Une photographie de Stéphane Popu

 

 

1943-1944 : Le Grand Voyage

 

par Lise Willar

 

 

 

Mots...dits

 

 

 

Sommaire des Mots...dits

 

En ce mois de juin où l’on ne parle que du débarquement, je ne puis m’empêcher d’évoquer mon propre parcours et celui de mon frère. Nous avions, lui 22 ans et moi 19, quand nous dûmes prendre la première décision grave de notre vie. Le récit que je vais faire est évidemment plus long que ceux des Mots…dits habituels mais je me réfère aussi à une époque inhabituelle ! Si j’ai décidé de faire connaître notre Grand Voyage, c’est parce que, seuls sans doute parmi les anciens, nous n’avons jamais fait partie des associations, n’avons jamais réclamé aucun honneur d’aucune sorte et ne touchons même pas la retraite des anciens combattants ! Notre père a sans nul doute influencé notre attitude car il conservait un tel souvenir de la Guerre de 14-18, de Verdun, du Chemin des Dames, des décimations de 17 que, tout en ayant donné huit ans de sa vie à son pays (trois ans de service militaire, quatre ans de guerre, un an d’instruction des jeunes classes), il n’aimait pas cette référence continuelle à « leurs » batailles qu’ont grands nombres de vétérans. Mais passons maintenant au récit :

Le souvenir indélébile que j’ai de l’été 1942 est le retour définitif de mon père[1] qui débarqua le dix huit ou dix neuf juillet à Villemur en salopette de jardinier. Dès le lendemain de la rafle du Vél’d’Hiv[2], il avait pris le train de Paris pour la banlieue de Vierzon puis, après avoir traversé un ou deux villages, se renseignant avec le plus de prudence possible sur les passeurs susceptibles de lui faire franchir clandestinement la ligne de démarcation, il découvrit un homme qui lui conseilla de revêtir une salopette pour ne pas attirer l’attention et le guida contre une somme d’argent au bon endroit. Ce n’était pas toujours le cas comme nous le verrons bientôt. Je crois qu’ils traversèrent le Cher en pleine nuit pour ne pas être repérer par d’éventuels guetteurs puis mon père marcha jusqu’à la prochaine gare de zone libre où il prit le train pour Toulouse. Dire notre joie de le voir débarquer sain et sauf sans crier gare est trop faible, nous la criâmes parce que nous savions qu’il ne repartirait plus même si nous pressentions que nous n’en étions pas à la fin de nos peines.

De cet été là, je n’ai aucun souvenir précis. Début Octobre, j’ai tenté l’examen d’entrée en khâgne. Je ne pouvais y être admise d’office car je n’avais pas eu de mention à mon premier bac. Le thème latin sans dictionnaire était cependant trop difficile car je n’avais pas assez de base et, en fait, n’avais pris une langue morte en première (six heures de travail par jour en plus du cursus normal) que pour suivre la section A’ obligatoire en ce temps-là pour faire médecine. L’attrait de la khâgne était dû sans doute au fait d’avoir rencontré des compagnes intéressantes dans l’atmosphère protégée de l’internat de Toulouse mais il y avait une marge entre bavarder, lire des dizaines de livres et assumer les difficultés d’un examen auquel je n’étais pas suffisamment préparée. En dépit d’une bonne dissertation et d’une version latine convenable, je ne fus pas reçue et comme j’avais perdu trop de temps,  je ne pus me recycler en médecine car le quota de juifs admis au PCB était atteint. Il en était de même à la Faculté de Lettres et je me retrouvais le bec dans l’eau pour avoir voulu embrasser plus que je ne pouvais étreindre.

Novembre 1942 : la France entière était occupée, les troupes allemandes débarquèrent à Toulouse. Mon frère était menacé doublement à son usine, comme juif et comme dessinateur industriel. Il risquait la déportation ou sa réquisition par le STO (Service du Travail Obligatoire.) Les Allemands avaient besoin de nos hommes dans leurs usines pour prendre la place de ceux qui se battaient sur le front de l’Est, surtout depuis que la bataille de Stalingrad faisait rage et tuait autant de soldats allemands que de défenseurs russes. Entre deux écoutes de la BBC, il était de plus en plus question entre nous d’un éventuel départ de Claude pour l’Espagne via les Pyrénées. De là, il lui faudrait trouver un moyen de rejoindre l’Angleterre.

Presque jusqu’au dernier moment, il ne vint à l’idée d’aucun d’entre nous que je pourrais prendre part à l’aventure. J’avais dix neuf ans mais en dépit de l’exode et de notre déplacement vers le sud, ma vie avait été jusqu’alors celle d’une petite fille protégée. Je me souviens qu’au cours de l’été 39, avant de partir pour mon premier séjour en Angleterre où la déclaration de guerre me surprit, j’avais demandé à mon frère si je pouvais l’accompagner aux Auberges de la Jeunesse. Sévère comme le sont encore de nos jours certains aînés, il m’avait répondu par la négative, songeant peut-être que les contacts entre filles et garçons y étaient un peu trop libres pour sa jeune soeur.

Nos parents sont partis une première fois à Béziers où certains de nos cousins de Besançon étaient réfugiés. Ils ont trouvé ce qu’ils cherchaient: l’adresse de passeurs espagnols susceptibles de faire passer la frontière à de futurs évadés.  A leur retour et après avoir réalisé que j’étais en danger autant que mon frère ou eux-mêmes, ils me proposèrent à regret de me joindre à lui. Sans bien savoir ce qui m’attendait, j’ai immédiatement acquiescé, leur demandant la raison pour laquelle ils ne viendraient pas avec nous. Mon père a été très ferme sur ce sujet: rien ni personne ne le ferait quitter son pays même s’il devait se cacher jusqu’à la fin de l’Occupation. Maman était du même avis et de plus la perspective d’une longue escalade en plein hiver ne lui paraissait pas compatible avec ses forces physiques.

Ainsi, en Janvier 1943, après avoir fait nos adieux aux Mouyssac, les seuls amis de Villemur que nous ayons mis au courant de nos projets, nous avons quitté notre petit havre du sud-est pour Béziers où nous avons déjeuné chez nos cousins.  Maman avait fait préparer une dinde de douze livres pour le festin de séparation. Tout le monde sait bien qu’en France les joies se fêtent et les peines se noient dans la bombance.  Le 18, au milieu de l’après-midi, nous avons fait nos adieux à la famille dont un des fils devait se joindre à nous et à nos chers parents, à Papa, mon protecteur, si charmant et si jeune, à Maman, grande, bonne qui, me confiant à mon frère, lui dit ces quelques mots : « Garde-la bien, mon fils, elle est avec Papa et toi ce que j’ai de plus cher au monde. » (Si elle avait pu savoir ce que nous réservait l’avenir !)

Un autocar nous a conduit vers les Pyrénées à un endroit fixé à l’avance par les guides que mes parents et notre famille de Béziers avaient contactés. Ils étaient deux à nous attendre et, le soir venu, nous avons pris  le chemin de la montagne.  Comme mon frère et mon cousin, je portais des pantalons et nous avions pour seuls bagages des sacs à dos plus adaptés que des valises à une randonnée en montagne.  Mon frère avait remis au départ la moitié de la somme réclamée par les passeurs, le solde devant leur être remis une fois le passage de la frontière effectué.  Leur métier, car c’en fut un durant l’Occupation de la France, était devenu très lucratif, plus encore chez les Espagnols que chez les Français dont certains faisaient passer la ligne de démarcation quand elle existait encore et les Pyrénées parce qu’ils appartenaient à la Résistance. Certains de nos voisins d’outre Pyrénées avaient troqué la contrebande du tabac qui continuait cependant parce que si l’Espagne n’en manquait pas, la France en était sérieusement privée, contre la contrebande humaine qui payait sans protester ou demander des comptes et qu’on n’avait même pas besoin de livrer à domicile.

Nous n’avions pas eu la chance de rencontrer des bénévoles. De toutes façons, ce qui avait poussé mes parents et mon frère à choisir le biais de l’évasion est le fait que si nous connaissions déjà quelques hauts faits de la Résistance, si nous savions que des communistes en faisaient partie depuis le début de l’Occupation malgré le Pacte Germano-Soviétique, personne à Villemur ou alentour parmi les gens que nous fréquentions ne semblait en faire partie ou savoir si des groupes existaient à proximité. Nombreux étaient ceux qui, comme nous, écoutaient la BBC et Maurice Schuman, d’autres étaient férus en dévotion et chantaient les mérites du Sauveur de la France, le Maréchal Pétain.

Réfléchissant peut-être à tout cela, nous grimpions. Mon espagnol du lycée me permit d’avoir une conversation avec les guides chaque fois que nous nous arrêtions pour souffler. D’après ce qu’ils m’expliquèrent, nous escaladions les flancs du Canigou, un massif des Pyrénées françaises dont j’appris plus tard qu’il dominait à 2784 mètres. Il faisait très froid mais il n’y avait heureusement pas de neige. Par contre la lune était dangereusement pleine à tel point qu’on y voyait presque comme en plein jour. Aux approches de la frontière, nous entendîmes les aboiements des chiens policiers allemands et vint, lancinante, la crainte d’être sentis et découverts, ce qui ne nous laisserait aucune chance de survie. Juifs et sans papiers, nous avions deux possibilités: au mieux l’exécution sur place, au pire le renvoi en France et la déportation. Comme les passeurs ne donnaient aucun signe d’énervement, nous continuâmes à les suivre et, vers quatre heures du matin, ils nous déclarèrent que nous étions sains et saufs, que la frontière était franchie.  Une fois que mon frère leur aurait donné la somme d’argent que nous leur devions, ils descendraient dans la vallée puis remonteraient nous chercher avec une voiture qui nous conduirait à Barcelone. Pauvres naïfs que nous fûmes, pauvres benêts !

 Pas une minute nous n’eûmes l’idée de leur dire que nous voulions les accompagner, que descendre était moins dur que d’escalader comme nous venions de le faire. Mon frère ou mon cousin, tous deux plus âgés que moi, n’eurent même pas l’inspiration ou d’affirmer que nous paierions une fois la voiture rendue dans la montagne ou d’exiger que l’un des deux hommes reste avec nous pour l’attendre. A sept heures du matin, transis de froid, nous attendions toujours et, bien sûr, personne ne vint. Nous décidâmes d’un commun accord de partir. Pour autant que nous le sachions, les Catalans ne nous livreraient ni aux Allemands de la frontière ni aux Gardes Civils. Nous avons demandé asile dans une chaumière toute proche de notre point de départ et nous avons attendu une heure de plus puis nous avons décidé de poursuivre notre chemin vers la vallée. Notre idée était de gagner la gare la plus proche et de tenter notre chance de sauter dans un train qui se dirigerait vers le sud.

