Une photographie de Stéphane Popu

 

Chroniques...dites : Août-Septembre 2004

 

par Lise Willar

 

Mots...dits

 

Sommaire des Mots...dits

             

 

Des problèmes de santé m’ont retenue à Paris depuis le mois de juillet et je me suis posée des questions « brûlantes » qui ont peu de rapport avec ces Jeux que la Télévision a exploité sans retenue, les gens qui ne sont pas des passionnés de tous les sports terrestres ayant toujours la possibilité de se rabattre sur des films ou des séries cent fois, mille fois retransmises. Une des premières questions met en cause la Chine Populaire. Il est évident que ses athlètes sont revenus dans leur pays avec un nombre de médailles qui sont tout à leur honneur et la récompense de leur travail mais dirai-je qu’ils sont des privilégiés et que cet ouragan de fleurs cache peut-être une épine mortelle. On a en effet découvert pour la première fois dans l’immense Etat le virus de la grippe aviaire chez des porcs. Ce virus a ainsi pu se transmettre d’un gallinacé à un porcin. Comme on sait pertinemment que le porc peut transmettre ses virus à l’homme, celui du ténia en particulier, comme on sait d’autre part que l’homme peut transmettre la grippe au porc, l’humanité se trouve devant un nouveau dilemme auquel furent confrontés les peuples sémites il y plusieurs millénaires : doit-on manger la chair d’un animal qui est un agent réceptif du côté des animaux et du côté des humains ? Je suis bien loin des Jeux Olympiques et de l’atmosphère conviviale qui semblait de mise durant quinze jours quand je redescends sur notre planète dangereuse.

Et puis, les Jeux ont aussi gommé les évènements d’Iraq. Le grand ayatollah Ali Sistani, chef des chiites iraqiens, qui est rentré de Londres où il se faisait traiter pour des problèmes cardiaques, a décidé de poursuivre sa route vers Nadjaf malgré les tirs au mortier contre une mosquée de la ville voisine de Koufa. Ali Sistani a demandé aux chiites de l’escorter à Nadjaf afin que, tous ensemble, ils préservent le tombeau d’Ali. Ce retour était-il un gage d’espoir ou la perspective d’une accentuation des combats et du pilonnage de la ville sainte ?

Le 25 août, les Français ont fêté le soixantième anniversaire de la Libération de Paris. Je venais d’avoir vingt et un ans à l’époque et j’étais encore à Londres, n’ayant pas participé au débarquement. J’ai raconté ailleurs mon premier grand voyage et mon retour dans ce pays que je n’avais pas revu depuis mon évasion de France. A quatre vingt un ans, je me suis souvenue mais je n’ai pas eu envie de danser et de chanter comme l’ont fait les jeunes d’aujourd’hui. Je suis un « vétéran » et j’ai pu constater chaque jour que les hommes n’ont pas appris leur leçon : Ils ont continué à s’entretuer comme naguère, sans arrêt pratiquement depuis la Seconde Guerre Mondiale.  

Mais j’en reviens aux tristes évènements du mois d’août : Suite au départ de Moktada Sadr, des dizaines de milliers de pèlerins chiites iraqiens ont convergé depuis son évacuation vers le sanctuaire de l’imam Ali à Nadjaf où certains insurgés ont commencé à restituer leurs armes après la conclusion d’un accord de paix signé quelques heures plus tôt et stipulant que si les miliciens chiites abandonnaient leurs armes, les forces américaines se retireraient de la ville. Nadjaf est appelé à devenir une zone démilitarisée et le gouvernement versera ( ?) des indemnisations aux victimes des combats… Bon nombre de pèlerins, partisans du grand ayatollah chiite « relativement » modéré Ali Sistani qui a obtenu cet accord de paix, ont été envahis par l’émotion au pied de la mosquée d’Ali, embrassant le mur d’enceinte et les châsses en pleurant - comme je les ai vu faire il y a bien des années à la Grand Mosquée de Shiraz où j’étais entrée en tchador et ma caméra cachée derrière le voile - avant que les insurgés ne les laissent entrer à l’intérieur du complexe. Un point de collecte d’armes a été mis sur pied à proximité du sanctuaire après l’ordre donné par l’imam radical Moktada Sadr, chef des insurgés, à ses hommes pour qu’ils restituent leur arsenal. Des dizaines de miliciens chiites troquaient leur tenue militaire noire contre des vêtements civils. On ignorait cependant si Sadr donnait pour instruction à ses miliciens de l’Armée du Mehdi (Messie) de quitter pour de bon la mosquée, conformément à ce que prévoyait l’accord. Nous avons vu aux informations que les combats se sont poursuivis entre les forces iraqiennes et les Américains d’une part, les miliciens chiites d’autre part et qu’il y a eu de nombreux morts et encore plus de blessés.

