Une photographie de Stéphane Popu

 

 

Les américains face à Nadjaf et Falloudjah

 

par Lise Willar

 

 

 

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J’ai eu la chance de zapper sur Canal+ au moment où deux grands reporters qui ont réalisé un documentaire à Nadjaf[1] et à Falloudjah[2] malgré tous les risques qu’une telle entreprise comporte étaient interviewés par Emmanuel Chain : Grégoire Deniau qui ne se serait même pas targué d’être le fils de son célèbre père si on ne lui avait posé la question et Stéphane Villeneuve. Ils ont pu s’infiltrer malgré les Américains et les insurgés iraqiens dans les deux villes au risque d’être enlevés ou tués par les uns ou les autres. Grégoire Deniau et son cameraman ont d’ailleurs été arrêtés par les GI’s et maintenus cinq heures les yeux bandés jusqu’à ce qu’on les dépose dans le désert à 20heures 30 et qu’on leur dise : « Attention, dès la tombée du jour, nous tirons sur tout ce qui bouge ! Je suppose que je n’ai pas besoin de revenir sur tous les évènements tragiques qui se sont déroulés durant les trois semaines où les troupes américaines ont fait le siège de Falloudja. De toutes façons, j’en saurai plus ce soir puisque les documentaires des deux hommes passeront en exclusivité sur Canal+.

J’ai donné tant de mon cœur au Moyen-Orient, je l’ai tant de fois parcouru, tant de fois des amis m’ont accueillie dans leur maison comme un « misafir » (voyageur privilégié) que je ne puis m’empêcher de déplorer à chaque minute et de toute mon âme la destruction de l’Iraq. Si une seule chose peut me réconforter, c’est l’espoir que l’incompréhension des troupes américaines venues de l’Amérique profonde permettent aux Iraqiens sunnites, chiites, chrétiens et kurdes même de s’unir contre l’occupant et d’oublier pour un temps leurs vues divergentes quant à la lecture des Livres Saints. A ce propos, j’aimerais rappeler que l’Iraq n’en est pas à sa première confrontation avec des Occidentaux et plus particulièrement des britanniques. Je voudrais citer ici une intéressante étude de Charles Tripp, Professeur à l’Ecole des Etudes Africaines à l’Université de Londres, auteur d’une « Histoire de l’Iraq » (Cambridge University Press, 2001) :

 Leçons d’une histoire coloniale oubliée

 A Bagdad, un régime autoritaire, appuyé sur les forces armées, tient étroitement le pays et représente une menace stratégique pour la principale puissance occidentale opérant dans la région. Une expédition militaire est lancée et, à l’issue d’une campagne plus difficile et plus coûteuse que prévu, Bagdad sera pris et un nouvel ordre politique institué sous le contrôle militaire et politique de l’Occident. Mais, au moment même où il semble que l’avenir de l’Irak soit en train de s’écrire à l’étranger, une révolte éclate parmi les officiers de l’armée, dans les rues de Bagdad et dans toutes les régions chiites du Centre et du Sud. Et voilà que toute l’entreprise risque d’échouer.

Le soulèvement finira par être écrasé, mais à un coût tel que l’armée d’occupation ainsi que ses responsables vont réviser radicalement leurs idées. A la place de la vision grandiose des débuts de l’occupation, un projet plus modeste et moins coûteux commence à prendre forme : reconnaître la hiérarchie sociopolitique existant en Irak et remettre l’Etat, sous surveillance occidentale, entre les mains des élites de l’ancien régime.

Ce récit n’est pas une anticipation des douze prochains mois. C’est la stricte narration d’événements qui se sont déroulés, il y a plus de quatre-vingts ans, lorsque la Grande-Bretagne, ayant conquis les trois provinces ottomanes de Bassorah, Bagdad et Mossoul, en a fait un nouvel Etat : l’Irak. Qu’il y ait là des échos du présent et d’un futur possible est moins la conséquence de quelque essence irréductible de l’histoire irakienne que de la logique du pouvoir impérial. Si la guerre a lieu, les Etats-Unis pourraient bien avoir à choisir entre les mêmes options que celles auxquelles les Britanniques furent confrontés entre 1914 et 1921. Il convient de réfléchir à ces options pour dégager éventuellement une logique commune entre deux tentatives de « reconstruction de l’Etat » par deux puissances impériales. Cela pourrait aider à comprendre ce que sera un nouvel Irak sous occupation américaine.

Lorsque les Britanniques envahissent la Mésopotamie, en 1914, ils n’ont pas l’intention d’y créer un Etat. Leur souci immédiat est de protéger leurs positions dans le Golfe. Mais le succès de leurs opérations militaires leur inspire des ambitions plus vastes, de sorte que, dès 1918, leur occupation s’étend sur tous les territoires formant aujourd’hui l’Irak. Partout, une administration est établie sur le modèle des Indes britanniques, où beaucoup de ces officiers et fonctionnaires ont fait carrière. Ce sera un mélange d’administration directe et indirecte.

