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Florence Aubenas, 43 ans, grand
reporter pour le quotidien français Libération,
et Hussein Hanoun Al-Saadi, âgé d’une quarantaine d’années,
son assistant irakien, ont disparu depuis le mercredi 5 janvier
2005. La journaliste et son interprète n’ont plus été vus
depuis qu’ils ont quitté leur hôtel, à Bagdad. Ne les oublions
pas et n’oublions pas non plus Ingrid Betancourt.
Shoah
Soixante ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, il
m’a été impossible de regarder le film de Claude Lanzmann
retransmis lundi 24 janvier sur France 3 dans son intégralité,
environ neuf heures. Bien sûr, j’en ai vu certaines parties, je
sais ce dont il s’agit mais voir le tout est au-dessus de mes
forces, oui, soixante ans après la libération des camps de la
mort. A certains négationnistes parmi lesquels je classe bien sûr
Jean-Marie Lepen, je pourrais dire que durant près de vingt ans je
n’ai pas dormi une seule nuit sans faire un cauchemar, toujours le
même : j’étais poursuivie par des gens de la gestapo et je
courais sans relâche afin de leur échapper. Je sais que ce
cauchemar avait une source bien précise : Quand nous nous
sommes évadés de France, mon frère de 22 ans et moi-même qui en
avais 19, nous avons traversé les Pyrénées une nuit de pleine
lune et nous entendions aboyer les chiens allemands qui avec les
douaniers gardaient la frontière puisque la France était entièrement
occupée depuis Novembre 1942. Comment ne nous ont-ils pas sentis,
repérés, poursuivis ? Peut-être à cause du grand froid de
ce mois de janvier 1943, peut-être parce que d’autres gens
n’ont pas eu la même chance que nous ? Je n’aurais jamais
de réponse à cette question.
Oui, j’ai vu certaines parties de Shoah et je me souviens
surtout des questions que posait Claude Lanzmann à des Polonais qui
habitaient à proximité du chemin de fer ou d’un camp précis.
Ces gens ne savaient pas que leur interlocuteur parlait polonais
parce qu’il avait une interprète censée lui traduire ce que
disait l’homme. Le cinéaste demandait par exemple : vous
avez vu les pauvres gens entassés dans les wagons, vous les avez
entendus vous demander un peu de pain ou un peu d’eau à certains
arrêts du train. Qu’avez-vous fait ? Réponse très sèche
de l’homme : Je ne parle pas le juif. Un autre a dit :
Bah ! C’était autant de juifs de moins sur terre ! Nous
étions alors dans les années 70 et vingt cinq ans après le génocide,
le Polonais était ancré dans son opinion. Certains de mes amis
m’ont souvent demandé : Qu’as-tu donc contre les Polonais
pour les aimer si peu !
J’ai ce que je viens de dire et que je n’ai jamais pu oublier !
Les nazis tuaient, les Polonais regardaient et tout était pour le
mieux dans leur monde qu’il croyait aryen et affranchis de nous,
à jamais, ne pressentant même pas que, tel le Phénix, nous
pourrions renaître de nos cendres.
Si j’écris aujourd’hui, c’est parce que Gérard Miller,
au cours de la dernière émission de M-O Fogiel, a dit que toute sa
famille de Pologne sans exception avait péri dans les fours à gaz.
Son père et sa mère sont les seuls à s’être enfuis après que
son père qui voulait faire sa médecine ait appris qu’il ne
faisait pas partie du quota de juifs polonais autorisés, ce fameux
quota qui existait donc en Pologne avant que le pays ne soit occupé
par l’Allemagne nazie et dont j’ai moi-même été victime en
novembre 1942 quand j’ai voulu m’inscrire à la Faculté de
médecine de Toulouse.
