En
ce mois de juin où l’on ne parle que du débarquement, je ne
puis m’empêcher d’évoquer mon propre parcours et celui de
mon frère. Nous avions, lui 22 ans et moi 19, quand nous dûmes
prendre la première décision grave de notre vie. Le récit que
je vais faire est évidemment plus long que ceux des Mots…dits
habituels mais je me réfère aussi à une époque inhabituelle !
Si j’ai décidé de faire connaître notre Grand Voyage, c’est
parce que, seuls sans doute parmi les anciens, nous n’avons
jamais fait partie des associations, n’avons jamais réclamé
aucun honneur d’aucune sorte et ne touchons même pas la
retraite des anciens combattants ! Notre père a sans nul
doute influencé notre attitude car il conservait un tel souvenir
de la Guerre de 14-18, de Verdun, du Chemin des Dames, des décimations
de 17 que, tout en ayant donné huit ans de sa vie à son pays
(trois ans de service militaire, quatre ans de guerre, un an
d’instruction des jeunes classes), il n’aimait pas cette référence
continuelle à « leurs » batailles qu’ont grands
nombres de vétérans. Mais passons maintenant au récit :
Le
souvenir indélébile que j’ai de l’été 1942 est le retour définitif
de mon père
qui débarqua le dix huit ou dix neuf juillet à Villemur en
salopette de jardinier. Dès le lendemain de la rafle du Vél’d’Hiv,
il avait pris le train de Paris pour la banlieue de Vierzon puis,
après avoir traversé un ou deux villages, se renseignant avec le
plus de prudence possible sur les passeurs susceptibles de lui
faire franchir clandestinement la ligne de démarcation, il découvrit
un homme qui lui conseilla de revêtir une salopette pour ne pas
attirer l’attention et le guida contre une somme d’argent au
bon endroit. Ce n’était pas toujours le cas comme nous le
verrons bientôt. Je crois qu’ils traversèrent le Cher en
pleine nuit pour ne pas être repérer par d’éventuels
guetteurs puis mon père marcha jusqu’à la prochaine gare de
zone libre où il prit le train pour Toulouse. Dire notre joie de
le voir débarquer sain et sauf sans crier gare est trop faible,
nous la criâmes parce que nous savions qu’il ne repartirait
plus même si nous pressentions que nous n’en étions pas à la
fin de nos peines.
De
cet été là, je n’ai aucun souvenir précis. Début Octobre,
j’ai tenté l’examen d’entrée en khâgne. Je ne pouvais y
être admise d’office car je n’avais pas eu de mention à mon
premier bac. Le thème latin sans dictionnaire était cependant
trop difficile car je n’avais pas assez de base et, en fait,
n’avais pris une langue morte en première (six heures de
travail par jour en plus du cursus normal) que pour suivre la
section A’ obligatoire en ce temps-là pour faire médecine.
L’attrait de la khâgne était dû sans doute au fait d’avoir
rencontré des compagnes intéressantes dans l’atmosphère protégée
de l’internat de Toulouse mais il y avait une marge entre
bavarder, lire des dizaines de livres et assumer les difficultés
d’un examen auquel je n’étais pas suffisamment préparée. En
dépit d’une bonne dissertation et d’une version latine
convenable, je ne fus pas reçue et comme j’avais perdu trop de
temps, je ne pus me
recycler en médecine car le quota de juifs admis au PCB était
atteint. Il en était de même à la Faculté de Lettres et je me
retrouvais le bec dans l’eau pour avoir voulu embrasser plus que
je ne pouvais étreindre.
Novembre
1942 : la France entière était occupée, les troupes allemandes
débarquèrent à Toulouse. Mon frère était menacé doublement
à son usine, comme juif et comme dessinateur industriel. Il
risquait la déportation ou sa réquisition par le STO (Service du
Travail Obligatoire.) Les Allemands avaient besoin de nos hommes
dans leurs usines pour prendre la place de ceux qui se battaient
sur le front de l’Est, surtout depuis que la bataille de
Stalingrad faisait rage et tuait autant de soldats allemands que
de défenseurs russes. Entre deux écoutes de la BBC, il était de
plus en plus question entre nous d’un éventuel départ de
Claude pour l’Espagne via les Pyrénées. De là, il lui
faudrait trouver un moyen de rejoindre l’Angleterre.
Presque
jusqu’au dernier moment, il ne vint à l’idée d’aucun
d’entre nous que je pourrais prendre part à l’aventure.
J’avais dix neuf ans mais en dépit de l’exode et de notre déplacement
vers le sud, ma vie avait été jusqu’alors celle d’une petite
fille protégée. Je me souviens qu’au cours de l’été 39,
avant de partir pour mon premier séjour en Angleterre où la déclaration
de guerre me surprit, j’avais demandé à mon frère si je
pouvais l’accompagner aux Auberges de la Jeunesse. Sévère
comme le sont encore de nos jours certains aînés, il m’avait répondu
par la négative, songeant peut-être que les contacts entre
filles et garçons y étaient un peu trop libres pour sa jeune
soeur.
Nos
parents sont partis une première fois à Béziers où certains de
nos cousins de Besançon étaient réfugiés. Ils ont trouvé ce
qu’ils cherchaient: l’adresse de passeurs espagnols
susceptibles de faire passer la frontière à de futurs évadés.
A leur retour et après avoir réalisé que j’étais en
danger autant que mon frère ou eux-mêmes, ils me proposèrent à
regret de me joindre à lui. Sans bien savoir ce qui
m’attendait, j’ai immédiatement acquiescé, leur demandant la
raison pour laquelle ils ne viendraient pas avec nous. Mon père a
été très ferme sur ce sujet: rien ni personne ne le ferait
quitter son pays même s’il devait se cacher jusqu’à la fin
de l’Occupation. Maman était du même avis et de plus la
perspective d’une longue escalade en plein hiver ne lui
paraissait pas compatible avec ses forces physiques.
Ainsi,
en Janvier 1943, après avoir fait nos adieux aux Mouyssac, les
seuls amis de Villemur que nous ayons mis au courant de nos
projets, nous avons quitté notre petit havre du sud-est pour Béziers
où nous avons déjeuné chez nos cousins.
Maman avait fait préparer une dinde de douze livres pour
le festin de séparation. Tout le monde sait bien qu’en France
les joies se fêtent et les peines se noient dans la bombance.
Le 18, au milieu de l’après-midi, nous avons fait nos
adieux à la famille dont un des fils devait se joindre à nous et
à nos chers parents, à Papa, mon protecteur, si charmant et si
jeune, à Maman, grande, bonne qui, me confiant à mon frère, lui
dit ces quelques mots : « Garde-la bien, mon fils, elle est
avec Papa et toi ce que j’ai de plus cher au monde. » (Si
elle avait pu savoir ce que nous réservait l’avenir !)
Un
autocar nous a conduit vers les Pyrénées à un endroit fixé à
l’avance par les guides que mes parents et notre famille de Béziers
avaient contactés. Ils étaient deux à nous attendre et, le soir
venu, nous avons pris le
chemin de la montagne. Comme
mon frère et mon cousin, je portais des pantalons et nous avions
pour seuls bagages des sacs à dos plus adaptés que des valises
à une randonnée en montagne.
Mon frère avait remis au départ la moitié de la somme réclamée
par les passeurs, le solde devant leur être remis une fois le
passage de la frontière effectué.
Leur métier, car c’en fut un durant l’Occupation de la
France, était devenu très lucratif, plus encore chez les
Espagnols que chez les Français dont certains faisaient passer la
ligne de démarcation quand elle existait encore et les Pyrénées
parce qu’ils appartenaient à la Résistance. Certains de nos
voisins d’outre Pyrénées avaient troqué la contrebande du
tabac qui continuait cependant parce que si l’Espagne n’en
manquait pas, la France en était sérieusement privée, contre la
contrebande humaine qui payait sans protester ou demander des
comptes et qu’on n’avait même pas besoin de livrer à
domicile.
Nous
n’avions pas eu la chance de rencontrer des bénévoles. De
toutes façons, ce qui avait poussé mes parents et mon frère à
choisir le biais de l’évasion est le fait que si nous
connaissions déjà quelques hauts faits de la Résistance, si
nous savions que des communistes en faisaient partie depuis le début
de l’Occupation malgré le Pacte Germano-Soviétique, personne
à Villemur ou alentour parmi les gens que nous fréquentions ne
semblait en faire partie ou savoir si des groupes existaient à
proximité. Nombreux étaient ceux qui, comme nous, écoutaient la
BBC et Maurice Schuman, d’autres étaient férus en dévotion et
chantaient les mérites du Sauveur de la France, le Maréchal Pétain.
Réfléchissant
peut-être à tout cela, nous grimpions. Mon espagnol du lycée me
permit d’avoir une conversation avec les guides chaque fois que
nous nous arrêtions pour souffler. D’après ce qu’ils
m’expliquèrent, nous escaladions les flancs du Canigou, un
massif des Pyrénées françaises dont j’appris plus tard
qu’il dominait à 2784 mètres. Il faisait très froid mais il
n’y avait heureusement pas de neige. Par contre la lune était
dangereusement pleine à tel point qu’on y voyait presque comme
en plein jour. Aux approches de la frontière, nous entendîmes
les aboiements des chiens policiers allemands et vint, lancinante,
la crainte d’être sentis et découverts, ce qui ne nous
laisserait aucune chance de survie. Juifs et sans papiers, nous
avions deux possibilités: au mieux l’exécution sur place, au
pire le renvoi en France et la déportation. Comme les passeurs ne
donnaient aucun signe d’énervement, nous continuâmes à les
suivre et, vers quatre heures du matin, ils nous déclarèrent que
nous étions sains et saufs, que la frontière était franchie.
Une fois que mon frère leur aurait donné la somme
d’argent que nous leur devions, ils descendraient dans la vallée
puis remonteraient nous chercher avec une voiture qui nous
conduirait à Barcelone. Pauvres naïfs que nous fûmes, pauvres
benêts !
Pas
une minute nous n’eûmes l’idée de leur dire que nous
voulions les accompagner, que descendre était moins dur que
d’escalader comme nous venions de le faire. Mon frère ou mon
cousin, tous deux plus âgés que moi, n’eurent même pas
l’inspiration ou d’affirmer que nous paierions une fois la
voiture rendue dans la montagne ou d’exiger que l’un des deux
hommes reste avec nous pour l’attendre. A sept heures du matin,
transis de froid, nous attendions toujours et, bien sûr, personne
ne vint. Nous décidâmes d’un commun accord de partir. Pour
autant que nous le sachions, les Catalans ne nous livreraient ni
aux Allemands de la frontière ni aux Gardes Civils. Nous avons
demandé asile dans une chaumière toute proche de notre point de
départ et nous avons attendu une heure de plus puis nous avons décidé
de poursuivre notre chemin vers la vallée. Notre idée était de
gagner la gare la plus proche et de tenter notre chance de sauter
dans un train qui se dirigerait vers le sud.
A
neuf heures environ, dans le premier village que nous rencontrâmes,
des ouvriers qui se rendaient à leur travail nous abordèrent et
nous dirent que je devais remplacer mes pantalons par une jupe
car, à l’époque, une jeune fille espagnole ne s’habillait
pas en garçon! Ils nous conseillèrent d’éviter la première
gare car elle serait pleine de gardes civils qui attendaient des
évadés tels que nous pour les reconduire à la frontière et
nous engagèrent à continuer à pied jusqu’à Ripoll, la première
ville importante où nous ferions bien de nous cacher jusqu’au
soir (facile à dire) pour essayer de prendre un train de nuit
dans lequel les contrôles sont moins fréquents que durant la
journée.