Tout est géré depuis les ministères de Bagdad, au personnel entièrement britannique, mais, en province, les officiers politiques comptent sur les dirigeants locaux pour maintenir l’ordre et collecter les revenus. Sont exclues de cet arrangement les élites administratives et militaires de l’ancien Empire ottoman, en majorité des Arabes sunnites ou des Turcs arabisés. Une forme caractéristique de l’impérialisme britannique commence à émerger, centrée sur Bagdad mais pénétrant peu à peu dans toutes les strates de la société, donnant l’impression de consolider les intérêts britanniques.

Cependant, avec la fin de la guerre, en 1918, des voix s’élèvent par-ci par-là dans l’appareil d’Etat britannique pour remettre en question la définition même de ces intérêts. Alors que les uns s’accrochent à un impérialisme pur et dur, d’autres estiment que le recours à des « micro-technologies du pouvoir », destinées à faire entrer une société « arriérée » dans le moule du nouvel ordre administratif, fait partie intégrante de la mission impériale de Londres. Une vision, influencée à la fois par des doutes quant à la moralité de ce projet impérial et par des considérations pratiques de ressources et d’obligations, préconise un engagement moindre. La Grande-Bretagne, affirme-t-on de ce côté, n’a que deux exigences fondamentales envers quelque gouvernement que ce soit en Mésopotamie : qu’il soit compétent et qu’il respecte les besoins stratégiques britanniques. C’est ce dernier point de vue qui prévaudra et qui conduira à la création de l’Etat d’Irak).

Ce sont les événements en Irak même, autant que l’évolution en Angleterre et dans le reste du monde, qui vont déterminer cette conclusion. En 1920, le nouveau principe d’autodétermination des peuples donne naissance aux « mandats » accordés par la Société des nations - territoires pris aux empires centraux défaits et qui devaient être conduits en douceur à l’indépendance par l’un ou l’autre des Alliés victorieux. C’est une formule défendue par des membres du gouvernement britannique soucieux de conserver l’influence de leur pays dans le monde, mais au moindre coût, militaire et financier. Etant donné la volatilité de l’opinion anglaise en 1919-1920 pour tout ce qui touche à l’orientation des dépenses publiques, et aussi les inquiétudes gouvernementales sur les coûts de l’Empire, cette solution semble idéale.

Parmi les Irakiens eux-mêmes, beaucoup sont hostiles au mandat, n’y voyant qu’une couverture pour l’impérialisme britannique. Par contraste, bon nombre de serviteurs britanniques de l’Empire sur place y voient une grave abdication de responsabilité. La confrontation entre ces deux points de vue conduira à la révolte irakienne de 1920. Allumée à Bagdad par des manifestations de masse, où sunnites et chiites se côtoient, et par les agissements d’anciens officiers ottomans aigris, elle gagne en puissance lorsqu’elle s’étend au Moyen et Bas Euphrate, régions majoritairement chiites. Les guerriers bien armés des tribus, furieux des ingérences du gouvernement central et hostiles au règne des « infidèles », prennent le contrôle de tout le sud du pays. Il faudra plusieurs mois aux Britanniques pour mater la révolte et pour rétablir l’autorité de Bagdad, et il leur en coûtera, ainsi qu’aux Indiens et aux Irakiens, des milliers de morts.

 Une approche minimaliste

 Cette révolte de 1920 aura deux conséquences décisives. Désormais, les Britanniques sont convaincus que vouloir gouverner l’Irak directement leur coûterait trop cher, et que toutes affaires cessantes il faut mettre sur pied un gouvernement local plein et entier, avec une armée et tous les services administratifs. Or, il est presque inévitable que, cherchant des cadres pour le nouvel Etat, les Britanniques les trouvent parmi les élites administratives et militaires de l’Empire ottoman, écartées au cours de la guerre. En elles, ils voient des hommes rompus à la gestion d’un Etat moderne et dotés d’un sens des réalités à même d’apprécier à sa juste valeur le rôle de la Grande-Bretagne dans leur accession au pouvoir, aussi bien que dans l’affirmation de l’identité irakienne dans la région. Par contraste, les leaders de la majorité chiite et de l’importante minorité kurde sont perçus comme des rebelles en puissance et trop encombrés de traditions tribales et religieuses pour pouvoir gérer un Etat moderne.