J’ai également vu qu’on avait inauguré une plaque où
les noms des soixante quinze milles Juifs déportés de France et
qui ne sont jamais revenus sont inscrits. Et une fois encore,
soixante ans après, je n’aurai pas la force de m’y rendre pour
voir si les quatorze personnes de ma famille « bien »
française, déportés sans être revenus, y sont
inscrits. Soixante ans après, c’est encore trop peu pour
moi. Je porterai ce
fardeau jusqu’à ma mort. Pourquoi
dis-je ma famille « bien » française ? C’est
parce que nous pensions peut-être qu’être nés à Besançon, à
Paris ou à Lons-le-Saunier nous donnait des droits sur les autres
Juifs ? Peut-être… Mais nous avons dû bien vite déchanter,
nous faisions comme les autres partie d’une sous-classe
d’hommes, de femmes et d’enfants qui n’avaient pas leur place
parmi les aryens de bonne souche ! Une amie de Maman qui est
arrivée d’Autriche en 1938 lui a dit devant moi (j’avais alors
quinze ans) : « Vous, les Français, croyez que vous
serez épargnés par les nazis… Il n’en sera rien, vous tomberez
sous leur coupe, comme tous les autres. » Je crois que nous
n’avons pas alors réalisé combien ses paroles étaient prophétiques.
Elle savait et nous ne savions pas encore.
Je vais vous raconter ce que je n’ai jamais dit, même à
mes enfants : ma mère avait une cousine germaine, Camille,
dont les très belles mains avaient été retenues par Rodin pour
une de ses sculptures. Elle était une ancienne élève de l’Ecole
Normale Supérieure de Sèvres qui a cette époque n’acceptait que
les jeunes filles et elle enseignait les sciences naturelles au lycée
de Lons-le-Saunier. Elle était une communiste militante et ses amis
l’avaient prévenue de faire disparaître tous ses tracts et de
filer avant que la gestapo ne vienne la chercher. Elle a eu le temps
de faire disparaître les tracts mais à ce moment précis, deux
hommes de la gestapo en pardessus de cuir ont sonné à sa porte.
Ils ont fouillé tout l’appartement et sont repartis bredouilles.
Camille a pu ainsi remplir une valise à toute vitesse et courir à
la gare. Malheureusement, sur le quai, les deux hommes
l’attendaient, un sourire narquois au lèvres : Vous n’êtes
peut-être pas communiste mais vous êtes juive ! Ils l’ont
emmenée puis d’autres l’ont envoyée là d’où elle n’est
jamais revenue. C’est sa fille qui, après la guerre, a reconstitué
les faits et le nom de Camille apparaît déjà sur une plaque commémorative
qui a été posée sur le mur de l’Ecole, aujourd’hui le lycée
international de Sèvres.
Une tante de ma mère avait plus de quatre-vingts ans quand
elle a été déportée avec son fils handicapé des deux jambes et
son petit-fils. Sa bonne (on ne disait pas encore employée de
maison dans ce temps là) catholique n’a pas voulu quitter la
vieille dame et elle est partie avec elle. J’espère qu’elle est
inscrite dans l’allée des justes à Jérusalem… En tout cas,
elle est revenue pour raconter leur enfer : sa maîtresse n’a
pu supporter l’entassement et les contraintes du wagon à bestiaux
où la famille se trouvait. La destinée (heureuse ?) a voulu
qu’elle perde la raison et qu’elle ait été gazée à son arrivée
au camp sans se rendre véritablement compte de ce qui lui arrivait.
Son fils dut se séparer de ses prothèses qu’il ne pouvait plus
supporter. Il fut tiré comme un sac par un soldat du camp pour être
jeté dans le four crématoire. Le petit-fils après une marche forcée
de plusieurs centaines de kilomètres mourut dans un autre camp.
Le frère de Maman, comme de nombreux Français, était resté
à Paris avec sa femme, à l’origine citoyenne suisse. Un jour,
alors que sa femme était absente, on vint le chercher pour
l’emmener à Drancy. Quand ma tante constata son départ et
qu’elle eût appris des voisins ce qui venait d’arriver, elle
fit une valise et se rendit à la kommandantur pour demander aux SS
la permission de rejoindre son mari. On lui accorda immédiatement
cette faveur et ils purent ainsi être déportés tous les deux sous
le regard bienveillant des gendarmes français : Ils ne sont
jamais revenus. Je suppose que cette femme est la seule citoyenne
suisse (on garde toute la vie cette citoyenneté même si l’on
adopte une autre nationalité) qui ait subi un tel sort.