A neuf heures environ, dans le premier village que nous rencontrâmes, des ouvriers qui se rendaient à leur travail nous abordèrent et nous dirent que je devais remplacer mes pantalons par une jupe car, à l’époque, une jeune fille espagnole ne s’habillait pas en garçon! Ils nous conseillèrent d’éviter la première gare car elle serait pleine de gardes civils qui attendaient des évadés tels que nous pour les reconduire à la frontière et nous engagèrent à continuer à pied jusqu’à Ripoll, la première ville importante où nous ferions bien de nous cacher jusqu’au soir (facile à dire) pour essayer de prendre un train de nuit dans lequel les contrôles sont moins fréquents que durant la journée.

Je me changeais dans un café puis nous prîmes la route de Ripoll. Sans pantalons et le froid aidant, la partie interne de mes cuisses fut bientôt en sang. Notre cousin, fatigué plus que nous l’étions nous-mêmes et sans doute moins sportif, émit l’hypothèse de se rendre aux gardes civils. Mon frère, après m’avoir lancé un regard complice, lui déclara: « Nous n’avons pas fait tout ce chemin pour capituler si près du but. Il faut continuer. »  Dès les premières maisons de Ripoll, nous frappâmes à une porte et une femme vint ouvrir, l’air effrayé.  Je lui expliquai en espagnol la situation et montrai mes jambes. Elle nous fit entrer dans une petite pièce du rez-de-chaussée, nous priant de ne faire aucun bruit car son mari policier dormait au premier étage puis elle nous laissa quelques minutes et revint avec des bandages dont elle entoura mes cuisses pour en épancher le sang. Nous repartîmes très vite après l’avoir remercié, émus par l’attitude compatissante de cette femme qui d’un mot aurait pu faire basculer notre avenir en révélant notre présence à son mari.

Nous sommes entrés à nos risques et périls dans un petit restaurant proche de la gare car nous étions morts de fatigue et nous avions très faim. Tout ce que nous avions absorbé depuis la veille consistait en quelques gouttes d’eau bues dans un torrent de la montagne (malgré le froid nous étions assoiffés et plus d’une heure s’était écoulée avant que nous ne trouvions cette eau bienfaisante) et un café avec des tartines quand j’ai échangé mes pantalons contre une jupe. J’ajoute qu’il y avait près de vingt kilomètres entre le premier village et Ripoll et que la salle du restaurant, pleine d’ouvriers, nous apparut dès l’entrée comme un havre de paix où nous nous sentîmes en confiance. Depuis le matin, les Catalans nous avaient aidés, comprenant sans nous poser de questions qui nous étions et ce que nous tentions de faire.

Nous avons mangé avec un plaisir évident la bonne assiette de haricots rouges que nous a servie la patronne. Le repas, la chaleur et le repos nous ont fait du bien mais nous ne voulions pas nous attarder de peur que des gardes garde civils n’entrent. Non seulement nous risquions d’être arrêtés mais nous pouvions mettre en danger les braves gens qui nous accueillaient. Avant de partir, j’ai demandé à la patronne de mettre nos sacs à dos en lieu sûr. Ils étaient trop voyants et nous viendrions les reprendre plus tard (quand ? après la guerre, après le déluge ?)

Nous avons repéré la voie ferrée et nous nous sommes tassés de notre mieux dans un ravin jusqu’à l’heure du train de Barcelone que j’avais apprise au restaurant de la bouche même de la patronne. J’irais chercher les billets en prenant l’air le plus nonchalant possible pendant que les garçons m’attendraient dans le ravin avec le peu de bagages qui nous restaient. Nous avions convenu de sauter dans le train au moment même du départ. C’est tout au moins ce que nous pensions faire mais le sort en a décidé autrement quand j’ai aperçu, alors que je me rendais au guichet un homme d’un certain âge qui m’a tout de suite abordée en me disant : « N’allez pas plus loin, Mademoiselle. Je suis ici tous les jours pour éviter que des gens ne se fassent arrêter dans la station. Les quais sont  bourrés de gardes civils et vous n’aurez pas une chance de prendre votre billet ou de monter dans le train.» Il ajouta qu’il avait connu durant la guerre civile des volontaires des Brigades Internationales de nationalité française et qu’il avait trouvé ce moyen de les remercier de leur action: passer une bonne partie de ses journées à empêcher des évadés de France d’aller se fourrer dans la gueule du loup.

Malgré mon jeune âge, je savais que les autorités françaises n’avaient pas toujours été tendres vis-à-vis des soldats républicains qui s’étaient réfugiés dans notre pays pour échapper aux poursuites des troupes de Franco et je me souvenais des affres qu’ils avaient encourues au camp d’Argelès. Je suivais donc notre sauveur avec reconnaissance après lui avoir dit que nous devions récupérer mon frère et mon cousin qui m’attendaient dans le fossé proche. Il nous guida pendant près de deux heures à travers la montagne et nous donna tous les points de repaire indispensables pour nous rendre à une ferme où nous serions, assura-t-il, accueillis avec bienveillance. Nous laissant à peine le temps de le remercier, il nous quitta pour aller reprendre son poste le long de la voie ferrée. Nous ne connaîtrions jamais le nom de notre bienfaiteur d’un soir mais je savais déjà que toute ma vie l’image de l’Espagne serait celle d’un homme qui n’avait pas oublié la République, la Guerre Civile et les Français des Brigades Internationales, un homme dressé au milieu d’une voie ferrée pour prévenir l’arrestation de quelques jeunes gens inconnus. A tel point que bien des années plus tard, témoin d’une déception passagère, une amie espagnole me dira en souriant : «Vous les preniez tous pour des ‘hidalgos’, ils ne sont que des hommes. »

Ayant ainsi quitté notre nouvel ami, nous avons marché longtemps. Il faisait froid et nous avons à nouveau eu très soif jusqu’à ce que nous découvrions une source où nous nous sommes abreuvés.  Nous éprouvions tout de même quelque anxiété à l’idée de nous perdre mais vers onze heures, en pleine nuit, nous avons découvert la ferme, frappé à la porte qui s’est ouverte malgré l’heure tardive et nous avons été accueillis amicalement par des gens qui semblaient être habitués à recevoir des visiteurs tels que nous. Ils nous ont immédiatement conduits vers l’immense cheminée auprès de laquelle nous avons réchauffé nos membres endoloris par le froid de la montagne. 

En dépit des quelques heures où nous nous étions arrêtés pour attendre les guides, pour nous restaurer puis pour nous cacher dans le ravin, nous avions pratiquement marché sans arrêt depuis notre départ de France et nous n’avions pas dormi depuis deux jours. Nous avons tout juste eu le temps d’apprécier les divines pommes de terre et la viande que la fermière a fait sauter dans une poêle au long manche de bois qu’elle agitait directement sur le feu de bois puis nous nous sommes enfoncés avec délices dans un lit de paille profond et chaud sans même entendre les excuses proférées par la brave femme qui ne pouvait nous offrir un vrai lit car elle était entrain de refaire ses matelas. J’ai dormi dans ce grenier ou cette étable, je ne sais plus, les dix huit plus belles heures de sommeil de ma vie. C’est à six heures du soir qu’un petit garçon est venu nous réveiller car nous avions tout juste le temps de nous laver, de dîner puis de repartir, ce que nous fîmes après avoir remercié de tout notre coeur les maîtres du logis qui n’ont pas voulu accepter la moindre rétribution pour les repas et la nuit réparatrice. Nous leur avons promis de venir les revoir après la guerre. 

Il faisait déjà nuit noire quand nous avons suivi le garçon qui nous a mis sur le chemin de notre nouvelle étape, une ferme que nous devions atteindre vers les cinq ou six heures du matin.  Là, nous avons senti que l’atmosphère n’était plus la même. Les gens qui nous ont accueillis avaient transformé leur ferme en une sorte de gîte payant mais nous ne leur en avons pas tenus grief, trop contents de passer quelques heures à partager les repas de la maisonnée et à bavarder avec le maître du logis, ce qui améliorait bien mon espagnol et m’apprit que l’homme ne se préoccupait pas de politique mais de l’argent qu’il pouvait gagner avec les quelques personnes de passage. Le petit garçon d’une dizaine d’année a même accepté une cigarette de mon cousin et l’a fumée en présence de ses parents.  Nous avons dormi jusqu’à deux heures du matin puis le fermier nous a conduit à la prochaine gare: le premier train de voyageurs fréquenté surtout par des ouvriers qui se rendaient à la ville ne recevait pas souvent la visite de gardes civils et nous risquions moins un contrôle que dans la journée.

Il était cinq heures environ quand nous entrevîmes la voie ferrée où l’homme nous laissa nous débrouiller seuls sans se préoccuper de nos billets dont l’achat allait à nouveau poser un problème. Je m’apprêtais à faire la queue au guichet quand une dame s’approcha et me dit : « vous êtes français, montez dans le train, je vous apporterai vos billets. »  Elle nous expliqua quand nous fûmes installés dans le wagon qu’elle nous avait désigné que son mari était mort pendant la guerre civile, du côté républicain, et qu’elle était heureuse de pouvoir nous rendre service. Quelle chaîne de gentillesse et quelle gratitude nous éprouvions pour ces gens qui risquaient leur vie ou tout au moins la prison pour nous aider. La Catalogne nous était précieuse et nous ne l’oublierions jamais.

Nous avons atteint Barcelone sans avoir vu dans le train le moindre garde civil. Le contrôleur a poinçonné nos billets, nous jetant à peine un regard. Au petit matin les esprits sont-ils moins en alerte ou était-il simplement un brave homme qui faisait partie de la chaîne de bonne volonté? Peu importe, il nous a aidés et c’est ce qui comptait en définitive. A la sortie de la gare, nous avons fait nos adieux à notre bienfaitrice et nous avons sauté dans un taxi en lui demandant de nous conduire au Consulat d’Angleterre.  Mon espagnol était-il si mauvais pour qu’apparemment le chauffeur ait confondu « Alemania » avec « Inglaterra ? » Je ne le pense pas mais nous avons tremblé quand le taxi s’est effectivement arrêté quelques secondes devant le consulat d’Allemagne. L’homme a eu l’air d’hésiter puis il est reparti et s’est immobilisé à quelques centaines de mètres seulement. Nous étions arrivés au terme de la première partie de notre voyage.  Les Anglais étaient là-haut, à portée de main, ils allaient nous accueillir puis nous expédier dans les plus brefs délais auprès du Général de Gaulle !

