« Christian Chesnot et Georges Malbrunot sont otages depuis
plus de quatre vingt jours, nous ne les oublions pas »
« Ingrid
Betancourt est gardée en otage par la guérilla FARC
(Forces Révolutionnaires de Colombie) depuis le 23 février
2002 : Nous ne l’oublions pas »
Voici comment
j’ai débuté l’année dernière mes mots…dits sur
« Le Livre de l’Alliance » d’André
Chouraqui et Gaston-Paul Effa :
Quand j’ai reçu
un mail d’André Chouraqui me demandant si je voulais
bien faire le compte-rendu sur notre site de son dernier
ouvrage : « Le Livre de l’Alliance »
écrit en collaboration avec Gaston-Paul Effa, j’ai
comme toujours été honorée de l’honneur qu’il me
faisait (d’autant plus qu’il m’envoyait en même
temps quelques mots élogieux sur mon propre livre) mais
je me suis dit qu’une fois de plus il m’arrivait une
chose que je déplore, celle de ne pas connaître l’un
des deux écrivains. J’ai aussitôt, selon mon
habitude, interrompu ma lecture pour apprendre à connaître
l’écrivain à travers ce que d’autres avaient pu
dire ou écrire sur lui : Gaston-Paul Effa
est un écrivain et professeur de philosophie
d’origine camerounaise qui vous touchera par sa
sagesse, son humilité et la pertinence de ses mots si
vous le rencontrez par le livre ou dans la vraie vie...
La musicalité de ses romans, son parfum, ses hommages
constants aux voix, aux matières et aux couleurs de
l'Afrique sont un délice... Il a publié « Tout
ce bleu » en 1996, « Mâ » en 1998,
pour lequel il a obtenu le Grand Prix littéraire de
l’Afrique noire et le Prix Erckmann-Chatrian en 98.
Les éditions Pierron ont publié « Couleurs des
temps » en 1999, et Gallimard (2000) « Le
cri que tu pousses ne réveillera personne. » Il a
sorti aussi « Cheval-Roi » aux éditions du
Rocher (2001.) A découvrir d’urgence ! (Ces lignes
sont le prologue à une interview de Frédéric
Vignale-Weber donnée en 2002.)
J’ai
appris par la suite que Gaston-Paul Effa n’en était
pas à sa première expérience à deux voix puisqu’il
venait de publier « Le Juif et l’Africain » avec
Gabriel Attias, écrivain d’origine marocaine,
professeur de civilisation hébraïque à l’Université
de Strasbourg. Décidément, cet auteur semble n’avoir
peur de rien : le livre a été publié en mai 2003
par les Editions du Rocher à Monaco, c’est-à-dire
six mois avant que le second ne le soit par
Bibliophane-Daniel Radford à Paris en novembre.
Ayant
l’intention cette fois-là de m’intéresser au seul
ouvrage écrit avec André Chouraqui, j’avais parcouru
sans approfondir ma lecture (après ma visite
hebdomadaire en ces temps de lecture intense à la FNAC
où j’avais fait l’acquisition des deux ouvrages)
« Le Juif et l’Africain » afin de me
familiariser un peu avec Gaston-Paul Effa et ces peuples
opprimés dont il est issu et dont Armand Abécassis,
professeur de philosophie générale et comparée à
l’Université de Bordeaux, donne quelques traits dans
sa préface :
« Entrer dans la nuit les yeux ouverts », lit-on dans ce
livre. Mais quelle nuit ? Celles des peuples opprimés
d’abord dont le peuple juif et l’africain offrent
deux modèles historiques et métaphysiques. Celle de la
terre d’Afrique livrée à la conquête impérialiste
comme la terre d'Israël depuis les Babyloniens et même
les Assyriens avant eux. La nuit des langues africaines
secondaires et même barbares, disait-on en regard des
langues occidentales, et celle de l’hébreu également
à ce point ignorée, oubliée qu’elle est passée
dans le proverbe pour dire « c’est de l’hébreu
pour moi » comme on dit, « c’est du
chinois. » Mais on dit aussi « c’est du
petit nègre… »
Si
j’entreprends aujourd’hui de me tourner plus
longuement vers « Le Juif et l’Africain »,
c’est que des circonstances fortuites m’ont conduite
sur le chemin de Gabriel Attias dont j’ai reçu un
mail me remerciant de l’avoir cité quand j’ai parlé
des ouvrages écrits par Gaston-Paul Effa. Il venait en
fait de lire mon compte-rendu du « Livre de l’Alliance »
sur <ecrits-vains>. Suite à ce mail, nous avons
eu un long échange téléphonique et ayant appris à le
connaître un peu plus, je pense que ce serait lui faire
injure de ne pas consacrer quelques heures à la lecture
du livre et à son compte-rendu que je ferai pas à pas
comme j’en ai l’habitude.
Gabriel Attias est né en 1963 au Maroc dans une
famille juive. Il a été très tôt initié aux textes
fondateurs du judaïsme. Aujourd’hui, il enseigne
l’histoire de la civilisation hébraique ainsi que
l’hébreu à Strasbourg.
Je peux dire
avant toutes choses que la façon de distribuer les
chapitres entre G. Attias et GP Effa et les dédicaces
que chacun fait à des protecteurs
( A l’abbé Léon, de souffle expiré, où il
n’est aucune goutte de salive, aucun mot que les morts
en nous n’ébauchent ou n’achèvent),
à des parents et des maîtres (A
mes parents, Hanna et Nissim Attias et à mes maîtres,
le Hakham Moryossef et Rabbi Hananya Mellul, desquels
j’ai tout appris), à des amis (A Henri
Baruk et Benny Levy) ou une amie (A Fabienne Néria
qui a permis à ce livre d’être)…
sont émouvantes car nous avons de coutume une dédicace en tête
du livre alors qu’ici elle établit chaque fois un
rapport humain entre l’auteur, les personnes
auxquelles est dédié le chapitre et le lecteur.
