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Je ne veux pas commencer ces Mots…dits sans dire toute la peine que je
ressens à l’égard des populations du Sud-Est asiatique, cent
cinquante mille personnes et plus peut-être, victimes de tsunamis
improbables. J’ai eu très peur ce matin 29 décembre quand j’ai
entendu aux informations qu’on redoutait l’arrivée d’une
nouvelle vague déferlante. Le monde se déchaîne, la nature s’en
mêle et les pauvres gens trinquent, toujours les premiers aux
avant-postes de l’horreur.
J’ai
éprouvé beaucoup d’émotion quand j’ai appris le 28 décembre
le décès de Susan Sontag. Les lecteurs de mes Mots…dits savent
que je la considérais comme une femme accomplie : journaliste,
écrivain, humaniste, femme de cœur et de courage, elle connaissait
l’Europe et le monde mieux que n’importe quel Américain.
Admiratrice de Simone de Beauvoir qui représentait à ses yeux le
meilleur de la littérature féministe, elle était peut-être parmi
tous les intellectuels et écrivains américains celle qui
connaissait le mieux les philosophes et auteurs français qui la
connaissaient bien : Les hommages en effet se multiplient - en France et ailleurs - pour saluer
la disparition de l’intellectuelle américaine qui sera enterrée
la semaine prochaine à Paris, selon son désir.
De
Salman Rushdie saluant, via le Pen American Center, « une
penseuse intrépide et originale » à Gunter Grass évoquant «
une inébranlable vaillance », en passant par Joyce Carol
Oates (« la puissance de son esprit, le pouvoir de sa voix »), Juan
Goytisolo (« le cerveau le plus rapide et brillant que j’aie
croisé ») ou Carlos Fuentes (« la femme la plus aiguë que
j’aie rencontrée »), tous évoquent « « l’acuité
de ce regard », « l’activisme fervent », la « vaillance », «
l’allure d’héroïne biblique », « l’amour de la vie »
de Sontag, sa compassion, sa faculté de « ré-ouvrir les
questions », sa foi en l’art comme vecteur d’information et
de transformation, bref l’humanisme vital d’une « citoyenne
du monde. »
Je
crois que si jamais un tel mot n’a été mieux employé, il
l’est à l’égard de cette grande dame. Je me souviens encore de
la première rencontre du Parlement International des Intellectuels
présidée par Salman Rushdie à Strasbourg. Autant
l’intelligence politique de Susan Sontag m’avait frappée par sa
connaissance profonde et sentimentale des problèmes bosniaques
(elle avait parlé de tous les séjours qu’elle avait fait à
Sarajevo où elle venait de monter « En attendant Godot »),
autant j’ai trouvé Tony Morrison, Prix Nobel de Littérature
1993, plus évasive en ce qui concerne l’Europe. Tout en
respectant l’intelligence certaine de ce professeur d’Université,
je n’ai pu m’empêcher de la considérer comme un représentant
typique de la littérature et de l’ethnie latino-afro-américaine.
Elle ne semble pas être comme Susan Sontag une citoyenne du monde
car elle avait parlé de la Bosnie et des attaques dont faisaient
l’objet les intellectuels et les journalistes d’Algérie en
termes peu convaincants. Le lendemain elle était l’invitée de
Michel Field au « Cercle de Minuit » : étant seule
concernée, elle a paru beaucoup plus percutante. On lui parlait de
ses livres et des problèmes américains dont elle a une perception
viscérale autant qu’intellectuelle : elle pouvait répondre
avec une pertinence que je n’avais pas constatée la veille.
