Une photographie de Stéphane Popu

 

Le Juif et l'Africain

de Gabriel Attias et Gaston-Paul Effa 

par Lise Willar   

 

Mots...dits

 

Sommaire des Mots...dits

« Christian Chesnot et Georges Malbrunot sont otages depuis plus de quatre vingt jours, nous ne les oublions pas »[1]  

« Ingrid Betancourt est gardée en otage par la guérilla FARC (Forces Révolutionnaires de Colombie) depuis le 23 février 2002 : Nous ne l’oublions pas »[2]

  

 

 

Voici comment j’ai débuté l’année dernière mes mots…dits sur « Le Livre de l’Alliance » d’André Chouraqui et Gaston-Paul Effa :

Quand j’ai reçu un mail d’André Chouraqui me demandant si je voulais bien faire le compte-rendu sur notre site de son dernier ouvrage : « Le Livre de l’Alliance » écrit en collaboration avec Gaston-Paul Effa, j’ai comme toujours été honorée de l’honneur qu’il me faisait (d’autant plus qu’il m’envoyait en même temps quelques mots élogieux sur mon propre livre) mais je me suis dit qu’une fois de plus il m’arrivait une chose que je déplore, celle de ne pas connaître l’un des deux écrivains. J’ai aussitôt, selon mon habitude, interrompu ma lecture pour apprendre à connaître l’écrivain à travers ce que d’autres avaient pu dire ou écrire sur lui : Gaston-Paul Effa est un écrivain et professeur de philosophie d’origine camerounaise qui vous touchera par sa sagesse, son humilité et la pertinence de ses mots si vous le rencontrez par le livre ou dans la vraie vie... La musicalité de ses romans, son parfum, ses hommages constants aux voix, aux matières et aux couleurs de l'Afrique sont un délice... Il a publié « Tout ce bleu » en 1996, « Mâ » en 1998, pour lequel il a obtenu le Grand Prix littéraire de l’Afrique noire et le Prix Erckmann-Chatrian en 98. Les éditions Pierron ont publié « Couleurs des temps » en 1999, et Gallimard (2000) « Le cri que tu pousses ne réveillera personne. » Il a sorti aussi « Cheval-Roi » aux éditions du Rocher (2001.) A découvrir d’urgence ! (Ces lignes sont le prologue à une interview de Frédéric Vignale-Weber donnée en 2002.)

 J’ai appris par la suite que Gaston-Paul Effa n’en était pas à sa première expérience à deux voix puisqu’il venait de publier « Le Juif et l’Africain » avec Gabriel Attias, écrivain d’origine marocaine, professeur de civilisation hébraïque à l’Université de Strasbourg. Décidément, cet auteur semble n’avoir peur de rien : le livre a été publié en mai 2003 par les Editions du Rocher à Monaco, c’est-à-dire six mois avant que le second ne le soit par Bibliophane-Daniel Radford à Paris en novembre.

Ayant l’intention cette fois-là de m’intéresser au seul ouvrage écrit avec André Chouraqui, j’avais parcouru sans approfondir ma lecture (après ma visite hebdomadaire en ces temps de lecture intense à la FNAC où j’avais fait l’acquisition des deux ouvrages) « Le Juif et l’Africain » afin de me familiariser un peu avec Gaston-Paul Effa et ces peuples opprimés dont il est issu et dont Armand Abécassis, professeur de philosophie générale et comparée à l’Université de Bordeaux, donne quelques traits dans sa préface :

 « Entrer dans la nuit les yeux ouverts », lit-on dans ce livre. Mais quelle nuit ? Celles des peuples opprimés d’abord dont le peuple juif et l’africain offrent deux modèles historiques et métaphysiques. Celle de la terre d’Afrique livrée à la conquête impérialiste comme la terre d'Israël depuis les Babyloniens et même les Assyriens avant eux. La nuit des langues africaines secondaires et même bar­bares, disait-on en regard des langues occidentales, et celle de l’hébreu également à ce point ignorée, oubliée qu’elle est passée dans le proverbe pour dire « c’est de l’hébreu pour moi » comme on dit, « c’est du chinois. » Mais on dit aussi « c’est du petit nègre… »

Si j’entreprends aujourd’hui de me tourner plus longuement vers « Le Juif et l’Africain », c’est que des circonstances fortuites m’ont conduite sur le chemin de Gabriel Attias dont j’ai reçu un mail me remerciant de l’avoir cité quand j’ai parlé des ouvrages écrits par Gaston-Paul Effa. Il venait en fait de lire mon compte-rendu du « Livre de l’Alliance » sur <ecrits-vains>. Suite à ce mail, nous avons eu un long échange téléphonique et ayant appris à le connaître un peu plus, je pense que ce serait lui faire injure de ne pas consacrer quelques heures à la lecture du livre et à son compte-rendu que je ferai pas à pas comme j’en ai l’habitude.  Gabriel Attias est né en 1963 au Maroc dans une famille juive. Il a été très tôt initié aux textes fondateurs du judaïsme. Aujourd’hui, il enseigne l’histoire de la civilisation hébraique ainsi que l’hébreu à Strasbourg.

Je peux dire avant toutes choses que la façon de distribuer les chapitres entre G. Attias et GP Effa et les dédicaces que chacun fait à des protecteurs ( A l’abbé Léon, de souffle expiré, où il n’est aucune goutte de salive, aucun mot que les morts en nous n’ébauchent ou n’achèvent), à des parents et des maîtres (A mes parents, Hanna et Nissim Attias et à mes maîtres, le Hakham Moryossef et Rabbi Hananya Mellul, desquels j’ai tout appris), à des amis (A Henri Baruk et Benny Levy) ou une amie (A Fabienne Néria qui a permis à ce livre d’être)sont émouvantes car nous avons de coutume une dédicace en tête du livre alors qu’ici elle établit chaque fois un rapport humain entre l’auteur, les personnes auxquelles est dédié le chapitre et le lecteur.

Un exemple ? Après avoir « offert » son premier chapitre à Henry Baruk et Benny Levy, G. Attias écrit que le livre constituerait un échange, un partage, une double offrande et ne ferait pas l’objet d’une étude exhaustive de deux systèmes de pensée mais se proposerait d’éclairer de la manière la plus simple possible des traditions qui, pour être anciennes, vieilles diront certains, n’en restent pas moins vigoureuses de n’avoir justement pas vieilli. Si je suis très touchée par ces lignes, c’est que j’ai tenté la même aventure dans mon livre sur le soufisme et le hassidisme en comparant les deux mystiques pour les offrir à des gens qui n’avaient pas l’intention d’étudier la kabbale mais plutôt de savoir ce qui pouvait rapprocher deux traditions que certains croient opposées à jamais.