S’il n’y avait que l’Iraq mais à la prise d’otages de deux journalistes français dont je reparlerai plus bas est venue se greffer l’histoire terrible survenue en Ossétie du Nord. Avant de l’aborder, j’aimerais rappeler ce que j’écrivais en octobre 2002 lors de la prise d’otages dans un théâtre de Moscou par un groupe de « terroristes » tchétchènes : Je me suis trop souvent émue de la situation en Tchétchénie pour me poser cette question au lendemain de la prise d’otages dans un théâtre de Moscou par des « autonomistes » tchétchènes : « La fin justifie-t-elle les moyens ? » Il y a cependant une chose dont je suis persuadée et que j'ai répétée à maintes reprises : la Russie, en refusant de respecter l’indépendance de communautés musulmanes pour des raisons diverses dont une des plus importante est en relation directe avec la production et le transport de l'or noir, a radicalisé la tradition religieuse de ces communautés : On a pu constater les effets désastreux de cette attitude en Afghanistan. Il semble qu'elle ait eu pratiquement les mêmes conséquences en Tchétchénie. J’aimerais à cet égard évoquer deux articles, l’un du Nouvel Observateur rapporté par Laurent Jauffrin en 2002 à propos de la Tchétchénie, l’autre Les jihadistes et la guerre de Tchétchénie (paru dans la Revue Militaire Canadienne - Vol.l – N°3) rédigé par Patrick Armstrong qui est un spécialiste canadien de la Russie dont l’analyse me paraît extrêmement pointue. J'ai choisi dans chaque article un passage qui me parait essentiel pour faire comprendre l'évolution inéluctable prise par les événements dès que les Russes ont décidé de reprendre la guerre en Tchétchénie après une période où cette république du Caucase a été relativement indépendante. Je connais trop cette mystique d’amour et de paix qu’est le soufisme[1] pour me dire que les Russes en général et Poutine en particulier sont bien trop agressifs pour comprendre les motivations de communautés qu’ils ont décidé de prendre sous leur coupe en rappelant que les tsars ne faisaient pas autrement. Devant les exactions, les crimes, les destructions systématiques, les partisans de al-Qaïda et de Bin Laden ont eu beau jeu d’entrer en scène. Voici les deux passages : Quand les Tchétchènes ont pu voter librement, ils se sont prononcés à 90% en faveur de l'indépendance. Ils demandent l'ouverture de négociations, que le gouvernement russe refuse. Celui-ci agite le danger islamiste. Or les Tchétchènes sont, pour l'essentiel, adeptes du soufisme, cette variante mystique et pacifique de l'islam. Des milices islamistes sont présentes en Tchétchénie, les « wahhabites. » [2] Tout en acceptant leur présence, qui le sert sur le plan militaire, le président Maskhadov s’en tient à distance et décline les offres de soutien militaire faites par les pays musulmans. Lors de la première guerre,[3] nous combattions sous la bannière de « la liberté ou la mort». Nous menons cette deuxième guerre sous la bannière de l'islam. Tous les Tchétchènes, tant leurs dirigeants que chaque membre des mujahiddin, combattent pour faire régner sur ce pays la Loi divine d'Allah le très Haut.  Selon Shamil Bassayev, commandant le plus important des jihadistes tchétchènes, « Le Jihad durera jusqu’à ce que les musulmans libèrent leur pays et rétablissent le Khilafa, un califat étatique islamique. » Ou encore, selon les mots de Khattab, le chef arabe des forces mujahiddin, « Cette guerre est effectivement une guerre des chrétiens en croisade contre l'islam et son peuple. » Ces gens recherchent bien plus que l'indépendance envers la Russie. Pour eux, la Russie n’est qu’un ennemi et la Tchétchénie un front parmi d’autres d’un jihad mondial.