Je n’en peux plus, je ne vais pas plus loin. Parler de ces
six-là me fait déjà trop mal. Je ne vais pas me replonger dans le
départ des sept autres puisque la belle aventure est arrivée à
quatorze membres de notre famille. Nous étions nous-mêmes réfugiés
à Villemur-sur-Tarn en Haute-Garonne et c’est de là qu’avec
l’accord de mes parents, nous avons décidé, mon frère et moi-même,
de rejoindre l’Angleterre. Mon père et ma mère ont passé les
années 43 et 44 dans un petit village proche du Puy, Bonson.
C’est là que je les ai retrouvés après la libération de la
France. Nous pouvions nous estimer heureux car nous n’avons perdu
que le mobilier de notre appartement parisien qui a pris, lui aussi,
le chemin de l’Allemagne. Quand j’ai voulu récupérer
l’appartement, je me suis présentée en tenue militaire au couple
qui l’occupait, leur donnant quarante huit heures pour vider les
lieux. Ils ont eu le temps de trouver un médecin « compatissant »
qui leur a signé une ordonnance selon laquelle la dame était
enceinte et pouvait rester sur place jusqu’au terme de sa
grossesse. Ces bons collabos n’ont pas été une seconde inquiétés.
Mais après tout, nous n’avions subi que des pertes matérielles
et nous étions tous les quatre en vie, ce qui était le plus
important n’est-ce pas ?
Voici ce que voulait dire soixante ans après la déportation
la vieille dame que je suis devenue. Dirai-je que j’ai connu
ensuite un bonheur parfait ? Non, car l’humanité n’a pas
un instant eu conscience de la valeur que peut représenter une
seule vie humaine et j’ai ressenti la morsure de toutes les
guerres injustes qui se sont poursuivies jusqu’à nos jours :
elles ont tué des millions de personnes qui n’étaient pas plus
coupables que les membres de ma famille déportés. J’ai prié
pour tous ces morts quand je suis allée à Yad Vachem où le nom du
million d’enfants juifs morts dans les camps est répété comme
une litanie trop lancinante pour être un jour oubliée. Ces enfants
sont dans mon cœur mais je n’oublie jamais que, depuis,
d’autres gosses ont subi un sort affreux. Quand j’entends les Américains
ou plutôt Monsieur Bush dire qu’il mettra un terme au terrorisme
international, j’ai envie de me boucher les oreilles car les
terroristes ont, eux aussi, des enfants.
Auschwitz-Birkenau
Pas plus que pour « Shoah », je n’ai suivi dans
l’intégralité le déroulement ce la cérémonie du souvenir à
Birkenau mais je voudrais rendre hommage à Madame Simone Veil et
aux centaines de personnes de mon âge ou plus âgées qui ont eu le
courage d’affronter le froid, la neige et leur mémoire
personnelle. Pour les autres, ils accomplissaient un devoir officiel
et je ne sais pas jusqu’à quel point ils se sentaient directement
concernés, en particulier Monsieur Poutine qui ne me paraît pas
digne de se prosterner devant des morts juifs, lui qui a tant de
morts tchétchènes sur la conscience. J’ai remarqué que Victor
Iouchtchenko, le nouveau Président ukrainien, est le seul à
n’avoir pu s’empêcher de faire le signe de croix devant la stèle.
Nous ne lui en demandions pas tant. Le Cardinal Lustiger lui-même,
en mémoire sans doute de sa mère déportée et peut-être de sa
foi d’antan, ne l’a pas fait. Je pense aussi que le gouvernement
polonais, en élaborant une cérémonie aussi grandiose, a voulu en
quelque sorte se dédouaner d’un passé trop lourd et assurer sa
présence dans la nouvelle Europe. C’est la raison pour laquelle,
je me permettrai non de faire un reproche à quiconque mais de poser
une question sincère : Combien parmi ces représentants de
l’Europe et de nombreux pays du monde auront à cœur de garder
cette mémoire qu’ils ont honorée un jour afin d’épargner à
leurs propres peuples des luttes qui, jour après jour, année après
année, se révèlent inopportunes et stériles. La nature, en se déchaînant
contre les populations d’Asie du Sud-Est a-t-elle voulu donner au
monde un signe prémonitoire : Attention, je peux me montrer
aussi dangereuse que les hommes, je peux me montrer pire. Arrêtez
de vous entretuer ou je vous engloutirai, êtres humains, faune et
flore, je provoquerai un nouveau déluge pire que le premier car il
ne restera même pas une arche pour recommencer le monde une troisième
fois !