Un
exemple ? Après avoir « offert » son
premier chapitre à Henry Baruk et Benny Levy, G. Attias
écrit que le livre constituerait un échange, un
partage, une double offrande et ne ferait pas l’objet
d’une
étude exhaustive de deux systèmes de pensée
mais se proposerait d’éclairer de la manière la plus simple
possible des traditions qui, pour être anciennes,
vieilles diront certains, n’en restent pas moins
vigoureuses de n’avoir justement pas vieilli.
Si je suis très touchée par ces lignes, c’est que
j’ai tenté la même aventure dans mon livre sur le
soufisme et le hassidisme en comparant les deux
mystiques pour les offrir à des gens qui n’avaient
pas l’intention d’étudier la kabbale mais plutôt
de savoir ce qui pouvait rapprocher deux traditions que
certains croient opposées à jamais.
G. Attias parle également de rencontre et se remémore
celle qui eut lieu entre le rabbin Ashkenazi et le Président
du Cameroun, Paul Biya durant laquelle le rabbin
expliquait et interprétait les textes saints du judaïsme.
Il montrait comment l’homme noir est très vite apparu
dans la Bible puisqu’il est le descendant de Cham, père
de Canaan, que Noé a maudit après que son fils l’ait
découvert nu sur sa couche et peut-être violé,
rappelle que, selon les thèses de Cheikh Anta-Diop
exprimées dans Nations nègres et culture, les
Egyptiens étaient noirs et que Moïse, prince égyptien
qui se réfugia en Ethiopie et y devint roi, l’était
également, autant de preuves qu’il y a eu très tôt
des rencontre entre le Juif et l’Africain.
GP
Effa, pour sa part, quand il évoque l’abbé Léon en
termes filiaux - il cite ces mots du prêtre au moment où
très malade, il s’adressait à son élève : …J’ai
nourri ton cœur de lait et de miel… Avant de
prononcer ton premier mot, oublie d’abord tout ce que
je t’ai enseigné - se
situe pour parler de dialogue sur le plan de l’oralité
car le monde où il a grandi privilégie la parole à
l’écriture et les échanges se font de bouche à
oreille.
Dans
« La transmission », chaque auteur va poser
des questions à l’autre et c’est à travers les réponses
de celui-ci que le lecteur découvrira comment les
traditions se perpétuent de génération en génération :
Le parcours de « l’homojudaïcus »
comporte treize étapes qui jalonnent sa vie de
cinq ans où il est prêt pour l’Ecriture (Miqra
signifie littéralement ‘ lecture’ ),
à dix ans pour la Michna, à quinze ans pour le
Talmud,
à dix huit ans pour le dais nuptial, à vingt ans pour
une course (aux moyens de subsistance), à trente ans
pour la force, à quarante ans pour la compréhension,
à cinquante ans pour le conseil, à soixante ans pour
l’ancienneté, à soixante dix ans pour l’âge vénérable,
à quatre-vingts ans pour la puissance, à
quatre-vingt-dix ans pour le fléchissement et à cent
ans on est pratiquement mort et on en a fini avec le
monde. »
Jusqu’à
cinq ans, l’enfant est comme chez les Africains à l’école de sa mère et ne vit qu’à
travers elle. Il découvre le monde avec sa mère.
A cinq ans, il devient un élève et passe de sa mère
au maître. C’est avec lui qu’il entre en faisant sa
bar-mitsva à treize ans dans le monde des
adultes et peut se joindre à
neuf de ses coreligionnaires pour former le minyan, c’est-à-dire l’assemblée d’au moins dix
hommes majeurs qui sont nécessaires pour célébrer un
office. Il peut lui-même célébrer
l’office et lire la Torah dans le rouleau de
parchemin.
Quand il retrouve son maître, il s’exerce par la loi orale à déchiffrer les blancs laissés par l’écriture.
En écoutant G. Attias, GP Effa peut réaliser
l’importance de l’oralité qui a permis aux Juifs de
transmettre leur foi malgré certaines dates funestes
comme 1553 quand le Talmud fut interdit par le Pape et
placé à l’Index Expurgatorius en 1559. L’édition
de Bâle (1578-1581), révisée et imprimée pour Froben
par Israël Zifroni, fut la première censurée par l’Eglise :
Elle servit pourtant de base à la plupart des éditions
ultérieures.
A
dix-huit ans, le jeune homme n’est plus un adolescent
mais il n’est qu’une
créature encore inachevée tant qu’il n’a pas pris
femme et il se doit dès lors, même s’il se
destine à l’étude talmudique, d’assumer les
besoins de sa famille :
Les plus grands maîtres de la tradition talmudique étaient bûcherons,
cordonniers ou riches propriétaires terriens.
Les
autres âges sont significatifs : trente ans par
exemple est celui de la mise au monde d’enfants qui
seront formés comme le fut leur père, quarante ans
celui de la force où l’homme suit la voie qui devrait
le mener de l’enfer au paradis sans toutefois que la ferveur et le zèle ne se transforment en fanatisme religieux ou en
abus de pouvoir quand viennent les cinquante
ans. Je m’arrête un instant à cette notion car elle
montre bien qu’être respectueux de sa foi a des
limites qui ne doivent pas être transgressées au
risque de se perdre et de perdre l’humanité. Le vieil
homme est un sage qui est rassasié
en jours. Il a formé des disciples qui, à leur tout,
deviendront des chefs de famille et des formateurs… Il
passe alors la main aux nouveaux venus. Etre Hébreu (du
mot Ivri qui signifie ‘passer’), n’est-ce pas être
un passant et aussi un passeur ?
C’est
au tour de GP Effa de répondre à la question de G.
Attias sur le processus d’initiation chez les Fang et
les Bétis (tribus d’origine de GP Effa) : Le
parcours initiatique d’un homme se fait en neuf étapes :
veillé par sa mère jusqu’à sept ans, il s’ouvre au monde de sept à quatorze ans
mais exige
l’irradiante confirmation de sa mère. Il
s’oppose à elle de quatorze à vingt et un ans :
Une
invisible lame au plus tendre de leurs deux cœurs
s’est enfoncée, indécelable, la blessure saigne et
ruisselle l’avenir. Une parenthèse ici
pour souligner la poésie qui se dégage de ces mots et
que j’avais admirée dans « Le Livre de
l’Alliance. » De vingt et un ans à vingt huit
ans, le jeune homme s’éveille à la connaissance. De
vingt huit à trente cinq ans, il forge son destin grâce
aux expériences vécues. De trente cinq à quarante
deux ans, il parle, questionne mais sans apporter lui-même de réponse… Pendant vingt et un ans (c’est-à-dire
trois fois sept ans) il enseigne, assisté de sages.
