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Le
mois de juin a vu mourir trois hommes qui étaient tous trois des
pionniers de la télévision et mes contemporains : André
Gillois, Georges de Caunes et Marcel Jullian. André Gillois, né
Maurice Diamant-Berger en 1902, fut le porte-parole de la France
Libre à la BBC, succédant à Maurice Schuman en avril 1944. Dès
1949, il a participé au premier journal de la télé avec Pierre
Sabbagh, Raymond Marcillac, Pierre Dumayet et Pierre Tchernia.
Georges
de Caunes est décédé lundi 28 juin d’une rupture d’anévrisme
à l’hôpital de La Rochelle à l’âge de 85 ans. Il avait mené
une carrière atypique, vagabondant d’un poste à l'autre, d’un
reportage à une expérience en solitaire, en passant par les expéditions
polaires au côté de Paul-Emile Victor (1948, 1949, 1951.) Il est
entré en 1944 à la Radiodiffusion française. Correspondant de La
Voix de l’Amérique, il fut journaliste à la télévision en
1949, puis reporter à Paris-Match en 1956. Après l’Amazonie
(1952), il a découvert la Polynésie puis a effectué en 1962-63 un
reportage sur la solitude sur l’île d’Eiao (archipel des
Marquises, Pacifique. Je crois me souvenir qu’il n’y était pas
complètement seul puisque sa petite chienne l’accompagnait.) Après
avoir été grand reporter à Europe1 (1959-60), à Radio-Canada
(1961), puis à France-Inter (1963-63), il a présenté durant trois
ans le journal télévisé, unique à l’époque. Il est ensuite
devenu animateur à Radio-Luxembourg (1967) puis est revenu en 1969
à la télévision. De 1975 à 1979, il a également dirigé le
service des sports de TF1.
Marcel
Jullian, 82 ans, est mort subitement alors qu’il assistait à une
réception pour la remise d’un prix audiovisuel à la Closerie des
Lilas, à Paris. Il avait été, de 1975 à 1977, le premier président
d’Antenne 2, la deuxième chaîne issue de l’éclatement de l’ORTF
qui deviendra France 2 en 1992. Là, il met à l’antenne Apostrophes,
installe le Grand Echiquier, et n’hésite pas à imposer
des sujets sulfureux aux Dossiers de l'écran, des moments de
télé forts qu’il appelait de beaux orages. Sous sa présidence,
les grands producteurs et réalisateurs comme Armand Jammot et
Claude Barma prennent le pouvoir. Marcel Jullian venait de ce monde
des pionniers de la télévision puisqu'il avait été le scénariste
des Rois maudits en 1972, des Hommes de bonne volonté en
1983 ou encore de la coproduction européenne Charlemagne,
en 1994.
Dans
sa jeunesse, Marcel Jullian, ancien élève de la faculté des
lettres de Paris, exerça divers métiers : mineur de fond,
conducteur de poids lourds, laveur de voitures, pilote d’avion...
Résistant à 22 ans, il fut arrêté et condamné à mort par les
nazis. Il récitait des vers de Rimbaud et d’Aragon à ses
compagnons de cellule et gardera à jamais le goût de la poésie.
Dans les années 1960-1970, il est devenu PDG de plusieurs maisons
d’édition dont Plon ou Julliard. Editeur, scénariste (on lui
doit Cent Mille dollars au Soleil (1964), Le Corniaud (1965), La
Grande Vadrouille (1966), Le Cerveau (1969), Le Mur de l’Atlantique
(1970), La Folie des Grandeurs (1971), La Soif de l’Or (1993),
homme de télé, de radio (on lui doit la première émission sur la
télé : Ecran total en 1986 sur France Inter), Marcel
Jullian était aussi écrivain, il laisse une autobiographie Le
temps qui passe, mémoire buissonnière. Dans le deuxième tome,
il relate ses expériences douloureuses dans le monde de la télé.
Nommé à TF1 fraîchement privatisée, il déclame : Je
ne servirai pas d’alibi à une société d’audience.
Il en tirera sa maxime : La
télévision rend fou. Je le sais : j’en viens !
Pour
ce qui est de juillet, c’est en revenant de Roissy où je suis allé
chercher mon fils qui arrivait de San Francisco que j’ai appris la
mort de Marlon Brando. Avec sa disparition, c’est un véritable
mythe, un monstre sacré du septième art qui quitte la scène,
laissant derrière lui une légende : celle d’un artiste rebelle
et révolutionnaire, solitaire et sardonique, dont le talent a
inspiré toute une génération de grands acteurs, d’Al Pacino à
Robert De Niro en passant par Harvey Keitel ou Robert Duvall. Marlon
Brando, décédé à l’âge de 80 ans d’une maladie pulmonaire
à Los Angeles, était en effet l’acteur prodige par excellence,
travaillant à l’instinct pur, capable d’habiter ses personnages
au point de les rendre inoubliables, tels Don Vito Corleone dans «
Le Parrain. »
Ses
amis polynésiens se sont souvenus avec émotion de ce monstre sacré
du cinéma qu’ils ont pu fréquenter en toute simplicité à
Tahiti durant les années 60. Lors du tournage des Révoltés du
Bounty en 1961, Marlon Brando était tombé amoureux d’une actrice
polynésienne, Tarita, qui lui avait donné deux enfants, Teihotu et
Cheyenne. Cette dernière s’était suicidée en 1995 après
l’assassinat en 1990 de son fiancé Dag Drollet, par Christian
Brandon, demi-frère de Cheyenne. Après ces événements tragiques,
Marlon Brando n’est plus jamais revenu en Polynésie mais c’est
à partir de cette tragique histoire que je me souviens de lui comme
d’un homme étonnamment obèse (plus gros même que dans « Le
Parrain »), si différent du jeune séducteur de ses débuts.
