Une photographie de Stéphane Popu

 

La porte du soleil

Film de Yousry Nasrallah 

par Lise Willar   et Jean Barbé

 

Mots...dits

 

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« Tant que Christian Chesnot, Georges Malbrunot et leur chauffeur syrien Mohammed Al Joundi sont otages, nous les sommes aussi »  

"La Porte du Soleil"est un film franco-Egyptien,  d'après le roman d'Elias Khoury 
-Réalisateur: Yousry Nasrallah 
- acteurs principaux: Nahila: Rim Turki, Younès: Orwa Nyrabeya, Om-Younès: Hiam Abbas, Chams: Hala Omram, Khalil: Bassel Khayyat et Béatrice Dalle dans son rôle d'actrice française - scénario: Yousry Nasrallah, Elias Khoury, Mohamed Soueid 
- Produit par Humbert Balsan avec Arte (France), Grimage Films (France), MISR International Films (Egypte)- Présenté en sélection officielle hors compétition au Festival de Cannes 2004 - Retransmis en avant-première sur Arte les 7 et 8 octobre 2004 - Sortie en salle: le 9 octobre 2004 au cinéma "Les Sept parnassiens", 98, Bd. du Montparnasse.

 

Lise Willar

 

Aussi singulier que cela puisse paraître, je me sens impliquée dans ce que j’appellerai l’affaire de « La Porte du Soleil » parce que je connais personnellement Rim Turki[1], l’une des  principales actrices du film, mais également sa mère, Elodia Turki, avec laquelle j’ai depuis plusieurs années des liens privilégiés et dont j’ai souvent parlé dans ces Mots…dits.[2]

Arte a diffusé les 7 et 8 octobre cette co-production franco égyptienne adaptée du roman d’Elias Khoury qui retrace à travers l’histoire d’une famille arabe de Galilée l’exode des Palestiniens en 1948. Je dois reconnaître que durant une heure et demie de projection et sans m’en prendre une seule seconde aux acteurs qui sont excellents, (le scénario lui-même au moins dans la seconde partie du film développant avec une certaine subtilité - d’après ce que j’ai pu en lire - le point de vue des Palestiniens),  j’ai eu peine à supporter la violence inouïe à laquelle j’étais confrontée. Avant d’aller plus loin, je veux affirmer que je ne nie en rien les actions terroristes pratiquées jusqu’en 1948 par les extrémistes sionistes dont je citerai trois exemples, les deux premiers concernant les Britanniques, le troisième les Arabes de Palestine : la Haganah, l’Irgoun et le Lehi s’étaient donné un cadre opérationnel commun : le mouvement de résistance juive. Le 1er novembre 1945, en une seule nuit, il fit sauter en 186 points le réseau ferré ainsi que la gare centrale de Lydda, endommagea deux garde-côtes et en coula un troisième. Le 22 juillet 1946 eut lieu l’attentat contre le King David de Jérusalem qui fit 200 morts environ. Le 9 avril 1948 est un jour noir dans l’histoire des palestiniens. Ce jour-là, cent vingt hommes de l’Irgoun et du Stern prirent d’assaut le village palestinien de Deir Yassine, situé sur une colline, en surplomb de la route vers Tel-Aviv, un village bien tranquille qui venait juste de signer un accord de non-agression avec le kibboutz voisin. Selon les récits des témoins, les hommes de l’Irgoun (commandée à l’époque par le futur premier ministre Menahem Begin) encerclèrent le village, donnèrent un quart d’heure à ses habitants pour se rendre, puis le bombardèrent à la mitrailleuse, l’investirent et commencèrent le massacre systématique de ses habitants, hommes, femmes et enfants.

  Je crois, sans pouvoir l’affirmer puisque je ne suis pas dans les confidences de l’auteur et du réalisateur, qu’ils se sont inspirés de ce dernier épisode pour écrire leur livre et entreprendre leur film, substituant aux extrémistes sionistes l’armée régulière israélienne. L’avancée en Galilée - partie de la Palestine attribuée au jeune Etat hébreu suite à une résolution de l’ONU adoptée le 29 novembre 1947 par une majorité de représentants des Etats du monde - des troupes israéliennes n’est présentée que comme une suite de massacres perpétrés par les juifs à l’encontre des populations civiles. La scène de l’attaque du village est un monument de monstruosité. Les soldats de la Haganah abattent froidement femmes, enfants, vieillards qui implorent leur pitié.

A chaque séquence, la barbarie des « juifs » est soulignée avec la volonté évidente d’effectuer un parallèle avec celle des nazis. Et pour les gens qui n’auraient pas bien compris, le film rajoute et multiplie les allusions les plus claires : le kibboutz, entouré de barbelés et de miradors, est une sorte de camp de concentration où les femmes palestiniennes sont contraintes de travailler sous la menace de soldats israéliens en armes. Younès, le héros palestinien, porte un numéro tatoué sur le bras, « 15 mai 1948 », qu’il s’est gravé lui-même le jour de son expulsion. L’allusion au tatouage des déportés dans les camps de la mort est si « naïvement » exposé que j’ai eu de la peine à regarder les images.  Après l’assaut du village, les soldats juifs s’emparent des vêtements des civils palestiniens, les trient de manière systématique et les entassent en monticules soigneusement numérotés : « Que les juifs ont le sens de l’ordre et de l’organisation », s’exclame une femme palestinienne. Comment ne pas sentir dans ces terribles scènes un rappel de ce qui se déroulait tous les jours dans les camps de la mort où quatorze membres de ma famille ont péri, l’un d’entre eux, paralytique, n’ayant même pas accompli le voyage jusqu’à son terme et supporté sa mort dans un wagon à bestiaux sous les yeux de son père et de sa grand-mère.

On comprendra que je ne soie pas allée plus loin. Une heure et demie m’a suffi pour éprouver plus de rancœur contre les Egyptiens et les Français (ma chaîne préférée Arte, le Ministère de la Culture et le Ministère des Affaires Etrangères) qui ont permis la réalisation de ce film que vis-à-vis des Palestiniens eux-mêmes qui apprennent leur histoire par le truchement d’un scénario. N’étant pas en mesure d’assumer les images, je ne peux véritablement raconter l’histoire par le menu. Depuis une semaine, j’ai lu des dizaines de pages et de commentaires parus dans tous les médias et je n’ai pu me décider à en choisir une en particulier pour la transcrire ici.

Je sais tout de même d’après ce que j’ai vu que le docteur Khalil veille Younès, victime d’une rupture d’anévrisme, depuis plus de six mois et  que les accords d’Oslo sont sur le point d’aboutir. Il pense que raconter leur histoire fera plus pour réanimer Younès inconscient que toutes les thérapies du monde et qu’ils pourront repartir ensemble en Galilée. En dehors des images terribles sur lesquelles je ne reviendrai pas, j’ai lu que Khalil revient sur sa propre histoire : son père mort en héros alors qu’il avait 6 ans, la séparation avec sa mère, repartie à Ramallah et qui le laisse seul avec sa grand-mère à Chatila, sa rencontre avec Younès, le compagnon d’armes de son père, qui fait de lui un feddayin... Khalil se rappelle aussi la guerre du Liban en 1976, l’expulsion de l’OLP d’un pays alors sous contrôle américain et israélien en 1982 et, plus récemment, son amour malheureux pour Chams, une jeune femme exécutée par ses propres compagnons d’armes juste après l’accident cérébral de Younès. Le second épisode de « La porte du soleil » est semble-t-il davantage ancré dans l’époque contemporaine et trace un parallèle entre les itinéraires hors du commun de Younès et Khalil. Il brosse aussi (ai-je lu à moins que je ne me décide à voir une partie supportable de ce second épisode) de magnifiques portraits de femmes, Nahila et Chams, vibrantes de sensualité, qui incarnent une forme universelle de résistance à l’oppression.

 Elias Khoury a dit lui-même dans un entretien qu’il a accordé à Jacques Moran : Les deux vrais héros sont des femmes, Nahila et Chams. Une histoire assez importante, profonde ne doit pas être racontée par des hommes. Ils ne savent pas raconter. Dans mon enfance c’est ma grand-mère qui racontait les histoires. Plus tard, j’ai découvert les livres et les Mille et une Nuits avec Shéhérazade. Le langage est féminin. Il y a dans ce que dit la femme les nuances les plus profondes. Je raconte cette grande expérience de l’amour quand Younès dit qu’il manque aux hommes un organe comme l’amour, tout le corps dans la femme est un organe d’amour. C’est ce que ce roman m’a fait comprendre. J’ai découvert que l’écrivain important est celui qui peut donner la parole aux autres, qui peut écouter les chuchotements des autres. Il joue le rôle d’agent dans ce grand mouvement intérieur. Nahila et Chams m’ont beaucoup appris. Toutes les histoires peuvent devenir légendes.