Ce sont ces considérations qui vont guider la politique de Londres. L’émir Fayçal, fils du chérif Hussein de La Mecque qui a conduit la révolte arabe contre l’empire ottoman durant la première guerre mondiale, sera placé sur le trône, appuyé principalement par les anciens fonctionnaires et officiers ottomans, sunnites arabes pour la plupart. Ceux-ci prendront la relève des fonctionnaires britanniques dans les administrations, ceux-là formeront le noyau du nouveau corps d’officiers. Bien entendu, l’influence britannique se perpétue grâce à des conseillers dans les ministères, à deux importantes bases de la Royal Air Force et à de multiples autres liens qui continueront de maintenir l’« empire informel » de Sa Majesté, même après l’indépendance octroyée à l’Irak en 1932.

S’agissant de sauvegarder les intérêts stratégiques de la Grande-Bretagne, les défenseurs d’une approche minimaliste ou indirecte de l’Irak semblaient avoir eu raison. Mais ils avaient également posé les bases d’une forme particulière d’Etat particulier, qui portera l’empreinte de la nouvelle classe dirigeante, autoritaire et imbue de préjugés envers les diverses communautés composant la majorité de la population.

Ce retour sur l’histoire est important, car le régime du président Saddam Hussein est l’héritier direct de ces structures de gouvernement. Et les Etats-Unis, s’ils cherchent à organiser l’avenir de l’Irak, seront exposés à la même tentation que les Britanniques en 1920. Après l’invasion et le renversement militaire du régime, ils auront une décision à prendre. Ils pourront essayer d’imprimer des changements fondamentaux au mode de gouvernement - et y consacrer le temps et les ressources nécessaires. Ou alors, ils pourront mettre en place une administration qui satisfera à leurs principaux desiderata - respect des intérêts stratégiques américains et maintien de l’ordre - et permettra ainsi le retrait rapide de leurs forces. Cela aboutirait à sanctionner aussi bien les structures de pouvoir existant que la trajectoire historique ayant donné naissance au régime actuel.

Confrontée à la probable résistance irakienne à un projet de « reconstruction de l’Etat » et aux risques pour la vie de ses soldats, il est vraisemblable que l’administration du président George W. Bush - poussée par l’électorat américain - opte en faveur d’un désengagement des affaires internes du pays. Ce choix entrerait en contradiction avec de récentes déclarations qui, faites à Washington, affirment que les Etats-Unis ont pour mission de transformer l’Irak en « phare de la démocratie » au Proche-Orient. Cela provoquerait aussi le désespoir parmi ces Irakiens qui voient dans Washington la principale chance d’un changement politique radical. Mais, pour les Etats-Unis, comme pour la Grande-Bretagne il y a quatre-vingts ans, ce sont sans doute les coûts et les avantages à court terme qui pèseront le plus dans les décisions, au détriment des avantages plus lointains d’une transformation fondamentale de la société irakienne.  

 Je voudrais aussi - j’espère que mes lecteurs se sont maintenant habitués à mes longues digressions - rappeler une partie de l’Histoire récente à laquelle j’ai parfois été personnellement confrontée : Depuis que le Moyen-Orient est devenu l’un des pôles d’intérêt du monde, pour le meilleur et pour le pire, on cite souvent les villes saintes, Jérusalem et La Mecque, comme les symboles du judaïsme et de l’Islam, Qom en Iran comme la ville sainte des chiites et leur lieu de pèlerinage par excellence en oubliant Nadjaf et Karbala en Iraq dont on a tant parlé durant ces derniers mois : elles sont au même titre que les trois autres des villes saintes et des lieux de pèlerinage qui ont réuni cinq millions de pèlerins en 2003. (Quelqu’un a rappelé l’autre jour que l’anniversaire de la mort d’Husayn ne pourraient être célébré cette année par les chiites d’Iraq avec le même faste que l’année dernière.)

Avant de m’intéresser plus particulièrement à Nadjaf et à son ayatollah, j’aimerais rappeler ce que sont les imams et ayatollahs chiites :  J’ai pu constater lors des séjours que j’ai faits à Chiraz et Ispahan (l’entrée dans l’enceinte sacrée de Qom n’était pas autorisée aux particuliers non musulmans) qu’ils étaient depuis longtemps les maîtres incontestés des communautés chiites. Il n’était donc pas étonnant qu’un conflit latent existât dès lors entre le monde occidental du Chah et le petit peuple iranien dont le souverain s’était assez peu soucié à son accession au trône, oubliant très vite au milieu des splendeurs nouvelles qu’il était lui-même d’extraction modeste et que son père avait débuté sa carrière comme simple soldat puis sergent de l’armée iranienne.