Sa
disparition à l’âge de 80 ans laisse l’image d’un homme
secret, au destin torturé, fascinant à l’écran comme dans la
vie. De tous les hommages qui lui ont été rendus, le plus beau est
celui de son ami et admirateur, Francis Ford Coppola : Marlon
aurait détesté l’idée que l’on intervienne pour commenter sa
mort. Tout ce que je peux dire, c’est que je suis triste qu’il
soit parti.
Un
rédacteur de Télérama a écrit de lui qu’il était la star
absolue et que le rôle de sa vie qu’il n’aima pourtant
jamais était celui de Kowalski dans « Un tramway nommé Désir »
de Tennessee Williams dont Elia Kazan fut le réalisateur et Vivien
Leigh la vedette féminine :
Un
rustre, un animal totalement éloigné de moi dira-t-il
du personnage. Il tourna sous la direction du même réalisateur
« l’Equipée Sauvage » et fut Terry Malloy dans
« Sur les Quais. » Je me le rappelle bien sûr dans de
nombreux films sans doute aussi prestigieux comme le scandaleux « Dernier
Tango à Paris » qu’il tourna en 1972, associant avec son
talent habituel la sexualité et la mort.
Comme
toujours, je laisse à ceux qui ont mieux connu que moi les quatre
hommes dont je viens de parler le soin de remplir des pages à leur
sujet. Je vais ainsi - au risque de surprendre les lecteurs - me
tourner vers le réalisateur qui a préféré Marlon Brando à Burt
Lancaster que les producteurs voulaient lui imposer pour la version
cinématographique d’ « Un tramway nommé Désir »
parce que ces Mots…dits n’on pas été publiés sur ecrits-vains.
Je veux parler d’Elia Kazan, décédé le lundi 29 septembre 2003
et qui disait de lui - même : Je
suis un dur, plus que la plupart des gens il me semble. Enfant, j’étais
un outsider, et il fallait être un dur pour survivre. James Baldwin
a dit de moi que j’étais un nègre, j’accepte le compliment.
J’ai
en effet retrouvé aujourd’hui dans « mes tiroirs » ce
que j’avais écrit en avril 1999 après avoir enregistré la Nuit
des Oscars non pour la voir tout entière mais afin d’observer la
réaction du show-business au moment de la remise d’un Oscar à
Elia Kazan pour l’ensemble
de son oeuvre. J’étais d’autant
plus intéressée que le dimanche 21 Mars de la même année,
j’avais regardé à vingt trois heures sur Arte « Hollywoodisme »
qui retraçait l’histoire des « Movie Moguls » de la côte
Ouest, Louis B. Mayer, Jack Warner et Harry Cohn, tous trois émigrés
juifs d’Europe centrale et orientale. Après avoir fui les pogroms
de leur pays d’origine, ils avaient émigré aux Etats-Unis où,
frustrés devant le manque d’opportunités professionnelles de la
côte Est, ils décidèrent de tenter leur fortune dans cette
Californie encore vierge et d’y jeter les bases d’une nouvelle
industrie : le cinématographe
américain.
Il
me semblait donc intéressant de voir comment la troisième ou
quatrième génération de producteurs, réalisateurs et acteurs
allait accueillir cet homme, comme les « Pères Fondateurs »
un immigré mais turc d’origine arménienne, un génie certes dont
j’ai lu, vu et admiré les livres et les films, mais qui s’est
bien mal comporté au temps de la chasse aux sorcières fomentée
par le sénateur Joseph McKarthy. J’ai bien observé la salle au
moment de l’arrivée du très vieux monsieur sur la scène et je
crois pouvoir dire que vint cinq pour cent du public environ est
resté assis et n’a pas participé à la standing ovation, Steven
Spielberg en particulier. Et pourtant un fait qui est peut-être
passé inaperçu mais que j’ai ressenti avec beaucoup d’émotion
s’est produit au moment où l’on projetait les plus célèbres
passages des films de Kazan avant de lui remettre son Oscar. Quelle
ne fut pas ma surprise quand je constatais qu’il avait été le réalisateur
de « Gentleman’s Agreement » avec Gregory Peck, une
chose qui s’était complètement effacée de ma mémoire. Dans ce
film que j’ai adoré parce qu’à l’époque j'étais également
amoureuse de l’acteur, celui-ci interprète le rôle d’un
journaliste auquel son rédacteur en chef demande de se mettre pour
quelques semaines dans la peau d'un juif et de faire une enquête
dans les milieux de la « upper middle class » (la
bourgeoisie aisée) afin de connaître le niveau de leur antisémitisme.