A la lecture de ces lignes si explicites, comment ne pas essayer de comprendre sinon de l’approuver[4] la prise d'otages par Arbi Barayev[5] et son commando ? Mais évidemment on se demande comment une opération d'une telle envergure a pu être menée à bien sans une aide efficace à l’intérieur même du théâtre ? Et puis, je voudrais être sûre que jamais, au grand jamais, des forces d’intervention occidentales[6] n'auraient pris le risque, quand le but était d’éliminer les « terroristes », de tuer autant d’otages - 117 à l’heure où j’écris n’ont pu être ranimés - je voudrais être sûre que si les « sauveteurs » avaient eu l’ordre d’employer un soporifique[7], ils auraient eu l’antidote afin de pouvoir l’administrer aussitôt aux victimes sorties du théâtre.

Songeant à ce jour où des Russes furent pris en otage et libérés comme je viens de l’expliquer, je ne peux que m’effrayer face à l’enlèvement non pas de plus d’une centaine d’adultes et d’enfants russes dans une école de Beslan en Ossétie du Nord (au Sud de la Russie l’Ossétie du Nord occupe une superficie comparable à celle d’un département français. Sa capitale est Vladikavkaz, une ville de 300.000 habitants) par des « terroristes » tchétchènes mais, selon les dernières informations données par les quelques personnes libérées, d’un millier de personnes. Poutine par la voix de Valery Andreëv, chef du FSB (contre-espionnage russe) pour l’Ossétie du Nord a déclaré qu’il n’était pas question de recourir à la force pour le moment. Il n’en est pas moins vrai que les preneurs d’otages et leurs victimes n’ont plus de vivres ou d’eau car, ne voulant pas accepter de nourriture extérieure, ils ont épuisé celles de la cantine. Je me permets de le répéter une fois encore, les Américains par leurs guerres au Proche et en Extrême-Orient, les Soviétiques et les Russes pour maintenir leur empire, ont sinon créé le terrorisme islamiste mais l’ont renforcé d’une manière diabolique dans tous les pays concernés par ces guerres injustes.

Ce qui se passe en Ossétie du Nord ne me fait pas oublier les deux otages français, Christian Chesnot et Georges Malbrunot, enlevés par un groupe qui se donne le nom d’ « Armée Islamique en Iraq », qui font toujours l’objet d’un ultimatum de la part des ravisseurs. Les otages sont journalistes comme l’était la victime italienne que ses ravisseurs n’ont pas hésité à exécuter et les Français de toutes origines, musulmans sunnites y compris, se sont retrouvés pour demander que des hommes qui représentent la liberté de la presse ne soient pas retirés à leur famille, à leurs rédactions et à leurs lecteurs. Aux dernières nouvelles, leurs ravisseurs les avaient confiés à un groupe sunnite qui était censé les ramenés à l’aéroport de Bagdad mais comme le trajet est à haut risque en raison des échauffourées constantes entre Nadjaf et Bagdad entre les armées du mehdi qui n’ont pas déposé les armes d’une part, les forces iraqiennes et américaines d’autre part, on n’a pas pour le moment de nouvelles précises d’eux et l’on passe de l’attente à l’espoir, de l’espoir au doute et je peux comprendre l’angoisse des familles qui attendent les nouvelles dans un petit village français.

Il semble que la rentrée du jeudi 2 septembre se soit passée dans notre pays sans incidents majeurs de  la part des jeunes filles voilées en raison peut-être de l’ultimatum lancé par les ravisseurs contre les journalistes français et désapprouvé par toutes les communautés religieuses ou laïques du monde qui veulent encore - comme je l’ai dit hier - défendre la liberté de la presse à tous les niveaux. Il n’en a pas été de même en Ossétie du Nord où la prise d’otages a connu un dénouement atroce car plus de deux cents femmes et enfants (l’importance du carnage augmente depuis lors chaque jour) ont été tués au cours de l’attaque donnée par les troupes du FSB sans la préparation souhaitable pour de telles opérations à haut risque (Poutine n’en est pas malheureusement à son coup d’essai mais personne ne peut s’habituer à un tel mépris de toute vie humaine.) L’Union européenne a demandé vendredi à la Russie des explications sur ce lourd bilan :  « Tous les pays du monde ont besoin de coopérer pour prévenir des tragédies comme celle-ci. Mais nous aimerions aussi apprendre des autorités russes comment cette tragédie a pu arriver » dit un communiqué publié par le ministre néerlandais des Affaires étrangères Bernard Bot au nom de la présidence de l’Union. Je n’ai même pas envie de savoir ce que Poutine a répondu car la bave du crapaud ne peut que sortir des lèvres d’un homme qui, à l’instar de ces prédécesseurs, ne veut pas perdre un pouce de son empire et afin de le maintenir paiera toujours le prix du sang. Les puissances colonialistes telles que la Grande-Bretagne et la France ont dû de gré ou de force accorder l’indépendance à leurs anciennes colonies. Pas les tsars, les Soviétiques ou les Russes : Occupée depuis plus d’un siècle, la Tchétchénie « appartient » à ceux qui l’ont conquise, à quelque forme d’Etat ils appartiennent. Je ne vois pas ce qu’on pourrait faire en dehors de quelques remarques qui tomberont dans l’eau face à un personnage tel que Vladimir Poutine. Pour la nième fois, je vais dire : Tsarisme, communisme ou « russisme », bonnet blanc et blanc bonnet.

