Une photographie de Stéphane Popu

 

Shoah

 

par Lise Willar   

 

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Florence Aubenas, 43 ans, grand reporter pour le quotidien français Libération, et Hussein Hanoun Al-Saadi, âgé d’une quarantaine d’années, son assistant irakien, ont disparu depuis le mercredi 5 janvier 2005. La journaliste et son interprète n’ont plus été vus depuis qu’ils ont quitté leur hôtel, à Bagdad. Ne les oublions pas et n’oublions pas non plus Ingrid Betancourt.

 

Shoah

 

Soixante ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, il m’a été impossible de regarder le film de Claude Lanzmann retransmis lundi 24 janvier sur France 3 dans son intégralité, environ neuf heures. Bien sûr, j’en ai vu certaines parties, je sais ce dont il s’agit mais voir le tout est au-dessus de mes forces, oui, soixante ans après la libération des camps de la mort. A certains négationnistes parmi lesquels je classe bien sûr Jean-Marie Lepen, je pourrais dire que durant près de vingt ans je n’ai pas dormi une seule nuit sans faire un cauchemar, toujours le même : j’étais poursuivie par des gens de la gestapo et je courais sans relâche afin de leur échapper. Je sais que ce cauchemar avait une source bien précise : Quand nous nous sommes évadés de France, mon frère de 22 ans et moi-même qui en avais 19, nous avons traversé les Pyrénées une nuit de pleine lune et nous entendions aboyer les chiens allemands qui avec les douaniers gardaient la frontière puisque la France était entièrement occupée depuis Novembre 1942. Comment ne nous ont-ils pas sentis, repérés, poursuivis ? Peut-être à cause du grand froid de ce mois de janvier 1943, peut-être parce que d’autres gens n’ont pas eu la même chance que nous ? Je n’aurais jamais de réponse à cette question.

Oui, j’ai vu certaines parties de Shoah et je me souviens surtout des questions que posait Claude Lanzmann à des Polonais qui habitaient à proximité du chemin de fer ou d’un camp précis. Ces gens ne savaient pas que leur interlocuteur parlait polonais parce qu’il avait une interprète censée lui traduire ce que disait l’homme. Le cinéaste demandait par exemple : vous avez vu les pauvres gens entassés dans les wagons, vous les avez entendus vous demander un peu de pain ou un peu d’eau à certains arrêts du train. Qu’avez-vous fait ? Réponse très sèche de l’homme : Je ne parle pas le juif. Un autre a dit : Bah ! C’était autant de juifs de moins sur terre ! Nous étions alors dans les années 70 et vingt cinq ans après le génocide, le Polonais était ancré dans son opinion. Certains de mes amis m’ont souvent demandé : Qu’as-tu donc contre les Polonais pour les aimer si peu ![1] J’ai ce que je viens de dire et que je n’ai jamais pu oublier ! Les nazis tuaient, les Polonais regardaient et tout était pour le mieux dans leur monde qu’il croyait aryen et affranchis de nous, à jamais, ne pressentant même pas que, tel le Phénix, nous pourrions renaître de nos cendres.

Si j’écris aujourd’hui, c’est parce que Gérard Miller, au cours de la dernière émission de M-O Fogiel, a dit que toute sa famille de Pologne sans exception avait péri dans les fours à gaz. Son père et sa mère sont les seuls à s’être enfuis après que son père qui voulait faire sa médecine ait appris qu’il ne faisait pas partie du quota de juifs polonais autorisés, ce fameux quota qui existait donc en Pologne avant que le pays ne soit occupé par l’Allemagne nazie et dont j’ai moi-même été victime en novembre 1942 quand j’ai voulu m’inscrire à la Faculté de médecine de Toulouse.

