Une photographie de Stéphane Popu

 

Susan Sontag [1]

 

 

par Lise Willar   

 

Mots...dits

 

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Je ne veux pas commencer ces Mots…dits sans dire toute la peine que je ressens à l’égard des populations du Sud-Est asiatique, cent cinquante mille personnes et plus peut-être, victimes de tsunamis improbables. J’ai eu très peur ce matin 29 décembre quand j’ai entendu aux informations qu’on redoutait l’arrivée d’une nouvelle vague déferlante. Le monde se déchaîne, la nature s’en mêle et les pauvres gens trinquent, toujours les premiers aux avant-postes de l’horreur.

 

J’ai éprouvé beaucoup d’émotion quand j’ai appris le 28 décembre le décès de Susan Sontag. Les lecteurs de mes Mots…dits savent que je la considérais comme une femme accomplie : journaliste, écrivain, humaniste, femme de cœur et de courage, elle connaissait l’Europe et le monde mieux que n’importe quel Américain. Admiratrice de Simone de Beauvoir qui représentait à ses yeux le meilleur de la littérature féministe, elle était peut-être parmi tous les intellectuels et écrivains américains celle qui connaissait le mieux les philosophes et auteurs français qui la connaissaient bien : Les hommages en effet se multiplient - en France et ailleurs - pour saluer la disparition de l’intellectuelle américaine qui sera enterrée la semaine prochaine à Paris, selon son désir.

De Salman Rushdie saluant, via le Pen American Center, « une penseuse intrépide et originale » à Gunter Grass évoquant « une inébranlable vaillance », en passant par Joyce Carol Oates (« la puissance de son esprit, le pouvoir de sa voix »), Juan Goytisolo (« le cerveau le plus rapide et brillant que j’aie croisé ») ou Carlos Fuentes (« la femme la plus aiguë que j’aie rencontrée »), tous évoquent « « l’acuité de ce regard », « l’activisme fervent », la « vaillance », « l’allure d’héroïne biblique », « l’amour de la vie » de Sontag, sa compassion, sa faculté de « ré-ouvrir les questions », sa foi en l’art comme vecteur d’information et de transformation, bref l’humanisme vital d’une « citoyenne du monde. »

 Je crois que si jamais un tel mot n’a été mieux employé, il l’est à l’égard de cette grande dame. Je me souviens encore de la première rencontre du Parlement International des Intellectuels présidée par Salman Rushdie à Strasbourg. Autant l’intelligence politique de Susan Sontag m’avait frappée par sa connaissance profonde et sentimentale des problèmes bosniaques (elle avait parlé de tous les séjours qu’elle avait fait à Sarajevo où elle venait de monter « En attendant Godot »), autant j’ai trouvé Tony Morrison, Prix Nobel de Littérature 1993, plus évasive en ce qui concerne l’Europe. Tout en respectant l’intelligence certaine de ce professeur d’Université, je n’ai pu m’empêcher de la considérer comme un représentant typique de la littérature et de l’ethnie latino-afro-américaine. Elle ne semble pas être comme Susan Sontag une citoyenne du monde car elle avait parlé de la Bosnie et des attaques dont faisaient l’objet les intellectuels et les journalistes d’Algérie en termes peu convaincants. Le lendemain elle était l’invitée de Michel Field au « Cercle de Minuit » : étant seule concernée, elle a paru beaucoup plus percutante. On lui parlait de ses livres et des problèmes américains dont elle a une perception viscérale autant qu’intellectuelle : elle pouvait répondre avec une pertinence que je n’avais pas constatée la veille.