Le lendemain des fêtes, j’avais avec l’assentiment de mes amis décliné l’offre de prendre le charter du retour et décidé de rester quelques jours à Chiraz avant de me rendre à Ispahan. Je n’avais à cette époque aucune connaissance de l’Islam et le Ramadan n’avait d’autre signification pour moi que celle d’un jeûne de trente jours durant lesquels les musulmans ne doivent prendre aucune nourriture entre le lever et le coucher du soleil. J’étais seulement curieuse de tout voir et de tout entendre. Je louais donc un tchador, ce long rectangle de tissu gris ou noir d’origine persique dont se couvrent les femmes iraniennes et qui est devenu familier aux téléspectateurs occidentaux depuis la révolution islamique, afin d’entrer sans me faire remarquer à l’intérieur de la Grande Mosquée. Dans la cour extérieure, des milliers d’hommes et de femmes priaient bruyamment, alternativement debout puis prosternés sur leurs tapis de prières. Dans la mosquée, autour de la châsse étincelante d’un saint, le bruit était encore plus intense. Les fidèles, serrés les uns contre les autres, pleuraient, priaient, baisaient les parois de verre serties de pierres précieuses.

Depuis cette époque, j’ai visité à plusieurs reprises le Maroc et la Tunisie, je suis allée en Inde du Nord où vivent cent vingt millions de musulmans, je suis retournée en Turquie pour un grand voyage qui m’a conduite de la Mer Noire à la Méditerranée en passant par l’Arménie et le Kurdistan. Je me suis peu à peu initiée à l’Islam et je suis entrée pour m’y recueillir dans de nombreuses mosquées sunnites : je n’y ai jamais retrouvé cette atmosphère de fanatisme qui s’exaltait en s’extériorisant. Je me souviens avoir pensé alors que l’occident n’était pas entré dans les moeurs du peuple iranien et lui resterait étranger à jamais. Seule une frange riche de la population qui envoyait au temps du Chah ses enfants étudier aux Etats-unis était acquise à notre manière de vivre (dont je ne suis pas ici pour proclamer l’excellence car ses tares équivalent sans doute à ses qualités.) Et puis la montée de l’intégrisme est telle dans de nombreux pays qui ont fait de l’Iran leur modèle qu’il n’est plus question aujourd’hui de déterminer le pays qui détient la palme du fanatisme religieux d’autant plus que les pays occidentaux ont leurs propres communautés extrémistes dont la philosophie et les actions ne sont pas plus acceptables que le carcan iranien dur à supporter par une partie de plus en plus importante de la population.

Pour en revenir à mes premières impressions qui étaient celles d’une novice, j’avais ainsi réalisé bien avant le retour de Khomeiny non seulement le gouffre qui existait entre les communautés chiites et l’entourage du Chah mais également la prééminence de la religion et l’autorité des ayatollahs : lors de mon passage à Ispahan, une famille juive, propriétaire d’une joaillerie où j’avais acheté quelques bijoux, m’avait invitée à dîner. Je demandais alors à la dame la raison pour laquelle elle portait le tchador alors qu’elle n’appartenait pas à l’Islam. Elle m’avait répondu que, vivant dans un quartier pauvre, elle ne voulait pas se faire remarquer par ses voisines. Le programme de modernisation « La Révolution Blanche » que le Chah avait lancé dans les années soixante n’avait aucune chance, selon mes hôtes, de pénétrer dans les villages puisqu’elle était déjà lettre blanche dans la plupart des grandes villes où de toutes petites filles portaient (je l’ai constaté de visu) le tchador dans les bras de leur père, les plus grandes se couvrant de même pour aller à l’école.