A partir de soixante trois ans, il est considéré
comme sage lui-même et transmet son enseignement par
des mots constitués
de vingt huit nœuds que le consultant doit dénuer…Sa
parole brille, énigmatique… A sa mort, le sage
rejoint l’Orient éternel où il veille sur le rayon
chaque jour ravivé , sur la brillante plénitude de la
Parole.
Ces
premières réponses font apparaître plusieurs notions
importantes : l’influence de la mère
s’exerce ici plus longtemps que dans le judaïsme
et s’arracher à cette influence est pour l’enfant
et l’adolescent une tâche douloureuse. L’importance
de la parole, du mot et, certainement mais je n’en ai
pas encore l’explication, celle des nombres est
primordiale : Pourquoi sept, quatorze, vingt et un,
vingt huit, trente cinq, quarante deux, soixante
trois… qui sont tous des multiples de sept comme le
sont les vingt
huit nœuds que le consultant doit dénouer.
Le nombre sept a certainement une signification
importante dans ces tribus comme il en a dans d’autres
religions.
GP Effa nous en donnera peut-être plus avant
l’explication.
Mais
si la priorité de la parole, selon ce qui vient d’être
dit, est incontestable, G. Attias aimerait savoir quelle
est chez les Fang et les Béti la place de l’écriture.
Il apprend qu’écriture a la même racine que lacérer,
verbe étrange pour les amoureux des mots mais aussi de
l’écriture que nous sommes. En fait, le mot livre
a été importé dans les tribus par Njoya, sultan des
Bamoun, ethnie de l’Ouest - Cameroun, qui à la fin du siècle dernier, inventa de
toutes pièces une écriture, en ce continent qui n’en
possédait pas.
Les scribes du sultan composèrent
des livres d’histoire, de médecine et de religion,
enluminés de foisonnants dessins figuratifs et
narratifs. Ceci dit, l’écriture ne semble
pas avoir pris le pas sur la parole qui permet non
seulement d’exercer les arts de la mémoire
mais aussi et surtout au maître d’enseigner. Amadou
Hampâté Bâ
disait : « En Afrique, un vieillard qui meurt
est une bibliothèque qui brûle. »
G.Attias
veut maintenant savoir comment le nom se transmet en
Afrique : C’est
le patriarche, responsable du destin du clan, qui
choisit le nom par rapport aux valeurs de la
famille…ou à la vérité cachée d’une famille :
les Effa, par exemple, sont aussi appelés « kara
kogoro kogoro », ce qui signifie « le crabe
agile à la carapace dure. »… Les noms demeurent
immuables dans chaque tribu, tels des monuments
d’airain…Ils éveillent en nous les échos de la mémoire…C’est
ainsi que les morts chantent en nous : C’est leur
voix même, dans ces noms nus, qui s’élève et renaît
chaque fois que quelqu’un nous appelle. Que
puis-je ajouter ? Quel commentaire ? Aucun car
tout est limpide, compréhensible et parle au cœur de
la femme que je suis. A mon âge surtout, j’accorde
une valeur inestimable à la mémoire que je possède
encore et qui me permet de me souvenir de tous les évènements
de ma vie et de ceux qui ont vécu avant moi, soi parce
que je les ai connus et aimés, soit parce qu’ils
m’ont eux-mêmes raconté ceux qui les ont précédés.
Après
« La transmission », les auteurs évoquent
« La place de la femme » et c’est GP Effa
qui demande à G. Attias de lui dire comment la femme
peut être à la fois essentielle et élément oublié :
Selon la Genèse, les créations de Dieu allaient par
paires : le ciel et la terre, les animaux mâles et
femelles… Seul l’homme, Adam (façonné d’un mélange
d’eau et de terre) était seul. Il était comme Dieu
sans fructification ni accroissement et
se promenait dans son éden en nommant les créatures
qui l’entouraient. Dieu craignit que les autres créatures
qui le voyaient seul ne pensent qu’il les avait créées
(n’oublions pas que Dieu est invisible) et Adam lui-même
s’étonna de ne pas avoir de compagne. Dieu décida dès
lors qu’une femme permettrait à Adam de ne pas se
confondre avec une divinité et serait ramené à sa condition par l’être féminin.
Il plongea ainsi Adam dans une grande torpeur
et tira sa compagne de son sein.
Cette
femme qu’Adam nomma Eve (Hava, la mère de tous
les vivants) ne fut peut-être que sa seconde femme
puisque selon un midrash (une interprétation) sa première
compagne fut Lilith qui se voulait l’égale d’Adam
mais ne pouvait procréer. Eve qui
a fécondé et continue à féconder quatre millénaires
d’histoire, est l’égale de l’homme,
elle lui donne son assise et sa stabilité. Si Adam est
le soleil, Eve est la lune : Les fêtes, les néoménies, les célébrations ont toutes été célébrées
en fonction de la révolution de la lune.
A
son tour, GP Effa parle de la femme africaine : Un
mythe raconte que lorsque Zamba, le façonneur d’âmes,
conçut les êtres humains, il les fit femme et homme…
Dieu parla ainsi : De votre bouche sortira une
langue à double tranchant qui pourra maudire ou bénir :
veillez à en faire le meilleur usage.
Un varan (reptile carnivore d’Afrique) devait
les surveiller. Le monde était parfait quand soudain
Adam hurla des paroles de connaissance
et ses imprécations privèrent le monde de sa
beauté. Le varan s’enfuit vers son marigot où il se
lava la bouche et les oreilles, témoin oublieux de tout
forfait.
