Une photographie de Stéphane Popu

 

Le voyageur sans

 bagages

 

par Lise Willar

 

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La télévision dédiée par certaines chaînes à la téléréalité est devenue, surtout depuis la rentrée, insupportable à regarder. Bien sûr, j’ai la ressource d’aller sur les centaines de chaînes que m’offre Canal Satellite (hormis celles qui, consacrées au cinéma, redonnent de mauvais films des années 60)  mais j’aime le cinéma, le théâtre, la musique classique et mon âge ne me permettant plus de sortir le soir, je pourrais m’user les yeux à lire après les avoir fatigués devant l’ordinateur n’étaient les quelques joies qui me viennent parfois de la 5 ou comme samedi soir, 24 septembre, de France 3.

J’ai eu en effet la chance de voir sur cette dernière chaîne un téléfilm de Pierre Boutron[1], Le voyageur sans bagages. M’est alors revenue en mémoire non seulement la pièce de Jean Anouilh que j’avais vue après la guerre mais Siegfried et le limousin de Jean Giraudoux. J’aimerais cependant aborder ce programme naïvement, comme si je n’avais jamais entendu parler de Giraudoux ou d’Anouilh : Pierre Boutron a su parfaitement situer les scènes principales dans le manoir de la famille Renaud et camper les images de deux actrices du drame, Micheline Presle qui interprète à merveille la mère de Gaston-Jacques et Danièle Lebrun, « chichiteuse » à souhait en duchesse Dupont-Dufor, tante du psychiatre qui œuvre dans l’asile où l’on avait enfermé l’amnésique de la grande Guerre interprété d’une façon touchante par Jacques Gamblin.

Ayant vidé mon esprit de toutes les images antérieures, j’ai constaté avec émotion l’apprentissage ou plutôt la découverte de la violence, de sa propre violence, car il n’est pas une seconde dupe, par cet homme qui n’est pas le gamin blond et timide  de son imaginaire, donnant de la mie de pain aux oiseaux et doté d’un ami auquel il aurait un jour sauvé la vie… mais un Jacques châtain très foncé, méchant, haï ou trop aimé par une mère dévorante, mal protégé par son frère, harcelé par une maîtresse dont il fut et demeure l’unique amour à tel point qu’elle s’est louée comme blanchisseuse dans l’asile pour être auprès de lui, ce Jacques qui, jaloux, a mutilé pour la vie son ami intime, dépouillé une vieille dame, violé une femme de chambre et tué tous les oiseaux empaillés que le maître d’hôtel entasse près de son oreiller pour mieux lui rappeler son opprobre et son identité.

Il est bien clair qu’il refuse d’être ce Jacques, qu’il refuse la famille Renaud et  les autres familles venues de toute la France dès qu’elles ont su que cet amnésique-là possédait un pécule qui pourrait bien arranger leurs affaires. J’ai trouvé d’ailleurs intéressant la différence essentielle qui existait entre la famille Renaud et les autres : la première est riche, elle n’est pas intéressée par l’argent, elle veut, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, récupérer le fils disparu. Les autres ne sont animées que par le désir du gain. L’option définitive de Gaston Jacques est en fait un compromis : Il part avec le garçon anglais riche, orphelin mais lésé par un notaire avide et qui pourra, avec l’aide de ce neveu arrivé à point, conserver sa fortune. En fait Gaston Jacques, toujours amnésique mais conscient, condamne un passé dont il ne veut pas être et se choisit un avenir qui lui permet de rompre à jamais avec ce passé.

Je dois avouer que si je me souviens parfaitement des pièces de Giraudoux et d’Anouilh, je ne puis en revanche dire si leur lecture ou le fait de les avoir vues au théâtre m’a autrefois émue autant que ce téléfilm. Pourquoi ne puis-je parler du Voyageur sans bagages sans mentionner Siegfried et le limousin ? C’est parce que les deux histoires ont le même thème de l’amnésie. Jean Giraudoux a dit lui-même de son roman qui reçut en 1922 le prix Balzac : Dans « Siegfried et le Limousin », j’ai raconté l’histoire d’un Français privé de la mémoire par une blessure reçue à la guerre, rééduqué sous le nom de Siegfried par ceux qui l’ont recueilli dans une nation et des moeurs qui ne sont pas les siennes, et ramené par des amis à son ancienne vie. Cette idée était si dramatique que, comme tous les grands drames, elle a été réalisée depuis par le sort. Je tiens, en ce qui concerne ce sujet, à bien affirmer mon droit de priorité vis-à-vis de la Providence, et je ne pouvais mieux confier ma cause qu’à la Société des Auteurs dramatiques. Je suis donc passé du roman au théâtre. Le roman a pour but d’apporter dans chaque coeur de lecteur, à domicile, par une douce pression, un balancement à l’imagination ou à la délectation sentimentale. Ce n’était vraiment pas ce que je cherchais cette fois car j’avais à parler de l’Allemagne et le mégaphone lui-même n’est pas assez sonore dans ce cas. La question franco-allemande est la seule question grave de l’univers. Tous les autres problèmes relèvent de la finance ou de la calamité.[2]

A son tour, Jean Anouilh, âgé de dix huit ans et qui assista émerveillé à la représentation de Siegfried, en parla ainsi : C’est le soir de Siegfried que j’ai compris. Je devais entrer par la suite dans une longue nuit dont je ne suis pas encore sorti, dont je ne sortirai peut-être jamais, mais c’est à cause de ces soirs du printemps 1928 où je pleurais, seul spectateur, même aux mots drôles, que j’ai pu m’évader un peu. On peut ainsi comprendre qu’il ait décidé d’aborder comme ce maître qu’il admirait le thème de l’amnésie. Il a même emprunté à Siegfried le prénom Jacques, véritable nom de l’amnésique dans les deux cas et l’idée du titre. Le voyageur sans bagages est la pièce qui a lancé l’auteur de L’Alouette et du Bal des voleurs : Georges Pitoëff l’avait montée et jouée aux Mathurins en 1937, administrant à Louis Jouvet la preuve que son jeune secrétaire avec lequel il s’était brouillé était un auteur de théâtre surdoué.