J’ai entendu des commentaires sur la tragique fin de la prise d’otages en Ossétie du Nord et une journaliste en particulier, spécialiste de politique russe, n’a pas eu un autre langage que le mien depuis les deux guerres de Tchétchénie : si l’URSS puis la Russie en la personne de Ieltsin puis de Poutine avaient accordé l’indépendance à ce pays qui l’a revendiqué autant que le Kurdistan, on n’en serait jamais arrivé à de telles extrémités qui comportent, comme je viens de le dire, comme je l’ai réitéré à maintes reprises, parallèlement ou même concomitant à l’arrivée de l’Islamisme, l’apparition de groupes de terroristes dont on ne peut jamais dire s’ils appartiennent ou nom à la communauté dans laquelle ils choisissent de commettre leurs exactions ou pour laquelle ils disent vouloir mourir. Je dirai même qu’en principe ils n’appartiennent pas à cette communauté mais s’attaquent à elle autant qu’aux ignobles forces du FSB.

Une fois de plus, quand je vois les efforts déployés pour obtenir la libération des deux otages français, je crois qu’il n’y a pas de commune mesure entre les Russes et le reste du monde qu’on appelait civilisé. Quand je pense à ces pauvres gens qui réclament l’intervention de L’ONU dans les affaires de Tchétchénie, d’Ossétie du Nord ou d’Ingouchie, je me dis que l’organisation internationale a mis des années pour envoyer la FORPRONU en Bosnie au cœur de l’Europe. Comment pourrait-elle décider d’une action quelconque dans des territoires que Poutine considère comme siens ad eternum ? Ce serait une boucherie atroce, j’en suis convaincue et qui, je le pense avec amertume, ne résoudrait rien. L’équilibre du monde est rompu depuis la chute du mur de Berlin et l’on peut parfois se demander (avec amertume) si l’équilibre du monde n’était pas maintenu grâce aux deux forces en présence, les Etats-Unis et l’Union Soviétique. J’ai presque honte d’écrire ces mots mais avons-nous assisté depuis la chute du mur de Berlin à plus ou moins d’activité chez les forces du mal ? Avons-nous assisté depuis la fin de la colonisation que j’ai souhaité de tous mes vœux à plus ou moins d’activité parmi les forces du mal ? Je laisse aux princes qui nous gouvernent le soin de répondre à ces questions qu’ils auraient parfois intérêt à considérer d’un point de vue humanitaire autant qu’humaniste. Je sais néanmoins que les capacités industrielles et commerciales d’Extrême-Orient, de Chine en particulier, sont une source de conflit énorme ne serait-ce que par la décentralisation des usines vers des pays qui donnent à leurs ouvriers des salaires sans aucune commune mesure avec ceux des nôtres et qui bien sûr augmentent le chômage en Europe de l’Ouest. Comment ne pas entrevoir avec frayeur nos lendemains qui décidément ne chanteront pas ?

Je me faisais quelque souci à propos du match de foot France-Israël au Stade de France samedi 4 septembre et j’avais peur que ne se renouvellent parmi les spectateurs des attitudes lamentables comme lors du match France-Algérie. Il n’en fut rien et j’en suis heureuse. Dois-dire, et je parle ici en mon seul nom car je ne suis pas une fan de ce sport, que le match nul, s’il n’a contenté ni les joueurs et leurs entraîneurs ni le public, fut pour moi un soulagement ?  Comme il n’y avait rien d’alléchant sur les autres chaînes, je zappais de temps à autre sur la 1 pour constater que les choses se déroulaient bien dans les tribunes et je repartais sur d’autres ondes en regrettant que les jeunes Juifs qui ont assisté au match n’aient pas brandi le drapeau français en même temps que le drapeau israélien. Je ne suis que d’un seul pays, la France, mais s’ils pensent appartenir aux deux, qu’ils veuillent bien donner à chacun la même chance.