Que connaissais-je alors du coran ? Lors de mon second séjour à Istanbul, j’avais remarqué qu’autour de certaines mosquées anciennes se tenaient des bouquinistes qui ressemblaient à s’y méprendre à ceux des quais de la Seine. C’est chez l’un d’entre eux que j’ai acheté mon premier Coran dans une vieille édition publiée en français à Istanbul même. J’étais ravie de ma trouvaille et quand je l’eus en mains, l’ami musulman qui m’accompagnait dans ma promenade me dit de poser intérieurement une question, ajoutant qu’après avoir ouvert le livre saint à une page quelconque j’y trouverais automatiquement une réponse. Je dois reconnaître que je ne me souviens plus aujourd’hui de la question que j’ai posée alors, il y a plus d’un quart de siècle de cela, mais dès cet instant j’ai compris que le Coran n’était pas un livre comme les autres. Non seulement le Musulman y reçoit une  réponse à toutes les questions qu’il se pose, morales, sociales, techniques même puisqu’on peut y trouver, selon les initiés, la description d’un aéroplane ou d’un champ pétrolifère[3], mais il est également et surtout un code civil et religieux que les enfants apprennent par cœur dès leur enfance. C’est d’ailleurs en lisant et relisant chaque sourate qu’on arrive à comprendre comment on peut puiser dans le Coran un mode complet de vie et de règles sans avoir à recourir à d’autres directives, ce qui est possible avec la Bible si l’on respecte les Dix Commandements et si l’on y ajoute les 613 devoirs religieux (mitsvot) qui émanent de la Thora, du Talmud et des prescriptions rabbiniques mais impossible en ce qui concerne les Evangiles. Que le Musulman veuille se marier, avoir des enfants ou comme chez les Juifs répudier sa femme, il sait exactement quels sont ses droits et ses devoirs à tous les niveaux y compris pécuniaires. En cas de répudiation par exemple, le Coran lui prescrit de rendre sa dot à la femme car il ne peut profiter de cet argent avec une autre épouse. S’il est commerçant, il trouve dans le Livre les parts précises qu’il doit consacrer à son négoce, à ses employés, à sa famille, à ses domestiques et surtout aux pauvres car la charité est un des cinq piliers de la sagesse islamique. C’est ainsi que j’ai pu comprendre par la suite comment sont nés des Etats théocratiques tels que l’Arabie Saoudite, protectrice des pays musulmans conservateurs depuis Ibn Sa’ud[4] et surtout Faysal qui s’est fait le champion du panislamisme et place la djihad ou guerre sainte en tête des prescriptions du Livre, allant au-delà des volontés du Prophète. Le Musulman doit respecter la Djihad, soit, mais le Coran lui dit qu’un païen, un chrétien ou un juif converti devient un musulman à part entière et ne peut plus être attaqué sur le chapitre de la foi. S’il entreprend le pèlerinage de La Mecque, le Livre lui indique les prières qu’il doit y faire, les vêtements qu’il doit porter à l’extérieur ou à proximité de la Kaaba. Il y apprend dans quelles conditions il peut rompre le jeûne du Ramadan face à une situation imprévue ou incontournable. Le Livre lui dit tout, lui enseigne tout, raison pour laquelle, à la limite, l’enfant doit suivre les cours de l’école coranique à l’exclusion de toute autre[5]. Pas étonnant alors que le Coran soit le seul dénominateur commun de tout l’Islam, arabe ou non, les sourates étant dites ou lues dans le langage du Prophète. Les traductions qui en ont été faites sont à l’usage des mécréants que nous sommes, même quand elles sont reconnues par les autorités du Caire comme le splendide poème d’André Chouraqui.

Toutes ces connaissances qui me furent données peu à peu m’ont permis de comprendre sinon d’admettre la volonté de l’Ayatollah Komeyni de s’en tenir au seul Livre pour gouverner, légiférer, châtier ou guerroyer, atteignant et sans y prendre garde les transgressant les limites du Code sacré. L’expérience iranienne a eu depuis des émules pervers dans tous les tenants d’un islamisme agressif, les taliban en particulier, qui nient à la femme tout droit hors de celui de rester à la maison au service du maître, lui interdisent d’aller à l’école ou d’occuper un emploi. J’ai souvent pensé que le Prophète, s’il revenait sur terre et constatait jusqu’à quel point les hommes s’étaient détournés de sa Voie, serait horrifié comme le serait d’ailleurs Moïse ou Jésus.

Eternelle étudiante, je continuais à fureter chez les bouquinistes pour y trouver des livres français sur l’Islam, Mohammed, la Turquie… Je me souviens d’ailleurs combien je fus impressionnée par l’amoncellement de livres que feuilletaient les promeneurs avec une délectation que je n’avais pas ressentie en Iran sous le règne du chah où la distinction était alors beaucoup plus nette entre la classe riche et la classe pauvre des villages qui était à juste titre en quête de nourritures terrestres et pour la plus grande partie analphabète.

Après ce très long préambule, je devrais peut-être en arriver à ce fameux imam de Nadjaf en Iraq qu’on ne cesse de mentionner depuis que les Américains ont fait le siège de la ville et lancer un arrêt de mort sur le nouveau Mehdi (Messie.) Avant tout, il est nécessaire de préciser la nature exceptionnelle de la ville de Nadjaf : C’est bien en Iraq, terre de sanctuaires et de mausolées, qu’il faut chercher le berceau d’une religion plus arabe que persane. Sept des onze imams défunts de la lignée du Prophète y sont enterrés. Nadjaf, où repose Ali, et Karbala, où, en l’an 680, périt et fut enterré son fils Husayn, troisième imam chiite, fils d’Ali et de Fatimah, victime d’un traquenard, sont les lieux saints les plus révérés du chiisme. Nul doute que le pèlerinage 2003, accompli deux semaines après la chute de Bagdad par une foule immense et ardente, gardera un parfum de revanche. Non que le régime déchu se risqua à bannir les processions mais il muselait la ferveur des croyants, priés de rengainer cantiques, poèmes, bannières ou fouets de flagellant[6], soumis à des contrôles tatillons comme au zèle de faux guides et de flics en civil. Pis, en 1977, le pouvoir baasiste fit donner les canons contre la colonne qui cheminait à pied entre Nadjaf et Karbala. Bilan : plus d’une centaine de morts. Quelques années auparavant, un défilé de pénitents avait eu l’audace d’entonner des anathèmes très laïcs : « Saddam, bas les pattes, ce peuple te rejette ! » Le calendrier religieux a toujours aiguillonné les francs-tireurs. Dans l’Iran impérial que j’ai connu comme je l’ai dit plus haut, la première insurrection khomeyniste survint en 1963 à la faveur de l’Achoura, commémoration du martyre de l’imam Husayn, au dixième jour du mois sacré de moharram. Quant au slogan « Mort au chah ! », il retentira quinze ans plus tard dans le sillage de croyants furieux, résolus à détrôner un souverain assimilé au calife honni Yazid, commanditaire du meurtre de Husayn, décapité après que sa suite fut massacrée.