Une chose est certaine, ce n’est pas la projection de tels films dont le but est de s’acquérir les grâces, non des Arabes de 1948 mais celles des Palestiniens d’aujourd’hui, qui facilitera les choses au point où elles en sont arrivées. Il est même étonnant qu’il faille un Egyptien, officiellement en paix avec l’Etat hébreu, pour attiser la haine des Palestiniens contre les Israéliens. Le contexte de 1948 permettait l’installation des Arabes de Palestine dans un Etat qui leur avait été attribué par la même résolution de l’ONU de novembre 1947 et il est temps de me plonger maintenant dans un passé que je ne dirai pas vieux de cinquante cinq ans mais de plus d’un siècle car j’ai toujours pensé que les Anglais nous avaient fourré dans un drôle de pétrin en proclamant presque simultanément la Déclaration Balfour[3] le 2 Novembre 1917 par laquelle le Cabinet Britannique, après consultation avec des leaders sionistes[4], admettait officiellement l’idée d’établir un home juif en Palestine (Eretz Israël) et en envoyant le très cultivé agent de L’Intelligence Service T.E. Lawrence, auprès d’Hussein ibn Ali, Chérif de La Mecque et chef de la grande famille des Hachémites, pour l’aider à soulever les tribus arabes contre les Ottomans, entreprise dans laquelle il fut aidé par les trois fils du Chérif, Ali, Abdallah et surtout Fayçal, le futur roi d’Iraq. Comme toujours, l’Angleterre jouait sur deux tableaux et divisait pour mieux régner même si aucun membre du Cabinet ne pouvait se rendre compte quand la seconde décision fut prise que Lawrence irait bien au-delà des espérances de sa patrie d’origine.

Il est à remarquer que la décision d’accepter la notion d’un home juif était de la part des Anglais toute politique car au départ le sionisme n’avait pas de connotation essentiellement religieuse mais que bien sûr le choix de la Palestine, cette terre où les conduisit Abraham à la sortie d’Egypte et où les Juifs souhaitent retourner depuis le début de la diaspora plutôt qu’un territoire en Afrique Centrale (par exemple), ne pouvait qu’avoir tôt ou tard - vu la faiblesse des hommes - des conséquences religieuses dont nous verrons plus tard les raisons.

Les premiers colons juifs étaient venus s’installer en Palestine avant même la Déclaration Balfour et sous l’occupation ottomane. Dans les deux dernières décennies du dix neuvième siècle[5] en effet des Juifs russes lassés des pogroms avaient décidé de partir y travailler la terre et de montrer par l’exemple comment fonder de nouvelles colonies de paysans juifs. L’enthousiasme des premiers colons fut immense, mais le résultat s'avéra bien mince, comparé à leur vaste programme national. Avec beaucoup de difficultés, près de trente colonies furent fondées en vingt ans (Richon le Sion, Hedera, Roch Pina, Zichron- Jacob, Rehovot et autres) comptant plusieurs milliers d’habitants.

On les installa grâce à l’aide des Hovevé-Zion (Amis de Sion) qui se trouvaient en Russie et du baron Edmond de Rothschild, de Paris. Le gouvernement turc entravait considérablement l’immigration en Palestine, mais rien n'arrêtait les ardents « Amis de Sion » tant leur était chère l'idée de ressusciter la patrie historique juive. Le nombre des habitants juifs augmenta dans les villes aussi : Jérusalem, Jaffa, Haïfa, Tibériade, Safed. Aux pieux vieillards qui y venaient pour passer leurs dernières années en Terre Sainte, pour prier et pleurer sur les ruines du Temple, s'étaient joints des hommes dont le but était de relever les ruines, de ranimer le pays.

On peut dire que ces premiers colons étaient en but aux violences de l’occupant autant que les Arabes palestiniens et qu’ils n’ont pas eu de grands problèmes avec ces derniers si ce n’est entre 1928 et 1939 quand des troubles graves éclatèrent entre les communautés sionistes et arabes. Il faut dire qu'une fois de plus les Anglais divisaient pour régner : En 1920 déjà le gouvernement anglais avait nommé au poste de haut commissaire Herbert Samuel, un des artisans de la déclaration Balfour et un pilier du mouvement sioniste. Lui et ses collègues n’avaient qu’une idée : inciter les Arabes palestiniens à quitter la Palestine et encourager les Juifs à acheter des terrains.[6] Diverses législations furent adoptées en vue de favoriser l’établissement d’un Foyer national juif. Le gouvernement de Londres approuva toutes ces actions, comme s’il n’avait aucune obligation envers la communauté arabe. En 1933, plusieurs milliers d’Arabes palestiniens manifestèrent à Jérusalem contre les Anglais qui permettaient l’entrée des Juifs venant d’Allemagne où Hitler, déjà au pouvoir, les maltraitaient.

En 1945, la population palestinienne se composait de 1 240 000 Arabes et de 550 000 Juifs. De nombreux Juifs de Palestine s’étaient engagés pour combattre au côté des Anglais durant la Seconde Guerre Mondiale, ce qui n’a pas empêché ces derniers de refouler vers leurs ports d’embarquements les rescapés de la Shoah jusqu’à la création le 14 mai 1948 de l’Etat d’Israël suivi du départ des Britanniques. La résolution de l’ONU de 1947 attribuant la Cisjordanie aux Arabes de Palestine pour en faire un Etat Palestinien fut rejetée par les nations arabes limitrophes mais surtout par le roi Abdullah qui, plutôt que d’attribuer aux Palestiniens un territoire qu’il considérait comme sien, réunit en 1949 le royaume Hachémite de Jordanie et la Cisjordanie, créant le royaume de Jordanie et se faisant assassiner en 1951 par un Palestinien pour cette seule raison. Nous savons que l’interdiction faite aux Israéliens d’aller à Jérusalem Est, territoire jordanien, pour prier au Mur des Lamentations a provoqué la première Guerre israélo-Arabe.

Je n’ai pas l’intention de poursuivre trop loin le rappel de ces pages historiques. Je veux simplement dire que depuis 1949, depuis cinquante cinq ans, je n’ai pas arrêté de défendre la thèse selon laquelle les responsables de tous les maux qui ont suivi, de toutes les guerres qui ont suivi étaient les Jordaniens. Je m’en suis tenue à cette thèse durant plus d’un demi-siècle sans me rendre compte que même si la responsabilité d’Abdullah ne pouvait être mise en doute, ne peut encore être mise en doute, il était plus que temps pour moi de passer à autre chose et de considérer l’Histoire maintenant, comme elle se déroule maintenant. J’y étais presque arrivée et je tirais à boulets rouges autant sur Sharon que sur les kamikazes et les Islamistes qui les inspirent, mais tout est remis en question depuis la semaine dernière par le biais d’un livre et d’un film égyptiens qui, sous couleur d’une saga, présente mes coreligionnaires d’Israël de 1948 (d’après le 15 Septembre 1948, date de l’entrée en résistance de Younès) comme autant de dangereux criminels. Alors, si un écrivain a le droit romanesque de refaire l’Histoire de ces cinquante six dernières années, pour quelle raison valable un témoin humble comme je le suis n’aurait-il pas le droit de refaire le même chemin ?