J’arrête
un instant ma lecture pour une digression dont mes
lecteurs savent que je suis friande : l’homme et
la femme créés par Zamba ont été pourvus -
contrairement à Adam et Eve - de ce que nous appelons
vulgairement « une langue de vipère » dès
leur création dans un monde parfait. Le varan, de son côté,
apparaît comme une réplique avant la lettre de Ponce
Pilate : Il se lave la bouche et les oreilles (il
n’a pas de mains !) afin d’oublier ce qu’il a
entendu et de n’avoir pas à rendre compte ou prendre
parti dans cette affaire. Je retrouve là des notions
bien postérieures à l’animisme mais qui ont été
peut-être été inspirées par lui. En effet j’ai lu
que l’animisme a précédé toutes les religions et
semble avoir été pratiqué depuis au moins quatre cent
mille ans. Loin d’avoir été totalement éliminée, l’influence des chamans
demeure considérable et même les rites chrétiens ont
conservé des traces des cultes antérieures (ce qui
confirme bien ma pensée) sous la forme des danses et
chants collectifs qui, dans l’ancienne religion, étaient
censés imprégner la communauté de forces positives ou
d’effrayer les mauvais esprits.
Mais
revenons à notre histoire : Convoqués devant leur
Seigneur et maître, l’homme et le varan nièrent la réalité,
la
femme en revanche prit la faute sur elle et s’accusa
d’avoir ravivé l’inguérissable blessure du monde,
d’avoir délié le temps, d’avoir injurié la beauté.
A ces mots, Zamba maudit le varan et le rendit muet,
maudit l’homme qui venait de mentir et, au lieu
d’une vie éternelle, lui prédit que la mort succéderait
à la vie. A la femme qui s’était accusée d’une
faute qu’elle n’avait pas commise il dit :
…je
te donne deux seins par lesquels tu initieras les hommes
à la vie et leur ouvriras leur langue à ma gloire.
Après
ces mots, Zamba se retira.
Je suis contente de ma digression précédente parce que
GP Effa dit lui-même à cet instant que ce mythe est à
rapprocher du récit de la Genèse et de plus, Zamba se
retire de la même façon que le Dieu des Juifs s’est
retiré après avoir accompli sa création. En tout cas,
l’homme est maudit et la femme glorifiée, ce qui à
mes yeux lui confère non pas l’égalité mais une supériorité
incontestable malgré le préjugé dont parle GP Effa
selon lequel la femme africaine est soumise à
l’homme. Ce
que l’on sait moins, c’est que l’homme n’est que
le porte-parole de sa femme et que c’est elle qui est
à la fois la mémoire et l’athanor (fourneau
d’alchimiste ?) du génie familial. Elle
a la capacité de se projeter dans l’avenir (ces mots
me rappellent le film coréen de Hong Sang-Soo « La
femme est l’avenir de l’homme » en hommage à
une phrase célèbre d’Aragon dans « Le Fou d’Elsa »),
elle est même l’égérie de l’homme, son
inspiratrice, son guide puisque GP Effa rappelle qu’à
maintes reprises, des chefs de clan ou d’Etat ont été
à court de réponse parce que leur femme n’avait pas
envisagé la question. Comment ne serait-elle pas tout
cela puisqu’elle met au monde le futur homme, lui
donne avec le lait ses premiers mots, lui inspire même
- décidément la mémoire ne suffit pas à transmettre
toutes les choses de la vie - l’écriture ? Il
faut tout de même noter que des bras de sa mère GP
Effa est allé dans celui des religieuses catholiques
qui lui ont lu Don Quichotte dès l’âge de
cinq ans. Il en garde un souvenir ému puisqu’il écrit :
Que
l’on soit homme ou femme, écrire nous rend solidaires
des minorités ; tout écrivain est déjà un Juif,
une femme ou un Nègre !
Dans
La mort et le mal, G. Attias montre que si dans la mythologie africaine, refuser
la mort, c’est fuir Zamba, il en est de même
dans le judaïsme où Adam a voulu, en mangeant
l’arbre de la connaissance, fuir sa condition
d’homme et s’emparer du monde par phagocytose
(en l’absorbant et le neutralisant à la façon
des phagocytes), où Caïn fut condamné à l’exil et
à la pérégrination perpétuelle pour avoir tué son
frère Abel, commettant ainsi le premier crime de
l’humanité,
où la génération du Déluge ne respectait
pas son prochain, violant sa propriété, volant le
troupeau d’une veuve, l’âne d’un orphelin… où
les Juifs décidèrent de bâtir la Tour de Babel en
disant : « Nous ne voulons ni de Dieu ni de sa divinité »,
où ils adorèrent le veau d’or en l’absence de Moïse
qui était allé sur le Mont Sinaï pour recevoir des
mains de Dieu les Dix Commandements… C’est en raison
de ces actes abominables que le Juif s’est posé la question du bien et du mal, de sa raison d’être
et du scandale qu’il engendre. Dieu lui a
donné la Torah. Si ce pacte est rejeté, il n’a
plus de rôle à jouer dans le dessein de Dieu. Il
le sait puisque le Livre des Lamentations se termine par
ces versets : Ramène-nous
vers toi, ô éternel, et nous reviendrons, renouvelle
nos jours comme autrefois. » Je crois
que tout est clair et que ce chapitre montre bien que
l’homme juif doit accepter de Dieu comme l’homme
africain de Zamba sa condition de mortel et ne doit
jamais vouloir se comparer à lui ou essayer de prendre
sa place.
GP
Effa confirme les paroles de G. Attias quand il écrit :
Refuser
la mort, vouloir vivre à tout prix, c’est prendre la
place de Zamba, prétendre à ses attributs. La
mort n’est pas une fin puisque le défunt, s’il fut
un juste et neuf ans après sa première inhumation,
rejoint le clan des Patriarches, puisque des agapes et
des danses ont lieu lors de ses deux inhumations alors
que l’injuste affronte éternellement le mal et l’indicible, … est coupé de
l’histoire des hommes…refuse l’osmose des deux
mondes créés par Zamba.