Il essuie bien sûr un grand nombre de vexations : l’hôtel où il
se rend avec sa fiancée refuse de l’héberger quand il donne son
nom, les parents de
celle-ci n’acceptent pas de le recevoir, la jeune femme elle-même
le quitte parce qu’elle n’a pas le courage de subir la
pression... Le film datant des années cinquante, début soixante au
plus, je me suis posée cette question : comment Elia Kazan a-t-il
pu se faire violence au point de tourner un tel film peu de temps
après avoir adhéré au maccarthysme ? Je me suis demandée même
si je ne m’étais pas trompée en regardant les extraits de films
d’autant plus que jusqu’à présent ni Internet que mon fils a
consulté, ni mes dictionnaires ne m’ont permis de vérifier si
mes yeux ne m’avaient pas trahie. Mon gendre qui possède une
encyclopédie détaillée du cinéma américain doit me rappeler
pour me dire ce qu’il a trouvé sur ce film qui apparemment n’a
pas marqué d’autres mémoires que la mienne.
En
tout cas si Elia Kazan a bien tourné « Gentleman’s
Agreement » et je le saurai bientôt, il lui sera beaucoup
pardonné. Je veux ajouter (je n’en serai pas à ma première
digression) qu’à l’époque même du film, surprise malgré tout
de l’ostracisme exercé contre les Juifs par l’establishment américain
et dont je n’avais pas une idée très nette, j’ai demandé la
confirmation du fait à l’un de mes amis américains. Il m’a répondu
que le golf privé juif sur lequel il jouait avait été comme
beaucoup d’autres parcours construit dans les années trente quand
l’accès dans les country clubs de la classe aisée américaine
fut interdit à nos coreligionnaires. La tradition étant forte même
dans le Nouveau Monde, l’habitude s’est perpétuée et les golfs
juifs existent toujours aux Etats-Unis et comme j’ai pu le
constater il y a tout juste deux ans au Canada où j’ai accompagné
une amie sur un tel parcours près de Montréal.
Dès
la mort du célèbre metteur en scène, j’ai bien sûr consulté
ce que les médias disaient à son sujet : le meilleur « papier »
est celui du monde écrit par Florence Colombani dans le Monde du 29
Septembre 2003 où j’ai eu la confirmation de ce que j’avais écrit
en 1999. Elia Kazan fut bien le metteur en scène de Gentleman’s
agreement et de tous les merveilleux films dont j’ai vu la
plupart au temps où ils furent tournés. Ainsi, cet homme, ce
grand du cinéma devrais-je dire, est encore une de ces personnalités
ambiguës qui foisonnent à notre époque et dans l’étude
desquelles il est très difficile au profane de séparer le grain de
l’ivraie.
L’existence
d’Elia Kazan, objet d’une superbe autobiographie (Une
vie, Grasset, 1989)
écrit
Florence Colombani est
un véritable roman d’une complexité humaine, politique,
historique proprement fascinante. Elle parcourt le siècle,
s’entremêle à quelques-unes de ses plus grandes figures
d'artistes, et réserve surprises, énigmes et zones d'ombre. Il
s'agit, avant tout, d'une histoire américaine. Celle d’un Grec
d'Anatolie, né en 1909 à Constantinople, dans ce qui était encore
l'Empire ottoman. Il arrive à New York à l'âge de quatre ans,
dans les bagages de ses parents qui fuient la persécution turque.
Elia Kazanjoglou devient Kazan, et se fond dans le paysage avec l'étonnante
capacité d'adaptation qui, combinée à sa petite taille, le feront
surnommer Gadge (pour Gadget) toute sa vie.
J’aimerais
citer quelques uns de ses films et tous les grands acteurs qui les
ont illuminés de leur présence. Je ne trie pas, j’offre ces
bouquets prodigieux aux lecteurs :
Sea
of grass, Gentleman’s agreement, Un Tramway nommé Désir, Sur les
Quais, Les Visiteurs, Panique dans la rue, Que viva Mexico, A l’Est
d’Eden, Fleuve Sauvage, Un homme dans la foule, America America,
L’Arrangement, Le Dernier Nabab…interprétés
par Vivien
Leigh, Nathalie Wood, Robert de Niro, Marlon Brando, Karl Malden,
Ben Gazzara, Catherine Hepburn, Spencer Tracy, Gregory Peck, Eva
Marie Saint, James Dean, Montgomery Clift, Warren Beatty…
Si on réalise l’influence qu’a eue Elia Kazan sur les plus
grands réalisateurs américains, on ne peut plus le juger en
fonction d’une très mauvaise action commise au temps où, immigré
lui-même, il se permit de juger des hommes qui étaient aussi
grands que lui. Il est sans doute le meilleur représentant d’un
monde qui n’est plus manichéen mais comporte les plus grandes
contradictions et les amalgames les plus inattendus.
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