Passons maintenant - et c’est là bien sûr où le bât me blesse - à l’histoire récente que je situe au jour où Ariel Sharon a été nommé Premier Ministre de l’Etat d’Israël. Il est évident et maintenant, je ne vais plus m’appuyer sur des faits avérés mais sur les élans de mon coeur. Victime moi-même ainsi que les miens, je n’ai jamais voulu penser à une quelconque revanche mais simplement reprendre ma place après la Seconde Guerre mondiale au milieu de mes concitoyens. J’ai instinctivement, viscéralement, toujours été du côté des victimes, des Vietnamiens qui se battaient pour s'arracher à la colonisation française et à la main mise des Américains sur leur territoire, des Algériens pour la même raison, des Sud Africains pour que vienne la fin de l’apartheid... Eusse-je été plus jeune, j’aurais rejoint ma chère ville de Sarajevo comme je l’avais fait durant la Seconde Guerre Mondiale quand j’ai rejoint les Forces Françaises Libres et j’ai toujours voué une admiration sans borne aux gens qui s’étaient physiquement impliqués dans la défense des communautés musulmanes attaquées pour des raisons toutes indéfendables, surtout quand elles étaient ethniques. Alors, comme je l’ai fait pour tous ceux que je viens de nommer, je dois accepter sans condition l’existence de l’Etat Palestinien et oeuvrer par les mots puisque de plus en plus les années m'empêchent de le faire physiquement pour que les armes, la violence, les meurtres laissent place à une voie négociée.[7]

Je me dois de me positionner au côté des pacifistes israéliens, palestiniens et du monde (des vrais, pas des politiciens) qui rejettent les extrémistes de tous bords. Je dois espérer de tout mon cœur que les colons intransigeants accepteront de sortir des territoires sans que l’on doive recourir à la force d’autant plus que le gouvernement leur offre des sommes confortables pour s’installer ailleurs. Je ne dois jamais oublier André Chouraqui et son « Testament : Le feu de l’Alliance » dans lequel il affirme une fois de plus son espoir en la création d’une fédération Israélo-Palestinienne dans un premier temps, de tous les pays de ce Moyen-Orient-là dans un deuxième temps, je dois infiniment et de toute ma volonté croire en cette utopie obligatoire plutôt que de me plonger dans des images qui, après tout, ne sont que la création d’un auteur et d’un réalisateur dont le but est d’inventer – à partir de ce qu’on leur a raconté, ils l’avouent eux-mêmes - un conte de fée pour les uns, de sorcière pour les autres et pour lesquels la vérité historique n’a pas de place dans leur imaginaire.

 

Additif :

Arte n’en finit pas de se pencher sur les problèmes israélo-palestiniens puis qu’elle a rendu hommage au cinéma palestinien en diffusant le 11 octobre le film « Intervention divine » d’Elia Suleyman, une production France-Palestine de 2002 qui avait obtenu de Prix du Jury au 52ème Festival de Cannes :

A Nazareth, un homme assiste impuissant à l'effondrement de son entreprise. On le voit sombrer peu à peu, ce qui se traduit par des accès de colère incontrôlés puis il s’effondre, mort.  Cet homme est le père du héros. Ce dernier, brisé par la mort de son père est aussi contrarié dans l’amour qu’il porte à une jeune femme par l’occupation israélienne et les « check points » dressés sur les routes. Ces postes de contrôle installés par l’armée israélienne constituent en effet le symbole de l’oppression en brimant les Palestiniens dans leur liberté de mouvement, en enfermant un peuple dans une prison à ciel ouvert. Ce n’est pas un hasard si la liberté de mouvement constitue l’une des libertés fondamentales rappelées par la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Empêcher l’homme de circuler, le circonscrire dans un espace clos, c’est une façon de l’atteindre dans sa dignité. Pour échapper à la souffrance indicible de la perte, celle double, du père et de la terre, le personnage principal s’invente une vie fantasmagorique, où l’opprimé parvient à vaincre l’oppresseur. Toute l’action du film est cristallisée autour de ce check point maudit où ils passent des heures interminables, le regard sur la ligne infranchissable. Il leur est impossible de passer ? Qu’à cela ne tienne! Ils le franchiront ce maudit barrage, par l’imagination s’il le faut ! Et ça marche ! La force de l’imaginaire ici se défait de tous les symboles du pouvoir oppresseur, avec une facilité déconcertante. L’humour dérangeant, irrésistible rend aussi tout possible. On se surprend à sourire lorsque les noyaux d’un abricot, jetés négligemment par la fenêtre d’une voiture parviennent comme par magie à faire exploser un char de l’armée d’occupation, comme s’il eût été en papier. On rit franchement lorsqu’un ballon de baudruche à l’effigie d’Arafat vient narguer les soldats et franchit tranquillement le barrage. On est partagé entre rires et consternation lorsque ces mêmes soldats, comme mus par un réflexe demandent par radio l’autorisation de tirer sur le ballon provocateur. La dérision ici sert à dépeindre l’absurde. La folie d'une guerre qui ne consiste pas seulement en la destruction des terres, des biens mais aboutit aussi à briser les rêves, en semant le désespoir et par là les germes de la haine. Le rire libérateur permet de communiquer cette part d’indicible. L’une des scènes finales, surréaliste, campe une sorte de combat digne d’un manga japonais où l’amie palestinienne du héros transfigurée en « ninja » pour l’occasion vient à bout d’un groupe de policiers israéliens super-armés, super-entraînés. Le second degré de la scène, jubilatoire transcrit bien la folie de la guerre : L’absurdité d’une oppression devenue quotidienne. L’humour caustique et réjouissant est finalement salvateur. Ce film est bien politique, il traduit l’absurde dans des scènes où le burlesque le dispute au tragique. L’oppression peut brimer les libertés de circulation, la colonisation s’emparer des terres, mais elle ne peut emprisonner les consciences. C’est ce que traduit ici dans le film « Intervention divine », son réalisateur Elia Suleiman, un esprit libre, définitivement.

Mercredi 13, la chaîne a diffusé un documentaire « Ils ont tué Rabin[8] » de Michael Karpin (France-Israël, 1997) qui n’est pas fait pour apaiser les choses : Utilisant images d’archives et interviews serrées, il montre Benyamin Netanyahou[9] et des rabbins extrémistes cautionnant des manifestations où l’on appelle à la mort de Rabin représenté en uniforme d’officier SS. J’ai même pu voir un dessin qui représentait Itzhach Rabin suspendu au bout d’une corde… Je me demande en définitive si, pour me détendre le soir, je n’ai pas raison de préférer Julie Lescaut ou Navarro à tous ces personnages extrêmes, que ce soit dans les fictions inspirées de l’Histoire ou dans des documentaires d’archives trop brûlants.


 

« La Porte du Soleil » : Analyse de Jean Barbé

 

« La Porte du Soleil » : Analyse de Jean Barbé

 

Lorsque Lise m’a demandé si je pouvais lui livrer mes réflexions sur le film « La Porte du Soleil », il ne m’a pas paru d’emblée fondamental de m’intéresser d’abord au contexte historique dans lequel se déroule l’histoire mais bien plutôt à ce que, par delà, me racontait l’auteur du film où il avait situé ses personnages.

Mais m’ayant fait parvenir ses propres commentaires, que j’ai donc parcourus, Lise m’a incité à retracer moi-aussi l’historique des événements sous-tendant l’action du film et je me suis efforcé de le reprendre en préambule, l’écrivant en ne me servant que des articles et compte-rendus événementiels, factuels,  parus dans la presse entre 1929 et 1948… date où commence l’action du film.

Non pas que j’aie perçu quelques subjectivités dans le propre rapport factuel de Lise mais parce que j’y ai quand même ressenti une certaine  « passion », au sens le plus grave du terme, celle qui imprègne forcément la forme et dont la forme, dans une sorte de foisonnement, imprime forcément le fond quand il s’agit d’évoquer des faits, fussent des faits historiques… et donc parce que je ne voulais pas en l’occurrence que ma perception et mon sentiment cèdent la moindre parcelle, sur la réserve ou sous influence, à une émotion parallèle et donc « conditionnante », au moment de parler de l’œuvre.

Voici d’abord, brièvement et directement, cet historique que j’ai pu rédiger sur des bases strictement informatives. (pour l’essentiel, des articles parus dans le Figaro en temps réel… merci pour cette stimulation de ma paresse ordinaire qui dut s’employer à tourner et compulser bien des pages).

 

-         A la fin du XIXe siècle, le sionisme qui s’était longtemps exprimé sous la forme d’un courant mystique, fut abordé dans la perspective d’une politique de nationalité. C’est l’ouvrage de l’écrivain hongrois Theodor Herzl,  « L’Etat juif », (1896) qui consacre sa doctrine. L’an 1901 voit la création d’un Fond National Juif pour le rachat de terres en Palestine et les premières immigrations.