L’entrée du Consulat n’était pas gardée et nous pûmes entrer librement. Un Monsieur Robert dont nous ne connaîtrions jamais le nom véritable nous accueillit sans paraître autrement étonné au récit de notre aventure: elle était celle de tous les jeunes évadés de France qui arrivaient sans encombre à Barcelone, une minorité comme je pus le constater ultérieurement.  D’avion vers l’Angleterre, il n’en fut même pas question. Les quelques vols possibles étaient réservés à des personnalités connues et ils ne partaient jamais d’Espagne mais du Portugal. Notre filière serait une route de terre que Monsieur Robert évoqua sans trop s’étendre. D’ailleurs, au bout de quelques minutes, il fut question de faire partir les garçons et de me garder à Barcelone. Ils me feraient venir quand ils seraient eux-mêmes arrivés à bon port. Le chemin que je prendrais serait moins hasardeux, semblait-il. Nous n’eûmes même pas le temps de réfléchir et malgré toute la peine que j’éprouvais à être aussi vite séparée de mon frère, du protecteur auquel mes parents m’avaient confiée, je dus lui faire mes adieux ainsi qu’à mon cousin. Nous avions été ensemble huit jours à peine et la joie d’être arrivés en Espagne se transformait en une peine indicible. Mon frère eut tout juste quelques minutes pour me donner de l’argent dont j’aurais sans doute plus besoin que lui, croyait-il, et pour m’embrasser. Sans même que je m’en rendisse compte, ils étaient partis tous les deux, mes compagnons, et je me retrouvais  seule, abandonnée à mon propre sort. Pas pour longtemps. Une femme entra bientôt et me dit de la suivre. Elle allait me conduire au Consulat de France où elle monta en ma compagnie puis me dit d’attendre dans une salle qu’on vînt me chercher. Sans me donner aucune explication sur ce qui m’attendait, elle me laissa pour retourner sans doute à des tâches aussi ingrates que celle dont elle venait d’être chargée par ce Monsieur Robert problématique.

Ainsi commencèrent les quatre heures d’attente les plus longues de ma vie durant lesquels personne ne s’est préoccupé de moi ou m’a offert la moindre nourriture ou la moindre boisson. Personne en fait n’est apparu dans l’embrasure de la porte. Pour la seconde fois je me sentais désespérément seule mais je comprenais que l’état d’âme de mes seize ans, lors de mon premier voyage en Angleterre, n’était qu’un prologue, une préparation à la solitude et au désespoir absolu. Tout en versant des larmes amères - durant quatre heures je n’ai pas arrêté de pleurer - j’ai fait le point sur une situation qui me paraissait bien compromise.

A Fénelon, en troisième, l’une de mes compagnes de classe s’appelait Madeleine Héricourt. Son père était journaliste à Charivari, un hebdomadaire d’extrême droite. Avec Vichy, il avait fait un départ en flèche, s’était plongé dans la diplomatie, et j’avais appris par hasard qu’il avait été nommé consul de France à Barcelone. Je me retrouvais donc, et sans que personne durant quatre heures ne m’en fournît la raison, envoyée là par nos “amis” britanniques, entre les mains d’un consul vichyssois qui, au mieux, me remettrait à la police espagnole, au pire me ferait reconduire à la frontière. Comment et dans quel but les Anglais et leur factotum Robert (car en fait je n’avais vu aucune Anglais au Consulat) avaient-ils pu me jeter ainsi dans la gueule du loup ? J’avais beau me torturer les méninges, je n’arrivais pas à deviner les raisons de ce manège. Je me rongeais les sangs et je pleurais. J’envisageais de me faire recevoir par le Consul et de lui demander ma liberté en souvenir de l’amitié qui me liait naguère à sa fille. Peut-être était-elle même à Barcelone avec sa famille? Mais je doutais de la bienveillance que son père vichyssois pourrait éprouver envers une évadée, juive de surcroît, et je replongeais dans les tourments les plus sombres.

Je commençais à me dire que nos pénibles jours de marche n’avaient servi à rien, que notre arrivée presque miraculeuse à Barcelone, au Consulat d’Angleterre que je croyais ami, sans objet. Un seul réconfort me soutenait : mon frère avait pu partir et je ne savais pas qu’il me faudrait attendre cinq longs mois avant de connaître la vérité sur son périple. Et je pleurais, je pleurais, effondrée d’impuissance et de détresse. Je me voyais reconduite à la frontière, présentée à la Gestapo de Toulouse, déportée en Allemagne...quand enfin la porte s’ouvrit. On me dit que le Consul allait me recevoir: j’avais le coeur brisé mais j’éprouvais malgré tout un certain soulagement à l’idée que j’allais enfin savoir ce qui m’attendait. Tout valait mieux en effet que cette incertitude où j’étais plongée depuis quatre heures.

Un monsieur d’un certain âge m’accueillit, s’excusant de m’avoir fait attendre aussi longtemps. Je ne reconnaissais pas en lui Pierre Héricourt que j’avais vu quelquefois à la porte du lycée quand il venait y chercher sa fille. Je demandais donc à mon interlocuteur la raison de ma présence au Consulat de France et il m’apprit que tous les membres de celui-ci étaient dissidents, hors le Consul Héricourt qui avait regagné la France. Je me trouvais ainsi, comme eux tous d’ailleurs, sous la protection du Consul des Etats-Unis. Je respirais un bon coup, séchais les quelques larmes qui coulaient encore le long de mes joues, regrettant que ni Monsieur Robert ni la personne qui m’avait accompagnée n’aient jugé bon de me mettre au courant de faits aussi importants pour mon avenir. Je regrettais amèrement, inconsciemment peut-être,  dès que je sus la vérité, qu’on n’ait pas suggéré à mon frère et à mon cousin de rester avec moi à Barcelone.

Le Consul intérimaire me fit alors conduire à l’Hôpital Français de Barcelone, Avenida de la Virgen de Montserrat, transformé en centre d’accueil pour les évadés de France dont certains, peu nombreux , étaient arrivés comme nous sains et saufs à Barcelone et dont les autres avaient été peu à peu libérés des prisons espagnoles où ils avaient été incarcérés quelquefois durant plusieurs semaines. De même qu’au Consulat quand j’eus appris la vérité, je me demandais pourquoi mon frère n’était pas resté avec moi. Lui en avait-on même offert la possibilité ou laisser le choix? S’il était parti, c’eût été alors de son libre arbitre et j’aurais eu moins de regret par la suite mais je pressentais qu’on avait manipulé les garçons sans leur laisser d’autre alternative que d’accepter les conditions qui leur étaient imposées.

Vivre au jour le jour fut dès lors mon destin et celui de tous les hôtes de l’Hôpital Français. Protégés un jour par le Consulat des Etats-Unis, quelles décisions allaient prendre à notre égard le gouvernement espagnol qui ménageait la chèvre et le chou ? Un clin d’oeil à Hitler et Mussolini en mémoire des services rendus, un coup de chapeau à Pétain, ce vieux complice, ancien ambassadeur de France auprès de son ami Franco, un « saludos amigos » à Washington et à Londres pour préserver l’avenir. A Barcelone, on ne mentionnait pas encore le nom du Général de Gaulle. Il en résultait que certains évadés de France étaient en prison et d’autres, tels que nous, à l’hôpital Français devant la dissidence duquel les autorités fermaient chastement les yeux.

Je me suis liée d’amitié dès mon arrivée à l’Hôpital Français avec une jeune femme d’une trentaine d’année qui s’était évadée de France avec son mari quelques semaines avant nous. Le couple s’est fait prendre à une vingtaine de kilomètres après le passage de la frontière et par chance a été conduit à la prison de Barcelone plutôt que raccompagné à la frontière. On a l’impression que les gardes civils jouaient aux dés le sort des gens qu’ils capturaient: un coup les prisons de Gerone, Figueras ou Barcelone, un coup la frontière. Brigitte a été relâchée. Felix est toujours en prison mais sa libération ne saurait tarder.

J’ai dû interrompre ma première conversation avec Brigitte parce que j’étais convoquée chez le directeur de l’Hôpital : il m’a demandé mon âge et où en étaient mes études. Une fois renseigné, il a décidé immédiatement de me faire inscrire à la Faculté de Lettres, section Hautes Etudes Pratiques.  Devant ma réaction due au fait que je n’étais pas venue en Espagne pour m’y installer ou y poursuivre mes études,  le directeur me dit que c’était le seul moyen de justifier ma présence à Barcelone et de pouvoir ainsi faire une demande de résidence temporaire quand je serais convoquée à la police.

Ainsi dès le début du mois de Février, je me suis rendue chaque matin à la Faculté. Cette période estudiantine de ma vie n’a laissé aucune trace et je n’ai pas le moindre souvenir de ce qu’on m’a enseigné ni de ce qu’était le cursus des Hautes Etudes Pratiques. L’après-midi, je me promenais avec ma nouvelle amie Brigitte. Malgré ma peine d’avoir été séparée de mon frère, je dégustais des glaces et des « chocolate con nata » (chocolat chaud à la crème Chantilly.) Nous avons visité la cathédrale de la Via Laetana, la Sagrada Familia de Gaudi, nous avons parcouru la place de Catalogne, le Paseo de Gracia (les Champs Elysées de la capitale catalane), la Rambla des Fleurs et celle des Oiseaux, le Barrio Chino (le quartier chinois où le marché noir du pain et des cigarettes sans ticket était en plein essor). Ces randonnées à travers la ville me devinrent bientôt familières: des Ramblas au Barrio Chino, le piéton était saisi par les parfums, les nuances irisées des pétales ou des plumages d’oiseaux. Le Barrio grouillait de femmes dont je ne comprenais ni les intentions ni le manège. Cette façon particulière qu’elles avaient de claquer dans leurs mains pour attirer le client n’avait pour la jeune fille naïve que j’étais alors aucun sens. Par contre les vendeurs de pain et de cigarettes étaient une preuve que les pauvres gens avaient du mal à se ravitailler dans une ville qui regorgeait apparemment de tout ce qui faisait défaut en France.

Je ne manquais pas de me rendre fréquemment au Consulat Anglais où Monsieur Robert, jouissant je ne sais à quel titre d’une belle sinécure au sein de l’organisation, me confirmait que le voyage des garçons se poursuivait sans encombre et qu’ils devaient être encore à Gibraltar. Pour quelles raisons ne pouvaient-ils donner de leurs nouvelles s’ils étaient en terre britannique ? Cette question demeura toujours et pour cause sans réponse. Que pouvais-je faire d’autre que de repartir, le coeur serré, imaginant bien qu’il y avait une faille quelque part mais n’ayant pas les éléments nécessaires pour découvrir la vérité. Je n’imaginais même pas la possibilité d’informer nos parents des doutes qui m’assaillaient. Une carte de ma part aurait pour eux des conséquences néfastes d’autant plus que, s’ils étaient encore à Villemur, on pouvait venir à tout moment s’informer sur l’absence de mon frère à l’usine. Je me risquais tout de même à envoyer une carte postale à nos amis Mouyssac, style touriste en vacances, sans aucun intérêt pour le postier qui se risquerait à la lire.

Nous sommes restés une quinzaine de jours à l’Hôpital Français puis on nous a transférés à l’Hôtel Suizo, Via Laetana. Nos frais d’entretien étaient assumés par le Consulat des Etats-Unis. L’Hôpital devait retrouver ses fonctions premières qui, de toute évidence, étaient de recevoir des malades et non des évadés. L’hôtel était modeste mais suffisamment confortable. J’y ai fait très vite la connaissance d’un Espagnol de dix ans mon aîné qui habitait autrefois Anvers avec son oncle, importateur d’agrumes. Il est revenu en Espagne au moment de la Guerre Civile et, bien sûr, n’a pu retourner en Belgique en raison des hostilités. Il vivait à l’hôtel Suizo alors que son oncle continuait son commerce d’agrumes à Valence d’où ils étaient originaires.