Dans
« La magie », G. Attias écrit en tête du
premier chapitre A
Abraham Smadja, à Armand Abecassis et Claude Ehrlich
qui ont su dépouiller la Kabbale de ses scories
magiques et il cite Rabbi Isaac Louria
et sa théorie selon laquelle Dieu aurait essaimé des étincelles de sainteté au sein des soixante
douze nations. Ces
éclats du divin ayant terni durant leur périple
terrestre, les enfants d’Israël doivent les débarrasser
de leurs impuretés et de leurs scories mais la
magie et la sorcellerie sont de ces résidus que le Juif
finit par accepter. Dieu
lui-même, après les quatre cents ans d’esclavage du
peuple d’Israël en Egypte, a décidé
d’intervenir et d’envoyer Moïse, le libérateur,
non sans lui avoir donné comme viatique des rudiments de
magie : Nous savons que devant le
pharaon, il transforma le bâton de son frère Aaron en
serpent, nahash en hébreu qui signifie « sortilège »,
« divination. » Le pharaon appela des mages
qui reproduisirent le même phénomène mais le bâton
de Moïse, redevenu ce qu’il était, avala le bâton
des mages et le pharaon qui pensait que la magie des
Egyptiens avait la suprématie sur le monde - le Talmud
n’enseigne-t-il pas que « dix mesures de magie
sont descendues en ce monde, l’Egypte en a reçu neuf ? »
- fut anéanti.
Les
croyances magiques ne sont pas cantonnées à
l’antiquité, elles se sont propagées au Moyen Age (on raconte que le néo-platonicien juif, Salomon ben Judah ibn Gabirol,
avait créé une femme qui le servait), à la
Renaissance (souvenons-nous du Golem conçu à
partir de la glaise par le Maharal de Prague), et même
dans les Temps Modernes. Elles ont toutefois eu de
farouches opposants tel le grand Maïmonide qui
classe la magie, les oracles et l’astrologie dans la
rubrique « idolâtrie. » G.
Attias conclut ainsi : C’est
dans cette tension constante entre la fascination devant
l’occulte et l’aversion pour la magie qu’Israël mène
son existence.
Il
est évident que les miracles qui émanent de Dieu lui-même,
telles les dix plaies d’Egypte, la séparation de la
Mer Rouge qui permit au peuple juif d’échapper aux
troupes du pharaon, la manne tombant du ciel,
l’ascension d’Elie… ne sont pas à compter dans la
magie : Les rédacteurs de la Bible ne considèrent
pas ces évènements comme sortant de l’ordinaire,
l’exposé des « hauts faits » de Dieu étant
précisément le sujet de la Bible.
GP
Effa intervient à son tour pour dire que la vie de l’Africain est portée par la magie. Du
berceau au linceul, elle impose chaque souffle, chaque
pas, chaque regard… Autour de la femme qui accouche,
on dispose un cercle de tiges de macabo pour protéger
sa future progéniture… l’esprit maléfique est
celui qui, en prenant l’enfant sur ses genoux, lui
ouvre trop tôt les yeux, alors qu’il n’est pas
encore mûr pour développer ses puissances… Les
animaux eux-mêmes sont touchés par la magie : la
chèvre est l’animal qui voit et donne le ton de voir
l’invisible. L’auteur
écrit : L’univers
de la magie et de la sorcellerie est un univers concret,
charnel, sensuel, imprégné de vie.
Il raconte que lors d’une famine une femme décida
d’aller à la pêche : non seulement elle vida
une mare de poissons mais elle trouva ce jour-là et les
autres jours une antilope morte qu’elle rapporta au
village et qui fut le
mystérieux aliment du retour de l’espoir. C’était
un monstre marin, Evu,
le
génie mangeur d’âmes, qui tuait
l’antilope et nourrissait le village.
La
symbolique accompagne en Afrique l’univers de la magie :
à la veille d’une mort, la nuit s’agite au cri du hibou, tous les règnes
fondent leur pouvoir, de grandes tempêtes se lèvent,
les chats noirs meurent écrasés par dizaines… On
sait alors qu’un sorcier va mourir. … En Afrique,
tout est signe : la maladie, la chance, la
malchance, la déchéance, la richesse, le déchaînement
des éléments… tout est gouverné par une puissance
occulte, mouvement de descente, de plongée, de pénétration
dans le monde des mystères.
Les
auteurs abordent maintenant le thème de la musique et
G. Attias fait remarquer que si chez
les Africains la musique, « souffle des ancêtres »,
relève par nature d’un temps immémorial, les
Ecritures juives situent en revanche la musique dans le
temps, son précurseur étant Yubal qui fut, selon la
Genèse, l’ancêtre
de tous ceux qui jouent de la lyre(le kinnor) et du
chalumeau (ougav). (La Genèse cite aussi le tof,
probablement un tambourin dont les femmes accompagnaient
leurs chants et leurs danses selon le cantique de
Myriam.) Le chant, pour sa part, aurait une origine
encore plus lointaine mais tout aussi humaine :
Adam, chassé de son jardin d’Eden et après avoir
passé une nuit blanche, a entonné un psaume de
louange.
La
musique a un grand rôle dans le domaine religieux et
l’on ne saurait imaginer la Bible sans les psaumes du
roi David dont le kinnor était accroché au-dessus de
son lit. Lors de la circoncision du huitième jour des
enfants mâles dans les communautés juives du Maghreb, des chants de circonstance…s’élèvent pour célébrer le patriarche
Abraham qui instaura la circoncision et le prophète
Elie présent à chaque circoncision selon la
promesse de Dieu. A l’école, l’enfant apprend les lettres de
l’alphabet grâce au chant… Le texte de la Torah est
également chanté, des signes au-dessus et sous les
lettres indiquent la mélodie… Les kabbalistes se
levaient dans la nuit du vendredi après minuit pour
entonner des chants en souvenir de la destruction du
Temple de Jérusalem… Les baqqashot (chants de
supplication) marocaines s’inspirent du modèle arabe
andalou…
En
Afrique, dit GP Effa, chaque
note de tam-tam ou de balafon incarne la voix d’un
esprit singulier…C’est la fonction
convocative de la musique. Sa seconde fonction est
quasiment existentielle tant la musique accomplit le
monde en le rythmant dans l’accord
entre la bouche et l’oreille. Les
tambours, s’ils accompagnent les danses, permettent aussi de transmettre des messages aux
vivants et aux morts. Selon une légende, le mort danse sur les épaules du forgeron
comme pour réjouir son esprit au moment de quitter le
monde des vivants… La voix humaine est comparée à
une trompe qui précède toujours le porteur de voix…
Avant d’être belen-tigui, maître de la parole en
malinké, le griot doit parcourir le monde, aller à la
rencontre des êtres et des choses, pour espérer
qu’un jour sa voix le précède… le chant du griot
scande l’apprentissage du monde. Il chante
l’histoire du monde.