 

-         1917 : la guerre fait rage en Europe mais aussi au Moyen Orient où jusqu’en décembre le général Allenby mène la lutte de Bagdad à Jérusalem en passant par l’Arabie et les lieux saints de l’Islam, entamant ainsi sérieusement le prestige et le crédit du calife « germanisé » de Constantinople… l’Angleterre jouant alors la « carte arabe » contre la Turquie et l’Empire Ottoman. C’est en cette année 1917 que la déclaration de Lord Balfour, notamment en « échange » de la participation de la Légion juive dans la guerre contre la Turquie, promet un « foyer national » aux juifs de Palestine.

 

          - Longtemps l’Angleterre (qui sous mandat administre, entre autre, la Palestine) ménage à la fois ses alliés que sont les pays arabes, « foncièrement » hostiles au sionisme, et la communauté juive dont elle facilite peu ou prou l’immigration… de 22 000 en 1922, les juifs de Palestine sont 450 000 en 1936. Devant cette conquête pacifique, les palestiniens arabes majoritaires se soulèvent régulièrement et leur opposition à toute immigration donne lieu entre les deux guerres à des conflits sanglants… notamment à partir de 1928.

 

         - un nième statut  rédigé par la Commission Royale en juillet 1937 entend alors créer en Palestine une zone arabe, une zone juive, et un district sous mandat britannique, le projet provoque une vive réaction tant de la communautés arabe palestinienne hostile à cette partition que de la communautés israélite qui se déclare prête à combattre jusqu’à la mort pour que soit établi un État juif sur les deux rives du Jourdain que ce soit avec le consentement de l’Angleterre ou bien contre sa volonté.

 

          - En 1939, sous la pression des pays arabes - toujours ses alliés - l’Angleterre rédige « le livre blanc » (17 mai) qui limite l’immigration au moment même où les persécutions antisémites s’aggravent en Europe… cette mesure entraîne une mutation du sionisme qui se tourne largement vers les États Unis où il s’organise plus structurellement, et qui, en Palestine, voit la conquête pacifique laisser la place au terrorisme de l’organisation secrète IRGOUN , dirigée par des officiers de carrière d’Europe centrale ; en mai ils brûlent les registres d’immigration des Anglais, incendient les centraux téléphoniques, attaquent les villages arabes, font sauter les vedettes garde-côtes anglaises et organisent l’immigration clandestine, s’organisent eux-mêmes en combattant adoptant la devise : « la liberté ou la mort. »

 

           - L’agitation reprendra de plus belle après la seconde guerre mondiale. Les juifs exigent alors une immigration massive et entendent faire du « foyer juif » promis par Balfour un « État juif ». L’immigration clandestine aidant, la population juive compte en 1946, en Palestine, quelques 544 000 âmes. Deux politiques apparemment irréconciliables se trouvent en présence : celle du Haut Comité Arabe qui dénonce la partition et réclame pour la pays l’indépendance immédiate avec, comme corollaire, l’arrêt de l’immigration et un embargo total et définitif sur les ventes de terres aux juifs. Celle, d’autre part, proclamée par le sionisme qui demande à l’Angleterre de s’en remettre à L’Agence juive du contrôle de l’immigration, de refermer « le livre blanc » pour mettre fin aux restrictions sur la vente des terres, et de reconnaître comme but final du mandat l’établissement d’un État juif dès que la population juive (31% en 1946) se sera acquis la majorité dans le pays… cette dernière politique est soutenue par les filières d’immigration clandestine et les organisations secrètes qui tentent d’infléchir les britanniques par la terreur (suite exponentielle d’attentats dont, le 22 juillet, celui qui fit voler en miettes le « King David Hôtel, provoquant la mort de Deux cents personnes » Les tentatives anglaises (conférence de la Table ronde) d’imposer des solutions échoua devant le refus des partis, pour une fois d’accord, de vouloir y prendre seulement part. D’un autre coté les US intervenant de nouveau en insistant pour qu’une immigration substantielle soit autorisée et dans le pays l’Irgoun Zwai Leumi intensifiant ses actions terroriste, l’Angleterre porta la question devant l’ONU.

 

       - L’ONU vote le 29 novembre 1947, un plan partage (largement inspiré par les États Unis favorables à l’immigration) accepté par l’Agence juive mais rejeté et contesté dans sa validité par les délégations des pays arabes « parlant » pour les Palestiniens qui, quant à eux, n’ont point la parole en cette occurrence.

 

       - Et voici l’année 1948… celle où débute l’histoire de « la porte du soleil ». L’Angleterre, qui avait mis en garde contre toute résolution de l’Assemblée de l’ONU si celle-ci ne définissait pas une ligne de conduite acceptable à la fois pas les juifs et les arabes, envisage son retrait de Palestine ; impuissante, elle assiste à la montée du terrorisme : le 6 janvier 1948 l’Irgoun fait sauter le quartier général du Grand Muphti (leader traditionnel des palestiniens) faisant 500 morts, le 12 mars c’est l’Agence juive qui explose faisant 8 victimes… devant la situation, sans plus de sentiment que ça, les anglais décident l’évacuation totale de leur troupes au 15 mai…sans attendre les 40 000 hommes de la Haganah et l’Irgoun s’emparent du port d’Haifa (23 avril), attaquent Jaffa et Saint Jean d’Acre (27 avril) où les stoppent cependant les forces anglaises. Seule La légion arabe du roi Abdullah de Transjordanie (équipé de blindés par les Anglais et dirigée par un britannique, Glubb Pacha) eut été susceptible alors de s’opposer aux combattants juifs ; mais les anglais, tout comme les puissances arabes voisines, se méfiant aussi de l’expansionnisme jordanien, limitent l’engagement de cette Légion.

 

       - Le 14 mai rien ne s’oppose vraiment à ce que M. Ben Gourion proclame solennellement l’État d’Israël. Le 15 les dernières troupes anglaises quittent la Palestine et les pays arabes attaquent aussitôt (syro-libanais au nord, Légion arabe à l’est, Égyptiens au sud). Le médiateur de l’ONU, le comte Bernadotte, obtient une trève en juin mais les combats reprennent dès le 4 juillet… ce médiateur sera assassiné le 17 septembre à Jérusalem par des extrémistes juifs.

 

       - Depuis, les combats se poursuivent…

 

Nous sommes donc en 1948… et commence l’histoire de Younès et Nahila.

 

La première chose que l’on doit souligner dans cette réalisation c’est que, pour une fois dans cette plaie toujours ouverte du Moyen-orient, elle prend ce parti, non pas de nous parler encore de la Palestine mais des gens qui y vivaient alors : les Palestiniens. Leur donnant ainsi immédiatement, leur rendant peut-être, cette reconnaissance et ce droit d’être aussi un peuple que tous les intervenants historiques, directement - Angleterre, Pays Arabes, Israël - ou indirectement – Etats Unis, ONU- leur ont depuis si longtemps « chipotés », pour le moins conditionnés, souvent reniés.

 

1948… la Palestine brûle donc plus que jamais elle ne brûla… le coup de main et le terrorisme sont devenus une « guerre » … les terroristes d’Irgoun comme les combattants de la Haganah  deviennent le noyau de Tsahal  et affrontent les pays arabes qui ont attaqué dès la proclamation de l’État Hébreux ; entre eux les « Palestiniens » : fedayins armés pendant l’occupation anglaise et surtout, dans sa grande majorité, des paysans chassés de cette Galilée où ils vivaient et que l’ONU décida d’attribuer l’année précédente, non pas au « jeune État hébreux », qui n’existait pas encore, mais aux représentants de l’Agence Juive.

 

L’histoire débute donc pendant cette première guerre israélo-arabe qui dit son nom… cette guerre là tout particulièrement peut-elle être définie comme autre chose qu’une guerre de « conquêtes » ?… conquêtes territoriales où les protagonistes entendent, les uns comme les autres, planter leur drapeau, prendre possession… des possessions… rafler les terres qu’ils convoitent et les annexer.