Je suppose que Pedro Sureda s’occupait vaguement d’import-export mais il n’avait pas l’air de se tuer au travail, recevant d’une famille aisée des subsides qui lui permettaient de ne pas pointer à l’usine au petit matin! Mon nouvel ami accepta tout de suite d’écrire à mes parents une lettre suffisamment explicite pour qu’ils aient des nouvelles mais conçue de telle façon qu’on ne puisse deviner qu’elle émanait de moi. Durant les deux années qui suivirent, mes lettres transitèrent par Barcelone et jamais Pedro ne faillit à sa tâche, renvoyant mon courrier à nos amis de Villemur dès qu’il lui parvenait. En dehors des liens amicaux qui nous unirent, son action agrandit la chaîne de solidarité qui m’a permis de conserver des contacts avec la France occupée durant toute mon absence. Et puis il était délicat, bien élevé, « hidalgo » par excellence et comprit très vite que la jeune fille qui avait quitté sa maison pour courir le monde était intelligente mais sexuellement attardée. Après toutes ces années, ne sachant même pas où il se trouve et s’il est encore en vie, je lui rends grâce ici de n’avoir jamais profité d’une telle situation.

Il me fit connaître sa ville, me conduisit aux concerts du dimanche matin que donnait une excellente « banda » de cuivres et d’instruments à vent. Il m’expliquait les oeuvres baroques de Gaudi et, en dehors de la Sagrada Familia, me fit monter sur les toits mêmes de certains immeubles du Paseo de Gracia où se dressaient des créations du sculpteur. Il m’initiait aux secrets de la « pelota » que les joueurs catalans pratiquent à main nue dans des salles couvertes et qui fait l’objet de paris qu’on enferme dans des boules avant de les lancer depuis les gradins à un genre de bookmaker. Il m’emmenait au Barrio Chino dans des cafés-concerts ou des amateurs tentaient leur chance devant un premier public. Je goûtais aux tapas, petits hors d’oeuvre variés, gambas, omelettes miniatures, olives, boulettes de viande... qu’on dégustait au bar, accompagnés du vin blanc sec de Catalogne, le « manzanilla. » J’allais au théâtre voir mes premières « zarzuelas », ces opérettes espagnoles qui me rappelaient le temps où Maman me conduisait au Trianon Lyrique, Boulevard Rochechouart, pour assister aux représentations de « Rêves de Valse », « Valses de Vienne », « La Chauve-Souris » et tant d’autres qui firent les délices de mes jeudis de lycéenne.

Quand nous rentrions le soir à l’hôtel, je bavardais avec les « serenos » : ils avaient les clefs de toutes les portes cochères qu’ils ouvraient aux noctambules attardés. A l’époque, certaines concierges parisiennes devaient encore tirer de l’intérieur un cordon de porte mais la majorité des maisons s’ouvraient à l’aide d’un bouton électrique.  Je suppose que le « sereno » représentait pour la police un excellent moyen de recenser les habitants d’un quartier et même d’enregistrer les entrées et sorties des occupants d’un immeuble. Il n’empêche que la plupart de ces veilleurs de nuit étaient d’authentiques soldats républicains et qu’il se seraient refusés à être des indics, au sens français du terme. Ils n’étaient peut-être qu’une réminiscence médiévale aussi sympathique et pittoresque qu’un allumeur de réverbère.

Ainsi, entre mes amis français - Félix était enfin sorti de prison et avait rejoint sa femme à l’hôtel - et mon ami espagnol, la vie aurait pu s’écouler paisiblement si j’avais eu des nouvelles de mes parents et si je ne m’étais heurtée aux mensonges de Monsieur Robert qui continuait à me mener en bateau au Consulat Britannique. Et puis je n’étais pas en Espagne pour mon plaisir mais pour la quitter au plus vite et rejoindre le Général de Gaulle. Je décidais d’écrire à des amis de mon père qui, originaires d’Allemagne et chassés par les nazis, s’étaient installés à Londres. Je commençais à réaliser que les Anglais et les Américains faisaient peu de cas des évadés de France qui ne présentaient pas pour eux un intérêt politique ou militaire et qu’ils préféraient nous maintenir en Espagne plutôt que de nous faire venir dans leur pays. Je devais me débrouiller seule pour sortir de cette prison dorée. Je demandais dans la lettre que j’écrivis à Monsieur Eichelgrün s’il avait des nouvelles de mon frère car il aurait dû logiquement atteindre l’Angleterre depuis le temps qu’il avait quitté Barcelone. Dans le cas contraire, je le priais de faire les démarches nécessaires auprès de la France Libre pour m’obtenir un visa d’entrée en Grande-Bretagne, les Espagnols ne paraissant pas prêts à nous lâcher plus que les anglo-saxons à nous accueillir.

Je pris contact également avec nos cousins suisses qui avaient rejoint leur fils à Washington, craignant que leur pays ne fût envahi par les troupes d’Hitler. Entre-temps, je suivais sporadiquement les cours de la Faculté, j’allais à la plage avec Brigitte qui m’avait raconté toute son histoire. D’origine allemande, elle était venue à Paris en 1936 avec son grand-père, un banquier de Francfort qui avait été entièrement dépouillé de sa fortune par les nazis,  sa soeur aînée et son jeune frère. Sa mère n’avait jamais voulu quitter leur maison où elle était restée en compagnie de la dame qui avait élevé les trois enfants. Brigitte avait trouvé du travail comme nurse dans une famille juive chez laquelle elle avait rencontré son futur mari qu’elle avait épousé juste avant la guerre. 

Son frère qui était entré au lycée dès leur arrivée à Paris s’était engagé dans la Légion Etrangère au début des hostilités. Il avait alors dix neuf ans. Après l’armistice de Pétain et la Légion étant repliée en Bretagne, ses chefs l’avaient livré aux Allemands et le pauvre garçon se trouvait alors que nous parlions dans une prison allemande dont sa soeur ignorait la location.  Elle ne savait même pas s’il avait pu avoir des contacts avec leur mère qui résidait toujours à Francfort quand le couple avait quitté notre pays. Son grand-père, dès qu’il était arrivé en France, avait fait les démarches pour que l’aînée de ses petites-filles qui était une diététicienne appréciée fut admise dans un hôpital de Philadelphie où il l’avait rejointe quand il sut qu’il ne pouvait plus rien faire pour son petit-fils.  Ainsi Brigitte s’était retrouvée seule avec son mari et ses beaux-parents qui, comme les miens, n’avaient pas voulu participer à l’aventure de l’évasion.

Nous allions également à l’Hôpital Français visiter des malades dont un jeune Français qui avait quitté la France et son père gendarme sans les prévenir. Arrêté, conduit en prison, il avait été vacciné en prison avec une aiguille sale et il était atteint d’une septicémie. Nous le gâtions et nous efforcions de le faire sourire, ce pauvre petit soldat qui ne ferait jamais la guerre et mourut loin de sa famille alors que nous nous trouvions encore à Barcelone.

Je reçus très vite des réponses d’Angleterre et des Etats-Unis. Les amis de mon père, dès qu’ils avaient reçu ma lettre, avaient contacté les Forces Françaises Libres de Londres à St James Square. Ils ont expliqué ma situation et reçu l’assurance que j’obtiendrais assez vite un visa d’entrée en Grande-Bretagne. La seule ombre au tableau est qu’ils n’avaient aucune nouvelle de Claude, ce qui ne m’étonnait pas vraiment, mais ils étaient heureux que j’aie échappé à l’enfer nazi. Ils espéraient que j’arriverais très prochainement à Londres où ils feraient tout ce qui serait en leur pouvoir pour m’accueillir et m’aider en souvenir de l’amitié qui les avaient liés à mes chers parents. Ils me disaient dans leur lettre que leurs filles étaient toutes deux mariées à des Anglais, l’une à un violoniste qui conduisait des orchestres d’enfants dans des écoles du Sussex et du Hampshire, l’autre à un militaire stationné hors d’Angleterre. Ils s’étaient eux-mêmes facilement habitués à leur nouvelle vie même si elle était moins opulente que celle d’antan (je me souvins que la dernière fois qu’ils étaient venus à Paris, ils étaient allés voir leur fille aînée, pensionnaire à Bouffémont, l’une des plus écoles privées les plus cotées de France). Ils étaient libres,  libres d’aller, de venir, de parler, de travailler, en un mot d’exister, ce qui étaient à leurs yeux l’essentiel.

Je reçus également des nouvelles de nos cousins d’Amérique: ils s’étaient rendus au Bureau d’Immigration et avaient offert de payer les « affidavits » nécessaires pour que mon entrée aux Etats-Unis ne pose pas de problèmes. Les « affidavits » étaient une somme suffisamment importante pour assurer mon existence durant une année de séjour afin que je ne soie pas à la charge du gouvernement américain. Voici des problèmes qui ne nous avaient pas effleurés avant notre départ de France et à notre arrivée à Barcelone. Nous croyions que le seul fait de réussir notre évasion et de nous présenter au Consulat de Grande-Bretagne ou des Etats-Unis était suffisant pour que nos « alliés » nous prissent en mains et nous fissent continuer le voyage. Il en était tout autrement et il semblait bien que personne en Espagne tout au moins ne nous attendait, ne nous espérait. Nous étions en fait un poids dont se seraient bien passés les représentants des pays concernés. Le Consulat Anglais, tel Ponce Pilate, s’en lavait les mains, le Consulat des Etats-Unis, rendons-lui grâce ici, assumait notre gîte et notre nourriture sans peut-être savoir  pour combien de temps. Nous ne savions même pas si des pourparlers se poursuivaient ou avaient commencé entre le gouvernement espagnol et le gouvernement américain pour trouver une issue à un état de choses qui pouvait difficilement se prolonger.

Nos cousins d’Amérique m’avait en même temps que le lettre fait parvenir un colis de nourriture et de gâteries, ne sachant pas que j’avais bien assez d’argent pour assumer le superflu. Je commençais d’ailleurs à me demander avec désespoir comment mon frère se débrouillait car il m’avait pratiquement laissé tout l’argent que lui avait remis notre père au départ. Je me le représentais seul, sans abri, sans argent, n’arrivant pas encore à me persuader du fait qu’il était sans doute en prison et que les Anglais, par le biais de Monsieur Robert, portaient toute la responsabilité d’une telle situation. Mais, s’il était en prison, pourquoi n’arrivait-il pas à communiquer avec moi ? J’avais à cette question une réponse toute simple : Monsieur Robert, même s’il connaissait la vérité, ne me la dévoilerait pas car il pourrait difficilement admettre qu’il avait sciemment envoyé mon frère et mon cousin dans la gueule du loup.