Je ne veux pas refaire ici l’histoire du chiisme que tout le monde doit commencer à connaître mais replacer le chiisme iraqien à sa juste place qui est loin de satisfaire les islamistes d’Iran. Je rappellerai seulement que le chiisme naquit d’une querelle de succession : Quand le Prophète disparut en 632 de notre ère, sans avoir désigné de successeur puisque ses préférences allaient à un calife élu, la majorité des arabes et des peuples conquis respecta le vœu de Mahomet, Ali, son gendre, devant attendre près d’un quart de siècle avant d’être nommé calife alors que les Persans choisirent leurs califes dans la lignée du prophète.

Voici peu, l’ayatollah Mohammed Bakr al-Hakim, chef de l’Assemblée suprême de la révolution islamique en Iraq (Asrii), mouvement d’opposants iraqiens en exil, invitait ses troupes à « épuiser tous les procédés pacifiques » pour obtenir le départ de l’occupant américain, invoquant l’exemple du Prophète qui tenta, treize années durant, de convertir à la vraie foi les mécréants de La Mecque, avant de recourir aux armes.  

D’autres ayatollahs n’ont pas eu la même patience : Dès 1979, Mohammed Bakr al-Sadr émit une fatwa proscrivant l’adhésion au parti Baas et jugea licite le recours à la violence face à l’oppresseur. Il fut exécuté en compagnie de sa sœur l'année suivante, au lendemain d’un attentat manqué contre le vice-Premier ministre, Tarek Aziz, avant qu’un tracteur ne traîne les deux cadavres dans les rues de Nadjaf. Vingt ans plus tard, le régime condamnera à la pendaison un autre Al-Sadr, Mohammed Sadeq. Sur un trottoir de la cité sainte, non loin du tombeau d’Ali, on vend sous forme de DVD les prêches du « deuxième martyr. » Le plus demandé ? Celui qu’il prononça le 19 février 1999, le jour même d’un assassinat qui déclencha de violentes émeutes. Dépourvu du bagage théologique de ses aînés, l’ambitieux Muqtada Al-Sadr, aujourd’hui porte-parole autoproclamé du peuple chiite, invoque sa glorieuse ascendance. Déjà, ses partisans tissent leur toile dans l’ancienne « Saddam City » au nord de Bagdad. Peuplée de plus de 2 millions d’âmes, cette banlieue gigantesque et misérable a d’ailleurs été rebaptisée « Medinat Sadr », la ville des Sadr.

C’est parce que je viens d’évoquer la toute puissance des Sadr de Nadjaf qu’il est temps de passer au documentaire dont j’ai parlé plus haut et que j’ai visionné hier soir : Son importance ne relève pas tellement des images car nous en avons vu de semblables depuis des mois mais du courage déployé par ces reporters de Kappa pour s’infiltrer dans deux villes assiégées, remplies de snipers, bombardées de jour comme de nuit et pour obtenir des interviews de gens qui ne prennent plus la peine de se voiler tant leur fureur de se battre et leur espoir de vaincre les troupes d’occupation dépassent leurs devoirs de prudence. La première séquence est criante de désespoir et de vérité. Un homme seul au milieu d’une route défoncée, crie à plusieurs reprises : « C’est ça la liberté que nous promettent les Américains, nous ne voulons pas de cette liberté ! » Cette séquence revient à plusieurs reprises au cours du documentaire, s’inscrivant comme le désir de liberté de tout un peuple uni contre ses destructeurs.

Dans certains cas, Grégoire Deniau et Stéphane Villeneuve ont pu s’adresser à de jeunes soldats américains. Face aux deux villes iraqiennes sunnites et chiites les plus importantes pas un seul d’entre eux ne connaissait la signification des deux mots, à fortiori la différence entre ces deux concepts de l’Islam. Nous savions combien le gouvernement américain est fautif de confronter ses troupes avec des populations dont ils ne savent rien, dont on ne leur a rien dit avant le départ, sinon quand ils doivent tuer et quand ils doivent épargner. J’ai peine à croire parfois qu’ils prennent les gens pour des « bougnoules » comme  les appelle le guignol américain de Canal+ mais il faut se rendre à l’évidence, ils en sont intimement persuadés si tant est qu’ils pensent et réalisent parfois les erreurs d’interprétation qu’ils sont entrain de commettre, qu’ils commettent en fait depuis qu’ils ont entrepris des Guerres en Orient ou au Moyen Orient. Il faut dire que leurs ancêtres ne comprenaient pas plus l’âme d’un Indien quand ils les tuaient par milliers afin de conquérir leurs territoires. Ce que ces hommes ont fait sur le sol même des Etats-Unis, pour quelles raisons leurs descendants s’en priveraient-ils dans un pays étrange dont ils connaissaient à peine l’existence avant d’y être envoyés ?