On peut bien en effet reprocher au réalisateur une vision toute partisane, de parti pris, de ce conflit … vision où ses yeux et son cœur ne regardent ni ne bat que parmi les Palestiniens qu’il veut suivre dans cette guerre qui les déplace … nous pourrions bien lui reprocher cette vision où, comme le souligne Lise, les allusions sont souvent lourdes, parfois indigestes… il demeure pourtant que rien ne ressemble plus à une guerre que la guerre, et singulièrement une guerre de conquête… et quelle que soit l’armée qui la conduit, fût-elle celle d’un des peuples les plus éprouvés, elle comporte, sans qu’il soit besoin de les relativiser a priori, son lot d’ignominies et d’exactions, d’irrespect total, d’iniquités, de négations même, à l’égard du peuple dont elle est en train de conquérir l’espace …et d’ailleurs, comme le souligne également Lise, les antécédents des sbires de l’Irgoun par exemple (sac et massacres de Deir Yassine), nous suffisent pour n’avoir point besoin de relativiser impérieusement les saloperies dont sont capables les hommes, tous les hommes et d’où qu’ils viennent, de ma propre rue comme d’une autre avenue, quand ils ont pris les manières d’une armée en campagne… l’uniforme et sa couleur n’y changeant rien, au contraire.

 

C’est à travers cette guerre que Yousri Nasrallah nous parle, dans la première partie du film, de la destinée de Younès, le fedayin, et de celle de Nahila, la femme palestinienne… l’histoire d’êtres voués au déplacement, condamnés à n’être désormais plus que d’éternels réfugiés et quelque part la mauvaise conscience, le reproche toujours vivant,  tant de ceux qui les ont chassés que de ceux qui doivent les accueillir pour n’avoir pas pu empêcher qu’on ne les chasse…étrangers partout y compris sur la terre où hier ils gardaient leur brebis, où mûrissaient les olives sur les arbres que leurs aïeux avaient plantés quatre générations avant eux… cette terre qu’ils n’ont pas su défendre parce qu’ils ne la sentirent indispensable sous leurs pieds qu’à partir du jour où il leur fut interdit de la fouler. Tout comme d’ailleurs Younès ne se mit à aimer vraiment Nahila - que la tradition séculaire et « naturelle » lui avait donnée pour femme alors qu’elle n’avait que 12 ans - qu’une fois séparée d’elle et ne put l’aimer réellement, passionnément, que dans la clandestinité de cette grotte de Bab-el-Chams, unique réduit libre, libéré par leur amour, de leur Palestine : « La Porte du Soleil »,  leur porte vers leur soleil, où ils parviendront à vivre intensément leur histoire d’amour et à y concevoir leurs sept enfants. Cette « romance » toujours en parallèle ou filigrane est aussi l’histoire de ceux-là qui ont perdu leurs repères qu’ils connaissaient sans les avoir appris et qui n’ont de cesse que de vouloir consigner le peu qui leur en reste et qui risque de leur échapper. ( Ici je crois en effet, comme Lise le rapporte, que les femmes si elles ne sont pas présentées comme les héros magistraux du film en sont pourtant les pierres angulaires sur lesquelles se bâtit aussi le roman).

Mais qu’importe alors si les Palestiniens ne prirent vraiment conscience que la Palestine   était leur patrie qu’au moment où ils la perdaient et qu’importe s’ils l’ont perdue de n’avoir su la défendre, il demeure que c’est à partir de ce moment-là, au moment où il était dispersé dans une diaspora, que les palestiniens prirent conscience de la réalité de leur peuple . En poussant un peu le bouchon de la provocation je pourrais bien m’aventurer à dire que c’est à ce moment-là qu’ils seraient à même de reprendre et entendre en eux-mêmes les résonances de la formule : « demain, à Jérusalem ».

C’est bien cette histoire tragique d’un peuple qui nous est rapportée dans cette œuvre pleine d’un lyrisme à l’accent oriental… ce peuple qui venait de naître et s’accrochait à la vie, donnait la vie, alors même que l’Histoire semblait vouloir mettre un terme à son existence.

 

La seconde partie du film c’est l’histoire de Khalil, l’ami de Younès et son émule, qui nous propose la « suite » de l’histoire des Palestiniens jusqu’à nos jours en répondant quelque part à la première… la forme y est fondamentalement différente, plus « carrée » et moderne dans le style et le ton, et  nous présente une autre période de la lutte (guerre du Liban, accords d’Oslo, expulsion de Beyrouth). La vision n’en est plus épique ni lyrique mais franchement critique vis à vis de l’histoire elle-même…  les héritiers de Younès lui demandent aussi des comptes,  refusant autant d’être les victimes de la tragédie que de n’être considérer à leur heure que comme des héros symboliques d’une sempiternelle histoire.

 In fine l’épilogue rejoint le parti pris du prologue : « La Porte du Soleil » n’est pas l’histoire de la Palestine mais bien plus sûrement celle du peuple Palestinien et de la réalité, l’incontournable réalité, de son existence… cette réalité qu’il faudra bien reconnaître un jour…aujourd’hui, demain, puisqu’on ne l’a pas fait hier… puisque, tous protagonistes confondus : juifs, pays arabes, ONU etc… personne n’a jamais vraiment voulu le faire ou se donner les moyens de se permettre de le vouloir.

NON, NON, NON… trois fois non ! J’ai beau le tourner dans tous les sens de mon entendement je ne peux voir en ce film ce raccourci très raccourci que Lise nous en donne en y dénonçant « un encouragement de plus, une excitation de la haine des Palestiniens » … comme s’ils avaient besoin de ça ! Mais ce ne peut être qu’un raccourci puisque Lise nous précise en toute honnêteté qu’elle n’a voulu, pu, voir que le début de la première partie… c’est peu, très peu, bien trop peu pour en tirer cette péremptoire conclusion qui, pour le coup, dépasse la « passion » par la bande pour atteindre, sans doute à corps défendant, la parfaite subjectivité d’un regard qui resta absent sur l’œuvre en question.

Rien dans ce film, pas même en y réfléchissant le début de cette première partie, a fortiori toute la seconde partie s’inscrivant en contrepoint de la première, ne me permet de voir cette « manigance » ou cette volonté « d’huile sur le feu » de la part du réalisateur… au contraire.

Il me semble bien que Youri Nasrallah ne ménage pas vraiment ses héros… loin de les draper dans l’idéal, très loin de les « ché-guevariser », il n’a de cesse de mettre en exergue et en relief leurs défaillances, leurs insuffisances et leurs contradictions… et d’abord met-il face à ces contradictions et défaillances, les Palestiniens eux-mêmes.

 

Quant au film en tant que tel…

Très vite on se doute bien que pour ce téléfilm égypto-français, Youri Narsrallah n’a pas dû avoir les « moyens » d’une production ordinaire de la Warner. Il parvient quand même, avec ceux qu’il avait, à rendre vite incontournables les événements et l’ambiance de cette fresque plutôt dense tirée du roman d’Elias Koury. Dans la première partie, à la manière des contes de l’Orient, c’est l’appel à la mémoire qui tisse de flash-back les mille et une nuits, mille et un jour,  qui font l’histoire de Younès, Nahila et tous ceux qui les entourent et les croisent. Épopée déroulée dans un style lyrique où la tragédie et son train de violences n’oublie jamais la poésie comme dans cette belle scène du mariage du si jeune Younès avec l’encore plus jeune Nahila ou bien dans celles qui les réunissent plus tard dans leur grotte encensée et dans un érotisme toujours plus puissant par sa pudeur que par ses étalages : scènes d’amour et d’intimité que l’on partage dans le clair-obscur de la grotte dont on ne doute jamais qu’il doit y flotter des parfums de miel et de jasmin, l’odeur des raisins et de l’olive de Galilée… de la Palestine.

La caméra est parfois un peu lourde… l’accessoiriste et l’éclairagiste semblent avoir fait tout ce qu’ils pouvaient… bref, techniquement, nous sommes assez loin de la perfection des réalisations à gros budget mais le mérite n’en est pas moins grand de savoir nous faire rapidement tomber sous le charme et l’emprise et concentrer notre attention et notre intérêt, notre réflexion aussi, sur l’histoire, et l’Histoire au delà, au fur et à mesure qu’elle se déroule.

La seconde partie, comme je l’ai dit, prend un parti-pris formel tout à fait différent. Khalil en est alors le personnage central, fil conducteur du récit. Le style y abandonne le lyrisme pour un réalisme patent ; la caméra prend un ton contemporain, frôle par instant le document, s’attardant davantage sur les personnages bringuebalés dans les camps de réfugiés du Liban que sur les collines restées vertes mais perdues de Palestine. C’est pourtant cette rupture de ton qui lie les deux époques, la deuxième en contrepoint de la première, sans pour autant mettre un terme à l’histoire,  présentant le bilan humain mais en se gardant de tout esprit militant, dogmatique, et gardant ainsi toute sa crédibilité.