Très engagée à gauche, figure de la scène new-yorkaise, elle était proche d’intellectuels français comme Roland Barthes auquel elle a consacré un livre. Elle était également une amie proche de la photographe Annie Leibovitz. Mariée à dix-sept ans et divorcée à vingt-cinq, elle a élevé son fils unique dans cet esprit d’émancipation caractérisant à la fois sa vie et son oeuvre. C’est à trente ans qu’elle s’est lancée dans l’écriture et a sorti son premier roman « Le Bienfaiteur » (1965), une étude sur la formation de la personnalité. Considérée comme la plus européenne des écrivains américains, elle était connue pour ses essais sur l’art et la littérature, pour son analyse critique de l’Occident et pour son engagement à gauche. Elle a été d'ailleurs, l’une des rares intellectuelles américaines à avoir dénoncé la guerre en Iraq, ce qui lui a valu de nombreuses menaces de mort. Susan Sontag a aussi tourné quatre films et mis en scène des pièces de théâtre. Je l’admirais pour les positions qu’elle a toujours prises en faveur des peuples opprimés, en particulier, je me permets de le répéter, pour sa présence à Sarajevo[2] durant la terrible guerre que supporta la Bosnie.[3] Elle n’hésitait pas à se risquer dans les parties du monde les plus éloignées pour aider les victimes et je suis sûre que si la maladie ne l’avait pas emportée, elle aurait repris son bâton de pèlerin pour se rendre en Asie du Sud-Est. Elle avait publié dans le New Yorker du 17 Septembre 2001 l’article que j’ai déjà cité mais que je me permets de reproduire une fois encore aujourd’hui parce qu’il est une preuve que cette grande dame connaissait la signification du mot « liberté » :

 

Pour cette Américaine écoeurée et triste que je suis, jamais l’Amérique n’a semblé plus éloignée de la réalité que face à cette monstrueuse injection de réalité de mardi dernier. Le décalage entre ce qui s'est passé, la manière dont cela pourrait être compris, et le radotage suffisant, les duperies éhontées, colportés par la quasi-totalité des personnages publics américains et par les commentateurs de la télévision est stupéfiant, déprimant. Toutes les voix autorisées à suivre l'événement semblent s’être liguées pour mener une campagne destinée à infantiliser le public.

Où peut-on entendre qu’il ne s’agissait pas d’une attaque ‘lâche’ contre la ‘civilisation’, la ‘liberté’, l’‘humanité’ ou encore ‘le monde libre’, mais d’une attaque menée contre les Etats-Unis, autoproclamée première superpuissance mondiale, en répercussion à certains intérêts, certaines actions de l’Amérique ? Combien de citoyens américains ont connaissance des bombardements continus sur l’Iraq ? Et s’il faut utiliser le mot ‘lâche’, peut-être devrait-il désigner ceux qui tuent à l’abri de toutes représailles, de là-haut dans le ciel, et non pas de ceux qui sont prêts à mourir pour tuer d’autres gens. Dans le domaine du courage (une vertu moralement neutre), quoiqu ‘on puisse dire concernant les auteurs du massacre de mardi, ce n’étaient pas des lâches.

Les leaders de l’Amérique ont entrepris de nous convaincre que tout est OK. L’Amérique n’a pas peur. Notre moral est intact. ‘Ils’ (quels qu’ils soient) seront traqués et punis. Nous avons un président-robot qui nous affirme que l’Amérique reste grande. Apparemment, un large spectre de personnalités fortement opposées à la politique menée à l’étranger par cette administration se sentent obligées de déclarer qu’elles font bloc derrière le Président Bush. On nous dit que tout va, ou ira bien; même si ce jour est marquée de l’infamie et si l’Amérique est désormais en guerre. Mais tout n’est pas OK. Et cette attaque n’était pas Pearl Harbor. Il est nécessaire de réfléchir longuement et peut-être qu'on s’y attelle à Washington et ailleurs, à l’échec colossal des services de renseignements et de contre-espionnage américains, aux choix qui s’offrent à la politique étrangère américaine, particulièrement au Moyen Orient, et à ce qui constitue un programme de défense militaire intelligent. Mais les gens qui occupent des fonctions représentatives, ceux qui voudraient en occuper et ceux qui en ont occupées autrefois - avec la complicité délibérée des principaux médias - ont décrété qu’il fallait épargner à l’opinion le terrible poids de la réalité. Les inepties unanimement applaudies et les auto congratulations des congrès du Parti communiste soviétique nous semblaient méprisables. L’unanimité de la rhétorique moralisatrice et trompeuse, débitée ces derniers jours par les responsables américains et les commentateurs des médias, est indigne d'une démocratie adulte.