Très engagée à gauche, figure de la scène new-yorkaise,
elle était proche d’intellectuels français comme Roland Barthes
auquel elle a consacré un livre. Elle était également une amie
proche de la photographe Annie Leibovitz. Mariée à dix-sept ans et
divorcée à vingt-cinq, elle a élevé son fils unique dans cet
esprit d’émancipation caractérisant à la fois sa vie et son
oeuvre. C’est à trente ans qu’elle s’est lancée dans l’écriture
et a sorti son premier roman « Le Bienfaiteur » (1965),
une étude sur la formation de la personnalité. Considérée comme
la plus européenne des écrivains américains, elle était connue
pour ses essais sur l’art et la littérature, pour son analyse
critique de l’Occident et pour son engagement à gauche. Elle a été
d'ailleurs, l’une des rares intellectuelles américaines à avoir
dénoncé la guerre en Iraq, ce qui lui a valu de nombreuses menaces
de mort. Susan Sontag a aussi tourné quatre films et mis en scène
des pièces de théâtre. Je l’admirais pour les positions
qu’elle a toujours prises en faveur des peuples opprimés, en
particulier, je me permets de le répéter, pour sa présence à
Sarajevo
durant la terrible guerre que supporta la Bosnie.
Elle n’hésitait pas à se risquer dans les parties du monde les
plus éloignées pour aider les victimes et je suis sûre que si la
maladie ne l’avait pas emportée, elle aurait repris son bâton de
pèlerin pour se rendre en Asie du Sud-Est. Elle avait publié dans
le New Yorker du 17 Septembre 2001 l’article que j’ai déjà cité
mais que je me permets de reproduire une fois encore aujourd’hui
parce qu’il est une preuve que cette grande dame connaissait la
signification du mot « liberté » :
Pour
cette Américaine écoeurée et triste que je suis, jamais l’Amérique
n’a semblé plus éloignée de la réalité que face à cette
monstrueuse injection de réalité de mardi dernier. Le décalage
entre ce qui s'est passé, la manière dont cela pourrait être
compris, et le radotage suffisant, les duperies éhontées, colportés
par la quasi-totalité des personnages publics américains et par
les commentateurs de la télévision est stupéfiant, déprimant.
Toutes les voix autorisées à suivre l'événement semblent s’être
liguées pour mener une campagne destinée à infantiliser le
public.
Où
peut-on entendre qu’il ne s’agissait pas d’une attaque ‘lâche’
contre la ‘civilisation’, la ‘liberté’, l’‘humanité’
ou encore ‘le monde libre’, mais d’une attaque menée contre
les Etats-Unis, autoproclamée première superpuissance mondiale, en
répercussion à certains intérêts, certaines actions de l’Amérique
? Combien de citoyens américains ont connaissance des bombardements
continus sur l’Iraq ? Et s’il faut utiliser le mot ‘lâche’,
peut-être devrait-il désigner ceux qui tuent à l’abri de toutes
représailles, de là-haut dans le ciel, et non pas de ceux qui sont
prêts à mourir pour tuer d’autres gens. Dans le domaine du
courage (une vertu moralement neutre), quoiqu ‘on puisse dire
concernant les auteurs du massacre de mardi, ce n’étaient pas des
lâches.
Les
leaders de l’Amérique ont entrepris de nous convaincre que tout
est OK. L’Amérique n’a pas peur. Notre moral est intact.
‘Ils’ (quels qu’ils soient) seront traqués et punis. Nous
avons un président-robot qui nous affirme que l’Amérique reste
grande. Apparemment, un large spectre de personnalités fortement
opposées à la politique menée à l’étranger par cette
administration se sentent obligées de déclarer qu’elles font
bloc derrière le Président Bush. On nous dit que tout va, ou ira
bien; même si ce jour est marquée de l’infamie et si l’Amérique
est désormais en guerre. Mais tout n’est pas OK. Et cette attaque
n’était pas Pearl Harbor. Il est nécessaire de réfléchir
longuement et peut-être qu'on s’y attelle à Washington et
ailleurs, à l’échec colossal des services de renseignements et
de contre-espionnage américains, aux choix qui s’offrent à la
politique étrangère américaine, particulièrement au Moyen
Orient, et à ce qui constitue un programme de défense militaire
intelligent. Mais les gens qui occupent des fonctions représentatives,
ceux qui voudraient en occuper et ceux qui en ont occupées
autrefois - avec la complicité délibérée des principaux médias
- ont décrété qu’il fallait épargner à l’opinion le
terrible poids de la réalité. Les inepties unanimement applaudies
et les auto congratulations des congrès du Parti communiste soviétique
nous semblaient méprisables. L’unanimité de la rhétorique
moralisatrice et trompeuse, débitée ces derniers jours par les
responsables américains et les commentateurs des médias, est
indigne d'une démocratie adulte.