  G. Attias parle également de rencontre et se remémore celle qui eut lieu entre le rabbin Ashkenazi et le Président du Cameroun, Paul Biya durant laquelle le rabbin expliquait et interprétait les textes saints du judaïsme. Il montrait comment l’homme noir est très vite apparu dans la Bible puisqu’il est le descendant de Cham, père de Canaan, que Noé a maudit après que son fils l’ait découvert nu sur sa couche et peut-être violé, rappelle que, selon les thèses de Cheikh Anta-Diop exprimées dans Nations nègres et culture, les Egyptiens étaient noirs et que Moïse, prince égyptien qui se réfugia en Ethiopie et y devint roi, l’était également, autant de preuves qu’il y a eu très tôt des rencontre entre le Juif et l’Africain. 

GP Effa, pour sa part, quand il évoque l’abbé Léon en termes filiaux - il cite ces mots du prêtre au moment où très malade, il s’adressait à son élève : …J’ai nourri ton cœur de lait et de miel… Avant de prononcer ton premier mot, oublie d’abord tout ce que je t’ai enseigné -  se situe pour parler de dialogue sur le plan de l’oralité car le monde où il a grandi privilégie la parole à l’écriture et les échanges se font de bouche à oreille.

 

Dans « La transmission », chaque auteur va poser des questions à l’autre et c’est à travers les réponses de celui-ci que le lecteur découvrira comment les traditions se perpétuent de génération en génération : Le parcours de « l’homojudaïcus » comporte treize étapes qui jalonnent sa vie de cinq ans où il est prêt pour l’Ecriture (Miqra signifie littéralement ‘ lecture’ ),  à dix ans pour la Michna, à quinze ans pour le Talmud[3], à dix huit ans pour le dais nuptial, à vingt ans pour une course (aux moyens de subsistance), à trente ans pour la force, à quarante ans pour la compréhension, à cinquante ans pour le conseil, à soixante ans pour l’ancienneté, à soixante dix ans pour l’âge vénérable, à quatre-vingts ans pour la puissance, à quatre-vingt-dix ans pour le fléchissement et à cent ans on est pratiquement mort et on en a fini avec le monde. »

Jusqu’à cinq ans, l’enfant est comme chez les Africains à l’école de sa mère et ne vit qu’à travers elle. Il découvre le monde avec sa mère. A cinq ans, il devient un élève et passe de sa mère au maître. C’est avec lui qu’il entre en faisant sa bar-mitsva à treize ans dans le monde des adultes et peut se joindre à neuf de ses coreligionnaires pour former le minyan, c’est-à-dire l’assemblée d’au moins dix hommes majeurs qui sont nécessaires pour célébrer un office. Il peut lui-même célébrer l’office et lire la Torah dans le rouleau de parchemin.[4] Quand il retrouve son maître, il s’exerce par la loi orale à déchiffrer les blancs laissés par l’écriture. En écoutant G. Attias, GP Effa peut réaliser l’importance de l’oralité qui a permis aux Juifs de transmettre leur foi malgré certaines dates funestes comme 1553 quand le Talmud fut interdit par le Pape et placé à l’Index Expurgatorius en 1559. L’édition de Bâle (1578-1581), révisée et imprimée pour Froben par Israël Zifroni, fut la première censurée par l’Eglise : Elle servit pourtant de base à la plupart des éditions ultérieures.

A dix-huit ans, le jeune homme n’est plus un adolescent mais il n’est qu’une créature encore inachevée tant qu’il n’a pas pris femme et il se doit dès lors, même s’il se destine à l’étude talmudique, d’assumer les besoins de sa famille :  Les plus grands maîtres de la tradition talmudique étaient bûcherons, cordonniers ou riches propriétaires terriens.[5]

Les autres âges sont significatifs : trente ans par exemple est celui de la mise au monde d’enfants qui seront formés comme le fut leur père, quarante ans celui de la force où l’homme suit la voie qui devrait le mener de l’enfer au paradis sans toutefois que la ferveur et le zèle ne se transforment en fanatisme religieux ou en abus de pouvoir quand viennent les cinquante ans. Je m’arrête un instant à cette notion car elle montre bien qu’être respectueux de sa foi a des limites qui ne doivent pas être transgressées au risque de se perdre et de perdre l’humanité. Le vieil homme est un sage qui est rassasié en jours. Il a formé des disciples qui, à leur tout, deviendront des chefs de famille et des formateurs… Il passe alors la main aux nouveaux venus. Etre Hébreu (du mot Ivri qui signifie ‘passer’), n’est-ce pas être un passant et aussi un passeur ?

C’est au tour de GP Effa de répondre à la question de G. Attias sur le processus d’initiation chez les Fang et les Bétis (tribus d’origine de GP Effa) : Le parcours initiatique d’un homme se fait en neuf étapes[6] : veillé par sa mère jusqu’à sept ans, il s’ouvre au monde de sept à quatorze ans mais exige l’irradiante confirmation de sa mère. Il s’oppose à elle de quatorze à vingt et un ans : Une invisible lame au plus tendre de leurs deux cœurs s’est enfoncée, indécelable, la blessure saigne et ruisselle l’avenir. Une parenthèse ici pour souligner la poésie qui se dégage de ces mots et que j’avais admirée dans « Le Livre de l’Alliance. » De vingt et un ans à vingt huit ans, le jeune homme s’éveille à la connaissance. De vingt huit à trente cinq ans, il forge son destin grâce aux expériences vécues. De trente cinq à quarante deux ans, il parle, questionne mais sans apporter lui-même de réponse… Pendant vingt et un ans (c’est-à-dire trois fois sept ans) il enseigne, assisté de sages.  A partir de soixante trois ans, il est considéré comme sage lui-même et transmet son enseignement par des mots constitués de vingt huit nœuds que le consultant doit dénuer…Sa parole brille, énigmatique… A sa mort, le sage rejoint l’Orient éternel où il veille sur le rayon chaque jour ravivé , sur la brillante plénitude de la Parole.

Ces premières réponses font apparaître plusieurs notions importantes :  l’influence de la mère s’exerce ici plus longtemps que dans le judaïsme[7] et s’arracher à cette influence est pour l’enfant et l’adolescent une tâche douloureuse. L’importance de la parole, du mot et, certainement mais je n’en ai pas encore l’explication, celle des nombres est primordiale : Pourquoi sept, quatorze, vingt et un, vingt huit, trente cinq, quarante deux, soixante trois… qui sont tous des multiples de sept comme le sont les vingt huit nœuds que le consultant doit dénouer. Le nombre sept a certainement une signification importante dans ces tribus comme il en a dans d’autres religions.[8] GP Effa nous en donnera peut-être plus avant l’explication.