Les leaders et les leaders potentiels de l’Amérique nous ont montré qu’ils considéraient que leur mission consistait à manipuler : instauration de la confiance et gestion de la tristesse. La politique, la politique d’une démocratie - qui comporte des désaccords et qui encourage la franchise - a été remplacée par la psychothérapie. Partageons tous le même deuil. Mais ne partageons pas tous la même bêtise. Quelques bribes de connaissance historique pourraient nous aider à comprendre ce qui vient de se passer et ce qui risque d’arriver. ‘Notre pays est fort’, nous rabâche-t-on. Personnellement, je ne trouve pas cela totalement réconfortant. Qui peut douter que l'Amérique est forte ? Mais l'Amérique ne doit pas être que cela.

 

Tant d’évènements se sont déroulés depuis le jour où Susan Sontag écrivit ces lignes que je n’ai pas suivi ses faits et gestes au jour le jour. J’ai donc voulu savoir si cette militante  avait avec le temps conservé les mêmes positions vis-à-vis de son pays ou en tout cas de son gouvernement. J’en ai trouvé la confirmation dans cet article du New York Times du 23 mai 2004, publié sept mois seulement avant sa mort. Il est long mais je ne puis m’empêcher de reproduire le passage qui concerne l’Amérique parce qu’il exprime les sentiments de ceux que j’ai toujours appelés « les justes. » Susan Sontag y analyse les photos des tortures de prisonniers iraqiens à Abou Ghraib et ce qu’elles révèlent de la nature et de l’âme des Etats-Unis :

 

Vivre c’est être photographié, avoir une trace de sa propre vie, et donc vivre sa vie en oubliant, ou en faisant semblant d’oublier, le regard permanent de la caméra. Mais vivre c'est aussi jouer un rôle. Agir, c'est partager en images ses expériences avec la communauté. La satisfaction exprimée au sujet des actes de torture infligés à des victimes sans défense, ligotées et nues n’est qu’une partie de l’histoire. Il y a le plaisir intense d’être photographié, qui tend de plus en plus à s’exprimer par des manifestations de joie plutôt que, comme auparavant, dans un regard franc et direct. Le grand sourire est un sourire adressé à l’appareil photo. Il manquerait quelque chose si, après avoir fait un tas avec des hommes, vous ne pouviez pas les prendre en photo.

En regardant ces images, vous vous demandez : comment quelqu’un peut-il exulter face à la souffrance et à l’humiliation d’un autre être humain ? Mettre des chiens de garde sur les jambes et les parties génitales de prisonniers effrayés ? Obliger des prisonniers menottés, encapuchonnés à se masturber mutuellement ou à simuler des fellations ? Et vous êtes assez naïf pour demander, alors que la réponse est évidente, si des personnes font ce genre de choses à d’autres personnes. Le viol et les sévices infligés sur les parties génitales sont une des formes de torture les plus courantes. Pas seulement dans les camps de concentration nazis et à Abou Ghraïb à l’époque de Saddam Hussein. Les Américains aussi l’ont fait et le font quand on leur dit de le faire ou quand on leur fait comprendre que ceux qui sont complètement en leur pouvoir méritent d'être humiliés et tourmentés. Ils le font quand ils sont amenés à croire que les gens qu'ils torturent appartiennent à une race ou à une religion inférieure. C’est pourquoi la signification de ces photos n’est pas seulement que de tels actes aient été pratiqués, mais que ceux qui les ont commis n’avaient apparemment pas la moindre idée qu’il y avait quelque chose de négatif dans ce que montrent les images.