Les
leaders et les leaders potentiels de l’Amérique nous ont montré
qu’ils considéraient que leur mission consistait à manipuler :
instauration de la confiance et gestion de la tristesse. La
politique, la politique d’une démocratie - qui comporte des désaccords
et qui encourage la franchise - a été remplacée par la psychothérapie.
Partageons tous le même deuil. Mais ne partageons pas tous la même
bêtise. Quelques bribes de connaissance historique pourraient nous
aider à comprendre ce qui vient de se passer et ce qui risque
d’arriver. ‘Notre pays est fort’, nous rabâche-t-on.
Personnellement, je ne trouve pas cela totalement réconfortant. Qui
peut douter que l'Amérique est forte ? Mais l'Amérique ne doit pas
être que cela.
Tant
d’évènements se sont déroulés depuis le jour où Susan Sontag
écrivit ces lignes que je n’ai pas suivi ses faits et gestes au
jour le jour. J’ai donc voulu savoir si cette militante
avait avec le temps conservé les mêmes positions vis-à-vis
de son pays ou en tout cas de son gouvernement. J’en ai trouvé la
confirmation dans cet article du New York Times du 23 mai 2004,
publié sept mois seulement avant sa mort. Il est long mais je ne
puis m’empêcher de reproduire le passage qui concerne l’Amérique
parce qu’il exprime les sentiments de ceux que j’ai toujours
appelés « les justes. » Susan Sontag y analyse les
photos des tortures de prisonniers iraqiens à Abou Ghraib et ce
qu’elles révèlent de la nature et de l’âme des Etats-Unis :
Vivre
c’est être photographié, avoir une trace de sa propre vie, et
donc vivre sa vie en oubliant, ou en faisant semblant d’oublier,
le regard permanent de la caméra. Mais vivre c'est aussi jouer un rôle.
Agir, c'est partager en images ses expériences avec la communauté.
La satisfaction exprimée au sujet des actes de torture infligés à
des victimes sans défense, ligotées et nues n’est qu’une
partie de l’histoire. Il y a le plaisir intense d’être
photographié, qui tend de plus en plus à s’exprimer par des
manifestations de joie plutôt que, comme auparavant, dans un regard
franc et direct. Le grand sourire est un sourire adressé à
l’appareil photo. Il manquerait quelque chose si, après avoir
fait un tas avec des hommes, vous ne pouviez pas les prendre en
photo.
En regardant ces images, vous vous demandez : comment quelqu’un
peut-il exulter face à la souffrance et à l’humiliation d’un
autre être humain ? Mettre des chiens de garde sur les jambes et
les parties génitales de prisonniers effrayés ? Obliger des
prisonniers menottés, encapuchonnés à se masturber mutuellement
ou à simuler des fellations ? Et vous êtes assez naïf pour
demander, alors que la réponse est évidente, si des personnes
font ce genre de choses à d’autres personnes. Le viol et les sévices
infligés sur les parties génitales sont une des formes de
torture les plus courantes. Pas seulement dans les camps de
concentration nazis et à Abou Ghraïb à l’époque de Saddam
Hussein. Les Américains aussi l’ont fait et le font quand on
leur dit de le faire ou quand on leur fait comprendre que ceux qui
sont complètement en leur pouvoir méritent d'être humiliés et
tourmentés. Ils le font quand ils sont amenés à croire que les
gens qu'ils torturent appartiennent à une race ou à une religion
inférieure. C’est pourquoi la signification de ces photos
n’est pas seulement que de tels actes aient été pratiqués,
mais que ceux qui les ont commis n’avaient apparemment pas la
moindre idée qu’il y avait quelque chose de négatif dans ce
que montrent les images.