Je
me changeais dans un café puis nous prîmes la route de Ripoll.
Sans pantalons et le froid aidant, la partie interne de mes
cuisses fut bientôt en sang. Notre cousin, fatigué plus que nous
l’étions nous-mêmes et sans doute moins sportif, émit
l’hypothèse de se rendre aux gardes civils. Mon frère, après
m’avoir lancé un regard complice, lui déclara: « Nous
n’avons pas fait tout ce chemin pour capituler si près du but.
Il faut continuer. » Dès
les premières maisons de Ripoll, nous frappâmes à une porte et
une femme vint ouvrir, l’air effrayé.
Je lui expliquai en espagnol la situation et montrai mes
jambes. Elle nous fit entrer dans une petite pièce du
rez-de-chaussée, nous priant de ne faire aucun bruit car son mari
policier dormait au premier étage puis elle nous laissa quelques
minutes et revint avec des bandages dont elle entoura mes cuisses
pour en épancher le sang. Nous repartîmes très vite après
l’avoir remercié, émus par l’attitude compatissante de cette
femme qui d’un mot aurait pu faire basculer notre avenir en révélant
notre présence à son mari.
Nous
sommes entrés à nos risques et périls dans un petit restaurant
proche de la gare car nous étions morts de fatigue et nous avions
très faim. Tout ce que nous avions absorbé depuis la veille
consistait en quelques gouttes d’eau bues dans un torrent de la
montagne (malgré le froid nous étions assoiffés et plus d’une
heure s’était écoulée avant que nous ne trouvions cette eau
bienfaisante) et un café avec des tartines quand j’ai échangé
mes pantalons contre une jupe. J’ajoute qu’il y avait près de
vingt kilomètres entre le premier village et Ripoll et que la
salle du restaurant, pleine d’ouvriers, nous apparut dès
l’entrée comme un havre de paix où nous nous sentîmes en
confiance. Depuis le matin, les Catalans nous avaient aidés,
comprenant sans nous poser de questions qui nous étions et ce que
nous tentions de faire.
Nous
avons mangé avec un plaisir évident la bonne assiette de
haricots rouges que nous a servie la patronne. Le repas, la
chaleur et le repos nous ont fait du bien mais nous ne voulions
pas nous attarder de peur que des gardes garde civils n’entrent.
Non seulement nous risquions d’être arrêtés mais nous
pouvions mettre en danger les braves gens qui nous accueillaient.
Avant de partir, j’ai demandé à la patronne de mettre nos sacs
à dos en lieu sûr. Ils étaient trop voyants et nous viendrions
les reprendre plus tard (quand ? après la guerre, après le déluge
?)
Nous
avons repéré la voie ferrée et nous nous sommes tassés de
notre mieux dans un ravin jusqu’à l’heure du train de
Barcelone que j’avais apprise au restaurant de la bouche même
de la patronne. J’irais chercher les billets en prenant l’air
le plus nonchalant possible pendant que les garçons
m’attendraient dans le ravin avec le peu de bagages qui nous
restaient. Nous avions convenu de sauter dans le train au moment même
du départ. C’est tout au moins ce que nous pensions faire mais
le sort en a décidé autrement quand j’ai aperçu, alors que je
me rendais au guichet un homme d’un certain âge qui m’a tout
de suite abordée en me disant : « N’allez pas plus loin,
Mademoiselle. Je suis ici tous les jours pour éviter que des gens
ne se fassent arrêter dans la station. Les quais sont
bourrés de gardes civils et vous n’aurez pas une chance
de prendre votre billet ou de monter dans le train.» Il ajouta
qu’il avait connu durant la guerre civile des volontaires des
Brigades Internationales de nationalité française et qu’il
avait trouvé ce moyen de les remercier de leur action: passer une
bonne partie de ses journées à empêcher des évadés de France
d’aller se fourrer dans la gueule du loup.
Malgré
mon jeune âge, je savais que les autorités françaises
n’avaient pas toujours été tendres vis-à-vis des soldats républicains
qui s’étaient réfugiés dans notre pays pour échapper aux
poursuites des troupes de Franco et je me souvenais des affres
qu’ils avaient encourues au camp d’Argelès. Je suivais donc
notre sauveur avec reconnaissance après lui avoir dit que nous
devions récupérer mon frère et mon cousin qui m’attendaient
dans le fossé proche. Il nous guida pendant près de deux heures
à travers la montagne et nous donna tous les points de repaire
indispensables pour nous rendre à une ferme où nous serions,
assura-t-il, accueillis avec bienveillance. Nous laissant à peine
le temps de le remercier, il nous quitta pour aller reprendre son
poste le long de la voie ferrée. Nous ne connaîtrions jamais le
nom de notre bienfaiteur d’un soir mais je savais déjà que
toute ma vie l’image de l’Espagne serait celle d’un homme
qui n’avait pas oublié la République, la Guerre Civile et les
Français des Brigades Internationales, un homme dressé au milieu
d’une voie ferrée pour prévenir l’arrestation de quelques
jeunes gens inconnus. A tel point que bien des années plus tard,
témoin d’une déception passagère, une amie espagnole me dira
en souriant : «Vous les preniez tous pour des ‘hidalgos’, ils
ne sont que des hommes. »
Ayant
ainsi quitté notre nouvel ami, nous avons marché longtemps. Il
faisait froid et nous avons à nouveau eu très soif jusqu’à ce
que nous découvrions une source où nous nous sommes abreuvés.
Nous éprouvions tout de même quelque anxiété à l’idée
de nous perdre mais vers onze heures, en pleine nuit, nous avons découvert
la ferme, frappé à la porte qui s’est ouverte malgré
l’heure tardive et nous avons été accueillis amicalement par
des gens qui semblaient être habitués à recevoir des visiteurs
tels que nous. Ils nous ont immédiatement conduits vers
l’immense cheminée auprès de laquelle nous avons réchauffé
nos membres endoloris par le froid de la montagne.
En
dépit des quelques heures où nous nous étions arrêtés pour
attendre les guides, pour nous restaurer puis pour nous cacher
dans le ravin, nous avions pratiquement marché sans arrêt depuis
notre départ de France et nous n’avions pas dormi depuis deux
jours. Nous avons tout juste eu le temps d’apprécier les
divines pommes de terre et la viande que la fermière a fait
sauter dans une poêle au long manche de bois qu’elle agitait
directement sur le feu de bois puis nous nous sommes enfoncés
avec délices dans un lit de paille profond et chaud sans même
entendre les excuses proférées par la brave femme qui ne pouvait
nous offrir un vrai lit car elle était entrain de refaire ses
matelas. J’ai dormi dans ce grenier ou cette étable, je ne sais
plus, les dix huit plus belles heures de sommeil de ma vie.
C’est à six heures du soir qu’un petit garçon est venu nous
réveiller car nous avions tout juste le temps de nous laver, de dîner
puis de repartir, ce que nous fîmes après avoir remercié de
tout notre coeur les maîtres du logis qui n’ont pas voulu
accepter la moindre rétribution pour les repas et la nuit réparatrice.
Nous leur avons promis de venir les revoir après la guerre.
Il
faisait déjà nuit noire quand nous avons suivi le garçon qui
nous a mis sur le chemin de notre nouvelle étape, une ferme que
nous devions atteindre vers les cinq ou six heures du matin.
Là, nous avons senti que l’atmosphère n’était plus
la même. Les gens qui nous ont accueillis avaient transformé
leur ferme en une sorte de gîte payant mais nous ne leur en avons
pas tenus grief, trop contents de passer quelques heures à
partager les repas de la maisonnée et à bavarder avec le maître
du logis, ce qui améliorait bien mon espagnol et m’apprit que
l’homme ne se préoccupait pas de politique mais de l’argent
qu’il pouvait gagner avec les quelques personnes de passage. Le
petit garçon d’une dizaine d’année a même accepté une
cigarette de mon cousin et l’a fumée en présence de ses
parents. Nous avons
dormi jusqu’à deux heures du matin puis le fermier nous a
conduit à la prochaine gare: le premier train de voyageurs fréquenté
surtout par des ouvriers qui se rendaient à la ville ne recevait
pas souvent la visite de gardes civils et nous risquions moins un
contrôle que dans la journée.
Il
était cinq heures environ quand nous entrevîmes la voie ferrée
où l’homme nous laissa nous débrouiller seuls sans se préoccuper
de nos billets dont l’achat allait à nouveau poser un problème.
Je m’apprêtais à faire la queue au guichet quand une dame
s’approcha et me dit : « vous êtes français, montez dans
le train, je vous apporterai vos billets. »
Elle nous expliqua quand nous fûmes installés dans le
wagon qu’elle nous avait désigné que son mari était mort
pendant la guerre civile, du côté républicain, et qu’elle était
heureuse de pouvoir nous rendre service. Quelle chaîne de
gentillesse et quelle gratitude nous éprouvions pour ces gens qui
risquaient leur vie ou tout au moins la prison pour nous aider. La
Catalogne nous était précieuse et nous ne l’oublierions
jamais.
Nous
avons atteint Barcelone sans avoir vu dans le train le moindre
garde civil. Le contrôleur a poinçonné nos billets, nous jetant
à peine un regard. Au petit matin les esprits sont-ils moins en
alerte ou était-il simplement un brave homme qui faisait partie
de la chaîne de bonne volonté? Peu importe, il nous a aidés et
c’est ce qui comptait en définitive. A la sortie de la gare,
nous avons fait nos adieux à notre bienfaitrice et nous avons
sauté dans un taxi en lui demandant de nous conduire au Consulat
d’Angleterre. Mon
espagnol était-il si mauvais pour qu’apparemment le chauffeur
ait confondu « Alemania » avec « Inglaterra ? »
Je ne le pense pas mais nous avons tremblé quand le taxi s’est
effectivement arrêté quelques secondes devant le consulat
d’Allemagne. L’homme a eu l’air d’hésiter puis il est
reparti et s’est immobilisé à quelques centaines de mètres
seulement. Nous étions arrivés au terme de la première partie
de notre voyage. Les
Anglais étaient là-haut, à portée de main, ils allaient nous
accueillir puis nous expédier dans les plus brefs délais auprès
du Général de Gaulle !
L’entrée
du Consulat n’était pas gardée et nous pûmes entrer
librement. Un Monsieur Robert dont nous ne connaîtrions jamais le
nom véritable nous accueillit sans paraître autrement étonné
au récit de notre aventure: elle était celle de tous les jeunes
évadés de France qui arrivaient sans encombre à Barcelone, une
minorité comme je pus le constater ultérieurement.