J’ai regardé la cent quatre vingt dix neuvième émission « Ripostes » sur la cinq car j’aime le ton des invités en général et la présentation de Serge Moati. Je dois en toute modestie (!) dire que les invités, Fatiha Ajbli[8], Anne Nivat[9], Eric Denécé[10], Azouz Begag[11], Bernard Guetta[12] entre autres ont pour la majorité d'entre eux repris ce que j’avais écrit le matin même dans mon « Horizon 2004. » Ceci dit, je ne supporte pas la demoiselle au voile, Fatiha Ajbli, qui était beaucoup plus véhémente lors de la promulgation de la loi sur la laïcité. Je n’oublie pas que tout en faisant partie du Conseil français du culte musulman, elle est une cheville ouvrière des Frères Musulmans et je crois en toute honnêteté et en espérant me tromper que ces derniers - je les connais bien pour avoir fréquenté à Istanbul et en région parisienne des familles dont les hommes appartenaient à cette communauté extrémiste - se sont fait dédouanés à l’occasion de cette prise d’otages afin qu’on puisse dire : vous voyez, nous sommes tout d’abord français. Et mon œil ! (Qu’on veuille bien excuser ce langage trivial…) Même en mauvais état il ne me fait pas oublier que je suis laïque, pour la liberté de la presse, l’indépendance des anciens pays coloniaux et contre toutes les prises d’otages.

En fait, durant ces mois où je regardais, m’informais pour être en mesure de raconter, je me suis demandée si je passerais un jour sans être effrayée, parfois même terrorisée par les actes de mes frères humains. J’en veux pour preuve la relation d’une « journée ordinaire » dans le monde et je suis certainement loin de la triste vérité (je ne donne pas de date précise, elles se ressemblent toutes) :  La manifestation sur la Place « Rouge » a diablement rappelé les manifestations forcées du temps des Soviétiques. Les Russes de Moscou ne sont pas si éloignés de la Tchétchénie, de l’Ingouchie et de l’Ossétie du Nord pour ignorer qu’il y avait environ vingt « terroristes » et qu’il y a eu plus de trois cents morts dont la moitié d’enfants au cours de l’assaut donné par les troupes du FSB. Quand Poutine dit qu’on doit exclure tout dialogue avec les « assassins d’enfants », il devrait donc ne plus s’adresser la parole à lui-même - En Iraq, le cap des mille tués et sept mille blessés américains a été franchi depuis la fin de la Guerre d’Iraq et pourtant Bush, avec le soutien des tout puissants évangélistes chrétiens[13] est monté de onze points dans les sondages face à Kerry - Des avions de guerre américains continuent à mener des frappes sur Falloudja et des batailles entre chars et rockets se poursuivent à Sadr City, la banlieue de Bagdad qui comptent deux millions de chiites - Deux Italiennes, appartenant à une ONG dont le but est d’accroître la sécurité scolaire, ont été enlevées à Bassorah (à ce rythme on peut se demander combien d’étrangers auront encore le courage d’aider les Iraqiens à se reconstruire et à reconstruire leur Etat) - Les ravisseurs de Christian Chenot et Georges Malbrunot dont on a dit qu’ils avaient été confiés à un autre groupe ayant pour charge de les ramener à l’aéroport de Bagdad réclament une rançon de cinq millions de dollars. Je doute que le gouvernement français qui a déployé tant de zèle pour essayer de faire libérer les deux journalistes par les voies diplomatiques et religieuses ne se soumettent à cette demande si toutefois elle était authentique et confirmée officiellement - Le convoi du gouverneur de Bagdad, Ali Radhi Haïdan, a été l’objet d’une attaque - Après les attentats de Beersheba de la semaine dernière qui ont fait plusieurs morts et une quarantaine de blessés, des chars blindés israéliens ont pénétré dans la bande de Gaza et fait de nombreuses victimes - En Chine les « inondations du siècle » ont fait au moins cent soixante et un morts - Le cyclone Ivan, après les dégâts causés par Frances en Floride, menace la Jamaïque et la Martinique et à l’heure où je m’arrête parce que ces Mots…dits vont être publiés, nous n’avons aucune nouvelle des otages français ou des jeunes femmes italiennes…[14]