Ayant à ce moment précis de mon existence le choix entre deux pays d’accueil, je me décidais à opter pour le premier qui accepterait de me recevoir, souhaitant malgré tout qu’une réponse favorable arrive d’Angleterre afin que je puisse m’engager, comme j’ai toujours eu l’intention de le faire, dans les Forces Françaises Libres.  Et puis demeurait tout au fond de moi l’espoir que mon frère se trouvait là-bas et qu’une raison insoupçonnable l’empêchait de communiquer avec moi ou avec les Eichelgrün.

Fin Avril, je reçus mon visa d’entrée pour la Grande-Bretagne. Je tremblais un peu car mon nom avait été mal orthographié et les services de police étaient tatillons comme dans tous les pays du monde d’ailleurs. Il ne me restait plus qu’à obtenir mon visa de sortie d’Espagne que les services concernés n’accordaient ni vite, ni facilement d’autant plus que survint, début Mai, un coup de théâtre: Franco venait de signer un accord avec le Général Giraud et donnait trois jours aux réfugiés français pour quitter le territoire espagnol! Un train mis à leur disposition par le gouvernement les attendait en gare pour les conduire à Setubal, port situé au sud de Lisbonne, où ils embarqueraient pour l’Afrique du Nord.

Nous étions à la fois heureux, surpris et inquiets. Tout d’abord, la majorité d’entre nous ne savaient absolument pas qui était ce Général Giraud. Certains d’entre nous parlaient d’un officier supérieur vichyssois qui avait relié le Maroc en sous-marin. Y aurait-il pris le pouvoir puisque Franco traitait directement avec lui ? Le tenait-il du Général de Gaulle ? Cette thèse paraissait improbable car nous savions que les Américains avaient débarqué au Maroc mais nous ne pouvions concevoir qu’ils aient pris des accords avec un nouveau-venu émanant du gouvernement de Pétain plutôt qu’avec le Général de Gaulle. Nous nous perdions en conjoncture car en Espagne les journaux faisaient état des exploits allemands plutôt que du déroulement des opérations alliées.  Nous n’osions même pas aller au Consulat des Etats-Unis demander des précisions car nous étions depuis plusieurs mois leurs obligés, leurs parents pauvres et pas une seule fois un représentant du Consulat n’était venu discuter avec nous.

Pedro Sureda essaya de me retenir à Barcelone. Il aurait aimé que j’attende mon visa de sortie pour partir librement et directement en Angleterre. Il suggéra même que j’attende en Espagne la fin de la guerre, ajoutant qu’il assumerait tous les frais de mon entretien...et plus si je le voulais. J’étais bien sûr touchée par sa sollicitude, j’y sentais plus qu’une attention amicale mais je n’avais pas quitté la France pour me la couler douce à Barcelone et je décidais de partir avec ce premier convoi qui peut-être ne serait suivi d’aucun autre si tous les Français de Barcelone qui le souhaitaient pouvaient être évacués en une seule fois.

J’étais convaincue d’avoir choisi la meilleure solution même si c’est le coeur un peu gros que je passais avec Pedro ma dernière soirée espagnole. Il avait de la peine et s’est montré plus tendre qu’à l’habitude où il essayait de ne rien laisser percer de ses sentiments. Moi-même je réalisais qu’il avait été durant ces trois mois où je l’avais connu d’une grande gentillesse complètement désintéressée. Il s’était montré à la fois un ami et un grand frère plein de sollicitude. Ce soir-là, il alla jusqu’à me donner des conseils de prudence, ma naïveté lui paraissant un obstacle à la vie d’aventures à laquelle, selon lui, je me préparais. Tous les hommes, me dit-il, ne seraient pas aussi prudents que lui et je devais faire bien attention à qui je parlerais ou me confierais. Le seul baiser qu’il me donna fut, sans que je m’en rendisse vraiment compte, mon premier baiser d’amour.

Mais si, je réalisais bien tout ce que représentait ce baiser puisqu’un instant j’eus des regrets sur ce qui aurait pu être, sur le fait que j’aurais aimé rester dans ses bras pour qu’il me protège et agisse à ma place mais je me ressaisis très vite: l’image de mon  frère et de mon combat reprirent le dessus et je renonçais à obéir aux premiers élans de mon coeur. Ils n’étaient pas arrivés à un moment propice de mon existence et je devrais remettre à plus tard ces choses qui n’avaient aucune compatibilité avec le but que je m’efforçais d’atteindre.  

Nous quittâmes l’hôtel le lendemain matin en autobus. On nous avait conseillé d’emporter des provisions pour deux jours car aucun repas ni aucune boisson ne nous seraient servis dans le train. C’est un convoi de wagons de troisième classe qui nous attendait à la gare car le gouvernement espagnol n’en avait sans doute pas de plus modestes à mettre à notre disposition. Nous nous installâmes tant bien que mal dans notre compartiment, plutôt mal que bien d’ailleurs car le mari de Brigitte avait un  furoncle mal placé qui lui interdisait de s’asseoir et nous n’avions pas le droit de nous tenir dans le couloir avant le départ du train pour lui laisser la place de s’étendre. Nous ne pûmes que glisser nos pieds le plus loin possible sous la banquette afin qu’il puisse s’allonger par terre à plat ventre. Nous pensions pouvoir l’accompagner par la suite au compartiment infirmerie dont nous venions d’apprendre l’existence afin qu’on le prenne en charge jusqu’à la fin du voyage.

Nous ne nous considérions pas comme maltraités alors qu’au même instant nos frères et nos soeurs partaient vers les camps de la mort dans des wagons à bestiaux combien plus inconfortables. Nous devions au contraire remercier le ciel et la bonté de Franco qui non seulement nous autorisait à poursuivre notre voyage mais encore mettait à notre disposition des places assises dans des compartiments d’humains où nous pouvions baisser les vitres à notre aise. La seule excuse de certains d’entre nous qui se plaignaient un peu trop de l’inconfort qu’ils subissaient est qu’ils n’avaient pas une image exacte de ce qu’étaient les camps nazis et à quelle fin ils étaient destinés.

D’un voyage assez fastidieux et chaud, nous étions au coeur du printemps, je me rappelle les eaux rouges du Tage et surtout l’arrivée puis la traversée du Portugal. A peine la frontière franchie, l’annonce du passage de ce premier convoi d’évadés de France se répandit comme une traînée de poudre. N’en déplaise à feu Salazar, le peuple portugais monta sur toute la longueur de la voie ferrée une garde d’honneur, l’index et le majeur tendus vers le ciel en signe de victoire, à l’exemple de Churchill. Rien de tel ne s’était passé lors de notre traversée de l’Aragon, de la Castille et de l’Estrémadure et nous étions pleins de reconnaissance envers ces personnes inconnues mais si proches qui nous accompagnèrent de Badajoz à Setubal.

Avant notre départ de Barcelone, j’avais demandé au consul britannique (que j’avais pu rencontrer en raison de l’existence de mon visa) de communiquer avec son homologue portugais pour que celui-ci tente de me retenir au Portugal et m’évite le détour par l’Afrique du Nord, si telle était notre destination. Je ne comptais pas que ma démarche puisse être couronnée de succès mais je dois avouer qu’un employé du Consulat Britannique était bien sur le quai à l’arrivée du convoi et demanda immédiatement à me voir. Il ne m’apportait malheureusement pas une bonne nouvelle: quitter le convoi signifiait que je devais être remise entre les mains de la police portugaise et passer au moins trois semaines en prison avant que le consul britannique ne puisse m’en faire sortir pour la bonne raison que je n’avais ni visa de sortie d’Espagne ni celui d’entrée au Portugal. L’employé me conseillait donc de poursuivre mon chemin avec le groupe, ce qui donnerait le temps au consul de téléphoner aux autorités de Gibraltar où il m’apprit que nous devions faire escale pour leur demander de me prendre en charge.

Que pouvais-je faire sinon obtempérer et je me retrouvais bientôt avec les autres sur « Le Gouverneur Lépine », un bateau français frété sans doute par le Général Giraud et dont la salle à manger s’enorgueillissait d’un immense portrait de Pétain. Nous ne savions plus que penser et nous commencions même à douter du ralliement de ce général à la cause alliée. Je ne me faisais pas trop de souci car je songeais que mon aventure allait peut-être s’arrêter net à Gibraltar dont nous atteignîmes les eaux en deux jours après avoir contourné les côtes d’Algarve et d’Andalousie. Malheureusement, le bateau ne reçut pas l’autorisation d’accoster et nous reprîmes bientôt la mer en direction de Casablanca. Nous n’étions évidemment pas attendus avec impatience puisque nous demeurâmes quarante huit heures sur la barre (ce qui est loin d’être en Méditerranée une partie de plaisir) avant de débarquer sur des quais où nous pensions enfin être libres d’aller et venir à notre guise.  C’était trop beau! Le long du quai nous attendaient des autocars où les autorités françaises nous demandèrent assez fraîchement de monter sans nous attarder. Nous ne savions même pas où nous allions. Une chose est sûre, c’est que nous nous éloignions de la mer et que nous parcourûmes environ deux cents kilomètres avant de nous retrouver à Marrakech devant la caserne des tirailleurs marocains. Les soldats campaient dans la cour que nous traversâmes sans que l’un d’entre eux nous fasse le moindre signe de reconnaissance. Arrivés dans la caserne même, nous ne fîmes l’objet d’aucune réception ou discours de bien venue: on nous tria comme des animaux, les hommes pouvant justifier de leur état d’officier se voyant attribuer des lits avec moustiquaires au rez-de-chaussée, les sans grade et les femmes se retrouvant au premier étage dans deux salles où étaient alignés des châlits de bois et les sacs de couchage des tirailleurs. Tel fut notre premier contact avec Marrakech la Rose aux senteurs d’eucalyptus.

Aucun dîner n’était prévu et, la nuit venue, nous nous glissâmes faute de mieux dans les sacs car les nuits de printemps sont dans cette partie du Maroc proche du Haut Atlas aussi froides que les journée sont chaudes et ensoleillées. Vers deux heures du matin, je fus réveillée par une forte envie de vomir et, la nuit étant lumineuse, je m’aperçus avec terreur que des bêtes pullulaient dans les sacs. Je ne savais même pas que c’était des punaises car je n’en avais jamais vues auparavant. M’étant précipitée sur la terrasse pour me soulager, je constatai que mes genoux avaient doublé de grosseur sous l’effet des piqûres. J’avais mal, l’odeur ambiante était irrespirable et, ne pouvant me rendormir, j’attendis le petit matin recroquevillée sur moi-même.

Apparemment les officiers (dont Félix) avaient mieux dormi que nous, dans des draps propres et protégés par les moustiquaires. Après une toilette sommaire et un café au lait servi dans le réfectoire, nous fûmes appelés dans les bureaux du rez-de-chaussée. Tous nos noms se trouvaient sur une liste et sans un mot d’accueil, sans même nous saluer, un officier nous demandait sèchement comme si la réponse allait de soi : « De Gaulle ou Giraud ? », ne nous laissant pas une minute pour réfléchir. Ne connaissant pas Giraud, ayant considéré que, depuis le 18 juin 1940, la France Libre c’était de Gaulle, espérant sans y croire vraiment que mon frère était en Angleterre, je répondis sans hésiter « De Gaulle » et vis que mon nom était coché d’une certaine couleur.