D’avion vers l’Angleterre, il n’en fut même pas
question. Les quelques vols possibles étaient réservés à des
personnalités connues et ils ne partaient jamais d’Espagne mais
du Portugal. Notre filière serait une route de terre que Monsieur
Robert évoqua sans trop s’étendre. D’ailleurs, au bout de
quelques minutes, il fut question de faire partir les garçons et
de me garder à Barcelone. Ils me feraient venir quand ils
seraient eux-mêmes arrivés à bon port. Le chemin que je
prendrais serait moins hasardeux, semblait-il. Nous n’eûmes même
pas le temps de réfléchir et malgré toute la peine que j’éprouvais
à être aussi vite séparée de mon frère, du protecteur auquel
mes parents m’avaient confiée, je dus lui faire mes adieux
ainsi qu’à mon cousin. Nous avions été ensemble huit jours à
peine et la joie d’être arrivés en Espagne se transformait en
une peine indicible. Mon frère eut tout juste quelques minutes
pour me donner de l’argent dont j’aurais sans doute plus
besoin que lui, croyait-il, et pour m’embrasser. Sans même que
je m’en rendisse compte, ils étaient partis tous les deux, mes
compagnons, et je me retrouvais
seule, abandonnée à mon propre sort. Pas pour longtemps.
Une femme entra bientôt et me dit de la suivre. Elle allait me
conduire au Consulat de France où elle monta en ma compagnie puis
me dit d’attendre dans une salle qu’on vînt me chercher. Sans
me donner aucune explication sur ce qui m’attendait, elle me
laissa pour retourner sans doute à des tâches aussi ingrates que
celle dont elle venait d’être chargée par ce Monsieur Robert
problématique.
Ainsi
commencèrent les quatre heures d’attente les plus longues de ma
vie durant lesquels personne ne s’est préoccupé de moi ou
m’a offert la moindre nourriture ou la moindre boisson. Personne
en fait n’est apparu dans l’embrasure de la porte. Pour la
seconde fois je me sentais désespérément seule mais je
comprenais que l’état d’âme de mes seize ans, lors de mon
premier voyage en Angleterre, n’était qu’un prologue, une préparation
à la solitude et au désespoir absolu. Tout en versant des larmes
amères - durant quatre heures je n’ai pas arrêté de pleurer -
j’ai fait le point sur une situation qui me paraissait bien
compromise.
A
Fénelon, en troisième, l’une de mes compagnes de classe
s’appelait Madeleine Héricourt. Son père était journaliste à
Charivari, un hebdomadaire d’extrême droite. Avec Vichy, il
avait fait un départ en flèche, s’était plongé dans la
diplomatie, et j’avais appris par hasard qu’il avait été
nommé consul de France à Barcelone. Je me retrouvais donc, et
sans que personne durant quatre heures ne m’en fournît la
raison, envoyée là par nos “amis” britanniques, entre les
mains d’un consul vichyssois qui, au mieux, me remettrait à la
police espagnole, au pire me ferait reconduire à la frontière.
Comment et dans quel but les Anglais et leur factotum Robert (car
en fait je n’avais vu aucune Anglais au Consulat) avaient-ils pu
me jeter ainsi dans la gueule du loup ? J’avais beau me torturer
les méninges, je n’arrivais pas à deviner les raisons de ce
manège. Je me rongeais les sangs et je pleurais. J’envisageais
de me faire recevoir par le Consul et de lui demander ma liberté
en souvenir de l’amitié qui me liait naguère à sa fille.
Peut-être était-elle même à Barcelone avec sa famille? Mais je
doutais de la bienveillance que son père vichyssois pourrait éprouver
envers une évadée, juive de surcroît, et je replongeais dans
les tourments les plus sombres.
Je
commençais à me dire que nos pénibles jours de marche
n’avaient servi à rien, que notre arrivée presque miraculeuse
à Barcelone, au Consulat d’Angleterre que je croyais ami, sans
objet. Un seul réconfort me soutenait : mon frère avait pu
partir et je ne savais pas qu’il me faudrait attendre cinq longs
mois avant de connaître la vérité sur son périple. Et je
pleurais, je pleurais, effondrée d’impuissance et de détresse.
Je me voyais reconduite à la frontière, présentée à la
Gestapo de Toulouse, déportée en Allemagne...quand enfin la
porte s’ouvrit. On me dit que le Consul allait me recevoir:
j’avais le coeur brisé mais j’éprouvais malgré tout un
certain soulagement à l’idée que j’allais enfin savoir ce
qui m’attendait. Tout valait mieux en effet que cette
incertitude où j’étais plongée depuis quatre heures.
Un
monsieur d’un certain âge m’accueillit, s’excusant de
m’avoir fait attendre aussi longtemps. Je ne reconnaissais pas
en lui Pierre Héricourt que j’avais vu quelquefois à la porte
du lycée quand il venait y chercher sa fille. Je demandais donc
à mon interlocuteur la raison de ma présence au Consulat de
France et il m’apprit que tous les membres de celui-ci étaient
dissidents, hors le Consul Héricourt qui avait regagné la
France. Je me trouvais ainsi, comme eux tous d’ailleurs, sous la
protection du Consul des Etats-Unis. Je respirais un bon coup, séchais
les quelques larmes qui coulaient encore le long de mes joues,
regrettant que ni Monsieur Robert ni la personne qui m’avait
accompagnée n’aient jugé bon de me mettre au courant de faits
aussi importants pour mon avenir. Je regrettais amèrement,
inconsciemment peut-être, dès
que je sus la vérité, qu’on n’ait pas suggéré à mon frère
et à mon cousin de rester avec moi à Barcelone.
Le
Consul intérimaire me fit alors conduire à l’Hôpital Français
de Barcelone, Avenida de la Virgen de Montserrat, transformé en
centre d’accueil pour les évadés de France dont certains, peu
nombreux , étaient arrivés comme nous sains et saufs à
Barcelone et dont les autres avaient été peu à peu libérés
des prisons espagnoles où ils avaient été incarcérés
quelquefois durant plusieurs semaines. De même qu’au Consulat
quand j’eus appris la vérité, je me demandais pourquoi mon frère
n’était pas resté avec moi. Lui en avait-on même offert la
possibilité ou laisser le choix? S’il était parti, c’eût été
alors de son libre arbitre et j’aurais eu moins de regret par la
suite mais je pressentais qu’on avait manipulé les garçons
sans leur laisser d’autre alternative que d’accepter les
conditions qui leur étaient imposées.
Vivre
au jour le jour fut dès lors mon destin et celui de tous les hôtes
de l’Hôpital Français. Protégés un jour par le Consulat des
Etats-Unis, quelles décisions allaient prendre à notre égard le
gouvernement espagnol qui ménageait la chèvre et le chou ?
Un clin d’oeil à Hitler et Mussolini en mémoire des services
rendus, un coup de chapeau à Pétain, ce vieux complice, ancien
ambassadeur de France auprès de son ami Franco, un « saludos
amigos » à Washington et à Londres pour préserver
l’avenir. A Barcelone, on ne mentionnait pas encore le nom du Général
de Gaulle. Il en résultait que certains évadés de France étaient
en prison et d’autres, tels que nous, à l’hôpital Français
devant la dissidence duquel les autorités fermaient chastement
les yeux.
Je
me suis liée d’amitié dès mon arrivée à l’Hôpital Français
avec une jeune femme d’une trentaine d’année qui s’était
évadée de France avec son mari quelques semaines avant nous. Le
couple s’est fait prendre à une vingtaine de kilomètres après
le passage de la frontière et par chance a été conduit à la
prison de Barcelone plutôt que raccompagné à la frontière. On
a l’impression que les gardes civils jouaient aux dés le sort
des gens qu’ils capturaient: un coup les prisons de Gerone,
Figueras ou Barcelone, un coup la frontière. Brigitte a été relâchée.
Felix est toujours en prison mais sa libération ne saurait
tarder.
J’ai
dû interrompre ma première conversation avec Brigitte parce que
j’étais convoquée chez le directeur de l’Hôpital : il m’a
demandé mon âge et où en étaient mes études. Une fois
renseigné, il a décidé immédiatement de me faire inscrire à
la Faculté de Lettres, section Hautes Etudes Pratiques.
Devant ma réaction due au fait que je n’étais pas venue
en Espagne pour m’y installer ou y poursuivre mes études,
le directeur me dit que c’était le seul moyen de
justifier ma présence à Barcelone et de pouvoir ainsi faire une
demande de résidence temporaire quand je serais convoquée à la
police.
Ainsi
dès le début du mois de Février, je me suis rendue chaque matin
à la Faculté. Cette période estudiantine de ma vie n’a laissé
aucune trace et je n’ai pas le moindre souvenir de ce qu’on
m’a enseigné ni de ce qu’était le cursus des Hautes Etudes
Pratiques. L’après-midi, je me promenais avec ma nouvelle amie
Brigitte. Malgré ma peine d’avoir été séparée de mon frère,
je dégustais des glaces et des « chocolate con nata »
(chocolat chaud à la crème Chantilly.) Nous avons visité la
cathédrale de la Via Laetana, la Sagrada Familia de Gaudi, nous
avons parcouru la place de Catalogne, le Paseo de Gracia (les
Champs Elysées de la capitale catalane), la Rambla des Fleurs et
celle des Oiseaux, le Barrio Chino (le quartier chinois où le
marché noir du pain et des cigarettes sans ticket était en plein
essor). Ces randonnées à travers la ville me devinrent bientôt
familières: des Ramblas au Barrio Chino, le piéton était saisi
par les parfums, les nuances irisées des pétales ou des plumages
d’oiseaux. Le Barrio grouillait de femmes dont je ne comprenais
ni les intentions ni le manège. Cette façon particulière
qu’elles avaient de claquer dans leurs mains pour attirer le
client n’avait pour la jeune fille naïve que j’étais alors
aucun sens. Par contre les vendeurs de pain et de cigarettes étaient
une preuve que les pauvres gens avaient du mal à se ravitailler
dans une ville qui regorgeait apparemment de tout ce qui faisait défaut
en France.
Je
ne manquais pas de me rendre fréquemment au Consulat Anglais où
Monsieur Robert, jouissant je ne sais à quel titre d’une belle
sinécure au sein de l’organisation, me confirmait que le voyage
des garçons se poursuivait sans encombre et qu’ils devaient être
encore à Gibraltar. Pour quelles raisons ne pouvaient-ils donner
de leurs nouvelles s’ils étaient en terre britannique ? Cette
question demeura toujours et pour cause sans réponse. Que
pouvais-je faire d’autre que de repartir, le coeur serré,
imaginant bien qu’il y avait une faille quelque part mais
n’ayant pas les éléments nécessaires pour découvrir la vérité.
Je n’imaginais même pas la possibilité d’informer nos
parents des doutes qui m’assaillaient. Une carte de ma part
aurait pour eux des conséquences néfastes d’autant plus que,
s’ils étaient encore à Villemur, on pouvait venir à tout
moment s’informer sur l’absence de mon frère à l’usine. Je
me risquais tout de même à envoyer une carte postale à nos amis
Mouyssac, style touriste en vacances, sans aucun intérêt pour le
postier qui se risquerait à la lire.
Nous
sommes restés une quinzaine de jours à l’Hôpital Français
puis on nous a transférés à l’Hôtel Suizo, Via Laetana. Nos
frais d’entretien étaient assumés par le Consulat des
Etats-Unis. L’Hôpital devait retrouver ses fonctions premières
qui, de toute évidence, étaient de recevoir des malades et non
des évadés. L’hôtel était modeste mais suffisamment
confortable. J’y ai fait très vite la connaissance d’un
Espagnol de dix ans mon aîné qui habitait autrefois Anvers avec
son oncle, importateur d’agrumes. Il est revenu en Espagne au
moment de la Guerre Civile et, bien sûr, n’a pu retourner en
Belgique en raison des hostilités. Il vivait à l’hôtel Suizo
alors que son oncle continuait son commerce d’agrumes à Valence
d’où ils étaient originaires.
