conditions. Quand ils arrivèrent à Alméria, leur première démarche
fut de trouver un bateau pour le Maroc. Grâce au trafic important
avec Tanger, ils purent embarquer rapidement. Le trajet Tanger-Fès
dura une douzaine de jours. La chaleur de l’accueil à Fès par
Ibn Soussan et son entourage effaça la fatigue du voyage et laissa
présager une installation heureuse. Très rapidement Moïse prit
contact avec Ali Ben Hadge que lui avait recommandé son ami de
Cordoue, Abbas. Moïse s’imposa un emploi du temps rigoureux,
partagé entre l’étude médicale avec Ali, l’étude approfondie
du Talmud et ses consultations de l’après-midi.
Quelques semaines plus tard, Kader décida de retourner voir son père
à Cordoue. Les adieux furent émouvants mais ils gardaient
l’espoir de se revoir. Un an après, Rabbi Maïmon se remaria avec
Myriam, fille d’un riche négociant en laine, Jéhuda Lévy. Moïse
fut le parrain du fils né de cette union. Par un matin glacial du
mois de décembre, des cavaliers Almohades vinrent chercher Moïse
pour qu’il soigne leur prince Omar, immobilisé près de Meknès.
C'est dire si la notoriété du médecin
était grande. Difficile pour Moïse de ne pas obtempérer.
Il vit donc le prince, le soigna pendant cinq semaines. Omar
retrouva la santé et, pour remercier son médecin,
lui offrit une somme très importante. Moïse refusa, préférant
lui demander de protéger sa famille et tous les juifs de Fès. Ce
fut oui pour la famille mais non pour les autres. Omar voulut
montrer sa détermination de « propagateur de la foi » en enlevant
Ibn Soussan pour le contraindre à abandonner sa religion et devenir
musulman. Devant son refus, il le fit décapiter.
Dans ce contexte, la famille Maïmonide décida de quitter le Maroc
pour aller en terre sainte. Grâce à un laissez-passer qu’Omar
avait remis à Moïse pour qu’ils aillent se reposer à Centa, ses
proches purent quitter Fès sans difficultés. C'est à Centa que Moïse
rencontra un de ses correspondants, Ibn Aknine, qui allait devenir
son fils spirituel. Ils embarquèrent très vite sur un bateau dont
le capitaine était un homme sûr. Leur première escale fut
Syracuse en Sicile. David, toujours en quête de négoce, alla en
ville prendre contact avec la population. Dans une taverne, il fit
la connaissance de chrétiens qui cherchaient un bon médecin pour
soigner leur roi. David fit transporter ce dernier jusqu’au bateau
où Moïse le soigna et le guérit. Pour le récompenser, un
document dicté à un scribe lui fut remis immédiatement. En voici
le texte : « Par la grâce de
Dieu, en l’an 1165, le 25 avril, je délivre à Moïse Ben Maïmon,
sa famille et sa suite un laissez-passer pour Jérusalem. Le très
chrétien Richard cœur de lion ordonne, par le présent édit, à
toute personne de favoriser leurs déplacements et ce, par tous les
moyens. »
Quelques jours plus tard, le bateau reprit la mer et rejoignit Acre.
De là, très rapidement, ils se rendirent à Jérusalem qui était
aux mains des Croisés, et grâce à leur laissez-passer, ils purent
visiter la ville à leur guise et notamment se rendre au mur des
lamentations. Y séjourner définitivement était impossible. Ils
n'envisagèrent pas non plus de s’implanter à Saint-Jean-d'Acre.
Ils décidèrent alors, d’un commun accord, de se rendre en Égypte
où la communauté juive était importante. David y alla d'abord en
éclaireur. Il revint d'Alexandrie enthousiasmé par l’accueil
qu’il y reçut.
C’est pendant le voyage en bateau qui les transporta à Alexandrie
que Moïse conçut les grandes lignes de son œuvre majeure,
« Le guide des égarés. »
David, avec sa célérité habituelle, trouva une demeure
confortable où ils s’installèrent, croyaient-ils, définitivement.