Plus effarant encore, dès lors que ces photos étaient faites
pour être diffusées et vues par beaucoup de gens : c’était
pour le « fun » et cette conception du « fun »
fait hélas de plus en plus partie - contrairement à ce que le président
Bush raconte - de la vraie nature et âme des USA. Il est
malaisé d’évaluer l’augmentation de l’acceptation de la
violence au quotidien aux USA mais on en a la preuve partout,
depuis les jeux vidéos meurtriers qui sont la principale
distraction des garçons - à quand le jeu vidéo « Interrogez
les terroristes »' ? - jusqu'à la violence désormais endémique
dans les rites des groupements de jeunes avec leur brutalité débridée.
Alors que la violence criminelle recule, la recherche du plaisir
facile dans la violence semble s’être développée. Depuis les
bizutages des nouveaux élèves dans les lycées de banlieue - décrits
en 1993 dans le film « Dazed and confused » de Richard
Linklater - jusqu’aux rituels d’agression physique et
d’humiliation sexuelle dans les fraternités universitaires et
les équipes sportives, les USA sont devenus un pays dans lequel
les fantasmes et les pratiques de violence sont perçus comme des
bonnes distractions, quelque chose de fun. Ce qui autrefois était
mis à l’index comme pornographique, telle l’actualisation de
désirs sado-masochistes - par exemple dans « Salo »,
le dernier film (1975) presque insoutenable de Pier Paolo
Pasolini, qui décrivait les orgies de torture dans le bastion
fasciste de l’Italie du Nord à la fin du règne de Mussolini -
est aujourd’hui banalisé par certains spectacles en tant que
jeux ou conduites à imiter.
« Entasser des hommes nus » ressemble à une farce de
carabin, a dit un auditeur à Rush Limbaugh et aux millions d'Américains
qui écoutent son émission de radio. On peut se demander si
l’auditeur a vu les photos. C'est sans importance. La remarque -
ou le fantasme ? - tapait dans le mille. Ce qui peut encore
choquer certains Américains, c'est la réponse de Limbaugh :
« Exactement ! » s’est-il exclamé. « C’est
exactement mon point de vue. Ce n’est pas différent de ce qui
se passe dans l’initiation des Skulls and Bones (Crânes et Os,
confrérie secrète universitaire dont fait partie George W. Bush)
et on va bousiller la vie de gens pour ça, et on va gêner notre
effort militaire et les enfoncer complètement parce qu’ils ont
eu du bon temps. » « Eux », ce sont les soldats
US, les tortionnaires. Et Limbaugh de poursuivre : « Vous
savez, ces gens se font tirer dessus tous les jours. Je parle de
ceux qui ont passé un bon moment. Avez-vous jamais entendu parler
de la décharge émotionnelle ?
« Choc et effroi », c’est ce que notre armée avait
promis aux Iraqiens. Choc et effroi, c’est ce que ces photos
proclament à la face du monde, que les Américains ont donné
libre cours à un ensemble de conduites criminelles, au mépris
affiché des conventions humanitaires internationales. Désormais
les soldats posent, pouces levés devant les atrocités qu’ils
commettent et envoient les photos à leurs potes. Les secrets de
votre vie privée, que vous auriez voulu cacher à n’importe
quel prix, vous les criez maintenant à tue-tête pour être invité
à les révéler à la télévision. Ce qu’illustrent ces photos
n'est rien d’autre que la culture de l’impudeur et de
l'admiration pour la brutalité extrême.
L’idée que les excuses ou la manifestation de leur « dégoût »
par le président et son secrétaire à la Défense seraient une réponse
suffisante est une insulte au sens de l’histoire et de la morale
de tous. Torturer des prisonniers n’est pas une aberration.
C’est la conséquence directe de la doctrine de la lutte contre
le terrorisme à l’échelle mondiale – « qui n’est pas
avec nous est contre nous » - par laquelle
l’administration Bush a cherché à changer, changer
radicalement, le positionnement international des USA et à
remodeler, au niveau national, de nombreuses institutions et prérogatives.