La
musique est à l’image de Dieu sur terre. Elle
est fascinatrice, innovatrice, lorsqu’elle exhibe ses limites, elle devient oratoire, espace
d’oraison. Je n’arrive pas à faire autre
chose que de retranscrire sans les commenter ces mots de
poète, supposant qu’ils enchanteront le lecteur comme
ils m’ont enchantée moi-même.
Passer
de la musique à l’exil, de la beauté à la cruauté
du sort n’est pas si facile mais comment ne pas évoquer
l’errance des Africains et celle du peuple juif,
l’esclavage des Noirs américains et leur nouvelle
identité qui, selon GP Effa, les a séparés de leurs
frères de l’ancien continent ? L’écrivain,
exilé lui-même en France où il est forcément devenu
autre même s’il évoque les racines qui le rattachent
à sa tribu, demande à G. Attias les raisons pour
lesquelles le peuple juif a gardé son identité malgré
son errance plusieurs fois millénaire. Celui-ci évoque
le mystère attaché à l’exil d’Israël qui a duré, selon lui, depuis la révolte
de Bar Kokhba à Massada jusqu’à 1948, date de résurrection de la nation juive. Il
parle de la tradition pharisienne qui consiste à dégager
Israël de l’emprise du temps. Mais je
crois avec lui que le principal fil conducteur de la pérennité
du peuple juif est l’étude de la Torah qui s’est
toujours poursuivie en dépit d’un exil révélé dès
la Genèse. L’éternel s’adresse à Abraham :
« Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton
père, pour le pays que je t’indiquerai. Mieux
qu’une injonction première, ces paroles désignent
Israël en son essence même : un peuple dont la
dynamique s’inscrit dans un mouvement perpétuel. En
lisant ces lignes, en s’en imprégnant, le Juif peut
comprendre que son errance n’a pas été voulue par
les hommes ou par l’église catholique ou par les
dictateurs… mais par Dieu lui-même : L’exil
est donc une donnée constitutionnelle de l’être Israël.
Il est inscrit dans son projet historique et métaphysique…
Israël et l’exil ne font qu’un mais, par bonheur,
cet exil prendra fin.
La
diaspora a conduit les Juifs dans différentes parties
du monde mais la lecture de la Torah est la même pour
un Juif de France ou de tout autre pays (même si les
offices diffèrent selon qu’on les suive avec les
Achkenazes ou les Sefardim), les fêtes sont les mêmes
et on les célèbre le même jour du calendrier hébraïque.
G. Attias ajoute : Si Israël a survécu à ses exils en tant qu’entité
communautaire, c’est grâce à la langue… Durant
leur exil, les Juifs sont restés fidèles à leur
engagement du Sinaï. Ce dernier a été pris en une
langue dans laquelle se déploie la transcendance. Ils
parlaient bien sûr les idiomes des pays qui pour un
temps les accueillaient mais ils priaient, étudiaient
en hébreu, la langue de leurs ancêtres. Les Juifs,
quand ils se rencontrent, se saluent en disant Shalom
(Paix). Un élément essentiel est aussi le nom qui
est donné à la circoncision d’un enfant mâle et
scelle son entrée dans l’alliance d’Abraham.
C’est ainsi qu’à travers la langue et le nom le
Juif est relié à son passé.
G.
Attias demande alors à GP Effa si la déportation et
l’esclavage ont été nécessaires pour la
constitution du peuple noir. Ce dernier évoque comme il
le fera dans « Le Livre de l’Alliance »
l’histoire de Noé qui, ayant planté de la vigne,
s’enivra : son fils Cham, père de Canaan le
trouva nu, peut-être le viola et encourut ainsi que sa
descendance la malédiction de son père selon laquelle
Canaan serait l’esclave des esclaves serait noir, Cham
voulant dire en hébreu « sang chaud » et
par extension le Noir et serait condamné à errer (tel
le Juif errant.) C’est donc par Noé que toute l’Afrique
fut condamnée car l’esclavage se poursuivit dans un
exil forcé et le Noir ne retrouva pas son ancienne
patrie. De douze à vingt millions d’hommes et de
femmes furent déportés en Amérique
et vendus comme de vulgaires marchandises. Ils étaient
la propriété absolue de leurs acheteurs qui faisaient
des femmes leurs maîtresses. Les exilés perdirent leur
langue parce que la colonisation occidentale leur imposa
de parler dans une langue d’emprunt. Ils évoquaient
parfois leur terre de naissance avec un sourire mélancolique
qui n’est peut-être que le visage avouable de la mélancolie.
Trouver
une nouvelle patrie dans la langue de l’exil est
difficile. GP Effa évoque son enfance qui ne connut pas
la déportation mais l’exil dès l’âge de cinq ans
où il fut enlevé à sa mère et offert aux religieuses françaises… situation inconfortable qui a
sans doute réveillé en moi le besoin d’écrire,
comme si une voix venue d’ailleurs chuchotait à mon
oreille que la langue ne flambloie que lorsque les mots
se perdent dans la faille.
Dans
l’avant-dernier chapitre, GP Effa demande quelle réflexion
s’est développée dans le monde juif sur la nature.
Nous savons tous depuis l’enfance que Dieu a créé
notre planète terre et qu’il a par conséquent créé
la nature et les animaux qui la peuplent avant même de
créer le premier homme, le peuple étant amené par la
suite à édicter des lois relatives à l’agriculture, aux dîmes ainsi qu’aux récoltes…
Si la nature n’est pas adorée, elle est en revanche célébrée.