Je
suppose que Pedro Sureda s’occupait vaguement d’import-export
mais il n’avait pas l’air de se tuer au travail, recevant
d’une famille aisée des subsides qui lui permettaient de ne pas
pointer à l’usine au petit matin! Mon nouvel ami accepta tout
de suite d’écrire à mes parents une lettre suffisamment
explicite pour qu’ils aient des nouvelles mais conçue de telle
façon qu’on ne puisse deviner qu’elle émanait de moi. Durant
les deux années qui suivirent, mes lettres transitèrent par
Barcelone et jamais Pedro ne faillit à sa tâche, renvoyant mon
courrier à nos amis de Villemur dès qu’il lui parvenait. En
dehors des liens amicaux qui nous unirent, son action agrandit la
chaîne de solidarité qui m’a permis de conserver des contacts
avec la France occupée durant toute mon absence. Et puis il était
délicat, bien élevé, « hidalgo » par excellence et
comprit très vite que la jeune fille qui avait quitté sa maison
pour courir le monde était intelligente mais sexuellement attardée.
Après toutes ces années, ne sachant même pas où il se trouve
et s’il est encore en vie, je lui rends grâce ici de n’avoir
jamais profité d’une telle situation.
Il
me fit connaître sa ville, me conduisit aux concerts du dimanche
matin que donnait une excellente « banda » de cuivres
et d’instruments à vent. Il m’expliquait les oeuvres baroques
de Gaudi et, en dehors de la Sagrada Familia, me fit monter sur
les toits mêmes de certains immeubles du Paseo de Gracia où se
dressaient des créations du sculpteur. Il m’initiait aux
secrets de la « pelota » que les joueurs catalans
pratiquent à main nue dans des salles couvertes et qui fait
l’objet de paris qu’on enferme dans des boules avant de les
lancer depuis les gradins à un genre de bookmaker. Il
m’emmenait au Barrio Chino dans des cafés-concerts ou des
amateurs tentaient leur chance devant un premier public. Je goûtais
aux tapas, petits hors d’oeuvre variés, gambas, omelettes
miniatures, olives, boulettes de viande... qu’on dégustait au
bar, accompagnés du vin blanc sec de Catalogne, le « manzanilla. »
J’allais au théâtre voir mes premières « zarzuelas »,
ces opérettes espagnoles qui me rappelaient le temps où Maman me
conduisait au Trianon Lyrique, Boulevard Rochechouart, pour
assister aux représentations de « Rêves de Valse »,
« Valses de Vienne », « La Chauve-Souris »
et tant d’autres qui firent les délices de mes jeudis de lycéenne.
Quand
nous rentrions le soir à l’hôtel, je bavardais avec les
« serenos » : ils avaient les clefs de toutes les
portes cochères qu’ils ouvraient aux noctambules attardés. A
l’époque, certaines concierges parisiennes devaient encore
tirer de l’intérieur un cordon de porte mais la majorité des
maisons s’ouvraient à l’aide d’un bouton électrique.
Je suppose que le « sereno » représentait pour
la police un excellent moyen de recenser les habitants d’un
quartier et même d’enregistrer les entrées et sorties des
occupants d’un immeuble. Il n’empêche que la plupart de ces
veilleurs de nuit étaient d’authentiques soldats républicains
et qu’il se seraient refusés à être des indics, au sens français
du terme. Ils n’étaient peut-être qu’une réminiscence médiévale
aussi sympathique et pittoresque qu’un allumeur de réverbère.
Ainsi,
entre mes amis français - Félix était enfin sorti de prison et
avait rejoint sa femme à l’hôtel - et mon ami espagnol, la vie
aurait pu s’écouler paisiblement si j’avais eu des nouvelles
de mes parents et si je ne m’étais heurtée aux mensonges de
Monsieur Robert qui continuait à me mener en bateau au Consulat
Britannique. Et puis je n’étais pas en Espagne pour mon plaisir
mais pour la quitter au plus vite et rejoindre le Général de
Gaulle. Je décidais d’écrire à des amis de mon père qui,
originaires d’Allemagne et chassés par les nazis, s’étaient
installés à Londres. Je commençais à réaliser que les Anglais
et les Américains faisaient peu de cas des évadés de France qui
ne présentaient pas pour eux un intérêt politique ou militaire
et qu’ils préféraient nous maintenir en Espagne plutôt que de
nous faire venir dans leur pays. Je devais me débrouiller seule
pour sortir de cette prison dorée. Je demandais dans la lettre
que j’écrivis à Monsieur Eichelgrün s’il avait des
nouvelles de mon frère car il aurait dû logiquement atteindre
l’Angleterre depuis le temps qu’il avait quitté Barcelone.
Dans le cas contraire, je le priais de faire les démarches nécessaires
auprès de la France Libre pour m’obtenir un visa d’entrée en
Grande-Bretagne, les Espagnols ne paraissant pas prêts à nous lâcher
plus que les anglo-saxons à nous accueillir.
Je
pris contact également avec nos cousins suisses qui avaient
rejoint leur fils à Washington, craignant que leur pays ne fût
envahi par les troupes d’Hitler. Entre-temps, je suivais
sporadiquement les cours de la Faculté, j’allais à la plage
avec Brigitte qui m’avait raconté toute son histoire.
D’origine allemande, elle était venue à Paris en 1936 avec son
grand-père, un banquier de Francfort qui avait été entièrement
dépouillé de sa fortune par les nazis,
sa soeur aînée et son jeune frère. Sa mère n’avait
jamais voulu quitter leur maison où elle était restée en
compagnie de la dame qui avait élevé les trois enfants. Brigitte
avait trouvé du travail comme nurse dans une famille juive chez
laquelle elle avait rencontré son futur mari qu’elle avait épousé
juste avant la guerre.
Son
frère qui était entré au lycée dès leur arrivée à Paris
s’était engagé dans la Légion Etrangère au début des
hostilités. Il avait alors dix neuf ans. Après l’armistice de
Pétain et la Légion étant repliée en Bretagne, ses chefs
l’avaient livré aux Allemands et le pauvre garçon se trouvait
alors que nous parlions dans une prison allemande dont sa soeur
ignorait la location. Elle
ne savait même pas s’il avait pu avoir des contacts avec leur mère
qui résidait toujours à Francfort quand le couple avait quitté
notre pays. Son grand-père, dès qu’il était arrivé en
France, avait fait les démarches pour que l’aînée de ses
petites-filles qui était une diététicienne appréciée fut
admise dans un hôpital de Philadelphie où il l’avait rejointe
quand il sut qu’il ne pouvait plus rien faire pour son
petit-fils. Ainsi
Brigitte s’était retrouvée seule avec son mari et ses
beaux-parents qui, comme les miens, n’avaient pas voulu
participer à l’aventure de l’évasion.
Nous
allions également à l’Hôpital Français visiter des malades
dont un jeune Français qui avait quitté la France et son père
gendarme sans les prévenir. Arrêté, conduit en prison, il avait
été vacciné en prison avec une aiguille sale et il était
atteint d’une septicémie. Nous le gâtions et nous efforcions
de le faire sourire, ce pauvre petit soldat qui ne ferait jamais
la guerre et mourut loin de sa famille alors que nous nous
trouvions encore à Barcelone.
Je
reçus très vite des réponses d’Angleterre et des Etats-Unis.
Les amis de mon père, dès qu’ils avaient reçu ma lettre,
avaient contacté les Forces Françaises Libres de Londres à St
James Square. Ils ont expliqué ma situation et reçu
l’assurance que j’obtiendrais assez vite un visa d’entrée
en Grande-Bretagne. La seule ombre au tableau est qu’ils
n’avaient aucune nouvelle de Claude, ce qui ne m’étonnait pas
vraiment, mais ils étaient heureux que j’aie échappé à
l’enfer nazi. Ils espéraient que j’arriverais très
prochainement à Londres où ils feraient tout ce qui serait en
leur pouvoir pour m’accueillir et m’aider en souvenir de
l’amitié qui les avaient liés à mes chers parents. Ils me
disaient dans leur lettre que leurs filles étaient toutes deux
mariées à des Anglais, l’une à un violoniste qui conduisait
des orchestres d’enfants dans des écoles du Sussex et du
Hampshire, l’autre à un militaire stationné hors
d’Angleterre. Ils s’étaient eux-mêmes facilement habitués
à leur nouvelle vie même si elle était moins opulente que celle
d’antan (je me souvins que la dernière fois qu’ils étaient
venus à Paris, ils étaient allés voir leur fille aînée,
pensionnaire à Bouffémont, l’une des plus écoles privées les
plus cotées de France). Ils étaient libres,
libres d’aller, de venir, de parler, de travailler, en un
mot d’exister, ce qui étaient à leurs yeux l’essentiel.
Je
reçus également des nouvelles de nos cousins d’Amérique: ils
s’étaient rendus au Bureau d’Immigration et avaient offert de
payer les « affidavits » nécessaires pour que mon
entrée aux Etats-Unis ne pose pas de problèmes. Les « affidavits »
étaient une somme suffisamment importante pour assurer mon
existence durant une année de séjour afin que je ne soie pas à
la charge du gouvernement américain. Voici des problèmes qui ne
nous avaient pas effleurés avant notre départ de France et à
notre arrivée à Barcelone. Nous croyions que le seul fait de réussir
notre évasion et de nous présenter au Consulat de
Grande-Bretagne ou des Etats-Unis était suffisant pour que nos
« alliés » nous prissent en mains et nous fissent
continuer le voyage. Il en était tout autrement et il semblait
bien que personne en Espagne tout au moins ne nous attendait, ne
nous espérait. Nous étions en fait un poids dont se seraient
bien passés les représentants des pays concernés. Le Consulat
Anglais, tel Ponce Pilate, s’en lavait les mains, le Consulat
des Etats-Unis, rendons-lui grâce ici, assumait notre gîte et
notre nourriture sans peut-être savoir
pour combien de temps. Nous ne savions même pas si des
pourparlers se poursuivaient ou avaient commencé entre le
gouvernement espagnol et le gouvernement américain pour trouver
une issue à un état de choses qui pouvait difficilement se
prolonger.
Nos
cousins d’Amérique m’avait en même temps que le lettre fait
parvenir un colis de nourriture et de gâteries, ne sachant pas
que j’avais bien assez d’argent pour assumer le superflu. Je
commençais d’ailleurs à me demander avec désespoir comment
mon frère se débrouillait car il m’avait pratiquement laissé
tout l’argent que lui avait remis notre père au départ. Je me
le représentais seul, sans abri, sans argent, n’arrivant pas
encore à me persuader du fait qu’il était sans doute en prison
et que les Anglais, par le biais de Monsieur Robert, portaient
toute la responsabilité d’une telle situation. Mais, s’il était
en prison, pourquoi n’arrivait-il pas à communiquer avec moi ?
J’avais à cette question une réponse toute simple : Monsieur
Robert, même s’il connaissait la vérité, ne me la dévoilerait
pas car il pourrait difficilement admettre qu’il avait sciemment
envoyé mon frère et mon cousin dans la gueule du loup.
Ayant
à ce moment précis de mon existence le choix entre deux pays
d’accueil, je me décidais à opter pour le premier qui
accepterait de me recevoir, souhaitant malgré tout qu’une réponse
favorable arrive d’Angleterre afin que je puisse m’engager,
comme j’ai toujours eu l’intention de le faire, dans les
Forces Françaises Libres. Et
puis demeurait tout au fond de moi l’espoir que mon frère se
trouvait là-bas et qu’une raison insoupçonnable l’empêchait
de communiquer avec moi ou avec les Eichelgrün.