Mais si la priorité de la parole, selon ce qui vient d’être dit, est incontestable, G. Attias aimerait savoir quelle est chez les Fang et les Béti la place de l’écriture. Il apprend qu’écriture a la même racine que lacérer, verbe étrange pour les amoureux des mots mais aussi de l’écriture que nous sommes. En fait, le mot livre a été importé dans les tribus par Njoya, sultan des Bamoun, ethnie de l’Ouest - Cameroun, qui à la fin du siècle dernier, inventa de toutes pièces une écriture, en ce continent qui n’en possédait pas.[9] Les scribes du sultan composèrent des livres d’histoire, de médecine et de religion, enluminés de foisonnants dessins figuratifs et narratifs. Ceci dit, l’écriture ne semble pas avoir pris le pas sur la parole qui permet non seulement d’exercer les arts de la mémoire mais aussi et surtout au maître d’enseigner. Amadou Hampâté Bâ[10] disait : « En Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle. »

G.Attias veut maintenant savoir comment le nom se transmet en Afrique : C’est le patriarche, responsable du destin du clan, qui choisit le nom par rapport aux valeurs de la famille…ou à la vérité cachée d’une famille : les Effa, par exemple, sont aussi appelés « kara kogoro kogoro », ce qui signifie « le crabe agile à la carapace dure. »… Les noms demeurent immuables dans chaque tribu, tels des monuments d’airain…Ils éveillent en nous les échos de la mémoire…C’est ainsi que les morts chantent en nous : C’est leur voix même, dans ces noms nus, qui s’élève et renaît chaque fois que quelqu’un nous appelle. Que puis-je ajouter ? Quel commentaire ? Aucun car tout est limpide, compréhensible et parle au cœur de la femme que je suis. A mon âge surtout, j’accorde une valeur inestimable à la mémoire que je possède encore et qui me permet de me souvenir de tous les évènements de ma vie et de ceux qui ont vécu avant moi, soi parce que je les ai connus et aimés, soit parce qu’ils m’ont eux-mêmes raconté ceux qui les ont précédés.

Après « La transmission », les auteurs évoquent « La place de la femme » et c’est GP Effa qui demande à G. Attias de lui dire comment la femme peut être à la fois essentielle et élément oublié : Selon la Genèse, les créations de Dieu allaient par paires : le ciel et la terre, les animaux mâles et femelles… Seul l’homme, Adam (façonné d’un mélange d’eau et de terre) était seul. Il était comme Dieu sans fructification ni accroissement et se promenait dans son éden en nommant les créatures qui l’entouraient. Dieu craignit que les autres créatures qui le voyaient seul ne pensent qu’il les avait créées (n’oublions pas que Dieu est invisible) et Adam lui-même s’étonna de ne pas avoir de compagne. Dieu décida dès lors qu’une femme permettrait à Adam de ne pas se confondre avec une divinité et serait ramené à sa condition par l’être féminin. Il plongea ainsi Adam dans une grande torpeur et tira sa compagne de son sein.[11] 

Cette femme qu’Adam nomma Eve (Hava, la mère de tous les vivants) ne fut peut-être que sa seconde femme puisque selon un midrash (une interprétation) sa première compagne fut Lilith qui se voulait l’égale d’Adam mais ne pouvait procréer. Eve qui a fécondé et continue à féconder quatre millénaires d’histoire, est l’égale de l’homme, elle lui donne son assise et sa stabilité. Si Adam est le soleil, Eve est la lune : Les fêtes, les néoménies, les célébrations ont toutes été célébrées en fonction de la révolution de la lune.

A son tour, GP Effa parle de la femme africaine : Un mythe raconte que lorsque Zamba, le façonneur d’âmes, conçut les êtres humains, il les fit femme et homme… Dieu parla ainsi : De votre bouche sortira une langue à double tranchant qui pourra maudire ou bénir : veillez à en faire le meilleur usage.  Un varan (reptile carnivore d’Afrique) devait les surveiller. Le monde était parfait quand soudain Adam hurla des paroles de connaissance  et ses imprécations privèrent le monde de sa beauté. Le varan s’enfuit vers son marigot où il se lava la bouche et les oreilles, témoin oublieux de tout forfait. 

J’arrête un instant ma lecture pour une digression dont mes lecteurs savent que je suis friande : l’homme et la femme créés par Zamba ont été pourvus - contrairement à Adam et Eve - de ce que nous appelons vulgairement « une langue de vipère » dès leur création dans un monde parfait. Le varan, de son côté, apparaît comme une réplique avant la lettre de Ponce Pilate : Il se lave la bouche et les oreilles (il n’a pas de mains !) afin d’oublier ce qu’il a entendu et de n’avoir pas à rendre compte ou prendre parti dans cette affaire. Je retrouve là des notions bien postérieures à l’animisme mais qui ont été peut-être été inspirées par lui. En effet j’ai lu que l’animisme a précédé toutes les religions et semble avoir été pratiqué depuis au moins quatre cent mille ans. Loin d’avoir été totalement éliminée, l’influence des chamans demeure considérable et même les rites chrétiens ont conservé des traces des cultes antérieures (ce qui confirme bien ma pensée) sous la forme des danses et chants collectifs qui, dans l’ancienne religion, étaient censés imprégner la communauté de forces positives ou d’effrayer les mauvais esprits.[12]

Mais revenons à notre histoire : Convoqués devant leur Seigneur et maître, l’homme et le varan nièrent la réalité, la femme en revanche prit la faute sur elle et s’accusa d’avoir ravivé l’inguérissable blessure du monde, d’avoir délié le temps, d’avoir injurié la beauté. A ces mots, Zamba maudit le varan et le rendit muet, maudit l’homme qui venait de mentir et, au lieu d’une vie éternelle, lui prédit que la mort succéderait à la vie. A la femme qui s’était accusée d’une faute qu’elle n’avait pas commise il dit :  …je te donne deux seins par lesquels tu initieras les hommes à la vie et leur ouvriras leur langue à ma gloire. Après ces mots, Zamba se retira. Je suis contente de ma digression précédente parce que GP Effa dit lui-même à cet instant que ce mythe est à rapprocher du récit de la Genèse et de plus, Zamba se retire de la même façon que le Dieu des Juifs s’est retiré après avoir accompli sa création. En tout cas, l’homme est maudit et la femme glorifiée, ce qui à mes yeux lui confère non pas l’égalité mais une supériorité incontestable malgré le préjugé dont parle GP Effa selon lequel la femme africaine est soumise à l’homme. Ce que l’on sait moins, c’est que l’homme n’est que le porte-parole de sa femme et que c’est elle qui est à la fois la mémoire et l’athanor (fourneau d’alchimiste ?) du génie familial.  Elle a la capacité de se projeter dans l’avenir (ces mots me rappellent le film coréen de Hong Sang-Soo « La femme est l’avenir de l’homme » en hommage à une phrase célèbre d’Aragon dans « Le Fou d’Elsa »), elle est même l’égérie de l’homme, son inspiratrice, son guide puisque GP Effa rappelle qu’à maintes reprises, des chefs de clan ou d’Etat ont été à court de réponse parce que leur femme n’avait pas envisagé la question. Comment ne serait-elle pas tout cela puisqu’elle met au monde le futur homme, lui donne avec le lait ses premiers mots, lui inspire même - décidément la mémoire ne suffit pas à transmettre toutes les choses de la vie - l’écriture ? Il faut tout de même noter que des bras de sa mère GP Effa est allé dans celui des religieuses catholiques qui lui ont lu Don Quichotte dès l’âge de cinq ans. Il en garde un souvenir ému puisqu’il écrit : Que l’on soit homme ou femme, écrire nous rend solidaires des minorités ; tout écrivain est déjà un Juif, une femme ou un Nègre ! [13]