Du cèdre à l’hysope ; la créature dans sa
totalité témoigne de la présence du Créateur. Et
puis nous savons également que si le peuple juif a été
selon les époques un peuple guerrier, il fut également
un peuple d’agriculteur et d’éleveur de bovins et
d’ovins. G.Attias évoque la nature, pourrais-je dire,
au second degré qui est celui des rabbins, au troisième
degré qui est celui des kabbalistes mais je retiens
surtout la phrase d’un des psaumes du roi David :
La
nature chante la louange de Dieu.
La
présence de Dieu étant omniprésente dans la nature,
GP Effa interroge alors G. Attias sur la place de
l’homme dans cette nature. Elle est omniprésente
aussi puisque, selon la loi du tsimtsoum, Dieu
s’est retiré dès le monde créé pour
être secondé dans sa tâche par un être, à peine inférieur
à lui, qui parachèvera son œuvre… Adam est déposé
dans le jardin d’Eden au sixième jour de la création…
Il est considéré par les rabbins comme l’auréole de
la création. Il est sûr qu’il lui en coûtera
de s’être cru divin, qu’il sera chassé de son Eden
et obligé de travailler la terre à la sueur de son
front pour se nourrir et nourrir sa descendance, l’un
des premiers commandements de Dieu étant le
travail de la terre doit être effectué avec un respect
quasi religieux de la nature.
Le
livre pourrait s’achever ici avec cet hommage rendu à
Dieu et à la nature mais comment ne pas retourner en
Afrique avec GP Effa qui, évoquant la nature, la dit duelle
et pense à l’inentamable tradition de certaines tribus où, pour accentuer leur
attribution sexuelle, l’homme arbore un étui pénien
alors que la femme exhibe un panier labial ? De
là vient sans doute l’idée de l’Occidental selon
laquelle les Noirs sont incapables de penser, d’élever leur esprit au-delà de
la ceinture ! Une fois de plus, GP Effa
est amer et pense avec raison d’ailleurs que si le
petit Mamadou ne sait pas lire, ce n’est pas
qu’il ne pense qu’au sexe mais pour d’autres
raisons que je devine bien : il n’a pas eu
l’opportunité d’apprendre dans des conditions
optimales
(comme si elles existaient véritablement aujourd’hui,
dans nos propres pays évolués !)
Etrangement
ou peut-être parce qu’il ne peut en être autrement,
GP Effa termine l’ouvrage en évoquant l’idée de la
mort (il a parlé précédemment des ravages du sida)
suite à un meurtre, une pendaison, une noyade, un
accident de voiture ou de chasse et même l’inceste
qui est une mort symbolique. Les Fang Béti
mangent la mort par le biais d’un poisson farci auquel
on a donné le nom du défunt, un signe qui montre que la tribu guérira, qu’elle veut guérir, qu’elle
consent à la guérison, qu’elle veut renoncer à la
violence. Il n’en demeure pas moins qu’il
paraît sceptique quant à une guérison générale en
Afrique en raison même des évènements qui ont
ensanglanté le continent depuis quelques décennies, au
Rwanda, au Congo-Brazzaville, au Nigeria… Il pourrait
ajouter à cette énumération la Côte d’ivoire si le
livre paraissait aujourd’hui. Il est amer une fois de
plus et ses mots disent la solitude de l’Afrique face
à une possible réconciliation entre la Palestine et
Israël qui pourraient se
reconnaître et marcher épaule contre épaule, se réconcilier
sous la dictée des morts et veiller sur le sommeil des
vivants…
J’aimerais,
maintenant que j’ai fini de lire, poser une question
à GP Effa : Dans la situation privilégiée de
professeur et d’écrivain que vous avez forgée de vos
propres mains, de votre propre cerveau, de votre propre
cœur, de vos propres dons si poétiques, dans cette
nouvelle patrie qui est vôtre depuis l’enfance et où
vous avez fait venir tous vos frères et sœurs (vous
nous le dites dans « Le Livre de l’Alliance »)…
pouvez-vous concevoir, même si vous avez ce sourire mélancolique
en songeant à l’Afrique, un retour au pays de vos ancêtres,
dans la tribu de vos ancêtres et dans la foi de vos ancêtres avant
de mourir ?
J’ai
souvent dit d’Aimé Césaire et de Léopold Sedar
Senghor qu’ils étaient les « champions »
de la négritude. Bien que né à La Martinique et
s’il n’avait plus physiquement de liens avec l’Afrique,
Aimé Césaire, en fondant avec Léopold Sedar Senghor
à sa sortie de Normale Supérieure la revue L’Etudiant
Noir, a
voulu affirmer haut et fort la grandeur de
l’histoire et de la civilisation noire face au monde
occidental qui les avait jusqu’alors dévalorisées. Léopold
Sedar Senghor, de son côté, bien qu’ayant obtenu la
nationalité française en 1932, eut par la suite un
parcours politique exemplaire dans son pays de
naissance, le Sénégal, même si après en avoir quitté
la Présidence il a partagé son temps entre Paris, la
Normandie et Dakar. Dans sa poésie Senghor invite le
lecteur à sentir l’essence quasi mystique de
l’Afrique. Je sais bien que les deux écrivains et hommes politiques vivaient en
d’autres temps mais pas simples tout de même puisque
l’Afrique était colonisée en tout cas durant la
première moitié de la vie de Senghor et que la décolonisation
ne s’est pas opérée dans la douceur. Je crois aussi
d’après tout ce que je vois aujourd’hui que les
chefs africains, hommes d’Etat ou dictateurs, ont leur
part dans la solitude et la désespérance de
l’Afrique. (Mais c’est sans doute une autre
histoire.)
J’ai
toutefois l’impression qu’il n’y a moins de mélancolie
et plus d’orgueil « noir » dans les
concepts des deux « anciens » que dans ceux
de GP Effa. C’est bien sûr un
sentiment que je ne peux ressentir en lisant G. Attias.