Fin
Avril, je reçus mon visa d’entrée pour la Grande-Bretagne. Je
tremblais un peu car mon nom avait été mal orthographié et les
services de police étaient tatillons comme dans tous les pays du
monde d’ailleurs. Il ne me restait plus qu’à obtenir mon visa
de sortie d’Espagne que les services concernés n’accordaient
ni vite, ni facilement d’autant plus que survint, début Mai, un
coup de théâtre: Franco venait de signer un accord avec le Général
Giraud et donnait trois jours aux réfugiés français pour
quitter le territoire espagnol! Un train mis à leur disposition
par le gouvernement les attendait en gare pour les conduire à
Setubal, port situé au sud de Lisbonne, où ils embarqueraient
pour l’Afrique du Nord.
Nous
étions à la fois heureux, surpris et inquiets. Tout d’abord,
la majorité d’entre nous ne savaient absolument pas qui était
ce Général Giraud. Certains d’entre nous parlaient d’un
officier supérieur vichyssois qui avait relié le Maroc en
sous-marin. Y aurait-il pris le pouvoir puisque Franco traitait
directement avec lui ? Le tenait-il du Général de Gaulle ? Cette
thèse paraissait improbable car nous savions que les Américains
avaient débarqué au Maroc mais nous ne pouvions concevoir
qu’ils aient pris des accords avec un nouveau-venu émanant du
gouvernement de Pétain plutôt qu’avec le Général de Gaulle.
Nous nous perdions en conjoncture car en Espagne les journaux
faisaient état des exploits allemands plutôt que du déroulement
des opérations alliées. Nous
n’osions même pas aller au Consulat des Etats-Unis demander des
précisions car nous étions depuis plusieurs mois leurs obligés,
leurs parents pauvres et pas une seule fois un représentant du
Consulat n’était venu discuter avec nous.
Pedro
Sureda essaya de me retenir à Barcelone. Il aurait aimé que
j’attende mon visa de sortie pour partir librement et
directement en Angleterre. Il suggéra même que j’attende en
Espagne la fin de la guerre, ajoutant qu’il assumerait tous les
frais de mon entretien...et plus si je le voulais. J’étais bien
sûr touchée par sa sollicitude, j’y sentais plus qu’une
attention amicale mais je n’avais pas quitté la France pour me
la couler douce à Barcelone et je décidais de partir avec ce
premier convoi qui peut-être ne serait suivi d’aucun autre si
tous les Français de Barcelone qui le souhaitaient pouvaient être
évacués en une seule fois.
J’étais
convaincue d’avoir choisi la meilleure solution même si c’est
le coeur un peu gros que je passais avec Pedro ma dernière soirée
espagnole. Il avait de la peine et s’est montré plus tendre
qu’à l’habitude où il essayait de ne rien laisser percer de
ses sentiments. Moi-même je réalisais qu’il avait été durant
ces trois mois où je l’avais connu d’une grande gentillesse
complètement désintéressée. Il s’était montré à la fois
un ami et un grand frère plein de sollicitude. Ce soir-là, il
alla jusqu’à me donner des conseils de prudence, ma naïveté
lui paraissant un obstacle à la vie d’aventures à laquelle,
selon lui, je me préparais. Tous les hommes, me dit-il, ne
seraient pas aussi prudents que lui et je devais faire bien
attention à qui je parlerais ou me confierais. Le seul baiser
qu’il me donna fut, sans que je m’en rendisse vraiment compte,
mon premier baiser d’amour.
Mais
si, je réalisais bien tout ce que représentait ce baiser
puisqu’un instant j’eus des regrets sur ce qui aurait pu être,
sur le fait que j’aurais aimé rester dans ses bras pour qu’il
me protège et agisse à ma place mais je me ressaisis très vite:
l’image de mon frère
et de mon combat reprirent le dessus et je renonçais à obéir
aux premiers élans de mon coeur. Ils n’étaient pas arrivés à
un moment propice de mon existence et je devrais remettre à plus
tard ces choses qui n’avaient aucune compatibilité avec le but
que je m’efforçais d’atteindre.
Nous
quittâmes l’hôtel le lendemain matin en autobus. On nous avait
conseillé d’emporter des provisions pour deux jours car aucun
repas ni aucune boisson ne nous seraient servis dans le train.
C’est un convoi de wagons de troisième classe qui nous
attendait à la gare car le gouvernement espagnol n’en avait
sans doute pas de plus modestes à mettre à notre disposition.
Nous nous installâmes tant bien que mal dans notre compartiment,
plutôt mal que bien d’ailleurs car le mari de Brigitte avait un
furoncle mal placé qui lui interdisait de s’asseoir et
nous n’avions pas le droit de nous tenir dans le couloir avant
le départ du train pour lui laisser la place de s’étendre.
Nous ne pûmes que glisser nos pieds le plus loin possible sous la
banquette afin qu’il puisse s’allonger par terre à plat
ventre. Nous pensions pouvoir l’accompagner par la suite au
compartiment infirmerie dont nous venions d’apprendre
l’existence afin qu’on le prenne en charge jusqu’à la fin
du voyage.
Nous
ne nous considérions pas comme maltraités alors qu’au même
instant nos frères et nos soeurs partaient vers les camps de la
mort dans des wagons à bestiaux combien plus inconfortables. Nous
devions au contraire remercier le ciel et la bonté de Franco qui
non seulement nous autorisait à poursuivre notre voyage mais
encore mettait à notre disposition des places assises dans des
compartiments d’humains où nous pouvions baisser les vitres à
notre aise. La seule excuse de certains d’entre nous qui se
plaignaient un peu trop de l’inconfort qu’ils subissaient est
qu’ils n’avaient pas une image exacte de ce qu’étaient les
camps nazis et à quelle fin ils étaient destinés.
D’un
voyage assez fastidieux et chaud, nous étions au coeur du
printemps, je me rappelle les eaux rouges du Tage et surtout
l’arrivée puis la traversée du Portugal. A peine la frontière
franchie, l’annonce du passage de ce premier convoi d’évadés
de France se répandit comme une traînée de poudre. N’en déplaise
à feu Salazar, le peuple portugais monta sur toute la longueur de
la voie ferrée une garde d’honneur, l’index et le majeur
tendus vers le ciel en signe de victoire, à l’exemple de
Churchill. Rien de tel ne s’était passé lors de notre traversée
de l’Aragon, de la Castille et de l’Estrémadure et nous étions
pleins de reconnaissance envers ces personnes inconnues mais si
proches qui nous accompagnèrent de Badajoz à Setubal.
Avant
notre départ de Barcelone, j’avais demandé au consul
britannique (que j’avais pu rencontrer en raison de
l’existence de mon visa) de communiquer avec son homologue
portugais pour que celui-ci tente de me retenir au Portugal et
m’évite le détour par l’Afrique du Nord, si telle était
notre destination. Je ne comptais pas que ma démarche puisse être
couronnée de succès mais je dois avouer qu’un employé du
Consulat Britannique était bien sur le quai à l’arrivée du
convoi et demanda immédiatement à me voir. Il ne m’apportait
malheureusement pas une bonne nouvelle: quitter le convoi
signifiait que je devais être remise entre les mains de la police
portugaise et passer au moins trois semaines en prison avant que
le consul britannique ne puisse m’en faire sortir pour la bonne
raison que je n’avais ni visa de sortie d’Espagne ni celui
d’entrée au Portugal. L’employé me conseillait donc de
poursuivre mon chemin avec le groupe, ce qui donnerait le temps au
consul de téléphoner aux autorités de Gibraltar où il
m’apprit que nous devions faire escale pour leur demander de me
prendre en charge.
Que
pouvais-je faire sinon obtempérer et je me retrouvais bientôt
avec les autres sur « Le Gouverneur Lépine », un
bateau français frété sans doute par le Général Giraud et
dont la salle à manger s’enorgueillissait d’un immense
portrait de Pétain. Nous ne savions plus que penser et nous
commencions même à douter du ralliement de ce général à la
cause alliée. Je ne me faisais pas trop de souci car je songeais
que mon aventure allait peut-être s’arrêter net à Gibraltar
dont nous atteignîmes les eaux en deux jours après avoir
contourné les côtes d’Algarve et d’Andalousie.
Malheureusement, le bateau ne reçut pas l’autorisation
d’accoster et nous reprîmes bientôt la mer en direction de
Casablanca. Nous n’étions évidemment pas attendus avec
impatience puisque nous demeurâmes quarante huit heures sur la
barre (ce qui est loin d’être en Méditerranée une partie de
plaisir) avant de débarquer sur des quais où nous pensions enfin
être libres d’aller et venir à notre guise.
C’était trop beau! Le long du quai nous attendaient des
autocars où les autorités françaises nous demandèrent assez
fraîchement de monter sans nous attarder. Nous ne savions même
pas où nous allions. Une chose est sûre, c’est que nous nous
éloignions de la mer et que nous parcourûmes environ deux cents
kilomètres avant de nous retrouver à Marrakech devant la caserne
des tirailleurs marocains. Les soldats campaient dans la cour que
nous traversâmes sans que l’un d’entre eux nous fasse le
moindre signe de reconnaissance. Arrivés dans la caserne même,
nous ne fîmes l’objet d’aucune réception ou discours de bien
venue: on nous tria comme des animaux, les hommes pouvant
justifier de leur état d’officier se voyant attribuer des lits
avec moustiquaires au rez-de-chaussée, les sans grade et les
femmes se retrouvant au premier étage dans deux salles où étaient
alignés des châlits de bois et les sacs de couchage des
tirailleurs. Tel fut notre premier contact avec Marrakech la Rose
aux senteurs d’eucalyptus.
Aucun
dîner n’était prévu et, la nuit venue, nous nous glissâmes
faute de mieux dans les sacs car les nuits de printemps sont dans
cette partie du Maroc proche du Haut Atlas aussi froides que les
journée sont chaudes et ensoleillées. Vers deux heures du matin,
je fus réveillée par une forte envie de vomir et, la nuit étant
lumineuse, je m’aperçus avec terreur que des bêtes pullulaient
dans les sacs. Je ne savais même pas que c’était des punaises
car je n’en avais jamais vues auparavant. M’étant précipitée
sur la terrasse pour me soulager, je constatai que mes genoux
avaient doublé de grosseur sous l’effet des piqûres. J’avais
mal, l’odeur ambiante était irrespirable et, ne pouvant me
rendormir, j’attendis le petit matin recroquevillée sur moi-même.
Apparemment
les officiers (dont Félix) avaient mieux dormi que nous, dans des
draps propres et protégés par les moustiquaires. Après une
toilette sommaire et un café au lait servi dans le réfectoire,
nous fûmes appelés dans les bureaux du rez-de-chaussée. Tous
nos noms se trouvaient sur une liste et sans un mot d’accueil,
sans même nous saluer, un officier nous demandait sèchement
comme si la réponse allait de soi : « De Gaulle ou Giraud ? »,
ne nous laissant pas une minute pour réfléchir. Ne connaissant
pas Giraud, ayant considéré que, depuis le 18 juin 1940, la
France Libre c’était de Gaulle, espérant sans y croire
vraiment que mon frère était en Angleterre, je répondis sans hésiter
« De Gaulle » et vis que mon nom était coché d’une
certaine couleur.