Cet interrogatoire achevé, nous décidâmes qu’il était temps d’aller visiter Marrakech. Dans la cour de la caserne, les tirailleurs étaient à leur poste, baïonnette au canon, leur consigne étant de ne pas nous laisser sortir. Ebahis, nous décidâmes de passer outre, persuadés que pas un soldat n’oserait tirer sur des Français. Nous n’avions tout de même pas fait ce long chemin pour être prisonniers au milieu des nôtres., dans un pays libéré par les troupes alliées ! Ainsi que nous le pensions, aucun homme n’a bougé et nous sommes sortis, le coeur serré malgré tout, face à une situation dont nous ne comprenions pas clairement les mobiles.

Nous avons fait une grande promenade sur la Djemaa El Fna. Malgré la chaleur déjà grande, les charmeurs de serpents et les conteurs étaient nombreux. Ces derniers racontaient à leur auditoire enchanté une histoire millénaire. Les souks fleuraient bon les épices et je savourais cette odeur que je respirais pour la première fois mais qui m’a poursuivie tout au long de ma vie, chaque fois que je suis revenue à Marrakech. Pourtant je n’ai plus jamais ressenti l’étonnement, la sensation presque charnelle de ce premier contact avec un autre monde qui n’était pas encore pollué, comme il le fut après la guerre, par un trop grand nombre de touristes. Les boutiques regorgeaient de djellabas, de sandales, de ceintures en cuir repoussé. Les artisans martelaient le cuivre, les ébénistes fignolaient les tables rondes et basses autour desquelles les acheteurs éventuels prendraient le thé à la menthe, les menuisiers exposaient des portes ouvragées qui orneraient les demeures des bourgeois.

Nous nous sommes arrêtés pour manger des brochettes et boire du lait de brebis. En dépit de notre situation précaire et peut-être à cause d’elle, nous savourions pleinement ces minutes arrachées au temps. N’étaient les militaires nombreux, nous nous serions crus en vacances. Avant de rentrer au « quartier », nous avons visité la Kutubiyya, la principale mosquée de Marrakech, un minaret élevé au douzième siècle qui est un exemple de l’art islamique en Afrique du Nord et les tombeaux des Sadiens qui régnèrent sur le Maroc de 1554 à 1659. Dans un grand enclos que nous longeâmes sur le chemin du retour, des chameaux attendaient de repartir au désert. Accroupis sur le sol, nonchalants et flegmatiques, ils semblaient peu se préoccuper de l’avenir qui les verraient tanguer le long des pistes de sable.

J’ai passé une seconde nuit insupportable. Nos demandes auprès des autorités militaires pour obtenir des lits et des couvertures propres n’ont pas abouti. “Il n’y en a pas” nous a-t-on répondu sèchement. De toutes façons, nous avons appris au petit déjeuner que notre séjour à Marrakech se terminerait le lendemain et que les “Gaullistes” seraient renvoyés à Casablanca. Apparemment certains d’entre nous ont choisi de demeurer au Maroc, les familles surtout. Les hommes, officiers de marine ou pilotes dont la plupart ont quitté la France pour Barcelone après les différentes péripéties qui ont tronqué l’armés française mais n’avaient pas de leur plein gré opté pour la France Libre en Juin 1940, ont malgré tout choisi de rejoindre Casablanca. Félix Lévy dont je n’ai connu le nom véritable que depuis notre départ d’Espagne, était capitaine de réserve de l’armée de l’air. A quarante deux ans il n’espérait plus voler mais sans doute reprendre du service dans les bureaux.

Nous avons passé notre seconde et dernière journée à flâner dans les souks mais le coeur n’y était pas vraiment malgré la gentillesse des commerçants qui nous invitaient à boire le thé à la menthe à l’intérieur plus frais de leurs boutiques. L’un d’entre eux nous a même invités à manger le couscous chez lui, pour le dîner. Nous avons accepté avec reconnaissance cette hospitalité qui tranchait avec l’indifférence antagoniste des officiers français. Les tirailleurs eux-mêmes étaient plus humains et ont fermé les yeux  quand nous avons quitté la caserne pour nous rendre à l’invitation de nos hôtes marocains.  Cette soirée dans une famille charmante, le couscous et sa margha savoureuse, le thé à la menthe parfumé, les pâtisseries mielleuses, la conversation animée au cours de laquelle nous avons raconté nos aventures à des gens qui les écoutaient avec bienveillance, voici des souvenirs précieux qui ont effacé en partie  de ma mémoire l’existence d’un entourage franchement hostile. Il n’en demeure pas moins qu’on a peu discuté pendant et après la guerre de cet aspect des choses. J’en suis peut-être en partie responsable car je ne me suis jamais fait reconnaître officiellement et je n’ai pas protesté suffisamment quand on a prononcé devant moi le nom de Giraud. Personne en tout cas n’a jamais mentionné l’épisode malheureux et inacceptable dont nous avons été victimes, comme si les évadés de France, quand ils étaient humbles et sans titres, ne valaient pas qu’on leur consacrât quelques lignes ou quelques instants d’écoute. J’aurais dû, à mon arrivée en Angleterre, demander audience au Général de Gaulle et lui exposer les faits clairement. Mais qui étais-je pour le faire et m’aurait-il même reçue ? Quand aujourd’hui, j’entends tous les politiciens parler de leur gaullisme ou de leur attachement à la personnalité du Général, je dois reconnaître que je n’en ai connu aucun et que pas un d’entre eux n’a fait partie des troupes de base dont j’étais et qui n’ont jamais rien revendiqué, ni matériellement ni affectivement.

Nous fûmes une trentaine environ à monter vers les dix heures du matin dans un autocar trop petit, sale et inconfortable. Tout dans la façon dont nous avions été traités montrait qu’il y avait une hostilité manifeste entre Gaullistes et Giraudistes et j’ai réalisé bien après que les Américains devaient être en partie responsables non du tour qu’avait pris notre aventure car ils n’étaient certainement pas au courant de notre existence mais de l’ascendant que ce Général venu de France avait pris sur les affaires marocaines. Ils n’appréciaient manifestement pas de Gaulle et il leur rendait bien. C’est ainsi qu’ils ont cru pour un temps à cet homme de rechange qu’ils pouvaient sans doute manipuler à leur aise et qui obéissait sans récriminer.

La chaleur en pleine journée dans le car étroit et bondé était grande et nous pouvions à peine remuer les jambes tant les rangs des banquettes étaient serrés. Vers Midi, nous nous sommes arrêtés pour boire et nous sommes repartis pour le Quartier Général de Casablanca déjà plein de monde. Un colonel[3], apparemment gaulliste celui-là, séparait les hommes en trois rangées selon qu’ils appartenaient à l’Armée de Terre, de l’Air ou à la Marine. Jusqu’à Marrakech, nous avions été un groupe d’évadés sans étiquette, puis nous fûmes séparés en deux camps. A Casablanca, les appartenances se dégageaient: les officiers de carrière, les officiers de réserve, les sans grades et... trois femmes : Brigitte, une dame d’un certain âge et moi-même.

Les officiers de l’Armée de Terre et les jeunes gens qui n’avaient pas encore fait leur service militaire étaient destinés à l’Algérie où ils rejoindraient l’Armée Leclerc. Les officiers de Marine et de l’Air embarqueraient le lendemain pour Gibraltar et Londres. Restaient les trois femmes. Pour mon amie Brigitte, pas de problème, elle accompagnerait son mari. A la vue de mon visa d’entrée en Grande-Bretagne, le Colonel décida immédiatement que je ferais partie du groupe en partance pour l’Angleterre. La troisième personne fut également portée sur la liste des passagers du bateau, le même Gouverneur Lépine qui nous avait amenés au Maroc et attendait à quai que nous réembarquions.

Quatre officiers de marine dont j’avais fait la connaissance à l’aller me proposèrent d’aller avec eux au « quartier réservé. »  J’ai raconté plus haut que j’avais bien remarqué au Barrio Chino de Barcelone ces femmes qui frappaient dans leurs mains pour appeler le client sans pour autant comprendre leur manège. Pedro Sureda m’en avait tout de même expliqué la raison quand il eut constaté ma totale inexpérience en matière de sexualité, jugeant que je devais savoir certaines choses qui me protègeraient peut-être contre de mauvaises rencontres. A Casablanca, les femmes étaient assises devant leur maison et nous faisaient signe d’entrer.  Mes amis décidèrent d’aller boire le thé à la menthe chez l’une d’entre elles. Nous sommes montés dans une pièce où une dame grassouillette exécutait une danse du ventre qui ne me paraissait pas très artistique. Après le thé, quelques femmes ont commencé à parler à mes compagnons et se sont visiblement énervées quand elles ont constaté qu’ils n’avaient pas l’intention de consommer. Nous sommes donc repartis assez vite en laissant quelque argent sur la table et sous les quolibets des dames.

Le lendemain, nous étions de retour sur le Gouverneur Lépine, entre nous devrais-je dire, un sentiment étrange car à l’aller nous n’étions pas différents des autre Français que nous avions côtoyés pour certains d’entre eux à l’hôtel Suizo de Barcelone. Nous étions alors des évadés de France fuyant l’occupation nazie pour rejoindre le Général de Gaulle en Angleterre. Notre bref passage au Maroc avait fait ressurgir des divergences innées ou imposées, caractéristiques des Français. Nous n’étions plus égaux devant une même souffrance mais divisés ne serait-ce que socialement.  En quelque sorte, l’homogénéité avait disparu devant la nécessité de reconstituer des clans. En ce mois de Mai 1943, il y avait l’Amérique et Roosevelt, l’Angleterre et Churchill, l’URSS et Staline, l’Allemagne et Hitler, l’Italie et Mussolini, le Japon et le Mikado, la France Libre et de Gaulle ou Giraud selon le cas, la France des résistants qui menait la vie dure aux nazis, la France occupée de Pétain et, ne l’oublions pas, la France des collabos qui dénonçaient les Juifs et les Résistants,  la France des STO qui travaillaient dans les usines du Reich, libérant ainsi les jeunes Allemands qu’utilisait volontiers Hitler comme chair à canon  et « last but not least » la France qui se nourrissait bien, mangeait du caviar et du foie gras dans les cabarets bourrés d’officiers allemands dont l’amour pour le « gay Paris » ne faisait pas de doute. Tous ces gens pourraient-ils un jour concilier leurs différences et réapprendre à vivre ensemble ? A l’époque je n’avais aucune réponse d’autant plus je n’avais pas la moindre idée quant à l’issue de cette guerre atroce dont je n’étais qu’une infime participante.