Plus effarant encore, dès lors que ces photos étaient faites pour être diffusées et vues par beaucoup de gens : c’était pour le « fun » et cette conception du « fun » fait hélas de plus en plus partie - contrairement à ce que le président Bush raconte - de la vraie nature et âme des USA. Il est malaisé d’évaluer l’augmentation de l’acceptation de la violence au quotidien aux USA mais on en a la preuve partout, depuis les jeux vidéos meurtriers qui sont la principale distraction des garçons - à quand le jeu vidéo « Interrogez les terroristes »' ? - jusqu'à la violence désormais endémique dans les rites des groupements de jeunes avec leur brutalité débridée. Alors que la violence criminelle recule, la recherche du plaisir facile dans la violence semble s’être développée. Depuis les bizutages des nouveaux élèves dans les lycées de banlieue - décrits en 1993 dans le film « Dazed and confused » de Richard Linklater - jusqu’aux rituels d’agression physique et d’humiliation sexuelle dans les fraternités universitaires et les équipes sportives, les USA sont devenus un pays dans lequel les fantasmes et les pratiques de violence sont perçus comme des bonnes distractions, quelque chose de fun. Ce qui autrefois était mis à l’index comme pornographique, telle l’actualisation de désirs sado-masochistes - par exemple dans « Salo », le dernier film (1975) presque insoutenable de Pier Paolo Pasolini, qui décrivait les orgies de torture dans le bastion fasciste de l’Italie du Nord à la fin du règne de Mussolini - est aujourd’hui banalisé par certains spectacles en tant que jeux ou conduites à imiter.

« Entasser des hommes nus » ressemble à une farce de carabin, a dit un auditeur à Rush Limbaugh et aux millions d'Américains qui écoutent son émission de radio. On peut se demander si l’auditeur a vu les photos. C'est sans importance. La remarque - ou le fantasme ? - tapait dans le mille. Ce qui peut encore choquer certains Américains, c'est la réponse de Limbaugh : « Exactement ! » s’est-il exclamé. « C’est exactement mon point de vue. Ce n’est pas différent de ce qui se passe dans l’initiation des Skulls and Bones (Crânes et Os, confrérie secrète universitaire dont fait partie George W. Bush) et on va bousiller la vie de gens pour ça, et on va gêner notre effort militaire et les enfoncer complètement parce qu’ils ont eu du bon temps. » « Eux », ce sont les soldats US, les tortionnaires. Et Limbaugh de poursuivre : « Vous savez, ces gens se font tirer dessus tous les jours. Je parle de ceux qui ont passé un bon moment. Avez-vous jamais entendu parler de la décharge émotionnelle ?

« Choc et effroi », c’est ce que notre armée avait promis aux Iraqiens. Choc et effroi, c’est ce que ces photos proclament à la face du monde, que les Américains ont donné libre cours à un ensemble de conduites criminelles, au mépris affiché des conventions humanitaires internationales. Désormais les soldats posent, pouces levés devant les atrocités qu’ils commettent et envoient les photos à leurs potes. Les secrets de votre vie privée, que vous auriez voulu cacher à n’importe quel prix, vous les criez maintenant à tue-tête pour être invité à les révéler à la télévision. Ce qu’illustrent ces photos n'est rien d’autre que la culture de l’impudeur et de l'admiration pour la brutalité extrême.

L’idée que les excuses ou la manifestation de leur « dégoût » par le président et son secrétaire à la Défense seraient une réponse suffisante est une insulte au sens de l’histoire et de la morale de tous. Torturer des prisonniers n’est pas une aberration. C’est la conséquence directe de la doctrine de la lutte contre le terrorisme à l’échelle mondiale – « qui n’est pas avec nous est contre nous » - par laquelle l’administration Bush a cherché à changer, changer radicalement, le positionnement international des USA et à remodeler, au niveau national, de nombreuses institutions et prérogatives.

L’administration Bush a engagé le pays dans une doctrine de guerre pseudo-religieuse, une guerre sans fin - car « la guerre contre la terreur » n’est pas autre chose. La guerre sans fin sert à justifier des incarcérations sans fin. Ceux qui sont retenus dans l’empire pénal extra judiciaire US sont des « détenus », des « prisonniers », des mots depuis peu obsolètes, ce qui pourrait laisser croire qu’ils bénéficient des droits accordés par le droit international et les lois de tous les pays civilisés. Cette « guerre globale contre le terrorisme », sans fin, - au nom de laquelle l’invasion, plutôt justifiée, de l’Afghanistan et l’aventure impossible à gagner en Iraq ont été menées rondement sur décret du Pentagone - qui conduit inévitablement à la diabolisation et à la déshumanisation de quiconque est défini par l'administration Bush comme un possible terroriste, définition qui n’est pas sujette à débats et qui, de fait, est ordinairement imposée en secret. Les charges contre la plupart des personnes détenues dans les prisons d'Iraq et d’Afghanistan étant inexistantes - la Croix-Rouge rapporte qu’entre 70 et 90 % de ceux qui sont incarcérés semblent n’avoir commis aucun crime autre que celui d’être au mauvais endroit au mauvais moment, attrapés dans une quelconque rafle de « suspects » - la principale justification pour leur détention est l’« interrogatoire. » Interrogatoire portant sur quoi ? Sur n’importe quoi. Sur tout ce que le détenu pourrait savoir. Si l’interrogatoire est l’objet du maintien indéfini en détention, alors la coercition, l’humiliation et la torture deviennent inévitables.