Je m’arrête, je suis à bout de souffle, je ne veux pas aller en Afrique, j’y découvrirais qu’au Darfour le Soudan rejette catégoriquement les accusations américaines de génocide, je ne veux pas aller en Jamaïque où je serais soufflée par l’approche du cyclone meurtrier Ivan car la nature ne me semble pas plus douce que les hommes, je ne veux pas aller à Djakarta, j’y verrais les victimes qui sont tombées le 9 septembre suite à l’explosion d’une voiture piégée devant l’ambassade d’Australie. Je ne veux pas aller aux Etats-Unis car si je déplore les évènements du 11 septembre qui eurent lieu il y a samedi trois ans, c’est non seulement parce qu’ils ont fait trois mille victimes en quelques secondes mais surtout parce qu’ils ont déclenché en raison de la politique de Bush des aventures meurtrières dont la Seconde Guerre d’Iraq n’est qu’une des phases, le nouveau terrorisme pouvant durer un siècle selon certains informateurs. Je ne veux pas écouter ou regarder les émissions d’Al Djazira où Aïmane al Zaouahri, numéro deux d’Al Qaïda, affirme l’enlisement des forces américaines en Iraq et en Afghanistan avec ces mots : « Dans les deux pays, s’ils continuent, ils seront saignés à mort, et s’ils se retirent, ils perdront tout. »  Je tremble quand il ajoute : « L’est et le sud de l’Afghanistan sont devenus des zones libres pour les moudjahidines. Le  combattant de la Guerre sainte, du Djihad, est retranché dans les grandes villes. L’âge de la sécurité est révolu pour les Américains et ils n'auront pas de sécurité tant qu’ils n’arrêteront pas leurs crimes contre les Musulmans en Iraq, en Afghanistan et en Palestine. » 

Comment, devant de telles journées de terreur, de telles paroles, puis-je encore déplorer qu’Amélie Moresmo ait une fois de plus raté son match qualificatif pour les demi-finales de Flushing Meadow ou qu’à la suite de la défaite de Davenport en quarts de finale elle soit assurée de devenir la première joueuse mondiale, que la Cour des Comptes examine les dépenses princières de Monsieur et Madame Chirac, que Raffarin et Sarcozy aient palabré sur une chaîne de télévision, que Laurent Fabius ait décidé de répondre par un « non mitigé » à la Constitution puisque nous ne savons même pas encore s’il y aura un référendum… Broutilles que tout cela si l’avenir de mes concitoyens n’y était en partie engagé.

Et vous-même, me diront peut-être mes lecteurs, qu’avez-vous fait durant les mois d’été en même temps que vous vous intéressiez aux évènements relatés ci-dessus ? Que leur répondrai-je ? Rien car un problème oculaire ne m’a pas permis de me déplacer. Mes vacances, je les avais eues au mois de juin en me rendant chez mes chers Jacques et Marie des Cévennes et en recevant au mois de juillet mon fils cadet de San Francisco que je n’avais pas vu depuis un an et demi et qui vient d’être nommé senior analyste programmateur au centre d’informatique du plus important groupe de banque des Etats-Unis.[15] Sa présence fut pour moi une distraction suffisante pour que j’en parle avec émotion alors qu’il est reparti depuis bientôt deux mois et que je n’ai plus la force de rejoindre ma famille dans cette Californie que j’ai tant aimée. Rassurez-vous, pourrais-je dire à mes lecteurs, j’ai beaucoup lu[16] et l’après-midi je jouais en duplicate au scrabble sur International Scrabble Club, ce qui m’évitait de sortir pour aller à mon propre club. Je ne déteste en aucune façon la solitude tant que j’aurai assez de force pour écrire et raconter. 


[1] Le soufisme est la mystique de l'Islam. Comme tel, il a la particularité d'exister aussi bien dans l'Islam sunnite que dans l'Islam chiite. Décrire le soufisme est une tâche redoutable. Comme toute mystique, il est avant tout une recherche de Dieu et son expression peut prendre des formes très différentes. D'autre part, par ses aspects ésotériques, il présente des pratiques secrètes, des rites d'initiation, eux aussi variables selon les maîtres qui l'enseignent. Je me suis consacrée dans mon étude sur le soufisme à l'œuvre de celui que je considère comme l'un des plus gands poètes soufis « Mevlana ».