J’ai également vu qu’on avait inauguré une plaque où les noms des soixante quinze milles Juifs déportés de France et qui ne sont jamais revenus sont inscrits. Et une fois encore, soixante ans après, je n’aurai pas la force de m’y rendre pour voir si les quatorze personnes de ma famille « bien » française, déportés sans être revenus, y sont  inscrits. Soixante ans après, c’est encore trop peu pour moi. Je  porterai ce fardeau jusqu’à ma mort.  Pourquoi dis-je ma famille « bien » française ? C’est parce que nous pensions peut-être qu’être nés à Besançon, à Paris ou à Lons-le-Saunier nous donnait des droits sur les autres Juifs ? Peut-être… Mais nous avons dû bien vite déchanter, nous faisions comme les autres partie d’une sous-classe d’hommes, de femmes et d’enfants qui n’avaient pas leur place parmi les aryens de bonne souche ! Une amie de Maman qui est arrivée d’Autriche en 1938 lui a dit devant moi (j’avais alors quinze ans) : « Vous, les Français, croyez que vous serez épargnés par les nazis… Il n’en sera rien, vous tomberez sous leur coupe, comme tous les autres. » Je crois que nous n’avons pas alors réalisé combien ses paroles étaient prophétiques. Elle savait et nous ne savions pas encore. 

Je vais vous raconter ce que je n’ai jamais dit, même à mes enfants : ma mère avait une cousine germaine, Camille, dont les très belles mains avaient été retenues par Rodin pour une de ses sculptures. Elle était une ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure de Sèvres qui a cette époque n’acceptait que les jeunes filles et elle enseignait les sciences naturelles au lycée de Lons-le-Saunier. Elle était une communiste militante et ses amis l’avaient prévenue de faire disparaître tous ses tracts et de filer avant que la gestapo ne vienne la chercher. Elle a eu le temps de faire disparaître les tracts mais à ce moment précis, deux hommes de la gestapo en pardessus de cuir ont sonné à sa porte. Ils ont fouillé tout l’appartement et sont repartis bredouilles. Camille a pu ainsi remplir une valise à toute vitesse et courir à la gare. Malheureusement, sur le quai, les deux hommes l’attendaient, un sourire narquois au lèvres : Vous n’êtes peut-être pas communiste mais vous êtes juive ! Ils l’ont emmenée puis d’autres l’ont envoyée là d’où elle n’est jamais revenue. C’est sa fille qui, après la guerre, a reconstitué les faits et le nom de Camille apparaît déjà sur une plaque commémorative qui a été posée sur le mur de l’Ecole, aujourd’hui le lycée international de Sèvres.

Une tante de ma mère avait plus de quatre-vingts ans quand elle a été déportée avec son fils handicapé des deux jambes et son petit-fils. Sa bonne (on ne disait pas encore employée de maison dans ce temps là) catholique n’a pas voulu quitter la vieille dame et elle est partie avec elle. J’espère qu’elle est inscrite dans l’allée des justes à Jérusalem… En tout cas, elle est revenue pour raconter leur enfer : sa maîtresse n’a pu supporter l’entassement et les contraintes du wagon à bestiaux où la famille se trouvait. La destinée (heureuse ?) a voulu qu’elle perde la raison et qu’elle ait été gazée à son arrivée au camp sans se rendre véritablement compte de ce qui lui arrivait. Son fils dut se séparer de ses prothèses qu’il ne pouvait plus supporter. Il fut tiré comme un sac par un soldat du camp pour être jeté dans le four crématoire. Le petit-fils après une marche forcée de plusieurs centaines de kilomètres mourut dans un autre camp.

Le frère de Maman, comme de nombreux Français, était resté à Paris avec sa femme, à l’origine citoyenne suisse. Un jour, alors que sa femme était absente, on vint le chercher pour l’emmener à Drancy. Quand ma tante constata son départ et qu’elle eût appris des voisins ce qui venait d’arriver, elle fit une valise et se rendit à la kommandantur pour demander aux SS la permission de rejoindre son mari. On lui accorda immédiatement cette faveur et ils purent ainsi être déportés tous les deux sous le regard bienveillant des gendarmes français : Ils ne sont jamais revenus. Je suppose que cette femme est la seule citoyenne suisse (on garde toute la vie cette citoyenneté même si l’on adopte une autre nationalité) qui ait subi un tel sort.