Souvenez-vous : nous ne parlons pas de ces cas rarissimes de « bombes à retardement », qu’on utilise parfois comme situation limite pour justifier la torture de prisonniers qui savent quelque chose susceptible de faire échouer l’attentat. Il s'agit de recueil d’informations non particulières et générales, autorisée par les responsables civils et militaires pour mieux connaître la nébuleuse de l’empire du mal sur laquelle les Américains ne savent pratiquement rien, dans des pays où ils sont particulièrement ignorants. Par principe, n'importe quelle information peut alors s’avérer utile.

Un interrogatoire qui n’aurait pas amené des informations (quelles que soient ces informations) compterait au nombre des échecs. Ce qui justifie d’autant plus de préparer les prisonniers à parler en les ramollissant, en leur mettant la pression - ce sont les euphémismes pour des pratiques bestiales dans les prisons US où les présumés terroristes sont détenus. Par malchance, comme le notait dans son journal le sergent Ivan (Chip) Frederick, un prisonnier peut ne pas supporter trop de pression et mourir. L’image d’un homme dans un body bag avec de la glace sur sa poitrine pourrait aussi bien être celle de l’homme que Frederick décrivait. Les photos ne vont pas disparaître. C’est dans la nature du monde numérique dans lequel nous vivons. En réalité, elles sont apparues indispensables pour que nos chefs reconnaissent qu’ils avaient un problème sur les bras. Après tout, les rapports compilés par le Comité International de la Croix rouge, et d’autres informations par des journalistes et les protestations des organisations humanitaires contre les punitions atroces infligées aux « terroristes » et aux « présumés terroristes » dans les prisons de l’armée US d'abord en Afghanistan, puis en Iraq, circulaient depuis plus d’un an. Il est douteux que ces rapports aient été lus par le président Bush, le vice-président Dick Cheney, Condoleeza Rice ou encore Rumsfeld. Apparemment il a fallu les photos pour éveiller leur attention quand il est devenu clair qu’on ne pouvait endiguer leur diffusion. Ce sont les photos qui ont rendu tout ça « réel » pour Bush et ses associés. Depuis, il n’y a eu que des paroles, beaucoup plus faciles à recouvrir à notre époque d’auto reproduction et d’auto diffusion numérique illimitée, et tellement plus faciles à oublier.
Donc les photos vont continuer à nous « agresser » - ainsi que beaucoup d’Américains sont portés à le penser. Les gens vont-ils s’habituer à elles ? Certains Américains affirment déjà en avoir assez vu. Ce n’est cependant pas l'opinion du reste du monde. Guerre sans fin, flot sans fin de photographies.

La contre attaque a déjà commencé. Les Américains sont mis en garde contre le fait de se livrer à un délire d’auto flagellation. La diffusion continue de nouvelles photos est considérée par beaucoup d’Américains comme suggérant qu’ils n’ont pas le droit de se défendre : après tout, ils (les terroristes) ont commencé. Ils - Oussama Ben Laden ? Saddam Hussein ? Où est la différence ? - nous ont attaqués les premiers. Le sénateur de l’Oklahoma, James Inhofe, membre du Comité du Sénat pour les Forces Armées, devant qui Rumsfeld a témoigné, a avoué ne pas être le seul membre du Comité à se sentir plus « outragé par l’outrage » des photos que par ce que les photos montrent. « Ces prisonniers », explique le sénateur Inhofe, « vous savez qu’ils ne sont pas là pour des infractions au code de la route. S’ils sont dans le bloc cellulaire 1-A ou 1-B, c’est que ces prisonniers sont des tueurs, ce sont des terroristes, ces sont des insurgés. Beaucoup d’entre eux ont probablement du sang US sur les mains, et ici on s'inquiète du traitement de ces individus. » C'est la faute des « médias » qui provoquent  et vont continuer à provoquer de nouvelles violences contre des Américains partout dans le monde. Plus d’Américains mourront. À cause de ces photos…