Dans La mort et le mal, G. Attias montre que si dans la mythologie africaine, refuser la mort, c’est fuir Zamba, il en est de même dans le judaïsme où Adam a voulu, en mangeant l’arbre de la connaissance, fuir sa condition d’homme et s’emparer du monde par phagocytose[14] (en l’absorbant et le neutralisant à la façon des phagocytes), où Caïn fut condamné à l’exil et à la pérégrination perpétuelle pour avoir tué son frère Abel, commettant ainsi le premier crime de l’humanité, où la génération du Déluge ne respectait pas son prochain, violant sa propriété, volant le troupeau d’une veuve, l’âne d’un orphelin… où les Juifs décidèrent de bâtir la Tour de Babel en disant : « Nous ne voulons ni de Dieu ni de sa divinité », où ils adorèrent le veau d’or en l’absence de Moïse qui était allé sur le Mont Sinaï pour recevoir des mains de Dieu les Dix Commandements… C’est en raison de ces actes abominables que le Juif s’est posé la question du bien et du mal, de sa raison d’être et du scandale qu’il engendre. Dieu lui a donné la Torah. Si ce pacte est rejeté, il n’a plus de rôle à jouer dans le dessein de Dieu. Il le sait puisque le Livre des Lamentations se termine par ces versets : Ramène-nous vers toi, ô éternel, et nous reviendrons, renouvelle nos jours comme autrefois. » Je crois que tout est clair et que ce chapitre montre bien que l’homme juif doit accepter de Dieu comme l’homme africain de Zamba sa condition de mortel et ne doit jamais vouloir se comparer à lui ou essayer de prendre sa place.

GP Effa confirme les paroles de G. Attias quand il écrit : Refuser la mort, vouloir vivre à tout prix, c’est prendre la place de Zamba, prétendre à ses attributs.  La mort n’est pas une fin puisque le défunt, s’il fut un juste et neuf ans après sa première inhumation, rejoint le clan des Patriarches, puisque des agapes et des danses ont lieu lors de ses deux inhumations alors que l’injuste affronte éternellement le mal et l’indicible, … est coupé de l’histoire des hommes…refuse l’osmose des deux mondes créés par Zamba.

Dans « La magie », G. Attias écrit en tête du premier chapitre A Abraham Smadja, à Armand Abecassis et Claude Ehrlich qui ont su dépouiller la Kabbale de ses scories magiques et il cite Rabbi Isaac Louria[15] et sa théorie selon laquelle Dieu aurait essaimé des étincelles de sainteté au sein des soixante douze nations.  Ces éclats du divin ayant terni durant leur périple terrestre, les enfants d’Israël doivent les débarrasser de leurs impuretés et de leurs scories mais la magie et la sorcellerie sont de ces résidus que le Juif finit par accepter.  Dieu lui-même, après les quatre cents ans d’esclavage du peuple d’Israël en Egypte, a décidé  d’intervenir et d’envoyer Moïse, le libérateur, non sans lui avoir donné comme viatique des rudiments de magie : Nous savons que devant le pharaon, il transforma le bâton de son frère Aaron en serpent, nahash en hébreu qui signifie « sortilège », « divination. » Le pharaon appela des mages qui reproduisirent le même phénomène mais le bâton de Moïse, redevenu ce qu’il était, avala le bâton des mages et le pharaon qui pensait que la magie des Egyptiens avait la suprématie sur le monde - le Talmud n’enseigne-t-il pas que « dix mesures de magie sont descendues en ce monde, l’Egypte en a reçu neuf ? » - fut anéanti.

Les croyances magiques ne sont pas cantonnées à l’antiquité, elles se sont propagées au Moyen Age (on raconte que le néo-platonicien juif, Salomon ben Judah ibn Gabirol, avait créé une femme qui le servait), à la Renaissance (souvenons-nous du Golem conçu à partir de la glaise par le Maharal de Prague), et même dans les Temps Modernes. Elles ont toutefois eu de farouches opposants tel le grand Maïmonide qui classe la magie, les oracles et l’astrologie dans la rubrique « idolâtrie. » G. Attias conclut ainsi : C’est dans cette tension constante entre la fascination devant l’occulte et l’aversion pour la magie qu’Israël mène son existence.

Il est évident que les miracles qui émanent de Dieu lui-même, telles les dix plaies d’Egypte, la séparation de la Mer Rouge qui permit au peuple juif d’échapper aux troupes du pharaon, la manne tombant du ciel, l’ascension d’Elie… ne sont pas à compter dans la magie : Les rédacteurs de la Bible ne considèrent pas ces évènements comme sortant de l’ordinaire, l’exposé des « hauts faits » de Dieu étant précisément le sujet de la Bible.

GP Effa intervient à son tour pour dire que la vie de l’Africain est portée par la magie. Du berceau au linceul, elle impose chaque souffle, chaque pas, chaque regard… Autour de la femme qui accouche, on dispose un cercle de tiges de macabo pour protéger sa future progéniture… l’esprit maléfique est celui qui, en prenant l’enfant sur ses genoux, lui ouvre trop tôt les yeux, alors qu’il n’est pas encore mûr pour développer ses puissances… Les animaux eux-mêmes sont touchés par la magie : la chèvre est l’animal qui voit et donne le ton de voir l’invisible.  L’auteur écrit : L’univers de la magie et de la sorcellerie est un univers concret, charnel, sensuel, imprégné de vie. Il raconte que lors d’une famine une femme décida d’aller à la pêche : non seulement elle vida une mare de poissons mais elle trouva ce jour-là et les autres jours une antilope morte qu’elle rapporta au village et qui fut le mystérieux aliment du retour de l’espoir.  C’était un monstre marin, Evu, le génie mangeur d’âmes, qui tuait l’antilope et nourrissait le village.