Pour l’heure, nous étions entre nous, une trentaine d’officiers et trois femmes. J’ai passé les deux jours qui nous séparaient de Gibraltar à mettre un peu d’ordre dans les vêtements usagés des hommes. J’ai lavé, raccommodé, emprunté le fer à repasser du cuistot pour défriper les effets civils qui seraient bientôt remplacés par des uniformes.  Depuis le départ de France, ils avaient souffert et, bien que nous ayons été pris en charge par les Américains, l’argent avait vite fondu en bagatelles et en cadeaux que nous faisions aux plus démunis, tels ce petit soldat qui ne verrait jamais l’Angleterre et dormait de son dernier sommeil en terre espagnole. Nous essayions en tout cas d’être convenables pour entrer dans la salle à manger d’où le portrait de Pétain avait disparu comme par enchantement.

Cette fois-ci, les Anglais ayant été informés de notre appartenance à la France Libre, nous débarquâmes sur le rocher de Gibraltar. Pour la première fois depuis notre départ de France nous avons vu des uniformes anglais et américains. Le sentiment que nous touchions au but commençait à nous envahir.  Et puis il n’était pas donné à tout le monde d’aborder en pleine guerre une base aussi stratégique et militairement gardée. Les rues bordées de maisons très « british » grouillaient de militaires, de MP’s (police militaire) et d’infirmières. Tous les blessés d’Afrique du Nord étaient ramenés, nous dit-on, sur le rocher et les hôpitaux étaient encombrés.

Touristes d’un nouveau genre, nous fûmes conduits dans un bel hôtel où des chambres très confortables nous furent attribuées. La salle à manger était immense, la nourriture anglaise, Yorkshire pudding inclus, et n’était le soleil ardent de la journée et les officiers de toutes armes,  je me serais crûe dans le Hastings de mes quinze ans. A peine fus-je installée avec mes amis qu’un jeune officier de marine anglais s’approcha de notre table, nous salua et nous demanda en Anglais (Bob n’a jamais prononcé un mot de français même quand nous nous sommes revus en Angleterre ou en France après la guerre) avec un flegme tout britannique s’il pourrait être mon chevalier servant pendant la durée de notre séjour à Gibraltar. Je suppose que mes dix neuf ans et ma nationalité française étaient deux arguments de poids pour ces jeunes gens qui manquaient apparemment de compagnie féminine en dehors des infirmières que nous avions rencontrées dans la rue. Le jeune officier et son groupe avaient dû me tirer au sort et c’est lui qui avait décroché le bon numéro !

En tout cas, invité à s’asseoir à notre table, il m’apprit que je ne pouvais en aucun cas me promener seule au dehors. Tous les hommes, à part les officiers anglais de la base, étaient ou des blessés ou des permissionnaires. Les marins des bâtiments de la Méditerranée et les pilotes militaires stationnés à Gibraltar n’avaient pas eu pour certains la permission de regagner l’Angleterre depuis des mois, certains depuis des années. Loin de leur famille, ils avaient pour seule ressource la bière, le whisky et le gin qui coulaient à flots dans les pubs et, bien sûr, ils étaient attirés par les rares jeunes femmes qui débarquaient sur le rocher d’autant plus que les vendeuses espagnoles des boutiques arrivaient le matin d’Algesiras ou de La Linea en autocar et repartaient impérativement le soir, leur présence étant interdite la nuit en territoire britannique

Devant une telle frustration, je compris qu’il était nécessaire de m’accrocher aux basques du jeune officier qui me donna rendez-vous pour le lendemain matin. La chance voulait que son bateau ait  tout juste faire escale et n’appareillerait qu’une semaine plus tard. Il allait me piloter dans Gibraltar et nous irions nous baigner. Je dois dire que ma première nuit sur le rocher fut éclairée par cette rencontre et par le fait que, même encore loin de notre but, nous étions déjà en territoire britannique. Après une douche matinale, nous avons dégusté notre premier breakfast: céréales, porridge, les traditionnels « eggs and bacon » et des toasts avec de la marmelade d’orange. J’étais loin du « chocolate con nata » même si le souvenir de Pedro Sureda était encore cher à mon  coeur. Bob Leslie était entrain de terminer lui-même son petit déjeuner puis il vint tout naturellement nous rejoindre à notre table. Mon premier soin fut de lui demander si toute les arrivées et tous les départs d’étrangers étaient enregistrés. Il me répondit affirmativement et me dit qu’il allait s’informer à quel bureau s’adresser pendant que je me préparais pour passer la journée avec lui.  Heureusement que je parlais anglais depuis le lycée car Bob était de ces Britanniques qui prennent leur langue pour de l’esperanto et s’adressent  à leur interlocuteur avec l’assurance implicite qu’ils sont compris.

L’adjudant-chef qui nous reçut quelques instants plus tard - les distances ne sont pas très longues à franchir sur le rocher - rechercha tous les passages qui avaient eu lieu depuis le mois de janvier. Ce n’était pas une tâche difficile car peu d’étrangers furent admis à Gibraltar pendant la guerre et notre groupe était l’un des premiers à comporter une trentaine de personnes.  Quelle ne fut pas ma joie quand je le vis cocher notre nom sur la liste des arrivées : un Claude Willar était semble-t-il entré à Gibraltar venant d’Algésiras au mois d’Avril. Le problème était qu’il était seul, que mon cousin ne figurait pas sur la liste et qu’aucun départ du même nom n’était mentionné. L’adjudant-chef promit de s’informer car mon frère ne s’était tout de même pas volatilisé sur le rocher. Je le remerciai et lui dis que je reviendrais le lendemain, désappointée tout de même et me demandant si je n’avais pas à faire à un nouveau manège du consulat britannique de Barcelone.

Je ne pense pas qu’une étrangère, même alliée, ait pénétré dans autant de bureaux « ush ush » (secrets) que je l’ai fait ce jour-là. Je suppose que la présence à mes côtés d’un officier de la Marine Britannique en fut bien sûr la cause. Nous arrêtâmes notre visite pour aller à la plage. J’avais le maillot de bains que j’avais acheté à Barcelone pour aller me baigner avec Brigitte dans une crique de la Costa Brava. Le sable était si brûlant que je dus garder mes sandales jusqu’au bord de l’eau transparente et chaude. Aussi gâtée que je l’aie été dans mon enfance, je n’étais jamais allée sur la Côte d’Azur et j’avais entrevu pour la première fois la Méditerranée à notre arrivée en Espagne quand il ne faisait pas encore une chaleur intense. Je regrettais presque à Gibraltar les immenses vagues des grandes marées de la Manche qui avaient fait notre joie et dans lesquelles nous nous jetions avec d’autant plus de fougue que ces marées de Septembre coïncidaient avec la fin des vacances. Mais encore une fois je me répétais avec un émerveillement certain que peu de filles françaises pourraient se targuer d’avoir plongé dans cette mer chaude, face au rocher, durant la Seconde Guerre Mondiale.

Nous sommes rentrés à l’hôtel pour le dîner. Bob s’est installé poliment mais carrément à notre table. Il en a profité pour demander à mes amis l’autorisation de m’emmener danser. Devant leur consentement, j’ai jubilé. Mon  adolescence n’a connu que la guerre puis l’occupation et je ne suis jamais allée à une soirée dansante ou à ce qu’on n’appelait pas encore une surprise-partie ou une boum. A Barcelone, j’avais eu le théâtre, les concerts, les promenades sur les ramblas. Je m’en souvenais ce soir-là avec nostalgie car je gardais en moi l’image de Pedro Sureda comme celle du premier homme qui s’était intéressé à moi et m’avait franchement plu. Bien que plus jeune, Bob n’avait pas l’élégance et la taille de mon hidalgo. Il était extrêmement britannique jusqu’à la moustache blonde que je n’appréciais pas particulièrement. Je suppose qu’il la portait pour paraître plus âgé. Natif d’un petit port proche de Newcastle, Southshields, fils de marin, il était entré dans les cadets au début de la guerre et sa promotion avait été rapide. Il avait déjà bourlingué sur toute les mers du monde et il me promit, si je venais un jour chez lui, de me montrer toutes les serviettes éponges qu’il avait subtilisées dans les hôtels des ports où ses bateaux avaient fait escale.

La soirée au club des officiers se passa agréablement. Je n’étais pas bien experte mais comme j’avais l’oreille musicale après toutes mes années de piano et le sens du rythme,  je ne me débrouillais pas trop mal puisque tous les amis de Bob m’invitèrent à danser. Je commençais à comprendre que les femmes sont reines quand elles sont en minorité.  Sur le chemin du retour, vers minuit, les rues étaient jonchées de militaires ivres que les MP’s chargeaient nonchalamment dans des jeeps. Ils auraient tout le loisir de cuver leur bière, leur gin  ou leur whisky à la caserne. Gibraltar était sans doute à cette époque un des rares points du globe où l’on n’était pas arrêté pour ivresse sur la voie publique.  Cette attitude pleine de bon-sens évitait les rixes si fréquentes dans tous les ports de la terre. A Gibraltar où j’ai séjourné durant une semaine, je n’ai pas vu de militaires s’affronter. Peut-être étaient-ils d’ailleurs trop bourrés d’alcool pour avoir l’esprit belliqueux!  Après avoir combattu en Libye ou en Tunisie, supporté quand ils étaient pilotes les assauts des chasseurs et des bombardiers ennemis au-dessus de Malte, l’état d’ébriété où ils se plongeaient durant leurs courtes permissions sur le rocher leur permettaient d’oublier leur famille, leur pays et d’attendre les prochains affrontements. Nous n’étions pas en 1917 quand, m’a raconté mon père, le très dur Colonel Nivelle passait en revue les soldats qui descendaient du front et exigeait que pas un bouton ne manquât aux vestes des poilus harassés.

Quatre jours après notre arrivée, nous fûmes informés que nous quitterions Gibraltar le surlendemain sur un bateau qui ferait partie d’un lourd convoi de trente cinq bâtiments. Nous devions attendre pour appareiller l’arrivée des femmes et des enfants de Malte qui étaient bombardés quotidiennement depuis des mois et venaient d’être dirigés sur le rocher avant d’être évacués vers l’Angleterre. Je devais donc faire mes adieux à Bob qui bien sûr me demanda la permission de me revoir quand il aurait des permissions à Londres. Il me donna l’adresse de ses parents et me demanda celle des amis londoniens de mon père. Je n’avais pas eu la chance de découvrir de plus amples renseignements sur le passage problématique de mon frère et j’espérais que l’énigme serait résolue dès que je me trouverais en territoire britannique.

Notre embarquement participa de l’énorme et de l’incroyable : des milliers de militaires franchissaient les passerelles des différents navires transformés en bâtiments de guerre, torpilleurs ou contre-torpilleurs. Jamais je n’aurais pu supposer qu’un territoire aussi étroit pût contenir autant d’hommes. Bien qu’ils fussent protégés par des bâches, on devinait les canons anti-aériens. Sur des plates-formes de petits avions étaient prêts à être catapultés lors des reconnaissances ou en cas d’alerte. Deux porte-avions nous attendaient au large pour nous escorter. Cette véritable flotte était impressionnante et encore une fois j’avais l’impression d’assister à un évènement extraordinaire : être l’une des rares passagères d’un convoi sur le point de sillonner l’Atlantique pour remonter vers la Grande-Bretagne.