 [2] Le wahhabisme, doctrine politico-religieuse, tire son nom de son fondateur, Mohammed ibn Abd el Wahhab, mort en 1792 en Arabie. Cette doctrine, qui gouverne l'Arabie Saoudite grâce à l'alliance entre les descendants d'ïbn Abd el Wahhab et ceux d'Ibn Saoud, fondateur du premier royaume saoudien, prône un retour à la pureté originelle de l'Islam. Elle condamne la pratique du culte des saints (maraboutisme), les pèlerinages à leurs tombeaux, l'usage du chapelet. Elle interdit la mixité, le cinéma, la musique et le tabac. Elle impose le port de la barbe aux hommes et celui du « djelbab » (voile recouvrant le corps et le visage) ou au moins de « l'aboya » (vêtement ample cachant les formes du corps), aux femmes. Tout ce qui s'oppose à cet islam, sévèrement codifié à partir d'une lecture littérale des textes coraniques, est considéré comme  « bidâa » (invention humaine), et donc contraire à la chariâa (loi divine)

 

 

 [3] Le premier conflit de Tchétchénie s'est déroulé de 1994 à 1996 et s'est achevé par les accords de Khasaviourt signés par le général Lebed et le général tchétchène, Asian Maskhadov. Le conflit, très meurtrier, avait entraîné de nombreuses destructions. De plus, la population russe, relayée par les médias,   avait une  attitude très  négative vis-à-vis  de la conduite de cette guerre. Les accords de Khasaviourt n'ont fait que geler la situation politique sans rien résoudre sur le fond.

 

4 Quatre jours, au mois d’août 1999, suffisent pour relancer la deuxième guerre de Tchétchénie. Des commandos dirigés par Bassaïev et Khattab sèment la peur au Daguestan voisin, prennent des otages, pratiquent le kidnapping et instaurent la charia dans les villages qu'ils prennent. Le 7 août, Boris Eltsine envoie son armée. Le 9, il limoge son pâle Premier ministre Stepachine et nomme à sa place Vladimir Poutine, un apparatchik du FSB qui jure bientôt de « buter les terroristes jusque dans les chiottes. » Maskhadov a beau se désolidariser officiellement des commandos tchétchènes au Daguestan, une invasion russe semble inévitable. Et le prétexte arrive bien vite. Entre le 31 août et le 13 septembre, plusieurs attentats spectaculaires sont perpétrés sur le territoire russe. Le Kremlin accuse les Tchétchènes, sans fournir de preuves. Des chasses au Caucasien sont organisées dans les rues de Moscou

 

              5 Barayev est le neveu du chef de guerre tchétchène Arbi Barayev qui a joué un rôle clef dansla première guerre de 1994-1996. Il a été tué par les troupes russes en Juin 2001, moins d'un an après la campagne et remplacé par son cousin Movsar, selon un rapport des rebelles tchétchènes.

 

                  6 J'ai assez souvent critiqué le Président Bush pour dire que dans une intervention américaine, les otages auraient été protégés au mieux des possibilités humaines. Nous avons vu qu 'en ce qui concerne les interventions à New York, les pompiers ont sauvé les victimes au risque de leur propre vie, ce qui n 'est pas concevable dans une intervention militaire russe.

         

            7 Pour Michael Yardley, expert des questions de sécurité installé à Londres, le produit utilisé par les forces spéciales russes est vraisemblablement du BZ, un gaz incapacitant incolore et inodore aux effets hallucinogènes. Les images prises après l'assaut des « spetsnaz » montrent notamment une femme affalée dans son siège, la bouche grande ouverte, un paquet d'explosifs attaché à la taille. « Un mouvement de panique s'est emparé de nous, des gens ont crié 'Du gaz ! Du gaz !' et il y a eu des coups de feu », a déclaré à Reuters le directeur du théâtre, Georgui Vassilev, qui était au nombre des captifs. Mais après, tout le monde s'est écroulé. Une femme m'a dit ensuite, alors que nous étions à l'hôpital (elle ne s'était pas endormie tout de suite parce qu'elle s'était couvert la bouche et le nez), que c'était un spectacle étrange. « Vous voyez, quand les coups de feu ont commencé, ils (les rebelles) nous ont dit de nous pencher en avant dans les sièges du théâtre et de nous cacher la tête. Mais ensuite tout le monde s'est endormi. Et eux (les rebelles), ils étaient assis là, la tête renversée en arrière et la bouche grande ouverte. » Le gouvernement a dit avoir libéré plus de 750 otages, mais sans fournir la moindre précision sur le nombre de ceux qui étaient hospitalisés ou ceux qui avaient été victimes du gaz. Un otage non identifié cité par l'agence Interfax a déclaré: «Après les premiers coups de feu tirés sur les otages, le gaz est arrivé, j'ai vu un terroriste qui était assis se remettre debout et tenter de se procurer un masque à oxygène. Je l'ai vu entrer en convulsion en essayant de mettre le masque sur son visage, et puis tomber. »