 

Je ne vais pas plus loin car je crois en avoir dit suffisamment pour permettre aux lecteurs de comprendre le point de vue de Susan Sontag. Elle l’a sans doute su malgré sa maladie, le temps des photos est aujourd’hui pratiquement révolu tellement les combats ont augmenté en violence de tous les côtés, sunnites, chiites, baasistes, coalition… Le nombre de victimes est en adéquation avec le nombre de destructions et si nous avions peur dès les premiers mois de cette guerre pour la civilisation babylonienne, il reste qu’aujourd’hui nous assistons impuissants à l’agressivité de plus en plus violente de tous les extrémistes en présence et à des morts de plus en plus nombreuses. Qui sommes-nous de toutes façons pour juger ? Des personnalités telle que Susan Sontag le pouvaient car elles avaient en main beaucoup plus de cartes que nous-mêmes, plus de possibilités de faire connaître leurs choix, plus de culture et plus d’intelligence politique. Chaque fois que nous assistons au départ d’une telle personnalité, j’ai l’impression que c’est un peu de notre âme qui s’en va.

 

 

 


[1] Principaux ouvrages de Susan Sontag publiés en France : «Devant la douleur des autres» (Bourgois, 2003), «L’Ecriture même: à propos de Barthes» (Bourgois, 2002), «En Amérique» (Bourgois, 2000), «L’Amant du volcan» (Seuil, 1997), «La Maladie comme métaphore» (Bourgois, 1993), «Sur la photographie» (Bourgois, 1993), «Le Sida et ses métaphores» (Bourgois, 1989, épuisé), «Sous le signe de Saturne» (Seuil, 1985, épuisé), «Moi, et cetera» (Seuil, 1983, épuisé), «La Photographie» (Seuil, 1979, épuisé), «Voyage à Hanoi» (Seuil, 1969, épuisé), «L’OEuvre parle» (Seuil, 1968, épuisé), «Le Bienfaiteur» (Seuil, 1965, épuisé).

 

[2] Une rue de Sarajevo portera bientôt le nom de Susan Sontag. Les autorités ont annoncé jeudi cet hommage à l’écrivain, «une véritable amie» qui avait aidé les habitants de la capitale bosniaque lors de la guerre de 1992-1995. «La ville de Sarajevo et ses citoyens expriment leurs sincères remerciements à un auteur et à une humaniste qui a activement participé à la création de l'histoire de Sarajevo et de la Bosnie», ont indiqué dans un communiqué les services du maire de la ville, Muhidin Hamamdzic.
La municipalité va nommer une rue en son nom et installer une plaque sur un des théâtres de la ville. Lors de la guerre de Bosnie, Susan Sontag s'était rendu à plusieurs reprises à Sarajevo et avait plaidé pour la fin du siège de la capitale bosniaque

                   

                     [3] Voici comment je présentais l’année dernière Susan Sontag : « Cette photographe, essayiste et romancière engagée (elle a lutté dans les années 60 pour les droits des femmes, contre la présence américaine au Vietnam) était aux côtés de Salman Rushdie lors de la première session à Strasbourg du Parlement Européen des Intellectuels, a passé des mois dans Sarajevo assiégée. Elle montre selon son habitude dans cet article son non-conformisme et sa clairvoyance à l’égard de son propre pays et de ses dirigeants. Il est évident que les Français pourront le lire avec plus de recul que les Américains auxquels les affirmations de Susan Sontag pourraient paraître scandaleuses dans le contexte actuel des événements.»