Il faudrait aussi reprendre les dialogues tant sous leur apparente spontanéité ils renferment pourtant de mots essentiels, tant chaque phrase en est souvent pleine… où le moindre dialogue, la moindre métaphore, semble rejoindre une parabole, où chaque parabole rejoint une évidence… on regrettera pourtant que la version française laisse comme un manque, cette fiction fait partie de celles dont je me dis, dont je ressens confusément - alors même que je ne parle pas un mot d’arabe - que j’ai dû sans doute perdre quelque chose par rapport à une version V.O. … (exactement comme si je voyais « Adieu ma concubine » avec des acteurs ne parlant pas le chinois [que je ne comprends pas davantage que l’arabe]). Le jeu des acteurs en est-il altéré ? Sans doute… mais dans l’ensemble il règne par sa sobriété. Sans emphase ni jamais forcer le trait les personnages sont toujours à leur place au moment où ils doivent l’être… hormis celui de Rim Turki (la fille d’Elodia) j’ai oublié les noms, peu familiers, des principaux comédiens mais on garde l’empreinte de leur rôle, c’est un signe…

Younès est le « héros » raconté… mais aussi bien ce statut lui semble-t-il dévolu par sa destinée que par son propre tempérament : le comédien qui l’incarne reste parfaitement dans cette nuance sans jamais cesser d’être un Homme avant d’être le combattant, combattant qui n’ai jamais sans peur ni sans reproche. Khalil est son compagnon d’armes, celui qui le raconte et qui quant à lui ne doute pas un instant ce que ces qualités héroïques dont on le voudrait aussi héritier comportent d’illusions et peut-être d’usurpations (tout comme cette qualité de médecin dont on l’a gratifié généreusement et abusivement). Personnage toujours en proie aux doutes et aux ressentiments que l’acteur, aux traits sans âge, sait nous livrer sans faille dans toute sa complexité.

Enfin et comme Lise le rapporte, je crois en effet et contrairement aux premières apparences que les femmes tiennent les rôles clefs… parmi elles Nahila , l’héroïne de la première partie : Rim Turki campe avec justesse cette femme qui refusera le destin qui lui semblait tracé, oscillant sans cesse de l’épouse traditionnelle avec tout ce que cela comporte à celle de la femme refusant la soumission, soucieuse de l’avenir et d’apprendre à lire, toute en résistance dans son quotidien et déjà garante et porteuse de celle qu’elle entend transmettre à son peuple comme elle y encourage à force d’amour, avec un grand A, et de volonté son combattant de mari.

Dans la seconde partie,  Chams - l’amour de Khalil comme Nahila est celui de Younès - est quelque part le prolongement possible, en toute modernité, de Nahila… en rupture cette fois avec la tradition dont elle s’est libérée : elle a adopté le blue-jean et franchi le pas dans un engagement total, sentimental, amoureux, mais aussi violent et vindicatif : personnage fort et fortement incarné suscitant l’opposition jusque chez les siens qui lui réserveront une fin tragique. Et puis sur les deux époques nous retrouvons Om, la mère adoptive de Khalil. Autre personnage important, à la fois égérie et conscience de Khalil, qui assure la jonction et la continuité historique des deux parties : lucide et objective, déterminée aussi, non pas seulement femme de son temps mais de tous les temps. Le rôle est magnifiquement interprété. Enfin il y a cette actrice occidentale incarnée par Béatrice Dale, venue « sur place » pour s’imbiber d’une ambiance en vue d’un prochain rôle… personnage moins anecdotique qu’il pourrait d’abord semblé et qui porte le regard « des autres », étrangers, sur les déchirures palestiniennes. Béatrice Dale trouve-là un rôle à la mesure de sa sensibilité et d’une certaine intelligence que, je crois, d’autres réalisateurs ont sans doute oblitérées en d’autres occasions. Au total une œuvre foisonnante et riche qui n’entend en rien répondre à des questions mais dont on ne sort pas indemne en ce qu’elle nous oblige à nous les reposer, peut-être différemment, au cas où nous les aurions oubliés ou renoncé à le faire.

 

J’ai fait ces quelques remarques (ci-dessous en italiques) à Jean après avoir lu son texte très enrichissant et sans doute plus objectif que le mien qui, malgré toute ma bonne volonté, reste toujours marqué par mon appartenance au judaïsme. Je voudrais toutefois rappeler une fois de plus à mon « challenger » et à nos lecteurs potentiels et parce que les faits comme le roman d’Elias Khoury remontent à la même année que le 14 mai 1948, sir Alan Cunningham, le septième et dernier haut commissaire britannique en Palestine, s’est embarqué à Haïfa pour la Grande-Bretagne. Le jour même, l’Etat d’Israël a déclaré son indépendance. L’Etat arabe, prévu lui aussi par l’ONU, ne vit pas le jour parce que le 15 mai, au matin, les armées de Transjordanie, d’Egypte et de Syrie, aidées de contingents libanais et irakiens, entraient en Palestine.

 

Les réponses de Jean à mes remarques sont en bleu. Mes remarques à ses réponses sont en bleu et en italiques.

 

- Tu écris après « Nous sommes donc en 1948... et commence l’histoire de Younès et Nahila » « ... elle prend le parti, non pas de nous parler de la Palestine mais des gens qui y vivaient alors: les Palestiniens. » Si je n’emploie jamais cette expression, c’est qu’en 1948 vivaient en Galilée devenue l’Etat d’Israël par les résolutions de l’ONU de novembre 1947 des Arabes. Ils sont devenus Palestiniens dans les camps du Liban et de Jordanie où ils n’ont jamais été intégrés parmi la population alors qu’ils auraient dû en être les citoyens d’après les mêmes résolutions de l’ONU.

 

- « 1948... « La Palestine brûle donc plus que jamais elle ne brûla. » Une fois encore, l’histoire que raconte Khalil à Younès ne se déroule pas en Palestine mais en Galilée, territoire devenu l’Etat d'Israël après les résolutions de l’ONU de 1947.

 

Quand je parle de patrie cette notion n’implique pas pour moi, comme d’ailleurs ne l’implique pas (ou pas seulement, loin s’en faut) sa définition en général admise, l’idée d’Etat. Hors si je ne me trompe et en crois mes excellentes références…la Palestine existe depuis des lustres et sa définition est toujours la même que ce soit chez Larousse : « …région du Proche-Orient, entre le Liban au nord, la mer Morte au sud, la Méditerranée à l’ouest et le désert de Syrie à l’est » ou même dans mon encyclopédie Moore, la Bible de l’Histoire : « région du Proche-Orient s’étendant le long de la Méditerranée, bordée au nord par le Liban, à l’est par le désert de Syrie, au SO par le désert du Sinaï. Le nom de Palestine (pays des Philistins) s’appliqua d’abord à la seule zone côtière puis fut étendu par les Grecs et les Romains à tout le pays occupé par  les Juifs dans les derniers siècles avant notre ère. La Palestine est aujourd’hui partagée entre la Jordanie et Israël. » Ainsi la Galilée est-elle toujours, depuis toujours, une province du nord de la Palestine… et il est bien sûr que l’histoire qui se déroule en Galilée se déroule donc obligatoirement en Palestine historique et géographique… tout comme une légende du pays Bigouden ou du pays Vannetais est aussi une légende bretonne… et comme par extension, un Vannetais est encore breton du côté de Quimper ou de Montparnasse !

Je viens d’ailleurs de reconsulter (grâce à toi) l’histoire passionnante de cette Palestine depuis la préhistoire (- 40 000 et Néanderthal) jusqu’à la domination romaine : « seule voie de passage de l’Asie Mineure et de la Mésopotamie vers l’Egypte, la Palestine fut une des premières régions peuplées par l’homme et son histoire biblique, à laquelle l’expansion du judéo-christianisme a donné une importance capitale, n’apparaît cependant que comme un épisode passager si on la replace dans les perspectives d’ensemble du passé palestinien… » (Michel Moore.)

Item, lorsque je parle des Palestiniens, je serais bien en peine de parler de ressortissants, de citoyens, d’une entité politique en l’occurrence… Je parle, comme je crois en parle l’auteur du film, des gens qui peuplent et/ou peuplaient la région Palestine. Dire qu’ils sont « devenus » Palestiniens dans les camps de réfugiés est leur faire une insulte, un déni d’existence, que je ne peux accepter… par contre qu’ils s’y soient retrouvés et s’y soient reconnus c’est sans doute et c’est d’ailleurs bien ce que j’essayais de dire dans mon truc sur le film. Mais aussi bien aujourd’hui je pourrais considérer les Israéliens comme des Palestiniens à part entière puisqu’ils habitent une partie de la Palestine… et que ma conviction de « terrien » me fait reconnaître à mes semblables le droit du sol.