La symbolique accompagne en Afrique l’univers de la magie :  à la veille d’une mort, la nuit s’agite au cri du hibou, tous les règnes fondent leur pouvoir, de grandes tempêtes se lèvent, les chats noirs meurent écrasés par dizaines… On sait alors qu’un sorcier va mourir. … En Afrique, tout est signe : la maladie, la chance, la malchance, la déchéance, la richesse, le déchaînement des éléments… tout est gouverné par une puissance occulte, mouvement de descente, de plongée, de pénétration dans le monde des mystères.

Les auteurs abordent maintenant le thème de la musique et G. Attias fait remarquer que si chez les Africains la musique, « souffle des ancêtres », relève par nature d’un temps immémorial, les Ecritures juives situent en revanche la musique dans le temps, son précurseur étant Yubal qui fut, selon la Genèse, l’ancêtre de tous ceux qui jouent de la lyre(le kinnor) et du chalumeau (ougav). (La Genèse cite aussi le tof, probablement un tambourin dont les femmes accompagnaient leurs chants et leurs danses selon le cantique de Myriam.) Le chant, pour sa part, aurait une origine encore plus lointaine mais tout aussi humaine : Adam, chassé de son jardin d’Eden et après avoir passé une nuit blanche, a entonné un psaume de louange.

La musique a un grand rôle dans le domaine religieux et l’on ne saurait imaginer la Bible sans les psaumes du roi David dont le kinnor était accroché au-dessus de son lit. Lors de la circoncision du huitième jour des enfants mâles dans les communautés juives du Maghreb, des chants de circonstance…s’élèvent pour célébrer le patriarche Abraham qui instaura la circoncision et le prophète Elie présent à chaque circoncision selon la promesse de Dieu. A l’école, l’enfant apprend les lettres de l’alphabet grâce au chant… Le texte de la Torah est également chanté, des signes au-dessus et sous les lettres indiquent la mélodie… Les kabbalistes se levaient dans la nuit du vendredi après minuit pour entonner des chants en souvenir de la destruction du Temple de Jérusalem… Les baqqashot (chants de supplication) marocaines s’inspirent du modèle arabe andalou…

En Afrique, dit GP Effa, chaque note de tam-tam ou de balafon incarne la voix d’un esprit singulier…C’est la fonction convocative de la musique. Sa seconde fonction est quasiment existentielle tant la musique accomplit le monde en le rythmant dans l’accord  entre la bouche et l’oreille. Les tambours, s’ils accompagnent les danses, permettent aussi de transmettre des messages aux vivants et aux morts. Selon une légende, le mort danse sur les épaules du forgeron comme pour réjouir son esprit au moment de quitter le monde des vivants… La voix humaine est comparée à une trompe qui précède toujours le porteur de voix… Avant d’être belen-tigui, maître de la parole en malinké, le griot doit parcourir le monde, aller à la rencontre des êtres et des choses, pour espérer qu’un jour sa voix le précède… le chant du griot scande l’apprentissage du monde. Il chante l’histoire du monde.

La musique est à l’image de Dieu sur terre.  Elle est fascinatrice, innovatrice, lorsqu’elle exhibe ses limites, elle devient oratoire, espace d’oraison. Je n’arrive pas à faire autre chose que de retranscrire sans les commenter ces mots de poète, supposant qu’ils enchanteront le lecteur comme ils m’ont enchantée moi-même.

Passer de la musique à l’exil, de la beauté à la cruauté du sort n’est pas si facile mais comment ne pas évoquer l’errance des Africains et celle du peuple juif, l’esclavage des Noirs américains et leur nouvelle identité qui, selon GP Effa, les a séparés de leurs frères de l’ancien continent ? L’écrivain, exilé lui-même en France où il est forcément devenu autre même s’il évoque les racines qui le rattachent à sa tribu, demande à G. Attias les raisons pour lesquelles le peuple juif a gardé son identité malgré son errance plusieurs fois millénaire. Celui-ci évoque le mystère attaché à l’exil d’Israël qui a duré, selon lui, depuis la révolte de Bar Kokhba à Massada jusqu’à 1948, date de résurrection de la nation juive.  Il parle de la tradition pharisienne qui consiste à dégager Israël de l’emprise du temps. Mais je crois avec lui que le principal fil conducteur de la pérennité du peuple juif est l’étude de la Torah qui s’est toujours poursuivie en dépit d’un exil révélé dès la Genèse. L’éternel s’adresse à Abraham : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t’indiquerai. Mieux qu’une injonction première, ces paroles désignent Israël en son essence même : un peuple dont la dynamique s’inscrit dans un mouvement perpétuel. En lisant ces lignes, en s’en imprégnant, le Juif peut comprendre que son errance n’a pas été voulue par les hommes ou par l’église catholique ou par les dictateurs… mais par Dieu lui-même : L’exil est donc une donnée constitutionnelle de l’être Israël. Il est inscrit dans son projet historique et métaphysique… Israël et l’exil ne font qu’un mais, par bonheur, cet exil prendra fin.

La diaspora a conduit les Juifs dans différentes parties du monde mais la lecture de la Torah est la même pour un Juif de France ou de tout autre pays (même si les offices diffèrent selon qu’on les suive avec les Achkenazes ou les Sefardim), les fêtes sont les mêmes et on les célèbre le même jour du calendrier hébraïque. G. Attias ajoute : Si Israël a survécu à ses exils en tant qu’entité communautaire, c’est grâce à la langue… Durant leur exil, les Juifs sont restés fidèles à leur engagement du Sinaï. Ce dernier a été pris en une langue dans laquelle se déploie la transcendance. Ils parlaient bien sûr les idiomes des pays qui pour un temps les accueillaient mais ils priaient, étudiaient en hébreu, la langue de leurs ancêtres. Les Juifs, quand ils se rencontrent, se saluent en disant Shalom (Paix). Un élément essentiel est aussi le nom qui est donné à la circoncision d’un enfant mâle et scelle son entrée dans l’alliance d’Abraham. C’est ainsi qu’à travers la langue et le nom le Juif est relié à son passé.

G. Attias demande alors à GP Effa si la déportation et l’esclavage ont été nécessaires pour la constitution du peuple noir. Ce dernier évoque comme il le fera dans « Le Livre de l’Alliance » l’histoire de Noé qui, ayant planté de la vigne, s’enivra : son fils Cham, père de Canaan le trouva nu, peut-être le viola et encourut ainsi que sa descendance la malédiction de son père selon laquelle Canaan serait l’esclave des esclaves serait noir, Cham voulant dire en hébreu « sang chaud » et par extension le Noir et serait condamné à errer (tel le Juif errant.) C’est donc par Noé que toute l’Afrique fut condamnée car l’esclavage se poursuivit dans un exil forcé et le Noir ne retrouva pas son ancienne patrie. De douze à vingt millions d’hommes et de femmes furent déportés en Amérique  et vendus comme de vulgaires marchandises. Ils étaient la propriété absolue de leurs acheteurs qui faisaient des femmes leurs maîtresses. Les exilés perdirent leur langue parce que la colonisation occidentale leur imposa de parler dans une langue d’emprunt. Ils évoquaient parfois leur terre de naissance avec un sourire mélancolique qui n’est peut-être que le visage avouable de la mélancolie.