Malgré tout ce qui est fait aujourd’hui pour permettre
d’apprendre aux adultes et aux jeunes surtout que la Shoah
n’est comparable à aucun autre génocide, rien ne semble
avoir porté ses fruits dans la conscience profonde des peuples
européens complices. En 1984, une historienne de l’université
hébraïque de Jérusalem, Léah Balint, survivante de la Shoah,
s’est livrée à une enquête concernant des enfants juifs
cachés durant la guerre dans des couvents polonais et dont
souvent la trace a été perdue après la libération. Après un
colloque d’historiens consacré à ce thème tragique, qui
s’est tenu à Varsovie, le cardinal Dombrowski, prince de l’Eglise
universelle, fit au cours de la messe devant un public de
religieuses, historiennes catholiques, un prêche violemment
antijuif. Ces religieuses avaient entre leurs mains l’éducation
des générations polonaises de demain. En sa qualité
d’historienne venue d'Israël, Léah Balint a assisté à ce
sermon révoltant. Indignée, elle s’est levée et a dit au
cardinal Dombrowski : « Je sais que les chemins qui mènent
vers Auschwitz sortent aussi de l’Eglise. Ceci me concerne
personnellement, moi-même et mes descendants ! » Là-dessus
Son Eminence interpellée et stupéfaite répondit, le souffle
coupé par la rage : "Quel toupet, cette Juive insolente
!… » Commentaire superflu.
Dans de nombreux pays d’Europe dont
la France et l’Allemagne, des anciens déportés vont d’école
en école raconter la Shoah aux élèves afin qu’ils
comprennent un peu mieux que l’holocauste ne fut pas un génocide
comme les autres. Tel n’est pas le cas en Pologne
« où les enfants vivent, inouciants, sur les lieux de
massacre des enfants juifs européens. A la gare de Malkinia que
les transports des victimes quittaient pour aller à Treblinka,
un train d’aujourd’hui roule sur la voie, à droite. Sur le
quai, à gauche, d’abord caché par un pylône, paraît un écolier,
un cartable ou un sac sur le dos. Son chemin le conduit à
passer sous le panneau-même portant le nom de la gare. A
Birkenau, à la suite des plans où deux lapins jouent dans
l’herbe et s’échappent par-dessous les barbelés, deux
enfants marchent, comme à la promenade, devant l’ancien camp
des femmes, longent les ruines du crématoire II et sortent par
l’un des portails ouverts dans la clôture des barbelés.
Peut-être le chemin pour gagner leur école ou leur maison
est-il plus court en passant à travers le camp ? L’un
porte un sac en bandoulière, l’autre tient un vélo. Celui-ci
ralentit sa marche devant les ruines de la chambre à gaz puis
du vestiaire qu’il s’attarde à regarder un instant. Passé
les barbelés, on le voit se retourner encore vers le camp…»
Ces propos sont extraits du livre-même de Claude Lanzmann
(Fayard, 12 juin 1985) et montrent que les enfants polonais
furent confrontés quotidiennement à un passé funeste
qu’aucun adulte n’essaya de leur expliquer ou seulement de
leur faire respecter jusqu’à 2004 environ . Les ruines sont
restées en l’état, qui s’en souciait dans ce pays avant
qu’il ne devienne, sans qu’on ne lui demande aucun compte,
notre partenaire européen ? La Turquie est à mon sens
plus proche de nous et en tout cas tous les Juifs et toutes les
synagogues n’ont pas disparu de ce pays comme c’est
pratiquement le cas dans une Pologne demeurée trop catholique
à mon gré, catholique, conservatrice et intolérante. Mais
encore une fois cette affirmation n’engage que moi-même et je
me dois d’observer ce qui arrivera dans les années futures.
Je dois à la vérité de dire qu’aux
cérémonies d’Auschwitz qui ont eu lieu le 27 janvier est
apparu un montagnard polonais, Kazimierz Orlowski : il
faisait de la résistance et a été interné au camp mais il
s’en est sorti puisqu’il était avec sa fille pour témoigner.
Et puis il fallait bien que le gouvernement polonais « fasse
bien les choses » puisque son pays a l’honneur
d’abriter la mémoire du peuple juif, des tziganes et des
handicapés qui sont venus mourir à Auschwitz-Birkenau.
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