Encore une fois, la tristesse et la peine les atteignirent. Myriam
mourut en mettant au monde une fille que Rabbi Maïmon prénomma
Rebecca en souvenir de la mère de David et de Moïse. Les nouvelles
du Maroc et d’Espagne n’étaient pas bonnes non plus, les
conversations forcées se multipliaient. Ibn Aknine avait été
contraint de devenir musulman pour éviter la mort. Tout cela
n’empêcha pas Moïse de travailler intensément. Sa notoriété
s’amplifia et s’étendit jusqu’à Nurédine, le roi d'Égypte,
qui ne tarda pas à le faire venir pour qu'il soigne sa favorite
Yasmina. Le diagnostic fut rapide : Yasmina était asthmatique, une
affection que Moïse connaissait bien et qu’il savait soigner. Les
remèdes réussirent au-delà de toute attente. Quelques mois plus
tard, Yasmina fut enceinte. Le roi nomma Moïse médecin officiel et
lui demanda de venir habiter avec sa famille à Fostat, près du
Caire et du roi.
Une période heureuse s’intaura. Kader, l’ami de Cordoue, vint
les rejoindre. Il remit à Moïse un manuscrit faisant état des
dernières découvertes de son père Abbas, en alchimie et en médecine.
Moïse, à la quarantaine, se maria avec Rachel, la fille du
bibliothécaire du roi. De cette union naquit un fils qu’ils nommèrent
Abraham. Moïse poursuivit avec opiniâtreté la rédaction de ses
œuvres, « le Commentaire
de la Mishnah » et « Le Guide
des égarés. »
Après cette période heureuse, la tristesse arriva de nouveau avec
la mort de Rabbi Maïmon. C’est le vizir Al Fadil qui fit son éloge
funèbre, marquant ainsi tout l’intérêt du souverain pour la
famille de Moïse et, au-delà, pour tous les juifs d’Égypte.
Alors que David et Kader préparaient leur prochain voyage
d’affaires, ils eurent l’agréable surprise de voir arriver Ibn
Aknine. Sur cette terre tolérante d’Égypte, il put reprendre sa
religion.
Lors d’un entretien avec le roi dont la santé déclinait,
celui-ci demanda à Moïse s’il avait une idée sur la personne
qui avait les qualités pour lui succéder. Très sensible à cet
insigne honneur qu’un souverain arabe accordait au « chef »
d’une petite communauté, Moïse lui demanda une semaine de réflexion.
Dans la nuit qui précéda son rendez-vous avec le roi, Moïse vit
en rêve Saladin sur un cheval blanc, triomphant, majestueux, auréolé
de gloire. Ce rêve confirmait ce que pensait Moïse au sujet de
Saladin, qu’il avait apprécié lors de différents entretiens. Sa
réponse au roi était donc toute trouvée. Nurédine s’éteignit
peu après, en l’an de grâce 1171, par une belle nuit d’été.
Saladin prit donc la suite, aidé par le dévoué vizir Al Fadil.
Un
peu plus d’un an après, Moïse vit le roi préoccupé et lui en
demanda la raison. « Connais-tu
le sens de mon nom : Saladin ou Salâh al Din ? Il signifie ‘le défenseur
de la religion’. Je dois mériter mon nom, il me faut donc une
victoire au nom de celui-ci. Tant que cette mission qui m’est dévolue
ne sera pas accomplie, je ne serai pas à l’aise.
-
Conquiers Jérusalem. Les croisés y ont fait beaucoup de mal, il
est temps que tu libères le deuxième lieu saint de l’Islam.
-
Et les premiers lieux saints d'Israël, n’est-ce pas, Moïse ? »
Saladin prit conseil auprès de son vizir qui lui fit remarquer que
les finances du royaume ne permettaient pas, dans l’immédiat,
d’entreprendre quoi que ce soit. Saladin décida alors de conclure
une trêve avec Renaud de Châtillon qui tenait Jérusalem.
Moïse, quant à lui, arrivait à la fin de sa première œuvre.
Ayant rédigé 639 commandements pour régir la vie sociale et
religieuse des juifs, il pouvait maintenant se consacrer corps et âme
à son œuvre personnelle, « le Guide
des égarés. » Saladin prit son temps pour
construire une armée puissante. En automne de l’année 1187, il
engagea une attaque décisive contre les Francs, prétextant la
violation par Renaud de Châtillon de la trêve conclue deux ans
auparavant. Le 31 janvier 1188, Jérusalem tomba. Saladin, magnanime
et prudent, évita un bain de sang et respecta les vaincus. Il décréta
que les Juifs pouvaient s’y installer pour pratiquer librement
leur religion. Ainsi, les Chrétiens avaient Rome, les musulmans
avaient la Mecque et Médine, et les Juifs Jérusalem.