Les quelques quarante Français eurent la bonne surprise d’être logés en cabine de première classe. Je partageais la mienne avec une Madame Plekhanov qui m’apprit son nom quand nous devînmes compagnes de voyage car je n’avais pas eu l’occasion de lui parler auparavant.  Le fait que tous les hommes fussent des officiers était peut-être la cause de cet accueil excellent qui nous changeait radicalement du cynisme des giraudistes marocains.  N’étaient les canons et les militaires, nous nous serions crus en croisière de luxe. La nourriture était à la fois délicieuses et abondante: breakfast, collation de dix heures, lunch, thé, dîner se succédèrent comme si la guerre et le rationnement n’existaient pas. Les boutiques étaient ouvertes, salon de coiffure y compris. Les bars fonctionnaient bien entendu à plein rendement,  surtout le soir. J’ai vu un major anglais ingurgiter quarante deux doubles whiskies à la file et son visage déjà rougeaud est devenu si écarlate que nous avons cru qu’il allait succomber à une crise d’apoplexie. Il n’avait pas revu son pays depuis 1940 et souhaitait, nous dit-il le lendemain quand il eut plus ou moins retrouvé ses esprits, fêter dignement son retour au bercail quitte à en mourir.

Les nuits étaient étoilées. Un capitaine de vaisseau français qui aurait pû être mon grand-père me fit connaître le nom des étoiles et des constellations lors de nos promenades nocturnes sur le pont. Il avait commandé de nombreux bâtiments et espérait se voir confier un  poste sur un bateau anglais ou rallié à la France Libre. J’avais remarqué que l’équipage anglais semblait le connaître et s’adressait très respectueusement à mon nouvel ami. Je ne me trompais pas puisque ce capitaine devait bientôt se couvrir de gloire lorsque, commandant de la corvette « Aconit » qui lui fut confiée dès qu’il mit le pied sur le sol britannique, il sauva dans l’Atlantique tout l’équipage d’un sous-marin américain qui venait d’être coulé par les Allemands.

J’appris que nous mettrions une semaine au moins pour atteindre l’Angleterre. Afin de ne pas être repéré trop facilement par les sous-marins allemands notre lourd convoi ne suivait pas une ligne droite mais zigzaguait sur l’océan. Nous avons eu à faire un jour à un véritable branle-bas de combat : un sous-marin ennemi voguait à une distance trop rapprochée de nos bateaux. Nous avons revêtu les gilets de sauvetage et nous nous sommes rendus aux canots qui nous avaient été attribués lors des exercices d’alerte. Les avions sont partis en reconnaissance depuis les navires porte-avions. Le nôtre a été catapulté depuis sa plate-forme. C’était un spectacle assez extraordinaire pour la novice que j’étais de voir le petit appareil craché brusquement depuis la plate-forme de notre bateau.

Tous les canonniers étaient à leur poste de combat, les canons débarrassés de leur bâche et les torpilles apparentes. La mise en place de tout ce processus de combat fut exécutée sans panique mais elle venait à point nous rappeler que nous n’étions pas les passagers ordinaires d’une croisière touristique. Nous pouvions être attaqués d’un moment à l’autre et être contraints d’embarquer sur ces canots de bois qui me paraissaient bien légers pour affronter l’Océan ou les torpilles allemandes. Heureusement l’alerte pris bientôt fin et nous pûmes regagner nos cabines.  Pour cette fois, le sous-marin ennemi ne semblait pas avoir repéré le convoi.

Cette alerte sérieuse fut toutefois la seule que nous ayons eue à subir durant tout le voyage. Elle nous avait donné une sérieuse idée des forces déployées sur mer par les Alliés pour assurer la sécurité de leurs transports de troupes et de matériel. Notre débarquement ne s’effectua pas sur un port de la Manche, zone trop dangereuse et trop proche des côtes de France Occupée, mais en Ecosse à Ayr, un port situé à l’intérieur d’une baie appelée « Firth of Clyde. » Notre passage à travers le canal St Georges et dans la mer d’Irlande n’avait posé aucun problème. C’eût été un autre problème en hiver car les eaux de ces parages sont souvent méchantes. Nos bâtiments recrachèrent les milliers d’hommes qu’ils avaient avalés au départ. Nous avons dit au revoir aux dames maltaises et à leurs enfants qui n’avaient pas voyagé sur le même pont que nous et avec lesquels nous avions eu peu de contacts. A cette époque-là comme dans la future guerre des Malouines ou comme à Hong-Kong,  les natifs n’étaient pas considérés comme des Britanniques à part entière. C’est sans doute la raison pour laquelle on avait attendu des mois avant d’évacuer les familles, en laissant d’ailleurs les hommes sur place.

J’en étais à mon troisième débarquement quand j’ai touché le sol britannique au mois de Juin 1943, cinq mois après mon évasion de France. Naïfs que nous étions, mon frère et moi-même: nous avions pensé à tort que Barcelone était le havre à partir duquel un avion  serait mis à notre disposition pour rejoindre l’Angleterre! Nous ne nous doutions pas que les Alliés avaient autre chose à faire que de consacrer leur temps à des évadés sans panache. Pour répondre à l’appel du général de Gaulle quand on avait vingt ans et pas de galons, il fallait retrousser ses manches et aller au charbon.

Avant de poursuivre, je voudrais tout de même préciser que les officiers de marine qui firent partie de notre convoi et espéraient reprendre du service en Grande-Bretagne n’avaient pas, pour la majorité d’entre eux, accompli notre périple. Certains étaient stationnés en Afrique du Nord, sans doute depuis Mers El-Kébir, d’autres étaient simplement venus de France après le sabordage de la flotte à Toulon en Novembre 1942 quand le Maroc et l’Algérie étaient encore sous domination  vichyssoise. Je ne pense pas (mais je peux me tromper) qu’un officier supérieur de la Marine Nationale ait jamais franchi clandestinement les Pyrénées pour rejoindre l’Angleterre. Ce fait n’ôte rien aux titres de gloire qu’ils ont pu obtenir ultérieurement mais la vérité se doit d’être soulignée, non pour exalter notre mérite car je suppose qu’un certain nombre de juifs traversa les Pyrénées pour échapper à la déportation et non pour rejoindre la France Libre,  mais simplement pour dire que le choix de rallier le Général de Gaulle relevait chez ces officiers d’un plan tactique et assurait leur avenir professionnel.

Mais revenons à notre débarquement sur les côtes écossaises. Il s’effectua dans la joie car tous les passagers des différents bateaux avaient une bonne raison d’être heureux, permissionnaires anglais ou américains, blessés rapatriés, Maltaises échappées de la fournaise ou Français atteignant leur but après un long voyage. Je me voyais presque à Londres me précipitant à l’Etat-Major des Forces Françaises Libres pour demander qu’on recherche mon frère, pour envoyer un message radiophonique à mes parents, pour signer mon engagement...

Un autocar à impériale nous attendait sur le quai pour nous ramener dans la capitale. Le soir je serais chez les amis de mon père qui m’attendaient sans doute depuis des mois.  Les hommes parlaient de leur future affectation, mes amis du prochain bébé qui naîtrait libre et dont je serais la marraine. Seule Madame Plekhanov semblait indécise sur son avenir. Son âge en était sans doute la cause car elle était certainement notre aînée à tous et ne pourrait être utile que dans un bureau si on voulait bien l’employer.  D’après ce qu’elle m’avait raconté sur le bateau, elle était la veuve d’un certain  Gueorgui Valentinovitch Plekhanov, un socialiste mort en 1918. Alors ou bien elle était beaucoup plus âgée que je ne le pensais ou bien elle s’était mariée excessivement jeune, ou bien elle racontait des histoires.

Nous roulâmes à travers la campagne anglaise, verte et fleurie en cette fin de printemps. La route était bordée de jolis cottages au toit de chaume dont parlaient les livres de mon enfance. Nous atteignîmes Londres dans la journée. A un certain carrefour, l’autocar s’arrêta et un officier demanda aux hommes de descendre avec lui. Le mari de Brigitte devait se joindre à eux. Apparemment nous n’avions pas encore gagné notre liberté car si l’on nous séparait de nos compagnons de voyage c’était bien pour nous emmener dans des endroits différents. Une fois de plus nous étions ballottés d’un pays à un autre, d’un lieu à un autre sans que l’on jugeât utile de nous prévenir de notre destination . Nous avons poursuivi notre route dans ce qui devait être la banlieue de Londres pour nous arrêter devant une maison de briques rouges portant une plaque de cuivre ou l’on pouvait lire  « Patriotic School. »

Invitées à descendre du car où nous n’étions plus que les trois femmes du convoi,  une dame nous accueillit à l’entrée de la maison et nous conduisit, Brigitte et moi, dans une grande chambre donnant sur un jardin. Madame Plekhanov fut conduite dans une autre chambre. La personne qui était sans doute une hôtesse nous expliqua que nous allions rester un certain temps afin de répondre à certaines questions relatives à notre départ de France et à notre voyage. Ensuite nous serions libres de nos mouvements. Ainsi, libres nous ne l’étions pas encore. Cette maison accueillante était en fait une prison dorée mais une prison  tout de même puisque nous n’avions pas le droit de sortir ou de téléphoner à qui que ce soit.

Sitôt le breakfast du lendemain achevé, nous fûmes appelées pour un premier interrogatoire, chacune séparément bien entendu. Je dus raconter pratiquement toute ma vie à l’officier qui prenait des notes. Il m’arrêta avant même que nous en arrivions à la guerre et me dit qu’il me reverrait le lendemain matin. Mon amie avait très peur parce qu’elle était allemande d’origine et que deux membres de sa famille résidaient encore à Francfort[4] . Je tentais de la rassurer en lui disant que les deux amis de mon père avaient obtenu leur naturalisation sans trop de difficultés mais le fait qu’elle fût enceinte augmentait sa nervosité. Je dois reconnaître cependant que nous n’étions pas trop ravies d’être soumises à des interrogatoires comme de vulgaires criminels alors que nous n’avions eu qu’un seul but, rejoindre le Général de Gaulle et, en ce qui me concernait, m’engager dans les Forces Françaises Libres.

Les interrogatoires se poursuivirent jour après jour. L’officier me questionna même sur la couleur des yeux de ces guides espagnols qui nous avaient fait traverser la frontière puis nous avaient abandonnés à notre triste sort. C’était sans doute la question piège: nous avions rencontré les hommes en question un soir d’hiver puis nous les avions suivis dans la montagne, en file indienne. Même si la nuit était étoilée et même si j’en avais eu l’envie, ce qui me semblait pour le moins baroque, je n’aurais jamais pu les observer suffisamment pour voir la couleur de leurs yeux.  C’est ce que je répondis à l’officier qui parut satisfait de ma réponse et j’ai même l’impression qu’à partir de ce jour-là, conscient que je disais purement et simplement la vérité, il me questionna sans arrière-pensée et sans suspicion.

Tout en comprenant fort bien les raisons des Anglais qui répugnaient à voir entrer des espions sur leur territoire en temps de