L’anniversaire de la mort d’Husayn n’a pu être célébré à Karbala comme elle le fut l’année dernière puisque les pèlerins ne pouvait accéder à la Ville Sainte mais les milliers de  combattants chiites les ont remplacés à Nadjaf et nous avons pu voir ces hommes en armes prier et se prosterner devant leur Mehdi, Muktada Al-Sadr, enveloppé dans le drap blanc du martyr. Bien que sa tête soit mise à prix par les Américains, ce petit homme bedonnant s’est toujours montré ouvertement à ses troupes qui, si elles ne se sont pas flagellées comme il est de coutume, ont hurlé leur espoir de mourir pour leur grande cause.[7] (Aux dernières nouvelles, Moktada Sadr a été arrêté le 27 juin par les Américains : Je décris dans la note 7 de bas de page les évènements qui ont précédé cette arrestation.)

L’évêque de Bagdad  et un imam sunnite sont venus se joindre aux révoltés chiites et l’homme d’église, l’imam et l’ayatollah ont fait une déclaration œcuménique dont les Américains devraient tirer une leçon s’ils en ont encore le désir : ils avaient cru pouvoir dans un premier temps réunir autour d’eux tous les opposants au régime de Saddam Hussein mais ils sont arrivés en fin de compte au résultat contraire, dressant les différentes communautés contre eux car elles n’acceptent pas la destruction de ce pays qui est leur depuis des millénaires et la mort de milliers de victimes qui sont devenus à leurs yeux autant de martyrs.[8] Oui, je crois que l’intérêt du documentaire de Grégoire Deniau et Stéphane Villeneuve émane surtout de la possibilité, parfois de la permission qu’ils ont obtenue de voir les gens et de les interroger, filmant ces différentes séquences qui sont pour nous autant de témoignages historiques. Pour terminer  comme se termine le documentaire, regardons à nouveau cet homme, seul sur sa route défoncée et criant à plusieurs reprises : « C’est ça la liberté que nous promettent les Américains, nous ne voulons pas de cette liberté. »


[1] Dès 1979, Mohammed Bakr al-Sadr émit une fatwa proscrivant l’adhésion au parti Bath et jugea licite le recours à la violence face à l’oppresseur. Il fut exécuté en compagnie de sa sœur l'année suivante, au lendemain d’un attentat manqué contre le vice-Premier ministre, Tarek Aziz, avant qu’un tracteur ne traîne les deux cadavres dans les rues de Nadjaf. Vingt ans plus tard, le régime condamnera à la pendaison un autre al-Sadr, Mohammed Sadeq. Sur un trottoir de la cité sainte, non loin du tombeau d’Ali, on vend sous forme de DVD les prêches du « deuxième martyr. » Le plus demandé ? Celui qu’il prononça le 19 février 1999, le jour même d’un assassinat qui déclencha de violentes émeutes. Dépourvu du bagage théologique de ses aînés, l’ambitieux Muqtada al-Sadr, porte-parole autoproclamé du peuple chiite, invoque aujourd’hui sa glorieuse ascendance. Déjà, ses partisans tissent leur toile dans l’ancienne « Saddam City », au nord de Bagdad. Peuplée de plus de 2 millions d’âmes, cette banlieue gigantesque et misérable a d’ailleurs été rebaptisée « Medinat Sadr », la ville des Sadr. J’ajoute que Muqtada al-Sadr revêt déjà pour haranguer ses foules l’étole blanche du martyr. 

              [2] Ensablé dans une confrontation sanglante avec les quelque 2.000 insurgés sunnites retranchés dans Falloudja, l’état-major américain a retiré ses troupes sur des positions plus éloignées de la ville, confiant à la police irakienne et à une nouvelle force composée d’anciens soldats de Saddam Hussein le soin d’y rétablir la sécurité. Plusieurs commandants américains ont souligné que cette nouvelle stratégie, tournant le dos à la politique de « débaassification » de l’Iraq mise en oeuvre il y a un an, était une « expérience » susceptible d’être annulée. Pas question non plus pour eux de renoncer à retrouver les meurtriers de quatre civils américains à Falloudja le 31 mars, dont le lynchage a déclenché l’offensive des « marines. » A Washington, un porte-parole du Pentagone a souligné que les Etats-Unis suivraient « les yeux grands ouverts » l’application de cet accord de Falloudja. Mais pour de nombreux Iraqiens, l’arrivée du général Djassim Mohamed Saleh, ancien de la Garde républicaine (garde prétorienne du dictateur) et de ses hommes et le retrait des « marines » ressemblent à une débâcle militaire pour l’armée américaine. « Allah nous a donné la victoire sur les Américains » pouvait-on entendre depuis le haut-parleur d’une mosquée de la ville. « Cette victoire est le fruit des actes de bravoure des moudjahidine  (combattants de la guerre sainte) de Falloudja qui ont vaincu les troupes américaines. » « Je suis certain que les Américains ne reviendront pas dans cette ville après la leçon que leur a infligé la population de Falloudja », affirme un habitant, Faouak Djabbar.