Cet
interrogatoire achevé, nous décidâmes qu’il était temps
d’aller visiter Marrakech. Dans la cour de la caserne, les
tirailleurs étaient à leur poste, baïonnette au canon, leur
consigne étant de ne pas nous laisser sortir. Ebahis, nous décidâmes
de passer outre, persuadés que pas un soldat n’oserait tirer
sur des Français. Nous n’avions tout de même pas fait ce long
chemin pour être prisonniers au milieu des nôtres., dans un pays
libéré par les troupes alliées ! Ainsi que nous le pensions,
aucun homme n’a bougé et nous sommes sortis, le coeur serré
malgré tout, face à une situation dont nous ne comprenions pas
clairement les mobiles.
Nous
avons fait une grande promenade sur la Djemaa El Fna. Malgré la
chaleur déjà grande, les charmeurs de serpents et les conteurs
étaient nombreux. Ces derniers racontaient à leur auditoire
enchanté une histoire millénaire. Les souks fleuraient bon les
épices et je savourais cette odeur que je respirais pour la première
fois mais qui m’a poursuivie tout au long de ma vie, chaque fois
que je suis revenue à Marrakech. Pourtant je n’ai plus jamais
ressenti l’étonnement, la sensation presque charnelle de ce
premier contact avec un autre monde qui n’était pas encore
pollué, comme il le fut après la guerre, par un trop grand
nombre de touristes. Les boutiques regorgeaient de djellabas, de
sandales, de ceintures en cuir repoussé. Les artisans martelaient
le cuivre, les ébénistes fignolaient les tables rondes et basses
autour desquelles les acheteurs éventuels prendraient le thé à
la menthe, les menuisiers exposaient des portes ouvragées qui
orneraient les demeures des bourgeois.
Nous
nous sommes arrêtés pour manger des brochettes et boire du lait
de brebis. En dépit de notre situation précaire et peut-être à
cause d’elle, nous savourions pleinement ces minutes arrachées
au temps. N’étaient les militaires nombreux, nous nous serions
crus en vacances. Avant de rentrer au « quartier »,
nous avons visité la Kutubiyya, la principale mosquée de
Marrakech, un minaret élevé au douzième siècle qui est un
exemple de l’art islamique en Afrique du Nord et les tombeaux
des Sadiens qui régnèrent sur le Maroc de 1554 à 1659. Dans un
grand enclos que nous longeâmes sur le chemin du retour, des
chameaux attendaient de repartir au désert. Accroupis sur le sol,
nonchalants et flegmatiques, ils semblaient peu se préoccuper de
l’avenir qui les verraient tanguer le long des pistes de sable.
J’ai
passé une seconde nuit insupportable. Nos demandes auprès des
autorités militaires pour obtenir des lits et des couvertures
propres n’ont pas abouti. “Il n’y en a pas” nous a-t-on répondu
sèchement. De toutes façons, nous avons appris au petit déjeuner
que notre séjour à Marrakech se terminerait le lendemain et que
les “Gaullistes” seraient renvoyés à Casablanca. Apparemment
certains d’entre nous ont choisi de demeurer au Maroc, les
familles surtout. Les hommes, officiers de marine ou pilotes dont
la plupart ont quitté la France pour Barcelone après les différentes
péripéties qui ont tronqué l’armés française mais
n’avaient pas de leur plein gré opté pour la France Libre en
Juin 1940, ont malgré tout choisi de rejoindre Casablanca. Félix
Lévy dont je n’ai connu le nom véritable que depuis notre départ
d’Espagne, était capitaine de réserve de l’armée de
l’air. A quarante deux ans il n’espérait plus voler mais sans
doute reprendre du service dans les bureaux.
Nous
avons passé notre seconde et dernière journée à flâner dans
les souks mais le coeur n’y était pas vraiment malgré la
gentillesse des commerçants qui nous invitaient à boire le thé
à la menthe à l’intérieur plus frais de leurs boutiques.
L’un d’entre eux nous a même invités à manger le couscous
chez lui, pour le dîner. Nous avons accepté avec reconnaissance
cette hospitalité qui tranchait avec l’indifférence
antagoniste des officiers français. Les tirailleurs eux-mêmes étaient
plus humains et ont fermé les yeux
quand nous avons quitté la caserne pour nous rendre à
l’invitation de nos hôtes marocains.
Cette soirée dans une famille charmante, le couscous et sa
margha savoureuse, le thé à la menthe parfumé, les pâtisseries
mielleuses, la conversation animée au cours de laquelle nous
avons raconté nos aventures à des gens qui les écoutaient avec
bienveillance, voici des souvenirs précieux qui ont effacé en
partie de ma mémoire
l’existence d’un entourage franchement hostile.
Il n’en demeure pas moins qu’on a peu discuté pendant et
après la guerre de cet aspect des choses. J’en suis peut-être
en partie responsable car je ne me suis jamais fait reconnaître
officiellement et je n’ai pas protesté suffisamment quand on a
prononcé devant moi le nom de Giraud. Personne en tout cas n’a
jamais mentionné l’épisode malheureux et inacceptable dont
nous avons été victimes, comme si les évadés de France, quand
ils étaient humbles et sans titres, ne valaient pas qu’on leur
consacrât quelques lignes ou quelques instants d’écoute.
J’aurais dû, à mon arrivée en Angleterre, demander audience
au Général de Gaulle et lui exposer les faits clairement. Mais
qui étais-je pour le faire et m’aurait-il même reçue ? Quand
aujourd’hui, j’entends tous les politiciens parler de leur
gaullisme ou de leur attachement à la personnalité du Général,
je dois reconnaître que je n’en ai connu aucun et que pas un
d’entre eux n’a fait partie des troupes de base dont j’étais
et qui n’ont jamais rien revendiqué, ni matériellement ni
affectivement.
Nous
fûmes une trentaine environ à monter vers les dix heures du
matin dans un autocar trop petit, sale et inconfortable. Tout dans
la façon dont nous avions été traités montrait qu’il y avait
une hostilité manifeste entre Gaullistes et Giraudistes et j’ai
réalisé bien après que les Américains devaient être en partie
responsables non du tour qu’avait pris notre aventure car ils
n’étaient certainement pas au courant de notre existence mais
de l’ascendant que ce Général venu de France avait pris sur
les affaires marocaines. Ils n’appréciaient manifestement pas
de Gaulle et il leur rendait bien. C’est ainsi qu’ils ont cru
pour un temps à cet homme de rechange qu’ils pouvaient sans
doute manipuler à leur aise et qui obéissait sans récriminer.
La
chaleur en pleine journée dans le car étroit et bondé était
grande et nous pouvions à peine remuer les jambes tant les rangs
des banquettes étaient serrés. Vers Midi, nous nous sommes arrêtés
pour boire et nous sommes repartis pour le Quartier Général de
Casablanca déjà plein de monde. Un colonel,
apparemment gaulliste celui-là, séparait les hommes en trois
rangées selon qu’ils appartenaient à l’Armée de Terre, de
l’Air ou à la Marine. Jusqu’à Marrakech, nous avions été
un groupe d’évadés sans étiquette, puis nous fûmes séparés
en deux camps. A Casablanca, les appartenances se dégageaient:
les officiers de carrière, les officiers de réserve, les sans
grades et... trois femmes : Brigitte, une dame d’un certain âge
et moi-même.
Les
officiers de l’Armée de Terre et les jeunes gens qui
n’avaient pas encore fait leur service militaire étaient destinés
à l’Algérie où ils rejoindraient l’Armée Leclerc. Les
officiers de Marine et de l’Air embarqueraient le lendemain pour
Gibraltar et Londres. Restaient les trois femmes. Pour mon amie
Brigitte, pas de problème, elle accompagnerait son mari. A la vue
de mon visa d’entrée en Grande-Bretagne, le Colonel décida immédiatement
que je ferais partie du groupe en partance pour l’Angleterre. La
troisième personne fut également portée sur la liste des
passagers du bateau, le même Gouverneur Lépine qui nous avait
amenés au Maroc et attendait à quai que nous réembarquions.
Quatre
officiers de marine dont j’avais fait la connaissance à
l’aller me proposèrent d’aller avec eux au « quartier réservé. »
J’ai raconté plus haut que j’avais bien remarqué au
Barrio Chino de Barcelone ces femmes qui frappaient dans leurs
mains pour appeler le client sans pour autant comprendre leur manège.
Pedro Sureda m’en avait tout de même expliqué la raison quand
il eut constaté ma totale inexpérience en matière de sexualité,
jugeant que je devais savoir certaines choses qui me protègeraient
peut-être contre de mauvaises rencontres. A Casablanca, les
femmes étaient assises devant leur maison et nous faisaient signe
d’entrer. Mes amis
décidèrent d’aller boire le thé à la menthe chez l’une
d’entre elles. Nous sommes montés dans une pièce où une dame
grassouillette exécutait une danse du ventre qui ne me paraissait
pas très artistique. Après le thé, quelques femmes ont commencé
à parler à mes compagnons et se sont visiblement énervées
quand elles ont constaté qu’ils n’avaient pas l’intention
de consommer. Nous sommes donc repartis assez vite en laissant
quelque argent sur la table et sous les quolibets des dames.
Le
lendemain, nous étions de retour sur le Gouverneur Lépine, entre
nous devrais-je dire, un sentiment étrange car à l’aller nous
n’étions pas différents des autre Français que nous avions côtoyés
pour certains d’entre eux à l’hôtel Suizo de Barcelone. Nous
étions alors des évadés de France fuyant l’occupation nazie
pour rejoindre le Général de Gaulle en Angleterre. Notre bref
passage au Maroc avait fait ressurgir des divergences innées ou
imposées, caractéristiques des Français. Nous n’étions plus
égaux devant une même souffrance mais divisés ne serait-ce que
socialement. En
quelque sorte, l’homogénéité avait disparu devant la nécessité
de reconstituer des clans. En ce mois de Mai 1943, il y avait
l’Amérique et Roosevelt, l’Angleterre et Churchill, l’URSS
et Staline, l’Allemagne et Hitler, l’Italie et Mussolini, le
Japon et le Mikado, la France Libre et de Gaulle ou Giraud selon
le cas, la France des résistants qui menait la vie dure aux
nazis, la France occupée de Pétain et, ne l’oublions pas, la
France des collabos qui dénonçaient les Juifs et les Résistants,
la France des STO qui travaillaient dans les usines du
Reich, libérant ainsi les jeunes Allemands qu’utilisait
volontiers Hitler comme chair à canon
et « last but not least » la France qui se
nourrissait bien, mangeait du caviar et du foie gras dans les
cabarets bourrés d’officiers allemands dont l’amour pour le
« gay Paris » ne faisait pas de doute. Tous ces gens
pourraient-ils un jour concilier leurs différences et réapprendre
à vivre ensemble ? A l’époque je n’avais aucune réponse
d’autant plus je n’avais pas la moindre idée quant à
l’issue de cette guerre atroce dont je n’étais qu’une
infime participante.
Pour
l’heure, nous étions entre nous, une trentaine d’officiers et
trois femmes. J’ai passé les deux jours qui nous séparaient de
Gibraltar à mettre un peu d’ordre dans les vêtements usagés
des hommes. J’ai lavé, raccommodé, emprunté le fer à
repasser du cuistot pour défriper les effets civils qui seraient
bientôt remplacés par des uniformes.