 

- J’accepte bien sûr toutes tes remarques géographiques et historiques. Je crois que tu te méprends sur le caractère insultant de mes propos : J’ai voulu simplement dire que l’identité palestinienne est née dans les camps. Je ne suis pas l’inventeur de cette formule, je te l’assure. Je répète encore une fois que, petite fille, on me parlait des Arabes et des Juifs de Palestine, jamais des Palestiniens. Je m’aperçois une fois de plus que pas une seule fois dans ce déploiement d’Histoire ancienne et moderne, tu ne fais référence à 1947, à croire que rien ne s’est passé cette année-là…

- De l’année 1947 ? Je croyais l’avoir évoquée du moins pour sa date essentielle du 27 novembre… mais reparlons-en !

 Voici ce que signait Roger Massip dans un article du Figaro le 29 avril de cette année-là :

« … l’imbroglio palestinien est depuis hier posé devant l’Organisation des Nations Unies, réunie, pour la circonstance, en séance extraordinaire … [ici le journaliste rapporte les éléments historiques essentiels pour saisir toute l’importance de la partie qui vient de s’engager à Flushing-Meadows… je n’y reviens pas]…

Il semble que les Arabes vont s’efforcer de déplacer le problème, ou, comme on dit, d’élever le débat. Il y a une dizaine de jours, le Conseil politique de la Ligue arabe, réuni à Damas, a décidé, en effet, de s’opposer à la désignation d’une commission d’enquête, procédure normale prévue par la Charte de l’ONU. Aux yeux des chefs de le Ligue arabe la question n’est pas de décider si la Palestine peut encore recevoir des immigrants, mais bien de trancher la question de savoir si l’on peut exproprier les Arabes d’un territoire qu’ils habitent depuis plus de dix siècles. La Ligue entend, enfin, demander l’abrogation du mandat britannique et la reconnaissance de la Palestine comme Etat arabe indépendant.

Bien des accommodements sont possibles et l’on assure, par exemple, que les Etats arabes ne seraient pas hostiles à une enquête menée par les neutres. Il n’en reste pas moins que la Grande-Bretagne –prise entre son souci de ne point déplaire aux Arabes, souci auquel elle a déjà beaucoup concédé, ainsi que le démontre la fureur antibritannique des terroristes de l’Irgoun, et l’embarras où l’a placée jusqu’à présent la pression américaine en faveur des Juifs – va devoir jouer une partie difficile, une partie dont l’enjeu est, en définitive, le monde arabe dont la géographie a fait le carrefour des voies de communications de l’Europe »….

Automne 1947… ! la saison du « partage »…

Comme l’explique Mourre : « dans le contexte créé par les massacres hitlériens, le gouvernement de Londres se sentit incapable de prendre contre la communauté juive les mesures nécessaires pour mettre fin au terrorisme et finit par abandonner la question palestinienne à la compétence de l’ONU . Celle-ci vota le 27 novembre un plan partage qui divisait la Palestine en trois : un Etat juif, un Etat arabe, et une zone internationale (Jérusalem). »

 Accueilli favorablement par les Juifs ce partage fut repoussé par les Arabes… pourquoi ?

 Tout d’abord parce qu’ils l’avaient exclu depuis le début sur le fond et parce qu’ensuite, sur la forme retenue, il leur était encore plus difficile, voire intolérable, d’y souscrire.

En effet, quel était ce « partage » ? alors même que les propriétés juives (achats de terres notamment) ne représentaient que 8% de l’ensemble du territoire palestinien, c’est plus de la moitié de ce territoire que l’ONU attribuait au futur Etat d’Israël, lui offrant 14 100 km2 formés des meilleures terres pour une population de 963 000 habitants dont seulement 500 000 Juifs et  ne concédant que 11 500 km2 de terres « moins fertiles » à l’Etat arabe pour une population de 814 000 habitants dont 10 000 Juifs. …

Difficile, on peut le comprendre, de souscrire à cette mathématique Onusienne pour les descendants de Al-Khawarismi, le père de l’algèbre.

 1947… fort de cette résolution controversée, dès novembre 47 et jusqu’à la fin du mandat britannique (14 mai 48), sans vraiment  soulever de protestation énergique de la communauté internationale, le déchaînement du terrorisme juif (notamment massacres de Der Yassine et de Nasir ed-Der) contraignit illico à la fuite plus de 300 000 Arabes habitant sur le territoire devant être attribué à Israël…

(« … dès lors le drame des réfugiés palestiniens commençait pour demeurer la pierre d’achoppement contre laquelle se briseront toutes les tentatives ultérieures d’établissement d’une paix durable. »  M. Mourre)

 En outre encore, découlant toujours directement de cette résolution de novembre 1947, la première guerre de 48/49 (dès le 15 mai 48)  permit aux israéliens d’occuper un territoire encore plus étendu que celui accordé par l’ONU : le nombre de réfugiés passant de fait  à 700 000…

          … il passera à plus de 1 500 000 après le conflit de 1967 au rythme des nouvelles occupations et nouvelles expulsions…. 

 Et en 1970 Israël refusait toujours d’envisager le moindre retour des Palestiniens sur leur terre d’origine car ce retour altérait non seulement le caractère essentiellement juif que veut garder cet Etat mais encore ses bases économiques et surtout son équilibre démographique (puisque en 1969  les Arabes représentaient 1/3 environ de la population totales des territoires israéliens ou occupés par Israël).. ici pour faire encore référence aux résolutions Onusiennes nous pourrions préciser que c’est cette politique d’Israël qui amena la docte assemblée à condamner, en novembre 1975 , le sionisme comme une forme de racisme…. Condamnation ! oui… bien… mais après…. Quid en 2004 ?

De 1947, parlons-en encore ! maintenant…

A mon humble avis, qui ne vaut que par ce que me précise ma conscience, je crois que nous n’en finissons donc pas de « constater » en toute impuissance, les effets d’une résolution (braquant les parties et inique, au moins sur la forme, avouons-le)  prise par la communauté internationale dans l’urgence suscitée par la douleur et l’effroi qui lui étaient tombés dessus en découvrant l’ampleur du désastre humain de la Shoah… je crois que nous n’en finissons pas de constater les effets de son irrésolution depuis…

 Je crois que c’est notamment  cette résolution de l’ONU  (- qui ne pouvait et ne sut rien résoudre -) et surtout son irrésolution depuis, qui autorisent aujourd’hui, par exemple, des Palestiniens de 16 ans à exprimer leur désespérance dans des actions kamikazes aveugles et encore plus désespérantes….. qui autorisent aussi à ce jour, par exemple, un Sharon à lancer, contre vents et marées au nez des Hommes de bien et de paix,  sa politique extrême et désespérante faite de « murs », de flics et de tanks, d’apartheid et d’expansion…  qui, accessoirement et toujours par exemple, autorisèrent hier les assassins de Yitzhak Rabin à passer à l’acte pour détruire les lueurs d’espérance… ne s’étaient-ils pas crus autorisés avant-hier, dix mois à peine après la résolution de 1947, à assassiner le Comte Bernadotte : le « médiateur » de l’ONU … c’est à dire l’ONU en personne et ses espérances ?

Mais comment après plus d’un demi-siècle de désespoirs engendrés, multipliés, accumulé… sans jamais entrouvrir une autre croisée vers un autre possible, une autre espérance sans laquelle il n’y a pas d’hommes… comment demain… comment  pourrons-nous encore espérer ? 

C’est la question que je me serais posé en novembre 1947.

 

- Je t’approuve (avec toujours les mêmes réserves parce qu’on se trompe volontairement de pays) quand tu écris : « Les Palestiniens ne prirent conscience que la Palestine était leur patrie qu'au moment où ils la perdaient. » Mes réserves viennent du fait qu’ils auraient dû se battre contre les Jordaniens pour obtenir le droit d’être les citoyens de leur nouvelle patrie. Je ne t’approuve plus quand tu dis : « et qu’importe s’ils l'ont perdue de n’avoir pas su la défendre. »  Une fois encore, ils devaient défendre l’ancienne Cisjordanie devenue la Palestine suite aux résolutions de l’ONU, ils devaient défendre leur patrie là où elle se trouvait. Ils ne se sont battus ni contre les Turcs, ni contre les Anglais et ont accepté de vivre durant des centaines d'années dans des territoires occupés. Ils n'ont commencé à se défendre qu’à l’arrivée des Sionistes (et encore pas toujours mais à quelques dates précises.) 