            

 

 

            [8] Dans le concert de réactions suscité par l'affaire des otages, il en est une qui n'est pas passée inaperçue. «Je refuse que mon foulard soit taché de sang», a déclaré, très émue, Fatiha Ajbli, avant de proposer aux ravisseurs de se rendre elle-même en Irak et de leur servir, voilée, d’ «otage de substitution». Il y a quelques mois déjà, cette Française de confession musulmane avait fait sensation lors de son audition devant la commission des sages chargée par l’Elysée de préparer le projet de loi sur la laïcité. Elle y était apparue voilée et avait très âprement critiqué la future loi qu’elle considère comme un «cache-misère» aux problèmes sociaux auxquels sa communauté est confrontée.

    Doctorante en sociologie à l'école des Hautes études en sciences sociales de Paris, spécialiste des banlieues, Fatiha Ajbli est une des deux seules femmes qui siègent dans le Conseil français du culte musulman, l’organe représentatif de la religion musulmane en France. Elle y représente l'Union des organisations islamiques de France (UOIF). Cette organisation proche des Frères musulmans passait jusqu’à présent pour l’aile la plus radicale de l’islam de France. Très active et présente dans les quartiers difficiles, elle y avait conquis sa notoriété et sa popularité à la fin des années 80 en défendant devant les tribunaux les premières jeunes filles exclues pour cause de port du voile à l'école.

   L’UOIF est néanmoins en train d'effectuer une courbe rentrante sur cette question. «La loi (sur la laïcité) a été votée. Nous sommes tenus de la respecter», a déclaré son leader lundi. L’organisation reconnaît désormais explicitement l’interdiction des signes religieux ostensibles à l'école. Il y a quelques mois, pourtant, elle avait organisé des manifestations contre la loi sur la laïcité, qui, jugeait-elle, «vise les musulmans, stigmatise leur religion, pratique l'exclusion et les condamne au repli identitaire».L’UOIF avait également invité implicitement les élèves à défier le nouvel arsenal législatif, en leur conseillant de se présenter à l'école dans la tenue de leur choix..

 

            [9] Fille de l’historien Georges Nivat, spécialiste de la Russie, installée dans ce pays depuis 1995, ce grand reporter a séjourné à maintes reprises en Afghanistan, en Iraq et en Tchétchénie d’où elle revient. Elle dénonce dans ses livres dont « Chienne de Guerre » et « La Guerre qui n’aura pas lieu » les guerres «oubliées.

 

          [10] Consultant en Intelligence Economique. 

          [11] D’origine algérienne, chercheur au CNRS, spécialiste en socio-économie urbaine.  

          [12] Chroniqueur sur France Inter et l’Express.

                [13] Il faut lire « Les origines de la rhétorique de l’axe du mal : droite chrétienne, millénarisme et messianisme américain » de Bernadette Rigal-Cellard (Juillet 2003) : Professeur d'études nord-américaines à l'Université Michel de Montaigne (Bordeaux III), Bernadette Rigal-Cellard s’intéresse depuis des années aux facteurs religieux aux Etats-Unis. Dans ce texte, elle nous livre son interprétation des sources de la rhétorique de l’axe du mal dans le discours présidentiel américain et met en cause dans son livre les évangélistes chrétiens, ces fondamentalistes dont Billy Graham, le célèbre prédicateur des annéees 50, fut d’abord le membre le plus influent : il  entraîna dans son sillon le jeune Bush trop adonné à l’alcool mais par la suite modéra sa pensée sans pour autant modérer celle du futur Président.

                [14]  Si nous en avions d’ici lundi, je ferais une mise à jour de dernière minute.

           [15] Ceux qui ont lu « Mon Fils et Moi » ou pourront le lire quand mon site littéraire sera mis en place comprendront ce qu’une telle promotion veut dire.

            

           [16] On pourra s’informer dans la revue sur « Mes Livres de l’été »