Inch’Allah !
Quelques années plus tard, Saladin chercha un nouveau moyen
d’entretenir l’enthousiasme populaire. Il fit part de son souci
à son conseil restreint où siégeait Moïse. Il fut envisagé de
conquérir l’Irak, voire d’autres territoires... Mais le vizir
et Moïse lui proposèrent une autre idée : «
Saladin, tu as accompli le Djihad du second degré, la guerre pour
libérer Jérusalem. Il te reste à accomplir le Djihad du premier
degré : celui de l’âme et de l’élévation spirituelle.
Organise donc une croisade religieuse pacifique, un pèlerinage vers
les trois lieux saints, la Mecque, Médine et Jérusalem. Un immense
mouvement populaire se créera, les gens se lanceront dans ce périple
et oublieront leurs soucis quotidiens. Ils reviendront avec le titre
de « Hadj » dévolu
à ceux qui se sont rendus à la Mecque une fois dans leur vie. »
Saladin approuva et demanda à Al Fadil de faire proclamer en Égypte
et en Syrie que le roi irait en pèlerinage et que les sujets
auraient à faire de même. Les espoirs placés dans ce triple pèlerinage
furent plus que bénéfiques pour tous. Pendant ce temps, profitant
de l’absence du roi, Moïse mit la dernière main à son œuvre.
S’entretenant journellement avec Joseph Ibn Aknine, il lui confia
ceci : « Il existe une union,
une rencontre, entre la recherche ésotérique à laquelle je me
consacre depuis toujours et l’intellect, l’intelligence. Dans
cet état de grâce, l’homme devient un ange car il s’unit à la
compréhension cosmique. On s’échappe de notre terre pour
embrasser l’univers. »
Au retour de Saladin, « Le Guide
des égarés » était terminé. Rédigé en arabe
et diffusé tout autour de la Méditerranée, il reçut partout un
accueil enthousiaste. Samuel Ibn Tiboun, un des rabbins les plus
lettrés de Syrie, écrivit à Moïse pour lui rendre hommage et lui
demanda la permission de traduire son œuvre en hébreu. Moïse la
lui accorda et lui demanda de venir le voir avec sa traduction. Puis
Saladin, approchant de la soixantaine, contracta la malaria. Mais
malheureusement, Moïse ne connaissait pas de remède à cette
maladie-là. Il ne put que soulager le malade qui mourut en novembre
1193. Le successeur choisi par Saladin était Al Kamil, renommé en
Syrie pour l’administration remarquable de cette partie du
royaume. Il eut toute la confiance du vizir Al Fadil.
Très affaibli, Moïse Maïmonide ne lira jamais la traduction de
son œuvre en hébreu. Son âme quitta son corps en 1204. Le roi
ordonna trois jours de deuil pour tous les habitants d’Égypte et
de Syrie et décréta que Moïse devait être enterré en terre
sainte. Les grands rabbins consultés proposèrent Tibériade car
c'est là qu’avait vécu le grand Kabbaliste Rabbi Simon Bar Oharaï.
Le roi fit graver en lettres d’or sur sa tombe ce court texte mis
au point par Ibn Aknine et les rabbins : «
De Moïse à Moïse,
il n’y eut que Moïse. »
Après
cette magnifique histoire
qui montre l’intelligence, le savoir et la clairvoyance de Maïmonide,
revenons - si vous le voulez - à nos deux héros : Maïmonide
et Averroes connaissaient leurs oeuvres respectives (Maïmonide
recommande de lire Aristote avec les commentaires d’Averroès) et,
s’ils s'étaient rencontrés, une solide amitié les aurait liés.
Des lettres auraient pu être échangées, lettres que le disciple
de Maïmonide, Joseph Ibn Aknin, aurait pu publier.