Même remarque : C’est sans doute encore parce que nous n’entendons pas d’un même sens le terme « patrie » qui, encore une fois, recoupe bien d’autres sentiments d’appartenance qu’un sentiment « politique » (national ou étatique) comme tu le laisses entendre. Pour paraphraser Danton, je dirai que c’est cette chose qu’on n’emporte pas à la semelle de ses souliers pas plus qu’on ne la délimite par lois et décrets… On décide difficilement de la « nouvelle patrie » de l’autre… la patrie c’est aussi ce qui sent « la terre ! » 

 

- Je ne t’approuve plus quand tu dis : « et qu’importe s’ils l’ont perdue de n’avoir pas su la défendre. » Une fois encore, ils devaient défendre l’ancienne Cisjordanie devenue la Palestine suite aux résolutions de l’ONU, ils devaient défendre leur patrie là où elle se trouvait. Ils ne se sont battus ni contre les Turcs, ni contre les Anglais et ont accepté de vivre durant des centaines d’années dans des territoires occupés. Ils n’ont commencé à se défendre qu’à l’arrivée des Sionistes (et encore pas toujours mais à quelques dates précises.)   

- J’aurais donc pu aussi bien écrire « de n’avoir pas su défendre la Galilée, partie de la Palestine »... je ne crois pas que n’importe quelle résolution de l'ONU puisse définir l’appartenance à une patrie... ni réduire les limites de cette patrie à l'une de ses provinces en l’amputant d'une autre... Par contre, ces Galiléens (sous-ordre donc des palestiniens), contrairement à ce que tu dis-là se sont en leur temps opposés à l’anglais... ce sont même les premiers fedayins ! C’est vrai un peu plus vigoureusement au fur et à mesure que l’intrigue et la stratégie politiques ménageant la chèvre et le chou, juifs et arabes, des rosbifs leur étaient plus défavorables.

C’est juste qu’ils n’ont pas défendu davantage cette ultime partie de Palestine en Cisjordanie quand la Jordanie l’annexa... Il faut dire aussi et pour être juste parfaitement qu’ils ne furent alors pas aussi proprement expulsés de ce reliquat de Palestine qu’ils ne l’ont été l’année précédente de la province palestinienne de Galilée.

Ils auraient sans doute dû défendre les deux... mais justement ------> la porte du soleil !

   

 

[1] Rim Turki a joué dans « Le Jardin de Papa », un film du réalisateur congolais Zeka Laplaine : Marie et Jean, un jeune couple de Français se rendent en voyage de noce en Afrique où Jean est né. C’est la veille des élections et l’atmosphère est lourde. En plein quartier populaire, le chauffeur de taxi qui les emmène en ville renverse un enfant. La voiture est immobilisée. Pris de panique face à une foule excitée, le couple et le chauffeur fuient…

     Commentaire de Zeka Laplaine : Le Jardin de Papa, c’est ce pays en Afrique qu’un fils de colon va faire découvrir à son épouse. Le Jardin de Papa, c'est ce même pays où un Président, parce qu’il se dit « le père de la nation », s’octroie tous les droits au détriment de la population. Comme celui d’annuler arbitrairement les élections ou un match de football. Les époques ont changé, les propriétaires du Jardin aussi. Mais les différents enfants vont se rencontrer autour d’un accident…Un accident de la route, parce qu’il se passe dans un quartier populaire en Afrique, parce qu’il se déroule la veille d’élections et parce qu’il concerne des blancs et des noirs, aura sa propre histoire. C’est cette histoire que je raconte. L’accident en lui-même est symbolique. C'est l'accident, la crise que chacun de nous peut rencontrer à un moment de sa vie. Ce moment inattendu et violent, face auquel on ne peut pas prévoir nos réactions.Dans « Le Jardin de Papa », les instincts primaires surgissent. L’inconscient collectif envahit les personnages, leur passé les rattrape, balayant souvent leur éducation et leur raison. Les visages changent d’apparence, l’amour s’estompe. Ce jardin, loin d’être paradisiaque, pousse les acteurs au-delà de leurs limites habituelles. Ils en sortiront meurtris ou grandis.

           [2] On se souviendra peut-être de mes voyages avec Elodia dans les Cévennes, de « Harput et Sidi Bou Saïd » (Elle réside dans un des palais de cette ville maraboutique quand elle se rend en Tunisie) et de l’analyse que j’ai faite de son livre « La Chiqueta. »

         [3] Du nom de Arthur James, Lord Balfour. La déclaration fut envoyée sous forme de lettre par Lord Balfour à Lord Rotschild.         

         [4] Le sionisme, mouvement national qui revendique l’installation du peuple juif en Palestine, n’est pas le simple prolonge­ment du millénaire attachement à Sion qui avait persisté après la disparition des der­niers vestiges de l’indépendance juive (ré­bellion de Bar Kokhba en 135). Certes, le lien physique avec la terre d'Israël n’a ja­mais totalement disparu. D’une part, au long des siècles, un noyau de population juive a toujours subsisté dans les villes saintes (Jé­rusalem, Safed, Hébron, Tibériade). D’autre part l’immigration s’est poursuivie de façon continue au cours des siècles : les kabbalistes espagnols au XVIe siècle, les hassidim du Baal Shem Tov dont j’ai longuement parlé dans mon livre « Soufisme et Hassidisme » à partir de 1764, les disciples d’Eliyah, le Gaon de Vilna en 1808…

                           

           [5] Au moment même où Théodor Herzl, écrivain juif hongrois (1860-1904) publiait « l’Etat Juif, Essai d’une Solution Moderne à la Question Juive. » Il fut le fondateur du Sionisme dont le premier Congrès se réunit à Bâle en Août 1897 et qui se donna pour but « la création en Palestine d’un foyer juif. » 

           [6] Quand j’étais petite fille, il y avait déjà sur le rebord de la cheminée une boîte bleue du Keren Kayemeth Leisraël (Fonds national Juif) dans laquelle nous mettions de l’argent pour le rachat des terres aux Arabes et plus tard, après la Seconde Guerre Mondiale, pour augmenter les plantations d’arbres. Je me souviens que dans de nombreux cas les Arabes étaient très contents de vendre aux sionistes des terres qui leur paraissaient improductives. Je me souviens mal en revanche des échauffourées entre sionistes et Arabes. Je n’avais que cinq ans en 1928, 16 en revanche en 1939.

        

      [8]  A la suite d’un grand meeting en faveur de la paix, le Premier Ministre Yitzhach Rabin est mort assassiné en 1995 par Igal Amir, un fanatique d’extrême droite.  

[9] Benjamin Netanyahou, dont la carrière politique a été financée par l’aile la plus conservatrice du lobby pro-israélien aux Etats-Unis, fut en principe totalement opposé aux Accords d'Oslo. Pourtant, pendant la période où il fut Premier ministre, il les considéra comme un « fait accompli » et se déclara prêt à honorer les engagements pris. Il refusait cependant de négocier le statut de Jérusalem - négociation pourtant prévue par la Déclaration de Principes (Accord d’Oslo) - et excluait la création d'un Etat palestinien qu’il voyait comme « un cheval de Troie » destiné à détruire Israël (cfr son livre "Une place au soleil"). Partisan du Grand Israël, il voulait un contrôle permanent sur la « Judée-Samarie » (Cisjordanie) –« mur protecteur’ contre ses voisins arabes - et l’établissement de nouvelles colonies israéliennes dans cette zone. Pour lui, « à Oslo, l’OLP a reçu la preuve que le terrorisme rapporte vraiment » et « la suite de l’application des accords d’Oslo produit l’encerclement d'Israël par une ceinture de bases terroristes. » Il était tout au plus prêt à accepter une forme d’autonomie pour les Palestiniens telle qu’elle existait déjà dans le cadre de l'Accord Intérimaire (Accord de Taba ou Oslo II), position qui hypothèque dangereusement l'avenir du processus de paix.