Trouver une nouvelle patrie dans la langue de l’exil est difficile. GP Effa évoque son enfance qui ne connut pas la déportation mais l’exil dès l’âge de cinq ans où il fut enlevé à sa mère et offert aux religieuses françaises… situation inconfortable qui a sans doute réveillé en moi le besoin d’écrire, comme si une voix venue d’ailleurs chuchotait à mon oreille que la langue ne flambloie que lorsque les mots se perdent dans la faille.

Dans l’avant-dernier chapitre, GP Effa demande quelle réflexion s’est développée dans le monde juif sur la nature. Nous savons tous depuis l’enfance que Dieu a créé notre planète terre et qu’il a par conséquent créé la nature et les animaux qui la peuplent avant même de créer le premier homme, le peuple étant amené par la suite à édicter des lois relatives à l’agriculture, aux dîmes ainsi qu’aux récoltes… Si la nature n’est pas adorée, elle est en revanche célébrée. Du cèdre à l’hysope ; la créature dans sa totalité témoigne de la présence du Créateur.  Et puis nous savons également que si le peuple juif a été selon les époques un peuple guerrier, il fut également un peuple d’agriculteur et d’éleveur de bovins et d’ovins. G.Attias évoque la nature, pourrais-je dire, au second degré qui est celui des rabbins, au troisième degré qui est celui des kabbalistes mais je retiens surtout la phrase d’un des psaumes du roi David : La nature chante la louange de Dieu.

La présence de Dieu étant omniprésente dans la nature, GP Effa interroge alors G. Attias sur la place de l’homme dans cette nature. Elle est omniprésente aussi puisque, selon la loi du tsimtsoum, Dieu s’est retiré dès le monde créé pour être secondé dans sa tâche par un être, à peine inférieur à lui, qui parachèvera son œuvre… Adam est déposé dans le jardin d’Eden au sixième jour de la création… Il est considéré par les rabbins comme l’auréole de la création. Il est sûr qu’il lui en coûtera de s’être cru divin, qu’il sera chassé de son Eden et obligé de travailler la terre à la sueur de son front pour se nourrir et nourrir sa descendance, l’un des premiers commandements de Dieu étant le travail de la terre doit être effectué avec un respect quasi religieux de la nature.

Le livre pourrait s’achever ici avec cet hommage rendu à Dieu et à la nature mais comment ne pas retourner en Afrique avec GP Effa qui, évoquant la nature, la dit duelle et pense à l’inentamable tradition de certaines tribus où, pour accentuer leur attribution sexuelle, l’homme arbore un étui pénien alors que la femme exhibe un panier labial ? De là vient sans doute l’idée de l’Occidental selon laquelle les Noirs sont incapables de penser, d’élever leur esprit au-delà de la ceinture ! Une fois de plus, GP Effa est amer et pense avec raison d’ailleurs que si le petit Mamadou ne sait pas lire, ce n’est pas qu’il ne pense qu’au sexe mais pour d’autres raisons que je devine bien : il n’a pas eu l’opportunité d’apprendre dans des conditions optimales[16] (comme si elles existaient véritablement aujourd’hui, dans nos propres pays évolués !)

Etrangement ou peut-être parce qu’il ne peut en être autrement, GP Effa termine l’ouvrage en évoquant l’idée de la mort (il a parlé précédemment des ravages du sida)  suite à un meurtre, une pendaison, une noyade, un accident de voiture ou de chasse et même l’inceste qui est une mort symbolique. Les Fang Béti mangent la mort par le biais d’un poisson farci auquel on a donné le nom du défunt, un signe qui montre que la tribu guérira, qu’elle veut guérir, qu’elle consent à la guérison, qu’elle veut renoncer à la violence. Il n’en demeure pas moins qu’il paraît sceptique quant à une guérison générale en Afrique en raison même des évènements qui ont ensanglanté le continent depuis quelques décennies, au Rwanda, au Congo-Brazzaville, au Nigeria… Il pourrait ajouter à cette énumération la Côte d’ivoire si le livre paraissait aujourd’hui. Il est amer une fois de plus et ses mots disent la solitude de l’Afrique face à une possible réconciliation entre la Palestine et Israël qui pourraient se reconnaître et marcher épaule contre épaule, se réconcilier sous la dictée des morts et veiller sur le sommeil des vivants…

J’aimerais, maintenant que j’ai fini de lire, poser une question à GP Effa : Dans la situation privilégiée de professeur et d’écrivain que vous avez forgée de vos propres mains, de votre propre cerveau, de votre propre cœur, de vos propres dons si poétiques, dans cette nouvelle patrie qui est vôtre depuis l’enfance et où vous avez fait venir tous vos frères et sœurs (vous nous le dites dans « Le Livre de l’Alliance »)… pouvez-vous concevoir, même si vous avez ce sourire mélancolique en songeant à l’Afrique, un retour au pays de vos ancêtres, dans la tribu de vos ancêtres et dans la foi de vos ancêtres avant de mourir ?

 

J’ai souvent dit d’Aimé Césaire et de Léopold Sedar Senghor qu’ils étaient les « champions » de la négritude. Bien que né à La Martinique et s’il n’avait plus physiquement de liens avec l’Afrique, Aimé Césaire, en fondant avec Léopold Sedar Senghor à sa sortie de Normale Supérieure la revue L’Etudiant Noir, a  voulu affirmer haut et fort la grandeur de l’histoire et de la civilisation noire face au monde occidental qui les avait jusqu’alors dévalorisées. Léopold Sedar Senghor, de son côté, bien qu’ayant obtenu la nationalité française en 1932, eut par la suite un parcours politique exemplaire dans son pays de naissance, le Sénégal, même si après en avoir quitté la Présidence il a partagé son temps entre Paris, la Normandie et Dakar. Dans sa poésie Senghor invite le lecteur à sentir l’essence quasi mystique de l’Afrique. Je sais bien  que les deux écrivains et hommes politiques vivaient en d’autres temps mais pas simples tout de même puisque l’Afrique était colonisée en tout cas durant la première moitié de la vie de Senghor et que la décolonisation ne s’est pas opérée dans la douceur. Je crois aussi d’après tout ce que je vois aujourd’hui que les chefs africains, hommes d’Etat ou dictateurs, ont leur part dans la solitude et la désespérance de l’Afrique. (Mais c’est sans doute une autre histoire.)