Je n’en peux plus, je ne vais pas plus loin. Parler de ces six-là me fait déjà trop mal. Je ne vais pas me replonger dans le départ des sept autres puisque la belle aventure est arrivée à quatorze membres de notre famille. Nous étions nous-mêmes réfugiés à Villemur-sur-Tarn en Haute-Garonne et c’est de là qu’avec l’accord de mes parents, nous avons décidé, mon frère et moi-même, de rejoindre l’Angleterre. Mon père et ma mère ont passé les années 43 et 44 dans un petit village proche du Puy, Bonson. C’est là que je les ai retrouvés après la libération de la France. Nous pouvions nous estimer heureux car nous n’avons perdu que le mobilier de notre appartement parisien qui a pris, lui aussi, le chemin de l’Allemagne. Quand j’ai voulu récupérer l’appartement, je me suis présentée en tenue militaire au couple qui l’occupait, leur donnant quarante huit heures pour vider les lieux. Ils ont eu le temps de trouver un médecin « compatissant » qui leur a signé une ordonnance selon laquelle la dame était enceinte et pouvait rester sur place jusqu’au terme de sa grossesse. Ces bons collabos n’ont pas été une seconde inquiétés. Mais après tout, nous n’avions subi que des pertes matérielles et nous étions tous les quatre en vie, ce qui était le plus important n’est-ce pas ?

Voici ce que voulait dire soixante ans après la déportation la vieille dame que je suis devenue. Dirai-je que j’ai connu ensuite un bonheur parfait ? Non, car l’humanité n’a pas un instant eu conscience de la valeur que peut représenter une seule vie humaine et j’ai ressenti la morsure de toutes les guerres injustes qui se sont poursuivies jusqu’à nos jours : elles ont tué des millions de personnes qui n’étaient pas plus coupables que les membres de ma famille déportés. J’ai prié pour tous ces morts quand je suis allée à Yad Vachem où le nom du million d’enfants juifs morts dans les camps est répété comme une litanie trop lancinante pour être un jour oubliée. Ces enfants sont dans mon cœur mais je n’oublie jamais que, depuis, d’autres gosses ont subi un sort affreux. Quand j’entends les Américains ou plutôt Monsieur Bush dire qu’il mettra un terme au terrorisme international, j’ai envie de me boucher les oreilles car les terroristes ont, eux aussi, des enfants.

 

Auschwitz-Birkenau

 

Pas plus que pour « Shoah », je n’ai suivi dans l’intégralité le déroulement ce la cérémonie du souvenir à Birkenau mais je voudrais rendre hommage à Madame Simone Veil et aux centaines de personnes de mon âge ou plus âgées qui ont eu le courage d’affronter le froid, la neige et leur mémoire personnelle. Pour les autres, ils accomplissaient un devoir officiel et je ne sais pas jusqu’à quel point ils se sentaient directement concernés, en particulier Monsieur Poutine qui ne me paraît pas digne de se prosterner devant des morts juifs, lui qui a tant de morts tchétchènes sur la conscience. J’ai remarqué que Victor Iouchtchenko, le nouveau Président ukrainien, est le seul à n’avoir pu s’empêcher de faire le signe de croix devant la stèle. Nous ne lui en demandions pas tant. Le Cardinal Lustiger lui-même, en mémoire sans doute de sa mère déportée et peut-être de sa foi d’antan, ne l’a pas fait. Je pense aussi que le gouvernement polonais, en élaborant une cérémonie aussi grandiose, a voulu en quelque sorte se dédouaner d’un passé trop lourd et assurer sa présence dans la nouvelle Europe. C’est la raison pour laquelle, je me permettrai non de faire un reproche à quiconque mais de poser une question sincère : Combien parmi ces représentants de l’Europe et de nombreux pays du monde auront à cœur de garder cette mémoire qu’ils ont honorée un jour afin d’épargner à leurs propres peuples des luttes qui, jour après jour, année après année, se révèlent inopportunes et stériles. La nature, en se déchaînant contre les populations d’Asie du Sud-Est a-t-elle voulu donner au monde un signe prémonitoire : Attention, je peux me montrer aussi dangereuse que les hommes, je peux me montrer pire. Arrêtez de vous entretuer ou je vous engloutirai, êtres humains, faune et flore, je provoquerai un nouveau déluge pire que le premier car il ne restera même pas une arche pour recommencer le monde une troisième fois !  