Depuis le départ de France, ils avaient souffert et, bien
que nous ayons été pris en charge par les Américains,
l’argent avait vite fondu en bagatelles et en cadeaux que nous
faisions aux plus démunis, tels ce petit soldat qui ne verrait
jamais l’Angleterre et dormait de son dernier sommeil en terre
espagnole. Nous essayions en tout cas d’être convenables pour
entrer dans la salle à manger d’où le portrait de Pétain
avait disparu comme par enchantement.
Cette
fois-ci, les Anglais ayant été informés de notre appartenance
à la France Libre, nous débarquâmes sur le rocher de Gibraltar.
Pour la première fois depuis notre départ de France nous avons
vu des uniformes anglais et américains. Le sentiment que nous
touchions au but commençait à nous envahir.
Et puis il n’était pas donné à tout le monde
d’aborder en pleine guerre une base aussi stratégique et
militairement gardée. Les rues bordées de maisons très « british »
grouillaient de militaires, de MP’s (police militaire) et
d’infirmières. Tous les blessés d’Afrique du Nord étaient
ramenés, nous dit-on, sur le rocher et les hôpitaux étaient
encombrés.
Touristes
d’un nouveau genre, nous fûmes conduits dans un bel hôtel où
des chambres très confortables nous furent attribuées. La salle
à manger était immense, la nourriture anglaise, Yorkshire
pudding inclus, et n’était le soleil ardent de la journée et
les officiers de toutes armes,
je me serais crûe dans le Hastings de mes quinze ans. A
peine fus-je installée avec mes amis qu’un jeune officier de
marine anglais s’approcha de notre table, nous salua et nous
demanda en Anglais (Bob n’a jamais prononcé un mot de français
même quand nous nous sommes revus en Angleterre ou en France après
la guerre) avec un flegme tout britannique s’il pourrait être
mon chevalier servant pendant la durée de notre séjour à
Gibraltar. Je suppose que mes dix neuf ans et ma nationalité française
étaient deux arguments de poids pour ces jeunes gens qui
manquaient apparemment de compagnie féminine en dehors des
infirmières que nous avions rencontrées dans la rue. Le jeune
officier et son groupe avaient dû me tirer au sort et c’est lui
qui avait décroché le bon numéro !
En
tout cas, invité à s’asseoir à notre table, il m’apprit que
je ne pouvais en aucun cas me promener seule au dehors. Tous les
hommes, à part les officiers anglais de la base, étaient ou des
blessés ou des permissionnaires. Les marins des bâtiments de la
Méditerranée et les pilotes militaires stationnés à Gibraltar
n’avaient pas eu pour certains la permission de regagner
l’Angleterre depuis des mois, certains depuis des années. Loin
de leur famille, ils avaient pour seule ressource la bière, le
whisky et le gin qui coulaient à flots dans les pubs et, bien sûr,
ils étaient attirés par les rares jeunes femmes qui débarquaient
sur le rocher d’autant plus que les vendeuses espagnoles des
boutiques arrivaient le matin d’Algesiras ou de La Linea en
autocar et repartaient impérativement le soir, leur présence étant
interdite la nuit en territoire britannique
Devant
une telle frustration, je compris qu’il était nécessaire de
m’accrocher aux basques du jeune officier qui me donna
rendez-vous pour le lendemain matin. La chance voulait que son
bateau ait tout juste
faire escale et n’appareillerait qu’une semaine plus tard. Il
allait me piloter dans Gibraltar et nous irions nous baigner. Je
dois dire que ma première nuit sur le rocher fut éclairée par
cette rencontre et par le fait que, même encore loin de notre
but, nous étions déjà en territoire britannique. Après une
douche matinale, nous avons dégusté notre premier breakfast: céréales,
porridge, les traditionnels « eggs and bacon » et des
toasts avec de la marmelade d’orange. J’étais loin du
« chocolate con nata » même si le souvenir de Pedro
Sureda était encore cher à mon
coeur. Bob Leslie était entrain de terminer lui-même son
petit déjeuner puis il vint tout naturellement nous rejoindre à
notre table. Mon premier soin fut de lui demander si toute les
arrivées et tous les départs d’étrangers étaient enregistrés.
Il me répondit affirmativement et me dit qu’il allait
s’informer à quel bureau s’adresser pendant que je me préparais
pour passer la journée avec lui.
Heureusement que je parlais anglais depuis le lycée car
Bob était de ces Britanniques qui prennent leur langue pour de
l’esperanto et s’adressent
à leur interlocuteur avec l’assurance implicite qu’ils
sont compris.
L’adjudant-chef
qui nous reçut quelques instants plus tard - les distances ne
sont pas très longues à franchir sur le rocher - rechercha tous
les passages qui avaient eu lieu depuis le mois de janvier. Ce
n’était pas une tâche difficile car peu d’étrangers furent
admis à Gibraltar pendant la guerre et notre groupe était l’un
des premiers à comporter une trentaine de personnes.
Quelle ne fut pas ma joie quand je le vis cocher notre nom
sur la liste des arrivées : un Claude Willar était semble-t-il
entré à Gibraltar venant d’Algésiras au mois d’Avril. Le
problème était qu’il était seul, que mon cousin ne figurait
pas sur la liste et qu’aucun départ du même nom n’était
mentionné. L’adjudant-chef promit de s’informer car mon frère
ne s’était tout de même pas volatilisé sur le rocher. Je le
remerciai et lui dis que je reviendrais le lendemain, désappointée
tout de même et me demandant si je n’avais pas à faire à un
nouveau manège du consulat britannique de Barcelone.
Je
ne pense pas qu’une étrangère, même alliée, ait pénétré
dans autant de bureaux « ush ush » (secrets) que je
l’ai fait ce jour-là. Je suppose que la présence à mes côtés
d’un officier de la Marine Britannique en fut bien sûr la
cause. Nous arrêtâmes notre visite pour aller à la plage.
J’avais le maillot de bains que j’avais acheté à Barcelone
pour aller me baigner avec Brigitte dans une crique de la Costa
Brava. Le sable était si brûlant que je dus garder mes sandales
jusqu’au bord de l’eau transparente et chaude. Aussi gâtée
que je l’aie été dans mon enfance, je n’étais jamais allée
sur la Côte d’Azur et j’avais entrevu pour la première fois
la Méditerranée à notre arrivée en Espagne quand il ne faisait
pas encore une chaleur intense. Je regrettais presque à Gibraltar
les immenses vagues des grandes marées de la Manche qui avaient
fait notre joie et dans lesquelles nous nous jetions avec
d’autant plus de fougue que ces marées de Septembre coïncidaient
avec la fin des vacances. Mais encore une fois je me répétais
avec un émerveillement certain que peu de filles françaises
pourraient se targuer d’avoir plongé dans cette mer chaude,
face au rocher, durant la Seconde Guerre Mondiale.
Nous
sommes rentrés à l’hôtel pour le dîner. Bob s’est installé
poliment mais carrément à notre table. Il en a profité pour
demander à mes amis l’autorisation de m’emmener danser.
Devant leur consentement, j’ai jubilé. Mon
adolescence n’a connu que la guerre puis l’occupation
et je ne suis jamais allée à une soirée dansante ou à ce
qu’on n’appelait pas encore une surprise-partie ou une boum. A
Barcelone, j’avais eu le théâtre, les concerts, les promenades
sur les ramblas. Je m’en souvenais ce soir-là avec nostalgie
car je gardais en moi l’image de Pedro Sureda comme celle du
premier homme qui s’était intéressé à moi et m’avait
franchement plu. Bien que plus jeune, Bob n’avait pas l’élégance
et la taille de mon hidalgo. Il était extrêmement britannique
jusqu’à la moustache blonde que je n’appréciais pas
particulièrement. Je suppose qu’il la portait pour paraître
plus âgé. Natif d’un petit port proche de Newcastle,
Southshields, fils de marin, il était entré dans les cadets au début
de la guerre et sa promotion avait été rapide. Il avait déjà
bourlingué sur toute les mers du monde et il me promit, si je
venais un jour chez lui, de me montrer toutes les serviettes éponges
qu’il avait subtilisées dans les hôtels des ports où ses
bateaux avaient fait escale.
La
soirée au club des officiers se passa agréablement. Je n’étais
pas bien experte mais comme j’avais l’oreille musicale après
toutes mes années de piano et le sens du rythme,
je ne me débrouillais pas trop mal puisque tous les amis
de Bob m’invitèrent à danser. Je commençais à comprendre que
les femmes sont reines quand elles sont en minorité.
Sur le chemin du retour, vers minuit, les rues étaient
jonchées de militaires ivres que les MP’s chargeaient
nonchalamment dans des jeeps. Ils auraient tout le loisir de cuver
leur bière, leur gin ou
leur whisky à la caserne. Gibraltar était sans doute à cette époque
un des rares points du globe où l’on n’était pas arrêté
pour ivresse sur la voie publique.
Cette attitude pleine de bon-sens évitait les rixes si fréquentes
dans tous les ports de la terre. A Gibraltar où j’ai séjourné
durant une semaine, je n’ai pas vu de militaires s’affronter.
Peut-être étaient-ils d’ailleurs trop bourrés d’alcool pour
avoir l’esprit belliqueux!
Après avoir combattu en Libye ou en Tunisie, supporté
quand ils étaient pilotes les assauts des chasseurs et des
bombardiers ennemis au-dessus de Malte, l’état d’ébriété où
ils se plongeaient durant leurs courtes permissions sur le rocher
leur permettaient d’oublier leur famille, leur pays et
d’attendre les prochains affrontements. Nous n’étions pas en
1917 quand, m’a raconté mon père, le très dur Colonel Nivelle
passait en revue les soldats qui descendaient du front et exigeait
que pas un bouton ne manquât aux vestes des poilus harassés.
Quatre
jours après notre arrivée, nous fûmes informés que nous
quitterions Gibraltar le surlendemain sur un bateau qui ferait
partie d’un lourd convoi de trente cinq bâtiments. Nous devions
attendre pour appareiller l’arrivée des femmes et des enfants
de Malte qui étaient bombardés quotidiennement depuis des mois
et venaient d’être dirigés sur le rocher avant d’être évacués
vers l’Angleterre. Je devais donc faire mes adieux à Bob qui
bien sûr me demanda la permission de me revoir quand il aurait
des permissions à Londres. Il me donna l’adresse de ses parents
et me demanda celle des amis londoniens de mon père. Je n’avais
pas eu la chance de découvrir de plus amples renseignements sur
le passage problématique de mon frère et j’espérais que l’énigme
serait résolue dès que je me trouverais en territoire
britannique.
Notre
embarquement participa de l’énorme et de l’incroyable : des
milliers de militaires franchissaient les passerelles des différents
navires transformés en bâtiments de guerre, torpilleurs ou
contre-torpilleurs. Jamais je n’aurais pu supposer qu’un
territoire aussi étroit pût contenir autant d’hommes. Bien
qu’ils fussent protégés par des bâches, on devinait les
canons anti-aériens. Sur des plates-formes de petits avions étaient
prêts à être catapultés lors des reconnaissances ou en cas
d’alerte. Deux porte-avions nous attendaient au large pour nous
escorter. Cette véritable flotte était impressionnante et encore
une fois j’avais l’impression d’assister à un évènement
extraordinaire : être l’une des rares passagères d’un convoi
sur le point de sillonner l’Atlantique pour remonter vers la
Grande-Bretagne.