Cette
amitié rêvée s’est en fait exprimée dans les mots du romancier
israélien Ili Gorlizki
qui a imaginé une correspondance entre deux philosophes du XIIe
siècle les plus connus du judaïsme et de l’islam. Dans cette
correspondance qui aurait commencé après que la conquête
almohade, en 1148, ait fait fuir de Cordoue la famille de Maïmonide,
les deux philosophes discutent des événements politiques qui
secouent l’empire musulman et des guerres en Espagne et en Terre
sainte qui eurent une profonde résonance sur leur vie privée. Ils
débattent de philosophie et des rapports entre la philosophie et
les textes révélés du judaïsme, de l’islam, de la chrétienté,
en des termes simples, clairs et touchants. Tous deux durent faire
face aux persécutions religieuses, tous deux durent pérégriner
d’un lieu à un autre afin d’échapper aux détracteurs de la
philosophie et de la raison. Tous deux se confortent et expriment
leur amour pour leur religion respective, leur admiration et leur
tolérance pour l'autre monothéisme. En butte aux attaques de leurs
coreligionnaires musulmans et juifs, Averroès et Maïmonide
proclament que ces adversaires haineux sont des marchands de
religion, ils en font profession, ils s'en nourrissent, ils ne représentent
pas ce qui en fait la valeur : une foi pure et détachée des choses
de ce monde. Ancrée dans les portraits émouvants de ces deux
philosophes, cette histoire est fidèle à une réalité qui
s’exhale des textes, elle exprime le parfum d’une connivence
intellectuelle qui existe, malgré les faits matériels : l’amitié
rêvée entre Maïmonide et Averroès est une amitié vraie.
Qu’elle
se révèle à présent, par la voix du romancier israélien Ili
Gorlizki est un signe pour le futur : raison, tolérance et amitié
entre des hommes de religion différente sont aussi nécessaires en
ce moment qu’elles l’étaient au Moyen âge.
La
vie d’Averroès a été retracée dans « Le Destin »,
un film de Youssef Chahine (coproduction franco égyptienne)
primé au Festival de Cannes en 1997 (Prix du 50e
anniversaire du festival qui a récompensé l’ensemble de l’œuvre
cinématographique du réalisateur). Ce film dénonce l’intolérance
religieuse sous la forme d’une fable enjouée, haute en
couleurs et profondément optimiste. L’histoire se déroule dans
l'Andalousie arabe du XIIe siècle où toutes les
religions (musulmane, chrétienne, juive) sont mêlées. Le
philosophe Averroès enseigne ses préceptes, qui ne font pas
l’unanimité. Les intégristes le persécutent, ainsi que ses
proches et ses adeptes. Influencé par eux, le calife El Mansour
ordonne de brûler les livres du philosophe (autodafé)… Que
sont les livres si la pensée peut continuer à voler ?Le
style du film varie de la fresque musicale à l’épopée
lyrique, avec des passages romantiques et politiques, mais
toujours remplis d’humanité, de vie et de sentiments.
J’en
veux pour preuve l’information entendue ce matin, 28 février
2005 : les Russes sont entrain de livrer aux Iraniens de
l’uranium qui leur permettra d’achever dans les plus brefs délais
leur première centrale atomique. La République islamique a
« promis » de faire transporter
les déchets en Russie dès la centrale terminée et de
ne pas transformer l’uranium en uranium enrichi qui leur
permettrait de construire leur première bombe atomique. Vive
les Russes, vive les Iraniens, vive cette essai que les
scientifiques iraniens ne manqueront pas de transformer !
Quand mes amis me reprochent de dire : Je déteste les
Russes au lieu de dire le gouvernement Poutine, je me permets de
leur demander : Si l’on interrogeait les Russes en ce
moment, combien répondraient : peut-être aurait-il mieux
valu apporter de l’aide aux victimes du nouveau séisme
survenu dans l’Est du pays plutôt que de l’uranium ?
Une minorité je suppose car je ne crois pas que les Russes,
dans leur ensemble, se soucient de victimes autres que les leurs
quand des « terroristes » tchétchènes suscités
par leur cher Poutine tuent leurs enfants. A quand le rejet de
Poutine en Russie, à quand la naissance d’un soupçon de démocratie
dans ce pays des Tsars, des Staliniens et des chefs de guerre ?
« Le Guide des égarés »
apparaît dans l’histoire des idées comme l’une des plus
illustres œuvres philosophiques de tous les temps. Maïmonide
est resté une figure majeure du judaïsme rabbinique. Mais sa
connaissance de la philosophie fit de lui l’apôtre d’une
religion rationnelle, épurée des superstitions, qui vise
essentiellement l’instauration d’une société vraiment
humaine.
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