    

 



[1] Malgré tout ce qui est fait aujourd’hui pour permettre d’apprendre aux adultes et aux jeunes surtout que la Shoah n’est comparable à aucun autre génocide, rien ne semble avoir porté ses fruits dans la conscience profonde des peuples européens complices. En 1984, une historienne de l’université hébraïque de Jérusalem, Léah Balint, survivante de la Shoah, s’est livrée à une enquête concernant des enfants juifs cachés durant la guerre dans des couvents polonais et dont souvent la trace a été perdue après la libération. Après un colloque d’historiens consacré à ce thème tragique, qui s’est tenu à Varsovie, le cardinal Dombrowski, prince de l’Eglise universelle, fit au cours de la messe devant un public de religieuses, historiennes catholiques, un prêche violemment antijuif. Ces religieuses avaient entre leurs mains l’éducation des générations polonaises de demain. En sa qualité d’historienne venue d'Israël, Léah Balint a assisté à ce sermon révoltant. Indignée, elle s’est levée et a dit au cardinal Dombrowski : « Je sais que les chemins qui mènent vers Auschwitz sortent aussi de l’Eglise. Ceci me concerne personnellement, moi-même et mes descendants ! » Là-dessus Son Eminence interpellée et stupéfaite répondit, le souffle coupé par la rage : "Quel toupet, cette Juive insolente !… » Commentaire superflu.

Dans de nombreux pays d’Europe dont la France et l’Allemagne, des anciens déportés vont d’école en école raconter la Shoah aux élèves afin qu’ils comprennent un peu mieux que l’holocauste ne fut pas un génocide comme les autres. Tel n’est pas le cas en Pologne  « où les enfants vivent, inouciants, sur les lieux de massacre des enfants juifs européens. A la gare de Malkinia que les transports des victimes quittaient pour aller à Treblinka, un train d’aujourd’hui roule sur la voie, à droite. Sur le quai, à gauche, d’abord caché par un pylône, paraît un écolier, un cartable ou un sac sur le dos. Son chemin le conduit à passer sous le panneau-même portant le nom de la gare. A Birkenau, à la suite des plans où deux lapins jouent dans l’herbe et s’échappent par-dessous les barbelés, deux enfants marchent, comme à la promenade, devant l’ancien camp des femmes, longent les ruines du crématoire II et sortent par l’un des portails ouverts dans la clôture des barbelés. Peut-être le chemin pour gagner leur école ou leur maison est-il plus court en passant à travers le camp ? L’un porte un sac en bandoulière, l’autre tient un vélo. Celui-ci ralentit sa marche devant les ruines de la chambre à gaz puis du vestiaire qu’il s’attarde à regarder un instant. Passé les barbelés, on le voit se retourner encore vers le camp…» Ces propos sont extraits du livre-même de Claude Lanzmann (Fayard, 12 juin 1985) et montrent que les enfants polonais furent confrontés quotidiennement à un passé funeste qu’aucun adulte n’essaya de leur expliquer ou seulement de leur faire respecter jusqu’à 2004 environ . Les ruines sont restées en l’état, qui s’en souciait dans ce pays avant qu’il ne devienne, sans qu’on ne lui demande aucun compte, notre partenaire européen ? La Turquie est à mon sens plus proche de nous et en tout cas tous les Juifs et toutes les synagogues n’ont pas disparu de ce pays comme c’est pratiquement le cas dans une Pologne demeurée trop catholique à mon gré, catholique, conservatrice et intolérante. Mais encore une fois cette affirmation n’engage que moi-même et je me dois d’observer ce qui arrivera dans les années futures.

Je dois à la vérité de dire qu’aux cérémonies d’Auschwitz qui ont eu lieu le 27 janvier est apparu un montagnard polonais, Kazimierz Orlowski : il faisait de la résistance et a été interné au camp mais il s’en est sorti puisqu’il était avec sa fille pour témoigner. Et puis il fallait bien que le gouvernement polonais « fasse bien les choses » puisque son pays a l’honneur d’abriter la mémoire du peuple juif, des tziganes et des handicapés qui sont venus mourir à Auschwitz-Birkenau.