Les
quelques quarante Français eurent la bonne surprise d’être logés
en cabine de première classe. Je partageais la mienne avec une
Madame Plekhanov qui m’apprit son nom quand nous devînmes
compagnes de voyage car je n’avais pas eu l’occasion de lui
parler auparavant. Le
fait que tous les hommes fussent des officiers était peut-être
la cause de cet accueil excellent qui nous changeait radicalement
du cynisme des giraudistes marocains.
N’étaient les canons et les militaires, nous nous
serions crus en croisière de luxe. La nourriture était à la
fois délicieuses et abondante: breakfast, collation de dix
heures, lunch, thé, dîner se succédèrent comme si la guerre et
le rationnement n’existaient pas. Les boutiques étaient
ouvertes, salon de coiffure y compris. Les bars fonctionnaient
bien entendu à plein rendement,
surtout le soir. J’ai vu un major anglais ingurgiter
quarante deux doubles whiskies à la file et son visage déjà
rougeaud est devenu si écarlate que nous avons cru qu’il allait
succomber à une crise d’apoplexie. Il n’avait pas revu son
pays depuis 1940 et souhaitait, nous dit-il le lendemain quand il
eut plus ou moins retrouvé ses esprits, fêter dignement son
retour au bercail quitte à en mourir.
Les
nuits étaient étoilées. Un capitaine de vaisseau français qui
aurait pû être mon grand-père me fit connaître le nom des étoiles
et des constellations lors de nos promenades nocturnes sur le
pont. Il avait commandé de nombreux bâtiments et espérait se
voir confier un poste
sur un bateau anglais ou rallié à la France Libre. J’avais
remarqué que l’équipage anglais semblait le connaître et
s’adressait très respectueusement à mon nouvel ami. Je ne me
trompais pas puisque ce capitaine devait bientôt se couvrir de
gloire lorsque, commandant de la corvette « Aconit »
qui lui fut confiée dès qu’il mit le pied sur le sol
britannique, il sauva dans l’Atlantique tout l’équipage
d’un sous-marin américain qui venait d’être coulé par les
Allemands.
J’appris
que nous mettrions une semaine au moins pour atteindre
l’Angleterre. Afin de ne pas être repéré trop facilement par
les sous-marins allemands notre lourd convoi ne suivait pas une
ligne droite mais zigzaguait sur l’océan. Nous avons eu à
faire un jour à un véritable branle-bas de combat : un
sous-marin ennemi voguait à une distance trop rapprochée de nos
bateaux. Nous avons revêtu les gilets de sauvetage et nous nous
sommes rendus aux canots qui nous avaient été attribués lors
des exercices d’alerte. Les avions sont partis en reconnaissance
depuis les navires porte-avions. Le nôtre a été catapulté
depuis sa plate-forme. C’était un spectacle assez
extraordinaire pour la novice que j’étais de voir le petit
appareil craché brusquement depuis la plate-forme de notre
bateau.
Tous
les canonniers étaient à leur poste de combat, les canons débarrassés
de leur bâche et les torpilles apparentes. La mise en place de
tout ce processus de combat fut exécutée sans panique mais elle
venait à point nous rappeler que nous n’étions pas les
passagers ordinaires d’une croisière touristique. Nous pouvions
être attaqués d’un moment à l’autre et être contraints
d’embarquer sur ces canots de bois qui me paraissaient bien légers
pour affronter l’Océan ou les torpilles allemandes.
Heureusement l’alerte pris bientôt fin et nous pûmes regagner
nos cabines. Pour
cette fois, le sous-marin ennemi ne semblait pas avoir repéré le
convoi.
Cette
alerte sérieuse fut toutefois la seule que nous ayons eue à
subir durant tout le voyage. Elle nous avait donné une sérieuse
idée des forces déployées sur mer par les Alliés pour assurer
la sécurité de leurs transports de troupes et de matériel.
Notre débarquement ne s’effectua pas sur un port de la Manche,
zone trop dangereuse et trop proche des côtes de France Occupée,
mais en Ecosse à Ayr, un port situé à l’intérieur d’une
baie appelée « Firth of Clyde. » Notre passage à
travers le canal St Georges et dans la mer d’Irlande n’avait
posé aucun problème. C’eût été un autre problème en hiver
car les eaux de ces parages sont souvent méchantes. Nos bâtiments
recrachèrent les milliers d’hommes qu’ils avaient avalés au
départ. Nous avons dit au revoir aux dames maltaises et à leurs
enfants qui n’avaient pas voyagé sur le même pont que nous et
avec lesquels nous avions eu peu de contacts. A cette époque-là
comme dans la future guerre des Malouines ou comme à Hong-Kong,
les natifs n’étaient pas considérés comme des
Britanniques à part entière. C’est sans doute la raison pour
laquelle on avait attendu des mois avant d’évacuer les
familles, en laissant d’ailleurs les hommes sur place.
J’en
étais à mon troisième débarquement quand j’ai touché le sol
britannique au mois de Juin 1943, cinq mois après mon évasion de
France. Naïfs que nous étions, mon frère et moi-même: nous
avions pensé à tort que Barcelone était le havre à partir
duquel un avion serait
mis à notre disposition pour rejoindre l’Angleterre! Nous ne
nous doutions pas que les Alliés avaient autre chose à faire que
de consacrer leur temps à des évadés sans panache. Pour répondre
à l’appel du général de Gaulle quand on avait vingt ans et
pas de galons, il fallait retrousser ses manches et aller au
charbon.
Avant
de poursuivre, je voudrais tout de même préciser que les
officiers de marine qui firent partie de notre convoi et espéraient
reprendre du service en Grande-Bretagne n’avaient pas, pour la
majorité d’entre eux, accompli notre périple. Certains étaient
stationnés en Afrique du Nord, sans doute depuis Mers El-Kébir,
d’autres étaient simplement venus de France après le sabordage
de la flotte à Toulon en Novembre 1942 quand le Maroc et l’Algérie
étaient encore sous domination
vichyssoise. Je ne pense pas (mais je peux me tromper)
qu’un officier supérieur de la Marine Nationale ait jamais
franchi clandestinement les Pyrénées pour rejoindre
l’Angleterre. Ce fait n’ôte rien aux titres de gloire
qu’ils ont pu obtenir ultérieurement mais la vérité se doit
d’être soulignée, non pour exalter notre mérite car je
suppose qu’un certain nombre de juifs traversa les Pyrénées
pour échapper à la déportation et non pour rejoindre la France
Libre, mais
simplement pour dire que le choix de rallier le Général de
Gaulle relevait chez ces officiers d’un plan tactique et
assurait leur avenir professionnel.
Mais
revenons à notre débarquement sur les côtes écossaises. Il
s’effectua dans la joie car tous les passagers des différents
bateaux avaient une bonne raison d’être heureux,
permissionnaires anglais ou américains, blessés rapatriés,
Maltaises échappées de la fournaise ou Français atteignant leur
but après un long voyage. Je me voyais presque à Londres me précipitant
à l’Etat-Major des Forces Françaises Libres pour demander
qu’on recherche mon frère, pour envoyer un message
radiophonique à mes parents, pour signer mon engagement...
Un
autocar à impériale nous attendait sur le quai pour nous ramener
dans la capitale. Le soir je serais chez les amis de mon père qui
m’attendaient sans doute depuis des mois.
Les hommes parlaient de leur future affectation, mes amis
du prochain bébé qui naîtrait libre et dont je serais la
marraine. Seule Madame Plekhanov semblait indécise sur son
avenir. Son âge en était sans doute la cause car elle était
certainement notre aînée à tous et ne pourrait être utile que
dans un bureau si on voulait bien l’employer.
D’après ce qu’elle m’avait raconté sur le bateau,
elle était la veuve d’un certain
Gueorgui Valentinovitch Plekhanov, un socialiste mort en
1918. Alors ou bien elle était beaucoup plus âgée que je ne le
pensais ou bien elle s’était mariée excessivement jeune, ou
bien elle racontait des histoires.
Nous
roulâmes à travers la campagne anglaise, verte et fleurie en
cette fin de printemps. La route était bordée de jolis cottages
au toit de chaume dont parlaient les livres de mon enfance. Nous
atteignîmes Londres dans la journée. A un certain carrefour,
l’autocar s’arrêta et un officier demanda aux hommes de
descendre avec lui. Le mari de Brigitte devait se joindre à eux.
Apparemment nous n’avions pas encore gagné notre liberté car
si l’on nous séparait de nos compagnons de voyage c’était
bien pour nous emmener dans des endroits différents. Une fois de
plus nous étions ballottés d’un pays à un autre, d’un lieu
à un autre sans que l’on jugeât utile de nous prévenir de
notre destination . Nous avons poursuivi notre route dans ce qui
devait être la banlieue de Londres pour nous arrêter devant une
maison de briques rouges portant une plaque de cuivre ou l’on
pouvait lire « Patriotic
School. »
Invitées
à descendre du car où nous n’étions plus que les trois femmes
du convoi, une dame
nous accueillit à l’entrée de la maison et nous conduisit,
Brigitte et moi, dans une grande chambre donnant sur un jardin.
Madame Plekhanov fut conduite dans une autre chambre. La personne
qui était sans doute une hôtesse nous expliqua que nous allions
rester un certain temps afin de répondre à certaines questions
relatives à notre départ de France et à notre voyage. Ensuite
nous serions libres de nos mouvements. Ainsi, libres nous ne l’étions
pas encore. Cette maison accueillante était en fait une prison
dorée mais une prison tout
de même puisque nous n’avions pas le droit de sortir ou de téléphoner
à qui que ce soit.
Sitôt
le breakfast du lendemain achevé, nous fûmes appelées pour un
premier interrogatoire, chacune séparément bien entendu. Je dus
raconter pratiquement toute ma vie à l’officier qui prenait des
notes. Il m’arrêta avant même que nous en arrivions à la
guerre et me dit qu’il me reverrait le lendemain matin. Mon amie
avait très peur parce qu’elle était allemande d’origine et
que deux membres de sa famille résidaient encore à Francfort
. Je tentais de la rassurer en lui disant que les deux amis de mon
père avaient obtenu leur naturalisation sans trop de difficultés
mais le fait qu’elle fût enceinte augmentait sa nervosité. Je
dois reconnaître cependant que nous n’étions pas trop ravies
d’être soumises à des interrogatoires comme de vulgaires
criminels alors que nous n’avions eu qu’un seul but, rejoindre
le Général de Gaulle et, en ce qui me concernait, m’engager
dans les Forces Françaises Libres.
Les
interrogatoires se poursuivirent jour après jour. L’officier me
questionna même sur la couleur des yeux de ces guides espagnols
qui nous avaient fait traverser la frontière puis nous avaient
abandonnés à notre triste sort. C’était sans doute la
question piège: nous avions rencontré les hommes en question un
soir d’hiver puis nous les avions suivis dans la montagne, en
file indienne. Même si la nuit était étoilée et même si
j’en avais eu l’envie, ce qui me semblait pour le moins
baroque, je n’aurais jamais pu les observer suffisamment pour
voir la couleur de leurs yeux.
C’est ce que je répondis à l’officier qui parut
satisfait de ma réponse et j’ai même l’impression qu’à
partir de ce jour-là, conscient que je disais purement et
simplement la vérité, il me questionna sans arrière-pensée et
sans suspicion.
Tout
en comprenant fort bien les raisons des Anglais qui répugnaient
à voir entrer des espions sur leur territoire en temps de