J’ai toutefois l’impression qu’il n’y a moins de mélancolie et plus d’orgueil « noir » dans les concepts des deux « anciens » que dans ceux de GP Effa.[17] C’est bien sûr un sentiment que je ne peux ressentir en lisant G. Attias. Nous savons en effet que l’exil a pris fin pour un certain nombre de juifs qui ont retrouvé la terre de leurs ancêtres, que les autres restent dans la diaspora parce qu’ils ont choisi de le faire et que la langue et le nom ont toujours été le ciment qui unissait toutes les composantes du monde juif. De plus, GP Effa le dit lui-même, nous pouvons toujours espérer qu’un jour Israël et la Palestine pourront marcher épaule contre épaule sur la terre de leurs ancêtres communs.

 


[1]  Nous avons appris Vendredi 12 novembre que leur guide syrien avait été découvert menotté à Falloudjah par les forces américaines. Il a dit avoir été séparé des otages français depuis un mois.

[2] Si j’ai voulu mettre Ingrid Betancourt en exergue aux côtés des journalistes Georges Malbrunot et Christian Chesnot, c’est parce qu’elle a les deux nationalités, colombienne par sa mère et française par son père. « Elle fait donc partie des trois otages français actuellement détenus dans le monde» indique le comité de soutien à Ingrid Betancourt et aux 3.000 otages de Colombie. La famille d’Ingrid Betancourt, dont ses enfants, et l’écrivain Marek Halter ont participé à la marche qui est partie vendredi 19 novembre du Parvis du Trocadero à 19h15. Mère de deux enfants, élue députée, puis sénatrice et enfin  candidate aux élections présidentielles dans son pays, la Colombie, en 2002, Ingrid Betancourt est retenue en otage depuis le 23 février 2002 par les FARC, une des guérillas colombiennes. Sa fille Mélanie, 18 ans, réside à Paris et mène la lutte dans le monde entier pour la libération d’Ingrid Betancourt. Elle était présente au Trocadéro le 19 novembre à l’occasion du 1000ème jour de détention de sa mère. Elle a récemment lancé un appel au président Chirac pour lui demander d’oeuvrer en faveur de la libération de sa mère. « La France peut jouer un grand rôle pour la libération des otages » détenus en Colombie, a-t-elle dit.

 

3[3] Le Talmud est conçu en deux parties, l’ancienne « Mishnah »  et la nouvelle « Gemara » :La première comprend 62 traités divisés en 532 chapitres. La Gemara contient des discussions, des explications, des commentaires, ainsi que des commentaires commentés sur les 532 chapitres de Mishnah. La Gemara est environ onze fois plus grand que la Mishnah. J’écoutais l’autre jour le Grand Rabbin Sitruk, Grand Rabbin de France : selon lui, le Talmud ne peut s’aborder avant l’âge mûr afin de pouvoir en suivre tous les enseignements et les implications.

         [4] Quand ma petite-fille Jennifer a fait sa bat-mitsvah, elle a pu célébrer l’office mais les filles n’étant pas autorisées à lire la Torah, c’est son frère qui a pris sa place. Ils ont pu ainsi célébrer l’office tous deux sans qu’un rabbin n’intervienne.

        [5] Je me permets tout de même à ce propos de citer un passage de mon livre dans lequel j’évoque « Le Juif aux Psaumes, ce merveilleux Jéhiel qui, « dès sa petite enfance, sentit qu’il lui faudrait connaître et communiquer avec Dieu par d’autres moyens que ceux dont son père et son frère aîné étaient intellectuellement capables, eux qui grâce à l’abnégation d’une femme et d’une mère vivaient, priaient, apprenaient chez un tzaddik, eux qui seraient assis au paradis à côté du Très-Haut et continueraient à y étudier les Ecritures. »  Quelques maîtres hassidim qui ont succédé au Baal Shem Tov, créateur du hassidisme moderne, n’ont pas exercé de fonctions autres que leur enseignement et vivaient grâce aux dons de leur entourage et nous voyons aujourd’hui, dans certaines familles orthodoxes d’Israël, des femmes exercer une profession comme la pauvre maman de Jéhiel pour permettre à leur mari de consacrer tout leur temps à l’étude. En revanche, le fils d’amis de ma jeunesse était dentiste le matin et étudiait l’après-midi dans une yeshiva proche de Strasbourg. Mon propre boucher, Monsieur Kassab, est rabbin. 

[6]  J’ai retrouvé mention du nombre neuf chez Akoa Mbarga qui écrit : « Les ancêtres tenaient la plupart des lois de Dieu. Le fondement de la loi était les neuf fardeaux. ‘ZAMBA ANGA KAK MIN BEGE EBUL’ (Dieu a noué neuf fardeaux.)  Celui qui enfreint une seule de ces lois commet une faute grave. » (Le Beti et le sacrement du pardon.)  

            [7] Ceci dit, l’autorité de la « mère juive » s’exerce parfois durant la vie entière de son fils mais c’est une autre histoire…

[8] Dans le judaïsme, le nombre sept est probablement le plus commun. Il fut considéré comme spécialement propice, le chabbat intervenant le septième jour de la semaine. L’année chabbatique tombe tous les sept ans. La fête de Pessah dure sept jours ainsi que celle de Soukkot. On appelle sept hommes pour la lecture de la Torah le chabbat. On fait sept fois le tour de la synagogue à Hochana rabba et à Simhat Torah. Le chandelier à sept branches plus communément appelé en hébreu « la menorah »  que l’on appelait autrefois le « vigilant », est une « mémoire » qui a été ordonnée au culte d’Israël. Elle avait pour but, de comptabiliser le temps que Dieu aurait imparti à notre humanité pour pardonner une  faute qu’Il ne pouvait absoudre sans Rédemption… Nous savons, selon le texte, que six jours ont été nécessaires pour organiser le monde de la création tandis que pour l’homme, ce même nombre de jours correspond à un temps de souffrance ou un temps de labeur. De la même manière, un nombre ou une chandelle, s’ils sont les septièmes, représentent un temps d’un repos ou un temps consacré à une élévation spirituelle. Dans la kabbale, le nombre sept est celui de la Gloire divine. Les Chinois ont un zodiac à vingt huit animaux, vingt huit mansions solaires…

  [9] J’ai trouvé un exemple de cette écriture (enfin je suppose que c’est elle) dans des citations de deux auteurs : Les proverbes ou «minkana » permettent d’exprimer l’attitude d’un retour aux sources chez les « Beti ». En voici quelques exemples : Elog n’yia tsid a di, ndzo fe mon akare di : Le petit animal ne broute que ce qu’il a vu  la mère brouter - Môn kulu angadzo Môn Zee na : otsogo ényin betara : le petit de la tortue a dit au petit de la panthère : souviens toi de la vie de nos ancêtres. (P. R. Essama op.cit. p.217)