L’administration Bush a engagé le pays dans une doctrine de
guerre pseudo-religieuse, une guerre sans fin - car « la
guerre contre la terreur » n’est pas autre chose. La
guerre sans fin sert à justifier des incarcérations sans fin.
Ceux qui sont retenus dans l’empire pénal extra judiciaire US
sont des « détenus », des « prisonniers »,
des mots depuis peu obsolètes, ce qui pourrait laisser croire
qu’ils bénéficient des droits accordés par le droit
international et les lois de tous les pays civilisés. Cette
« guerre globale contre le terrorisme », sans fin, -
au nom de laquelle l’invasion, plutôt justifiée, de l’Afghanistan
et l’aventure impossible à gagner en Iraq ont été menées
rondement sur décret du Pentagone - qui conduit inévitablement
à la diabolisation et à la déshumanisation de quiconque est défini
par l'administration Bush comme un possible terroriste, définition
qui n’est pas sujette à débats et qui, de fait, est
ordinairement imposée en secret. Les charges contre la plupart
des personnes détenues dans les prisons d'Iraq et d’Afghanistan
étant inexistantes - la Croix-Rouge rapporte qu’entre 70 et 90
% de ceux qui sont incarcérés semblent n’avoir commis aucun
crime autre que celui d’être au mauvais endroit au mauvais
moment, attrapés dans une quelconque rafle de « suspects »
- la principale justification pour leur détention est l’« interrogatoire. »
Interrogatoire portant sur quoi ? Sur n’importe quoi. Sur tout
ce que le détenu pourrait savoir. Si l’interrogatoire est
l’objet du maintien indéfini en détention, alors la
coercition, l’humiliation et la torture deviennent inévitables.
Souvenez-vous : nous ne parlons pas de ces cas rarissimes de
« bombes à retardement », qu’on utilise parfois
comme situation limite pour justifier la torture de prisonniers
qui savent quelque chose susceptible de faire échouer
l’attentat. Il s'agit de recueil d’informations non particulières
et générales, autorisée par les responsables civils et
militaires pour mieux connaître la nébuleuse de l’empire du
mal sur laquelle les Américains ne savent pratiquement rien, dans
des pays où ils sont particulièrement ignorants. Par principe,
n'importe quelle information peut alors s’avérer utile.
Un interrogatoire qui n’aurait pas amené des informations
(quelles que soient ces informations) compterait au nombre des échecs.
Ce qui justifie d’autant plus de préparer les prisonniers à
parler en les ramollissant, en leur mettant la pression - ce sont
les euphémismes pour des pratiques bestiales dans les prisons US
où les présumés terroristes sont détenus. Par malchance, comme
le notait dans son journal le sergent Ivan (Chip) Frederick, un
prisonnier peut ne pas supporter trop de pression et mourir.
L’image d’un homme dans un body bag avec de la glace sur sa
poitrine pourrait aussi bien être celle de l’homme que
Frederick décrivait. Les photos ne vont pas disparaître. C’est
dans la nature du monde numérique dans lequel nous vivons. En réalité,
elles sont apparues indispensables pour que nos chefs
reconnaissent qu’ils avaient un problème sur les bras. Après
tout, les rapports compilés par le Comité International de la
Croix rouge, et d’autres informations par des journalistes et
les protestations des organisations humanitaires contre les
punitions atroces infligées aux « terroristes » et
aux « présumés terroristes » dans les prisons de
l’armée US d'abord en Afghanistan, puis en Iraq, circulaient
depuis plus d’un an. Il est douteux que ces rapports aient été
lus par le président Bush, le vice-président Dick Cheney,
Condoleeza Rice ou encore Rumsfeld. Apparemment il a fallu les
photos pour éveiller leur attention quand il est devenu clair
qu’on ne pouvait endiguer leur diffusion. Ce sont les photos qui
ont rendu tout ça « réel » pour Bush et ses associés.