Jean Anouilh a écrit un grand nombre de pièce dans lesquelles il dénonce l’impuissance de l’innocence et de la pureté devant la nécessité des conditions sociales. Ses héroïnes partagent l’exigence de la pureté et le refus des compromissions, comme Antigone ou Lucile dans La Répétition ou l’amour puni. Dans l’univers d’Anouilh se reflète l’opposition manichéenne : le bien et le mal demeurent irréductibles, les élans les plus généreux de l’âme se brisent toujours à l’épreuve des pires bassesses du réel.
Il classifie lui-même ses pièces ainsi : des pièces « roses » comme Le Bal des voleurs, des pièces « noires » comme Le Voyageur sans bagage (1937), de nouvelles pièces « noires » comme Antigone(1942), Roméo et Jeannette (1945), Médée (1946), des pièces « brillantes » comme L’Invitation au château (1947), La Répétition ou l'amour puni (1950), des pièces « grinçantes » comme Ornifle ou le courant d’air (1955), Pauvre Bitos ou le dîner des têtes (1956), des pièces « costumées » comme L’Alouette (1952), Beckett ou l’honneur de Dieu (1958). Beaucoup de pièces cependant présentent des éléments de « rose » et de « noir », avec une prédominance du sombre ou du grinçant, même dans les pièces brillantes. A côté d’une fantaisie et d’un génie comique souvent irrésistible, Anouilh présente un franc pessimisme.

Jean Anouilh avait renié (avant qu’elles ne soient pratiquement toutes rejouées et considérées comme des chefs-d’œuvre) quatre de ses pièces mais la seule qu’il ait reprise, Y avait un prisonnier, était la première version du Voyageur sans bagages, écrite en 1935. Ce fut son premier succès. C’est la seule de ses pièces qu’on ne classerait pas automatiquement dans la catégorie où il l’a mise : pièces noires.

Il est évident que le thème de l’amnésie a été souvent abordé en dehors même du milieu psychiatrique. C’est ainsi que, bien après Jean Giraudoux et Jean Anouilh mais conscient du fait que cette histoire avait inspiré les deux auteurs, l’historien Jean-Yves Le Naour[3] a repris le dossier d’un certain Anthelme Mangin qui, sans doute ramené en 1918 par un convoi de rapatriés d’Allemagne et retrouvé amnésique à Lyon, fut interné à l’asile psychiatrique de Bron, transféré à Clermont-Ferrand puis à Rodez, en fonction d’hypothétiques données sur son identité. Impossible de retrouver la vraie : le soldat, atteint de démence précoce, ne se laissait pas reconnaître. En 1920, Le Petit Parisien publia la photo de soldats vivants non identifiés. Sans succès pour le cas Mangin qui prit de l’ampleur : en 1922, tous les grands journaux firent paraître son portrait. La quête dramatique des familles qui croyait retrouver le cher disparu était lancée. Certaines se renseignaient simplement, d’autres essayaient de transformer leur croyance en reconnaissance d’identité. Expertise et contre-expertise se multiplièrent jusqu’au procès qui opposa plusieurs familles. Au final, tout semble indiquer que Mangin aurait été Octave Monjoin, blessé en 1914 puis fait prisonnier. Le tribunal de Rodez en décida ainsi (1937), suivi par la cour d’appel de Montpellier (1939). Paradoxe de l’affaire la « véritable » famille apparaissait comme bien peu militante. En effet, c’est par hasard, lors d’une demande de pension, que les Monjoin ont appris que leur fils disparu aurait été interné à Rodez. Mais d’une cour à l’autre, la décision ultime traîna et le père Monjoin n’obtint pas sa pension avant son décès. Quant à Anthelme Mangin, il mourut en 1942 sans avoir jamais pu devenir Octave Monjoin : les pauvres gens de tous les jours n’ont pas la chance d’être les héros de roman ou de pièces de théâtre écrites par de grands auteurs !

Si l’affaire a autant passionné, c’est parce que près de 250 000 soldats français n’ont pu être retrouvés ou identifiés et ce sont eux qu’honore le soldat inhumé sous l’Arc de Triomphe. D’après ce que nous avons pu constater durant le dernier centenaire du vingtième siècle, les dictateurs se sont très souvent honorés par des icônes gigantesques mais en dehors d’emblèmes anonymes qui ont parfois couronné les pavillons d’expositions internationales, je ne sache pas qu’on ait jamais rendu hommage à l’homme inconnu dans les états totalitaires et je vois mal les communautés d’Afghanistan ou d’Iraq élever une statue au Pachtoun, Ouzbek, Turkman, Tadjik, Taliban, Moudjahidin, Kurde, Sunnite, Chiite, Bass… inconnu !



[1] Pierre Boutron est un des réalisateurs de télévision qui sont à même de recréer les œuvres qu’ils adaptent sans les trahir. On se souvient avec émerveillement de la manière dont il avait transformé le « Cocu magnifique » de Crommelynck en un film dont le réalisme n’enlevait rien à la sensualité ni à la poésie du texte de départ.

 

[2] Il est évident qu’il faut resituer les paroles de Jean Giraudoux dans leur contexte et dans  l’Europe de l’après grande-guerre.

[3] « Le soldat inconnu vivant » de Jean-yves Le Naour. Hachette-Littérature.