 

            [3] Je crois que Marc-Alain Ouaknin est arrivé à peu près au même conclusion en ce qui concerna la Bible dans son dernier livre que je n’ai pas encore lu : « Le Mystère des Chiffres. »

[4] Je suppose que j’ai déjà eu l’occasion d’expliquer ce qu’était le wahhabisme qui est né en Arabie Saoudite sous le règne Ibn’Saoud mais comme j’ai l’intention de parler de l’imam de Nadjaf, il n’est pas inutile que je précise une fois de plus ce qu’est cette doctrine : Le wahhabisme, doctrine politico-religieuse, tire son nom de son fondateur, Mohammed ibn Abd el Wahhab, mort en 1792 en Arabie. Cette doctrine, qui gouverne l'Arabie saoudite grâce à l’alliance entre les descendants d’ibn Abd el Wahhab et ceux d’Ibn Saoud, fondateur du premier royaume saoudien, prône un retour à la pureté originelle de l’Islam. Elle condamne la pratique du culte des saints ( maraboutisme), les pèlerinages à leurs tombeaux, l’usage du chapelet. Elle interdit la mixité, le cinéma, la musique et le tabac. Elle impose le port de la barbe aux hommes et celui du « djelbab » (voile recouvrant le corps et le visage), ou au moins de «  l’abaya » (vêtement ample cachant les formes du corps), aux femmes. Tout ce qui s’oppose à cet islam, sévèrement codifié à partir d'une lecture littérale des textes coraniques, est considéré comme  « bidâa » (invention humaine), et donc contraire à la chariâa (loi divine).

 

               [5] Voici qui devrait faire réfléchir les islamistes qui contestent à l’Etat laïque le droit d’interdire le port du voile dans l’enceinte de l’école publique. S’ils connaissaient mieux « leur » version du coran, ils verraient que les femmes et les filles doivent rester à la maison et les garçons ne fréquenter « que » l’école coranique, à l’exception de toute autre !

               [6] Je crois me souvenir que j’ai parlé des flagellations auxquelles j’ai assisté en Iran quand j’ai fait l’analyse du livre de Saideh Pakravan : «  The Arrest of Hoveyda » (L’Arrestation d’Hoveyda.)

[7] Le jeudi 27 juin, Moktada Sadr a proposé de retirer ses miliciens de Nadjaf afin de mettre un terme aux combats avec les forces américaines, a indiqué le conseiller à la sécurité nationale iraqien Mouaffak al Roubaïe, citant un communiqué de Sadr qui précise que l’imam proposait le départ de ses combattants non originaires de Nadjaf en échange du retrait des forces américaines et de l’abandon des poursuites engagées à son encontre pour un meurtre commis en 2003 : « Afin de mettre un terme à la situation tragique à Nadjaf et à la violation des lieux saints, je fais part de mon accord pour ce qui suit : la fin de toutes les manifestations armées, l’évacuation des bâtiments public et le retrait de tous les combattants de l’Armée du Mehdi. »

Recherché mort ou vif par les Américains, Sadr invite également les forces américaines déployées à Nadjaf à se replier dans leurs bases afin de laisser la police iraqienne prendre le contrôle de la sécurité de la ville. Il dit également souhaiter l’ouverture de négociations avec la communauté chiite irakienne, majoritaire dans le pays, sur l’avenir de l’Armée du Mehdi que les Etats-Unis veulent démanteler. Les miliciens de Sadr ont, comme je l’ai montré dans le texte, pris les armes début avril contre les forces emmenées par les Etats-Unis dans les villes chiites du sud de l'Irak et dans certains quartiers de Bagdad. Les dignitaires chiites iraqiens désapprouvent la stratégie adoptée par l’imam radical. Sans attendre de réponse officielle, Moktada Sadr a commencé à retirer ses miliciens de la ville. .

                [8] J’ai d’ailleurs remarqué lors du passage d’une ambulance qui recherchait des blessés pour les conduire à un hôpital de fortune que l’infirmier, quand il repérait une victime décédée, disait : « voici un martyr. »