Depuis, il n’y a eu que des paroles, beaucoup plus faciles à
recouvrir à notre époque d’auto reproduction et d’auto
diffusion numérique illimitée, et tellement plus faciles à
oublier.
Donc les photos vont continuer à nous « agresser » -
ainsi que beaucoup d’Américains sont portés à le penser. Les
gens vont-ils s’habituer à elles ? Certains Américains
affirment déjà en avoir assez vu. Ce n’est cependant pas
l'opinion du reste du monde. Guerre sans fin, flot sans fin de
photographies.
La
contre attaque a déjà commencé. Les Américains sont mis en
garde contre le fait de se livrer à un délire d’auto
flagellation. La diffusion continue de nouvelles photos est considérée
par beaucoup d’Américains comme suggérant qu’ils n’ont pas
le droit de se défendre : après tout, ils (les terroristes) ont
commencé. Ils -
Oussama Ben Laden ? Saddam Hussein ? Où est la
différence ? - nous ont attaqués les premiers. Le sénateur de
l’Oklahoma, James Inhofe, membre du Comité du Sénat pour les
Forces Armées, devant qui Rumsfeld a témoigné, a avoué ne pas
être le seul membre du Comité à se sentir plus « outragé
par l’outrage » des photos que par ce que les photos
montrent. « Ces prisonniers », explique le sénateur
Inhofe, « vous savez qu’ils ne sont pas là pour des
infractions au code de la route. S’ils sont dans le bloc
cellulaire 1-A ou 1-B, c’est que ces prisonniers sont des
tueurs, ce sont des terroristes, ces sont des insurgés. Beaucoup
d’entre eux ont probablement du sang US sur les mains, et ici on
s'inquiète du traitement de ces individus. » C'est la faute
des « médias » qui provoquent
et vont continuer à provoquer de nouvelles violences
contre des Américains partout dans le monde. Plus d’Américains
mourront. À cause de ces photos…
Je
ne vais pas plus loin car je crois en avoir dit suffisamment pour
permettre aux lecteurs de comprendre le point de vue de Susan
Sontag. Elle l’a sans doute su malgré sa maladie, le temps des
photos est aujourd’hui pratiquement révolu tellement les
combats ont augmenté en violence de tous les côtés, sunnites,
chiites, baasistes, coalition… Le nombre de victimes est en adéquation
avec le nombre de destructions et si nous avions peur dès les
premiers mois de cette guerre pour la civilisation babylonienne,
il reste qu’aujourd’hui nous assistons impuissants à
l’agressivité de plus en plus violente de tous les extrémistes
en présence et à des morts de plus en plus nombreuses. Qui
sommes-nous de toutes façons pour juger ? Des personnalités
telle que Susan Sontag le pouvaient car elles avaient en main
beaucoup plus de cartes que nous-mêmes, plus de possibilités de
faire connaître leurs choix, plus de culture et plus
d’intelligence politique. Chaque fois que nous assistons au départ
d’une telle personnalité, j’ai l’impression que c’est un
peu de notre âme qui s’en va.
Principaux ouvrages de Susan Sontag publiés en France : «Devant
la douleur des autres» (Bourgois, 2003), «L’Ecriture même:
à propos de Barthes» (Bourgois, 2002), «En Amérique» (Bourgois,
2000), «L’Amant du volcan» (Seuil, 1997), «La Maladie comme
métaphore» (Bourgois, 1993), «Sur la photographie» (Bourgois,
1993), «Le Sida et ses métaphores» (Bourgois, 1989, épuisé),
«Sous le signe de Saturne» (Seuil, 1985, épuisé), «Moi, et
cetera» (Seuil, 1983, épuisé), «La Photographie» (Seuil,
1979, épuisé), «Voyage à Hanoi» (Seuil, 1969, épuisé), «L’OEuvre
parle» (Seuil, 1968, épuisé), «Le Bienfaiteur» (Seuil,
1965, épuisé).
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