    « Une telle solidarité peut être fondé sur la consaguinité ou sur le sentiment d’appartenance à une humanité commune. En effet, le Beti cite le proverbe suivant pour exprimer cette idée : « Manyan mod ane mimbiig mi mvus » : « un frère d’homme est semblable aux muscles du grand dorsal » ou encore : « manyan mod ane meki m’oyem, otui mevog, omini mvog » : « un frère d’homme est comme le sang de la langue, on en crache et on en avale. » ( voir Akoa Mbarga, « Le Beti et le sacrement du pardon », Mémoire p. 11, Yaoundé, 1971)

 10 Une amitié a compté dans l’existence de Théodore Monod, celle de Amadou Hampâté Bâ, disciple du fameux Tierno Bokar, qu’on surnommait le sage de Bandiagara et qui « fut sans doute le dernier grand mystique africain ». En 1938, Amadou Hampâté Bâ était un simple fonctionnaire, exilé à Ouagadougou, mais il avait aussi un grand dessein : celui de faire connaître l’enseignement de Tierno Bokar, et c’est à cette occasion que Théodore Monod fit sa connaissance, par le truchement d’un manuscrit qu’il voulait lui soumettre. C’est d’ailleurs ainsi qu'il entra aussi en relation avec Louis Massignon, puisque c’est à ce dernier qu’il confia le manuscrit, sur lequel il voulait un avis autorisé. Ce manuscrit sera publié en 1957, mais dans l’intervalle, Théodore Monod sera entré dans l’intimité du « Sage de Bandiagara » : « C’est une grande joie pour le chercheur sincère et sans doute un des rares motifs qui lui reste de ne pas désespérer entièrement de l’être humain, que de retrouver sans cesse, dans tous les temps, dans tous les pays, chez toutes les races, dans toutes les religions, la preuve de cette affirmation de l’Écriture : « L’Esprit souffle où il veut » (1943)

« Il était musulman et j’étais chrétien, dit Théodore Monod d’Amadou Hampâté Bâ. Mais nos convictions religieuses convergeaient vers la même direction ». Amadou Hampâté Bâ était né en 1900 à Bandiagara, au Mali, dans une famille aristocratique peule. Élevé, en tant que fils de chef, à ce qu’on appelait alors « l’école des otages » dont il s’enfuira, il finit par être envoyé après bien des vicissitudes au Burkina Faso comme humble fonctionnaire. Mais lorsqu’il rentre à Bamako, en 1933, c’est pour une longue retraite spirituelle auprès de Tierno Bokar dont il consigna par écrit l’enseignement ésotérique. Cinq ans plus tard, il en remettra le manuscrit à Théodore Monod qui, en 1942, sauvera Amadou Hampâté Bâ de l’exil, en France cette fois, et peut-être d’un danger plus grand, en le nommant à la section Ethnologie de l’IFAN, à Dakar. Commence alors une carrière universitaire où il s’efforce de recueillir quantité de traditions orales – ce qui constituera son grand ouvrage sur l’Empire peul du Macina. En 1951, il passe un an en France et se lie d’amitié avec Marcel Griaule et Louis Massignon. En 1958, au moment de l’indépendance du Mali, il fonde un Institut de Sciences humaines, et surtout en 1960, il est délégué du Mali auprès de l’UNESCO dont il est élu deux ans plus tard, et pour huit ans, membre du Conseil exécutif. C’est en 1962, à la tribune de l’UNESC0 qu’il aura cette formule souvent rapportée : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. » Il passera les dernières années de sa vie à écrire – ses romans sont tous disponibles – et à travailler au rapprochement entre l’islam et le christianisme. Il meurt en 1990.
 

            [11] Voici ce que j’ai lu dans mon Dictionnaire Encyclopédique du Judaïsme : «  les sages interprètent le verset 27 de la genèse relatif à la création d’Adam par Dieu  ‘à sa propre image’ comme l’indication d’un être hermaphrodite, à la fois mâle et femelle » (GnR 8,1) mais plus loin : « Ils (Adam et Eve) furent créés adultes accomplis à l’âge de vingt ans » (GnR 14,7)… On peut ainsi concevoir que les interprétations de la création du premier homme et de la première femme sont nombreuses.

[12] Sources : Clément Forges: Conférence prononcée à l’Assemblée Générale du 4 juin 1998 de la Société Royale des Ordres Nationaux créés par Léopold II - Fernand Braudel : Grammaire des Civilisations. Ed.Champs/Flammarion - Arnold Toynbee : L’Histoire. Ed. Elsevier - Stuart Pigged : (sous la direction de …) : Aux portes de l’Histoire. Ed. Hachette.

   

[13] Je ne sais pas pourquoi, peut-être à cause de l’actualité brûlante, mais je pense en écrivant ces lignes à la femme de Yasser Arafat qui paraît vouloir défendre « son » homme face à ceux qui voudraient l’enterrer avant l’heure afin de se partager le butin.

  [14] Ensemble des étapes par lesquelles un phagocyte(cellule de l’organisme) englobe, dans une vacuole hydrolytique Iysosomale intracytoplasmique, une structure figurée (micro-organisme, corps étranger. autre cellule)

[15] J’ai moi-même mentionné Le Rabbi Isaac Louria dans mon livre car il est évident que le hassidisme ne se conçoit pas sans le recours à la kabbale et plus particulièrement à la kabbale lourianique qui introduit les notions fondamentales de « tsimtsoum » (contraction), de « chevirah » (brisure des vases) et de « tiqqoun » (correction ou réparation.) Le Rabbin Ouaknin s’est lui-même appuyé dur les théories de Louria dans son livre « Tsimtsoum. » j’ai également cité Charles Mopsik pour son livre « Cabale et cabalistes » publié en 1997 à Bayard Editions.

[16] Sans vouloir parler de l’Afrique profonde que je connais mal, je me souviens d’un séjour au Maroc durant lequel j’ai été invitée à la cérémonie de naissance d’un petit enfant dans une famille de Rabat. Filles et garçons allaient au lycée et poursuivaient exactement les mêmes études que mes propres enfants. C’était une famille bourgeoise sans doute mais en tout cas les enfants n’avaient pas besoin d’être expatriés pour faire de bonnes études.

[17] Léopold Sedar Senghor est d’ailleurs cité dans « Le Livre de l’Alliance » puisque j’ai écrit : Je ne m’étonne pas qu’en ce début du troisième jour il trouve un écho à sa pensée dans les mots d’Aimée Césaire, champion avec Leopold Sedar Senghor de la négritude : « Ce que le (très chrétien bourgeois du vingtième siècle) ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies d’Inde et les nègres d’Afrique (Discours sur le Colonialisme.) »