Nous savons en effet que l’exil a pris fin pour un
certain nombre de juifs qui ont retrouvé la terre de
leurs ancêtres, que les autres restent dans la diaspora
parce qu’ils ont choisi de le faire et que la langue
et le nom ont toujours été le ciment qui unissait
toutes les composantes du monde juif. De plus, GP Effa
le dit lui-même, nous pouvons toujours espérer qu’un
jour Israël et la Palestine pourront marcher épaule
contre épaule sur la terre de leurs ancêtres
communs.
Si
j’ai voulu mettre Ingrid Betancourt en exergue aux
côtés des journalistes Georges Malbrunot et
Christian Chesnot, c’est parce qu’elle a
les deux nationalités, colombienne par sa mère et
française par son père. « Elle fait donc
partie des trois otages français actuellement
détenus dans le monde» indique le comité de
soutien à Ingrid Betancourt et aux 3.000 otages de
Colombie. La famille d’Ingrid Betancourt, dont ses
enfants, et l’écrivain Marek Halter ont participé
à la marche qui est partie vendredi 19 novembre du
Parvis du Trocadero à 19h15. Mère
de deux enfants, élue députée, puis sénatrice et
enfin candidate aux élections présidentielles
dans son pays, la Colombie, en 2002, Ingrid
Betancourt est retenue en otage depuis le 23 février
2002 par les FARC, une des guérillas colombiennes. Sa
fille Mélanie, 18 ans, réside à Paris et mène la
lutte dans le monde entier pour la libération d’Ingrid
Betancourt. Elle était présente au Trocadéro le
19 novembre à l’occasion du 1000ème
jour de détention de sa mère. Elle
a récemment lancé un appel au président Chirac
pour lui demander d’oeuvrer en faveur de la libération
de sa mère. « La France peut jouer un grand rôle
pour la libération des otages » détenus en
Colombie, a-t-elle dit.
Le Talmud est conçu
en deux parties, l’ancienne « Mishnah
» et la nouvelle « Gemara » :La
première comprend 62 traités divisés en 532
chapitres. La Gemara contient des discussions, des
explications, des commentaires, ainsi que des
commentaires commentés sur les 532 chapitres de
Mishnah. La Gemara est environ onze fois plus grand
que la Mishnah. J’écoutais l’autre jour le
Grand Rabbin Sitruk, Grand Rabbin de France :
selon lui, le Talmud ne peut s’aborder avant l’âge
mûr afin de pouvoir en suivre tous les
enseignements et les implications.
Une amitié a
compté dans l’existence de Théodore Monod, celle
de Amadou Hampâté Bâ, disciple du fameux Tierno
Bokar, qu’on surnommait le sage de Bandiagara et
qui « fut sans doute le dernier grand mystique
africain ». En 1938, Amadou Hampâté Bâ était
un simple fonctionnaire, exilé à Ouagadougou, mais
il avait aussi un grand dessein : celui de
faire connaître l’enseignement de Tierno Bokar,
et c’est à cette occasion que Théodore Monod fit
sa connaissance, par le truchement d’un manuscrit
qu’il voulait lui soumettre. C’est d’ailleurs
ainsi qu'il entra aussi en relation avec Louis
Massignon, puisque c’est à ce dernier qu’il
confia le manuscrit, sur lequel il voulait un avis
autorisé. Ce manuscrit sera publié en 1957, mais
dans l’intervalle, Théodore Monod sera entré
dans l’intimité du « Sage de Bandiagara » :
« C’est une grande joie pour le chercheur
sincère et sans doute un des rares motifs qui lui
reste de ne pas désespérer entièrement de l’être
humain, que de retrouver sans cesse, dans tous les
temps, dans tous les pays, chez toutes les races,
dans toutes les religions, la preuve de cette
affirmation de l’Écriture : « L’Esprit
souffle où il veut » (1943)
« Il
était musulman et j’étais chrétien, dit Théodore
Monod d’Amadou Hampâté Bâ. Mais nos convictions
religieuses convergeaient vers la même direction ».
Amadou Hampâté Bâ était né en 1900 à
Bandiagara, au Mali, dans une famille aristocratique
peule. Élevé, en tant que fils de chef, à ce
qu’on appelait alors « l’école des otages »
dont il s’enfuira, il finit par être envoyé après
bien des vicissitudes au Burkina Faso comme humble
fonctionnaire. Mais lorsqu’il rentre à Bamako, en
1933, c’est pour une longue retraite spirituelle
auprès de Tierno Bokar dont il consigna par écrit
l’enseignement ésotérique. Cinq ans plus tard,
il en remettra le manuscrit à Théodore Monod qui,
en 1942, sauvera Amadou Hampâté Bâ de l’exil,
en France cette fois, et peut-être d’un danger
plus grand, en le nommant à la section Ethnologie
de l’IFAN, à Dakar. Commence alors une carrière
universitaire où il s’efforce de recueillir
quantité de traditions orales – ce qui
constituera son grand ouvrage sur l’Empire peul du
Macina. En 1951, il passe un an en France et se lie
d’amitié avec Marcel Griaule et Louis Massignon.
En 1958, au moment de l’indépendance du Mali, il
fonde un Institut de Sciences humaines, et surtout
en 1960, il est délégué du Mali auprès de l’UNESCO
dont il est élu deux ans plus tard, et pour huit
ans, membre du Conseil exécutif. C’est en 1962,
à la tribune de l’UNESC0 qu’il aura cette
formule souvent rapportée : « En
Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une
bibliothèque qui brûle. » Il passera les
dernières années de sa vie à écrire – ses
romans sont tous disponibles – et à travailler au
rapprochement entre l’islam et le christianisme.
Il meurt en 1990.
Sources
:
Clément
Forges: Conférence prononcée à l’Assemblée Générale
du 4 juin 1998 de la Société Royale des Ordres
Nationaux créés par Léopold II - Fernand Braudel :
Grammaire des Civilisations. Ed.Champs/Flammarion -
Arnold Toynbee : L’Histoire. Ed. Elsevier - Stuart
Pigged : (sous la direction de …) : Aux portes de
l’Histoire. Ed. Hachette.