Une photographie de Stéphane Popu

 

 

Rencontre avec mes jeunes amis du lycée d'Alès

 

 

 

par Lise Willar

 

 

 

 

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Mon retour dans les Cévennes est chaque fois un enchantement. J’ai, en arrivant aux alentours de St Jean du Gard, l’âme de Stevenson et quand j’atteins Caderle, retrouve les arbres et leurs tons de vert contrastés, Jacques et Marie, les chats qui commencent à me connaître et dont l’un m’a fait l’honneur de passer pour la première fois une soirée en ma compagnie, ma chambre au-dessus du figuier, ma place sur le fauteuil rouge qui regarde la télévision ou devant l’ordinateur du bureau où nous avons travaillé, Jacques et moi, à la préparation de mon futur site littéraire, mes ballades sur le marché de St Jean qui pullule cette année de visiteurs flamands et suisses dont j’ai partagé le repas au café de la Bourse, tout enfin me redonne un certain goût de vivre après un hiver qui ne fut pas exempt de problèmes.

J’avais d’autant plus de plaisir à me retrouver cette fois-ci auprès de Jacques et Marie que je devais descendre au lycée d’Alès pour répondre aux questions de ses élèves de seconde auxquels mon amie avait donné à lire le journal de mon adolescence qui leur a permis d’aller à la rencontre d’une jeune fille qui avait leur âge en 1940 - il y a soixante quatre ans de cela ! - et vécut l’Occupation nazie avant de s’évader de France pour entreprendre un premier Grand Voyage qui devait la conduire auprès du Général de Gaulle et des Forces Françaises Libres.

Je m’étais préparée à cette rencontre avec beaucoup de joie car j’aime ces réunions où l’âge ne compte plus, où s’efface la barre des générations, où le contact se fait entre les jeunes qui abordent la vie et les vieux qui sont pratiquement arrivés au bout du long chemin. Je n’ai pas été déçue car les questions ont fusé pendant les deux heures de notre entretien et elles montrèrent toutes un intérêt pour une histoire qui a semblé aux jeunes gens d’autant plus proche qu’elle leur était racontée non par les médias mais par un témoin du temps. 

Une adolescente juive sous l’Occupation et la France Libre

 Tel est le titre du journal dont les élèves avaient pris connaissance avant de me rencontrer. C’était au départ un petit cahier d’écolier que j’avais commencé en Septembre 1940 pour rester en contact avec mon père dont je venais d’être séparée. Après la « drôle de guerre » qui avait duré de septembre 39 à juin 40, les troupes allemandes avaient rompu la ligne Maginot et avaient déferlé sur la France mal préparée à de nouvelles batailles. Devant la menace d’une destruction de la capitale, les Parisiens avaient fui et s’étaient retrouvé dans cette partie de la France qui est devenue, après l’armistice conclu entre Pétain et Hitler la zone libre. Nous avons abouti, notre famille et certains de nos amis, dans un bourg de Haute-Garonne entre Toulouse et Montauban, Villemur-sur-Tarn, où des amis de mon père avaient loué une maison qui nous a accueillis durant les trois mois qui ont précédé le retour de la majorité de ces gens à leur domicile. Mon père lui-même est remonté à Paris car rien en Septembre 1940 ne laissait présager des atrocités en gestation dans le cerveau d’Hitler malgré la parution, bien des années auparavant de son « Mein Kampf » qui aurait dû tout de même nous mettre la puce à l’oreille. Je suis restée dans le midi avec maman et mon frère car si mon père n’avait pas peur pour lui-même et pensait pouvoir s’en sortir, il préférait nous savoir éloignés et, il le pensait tout au moins, en sécurité loin de la capitale.

Ne voulant pas m’inscrire en première au lycée de Toulouse afin de ne pas laisser Maman toute seule dans la nouvelle petite maison qui venait de nous accueillir, (mon frère devait rejoindre ce substitut d’armée qu’on appela « Les Chantiers de Jeunessse »), j’ai décidé de faire mon année du bac par correspondance et c’est en attendant qu’arrivent les cours de « l’Ecole Universelle » que j’ai chaque jour écrit dans le petit cahier vert, une des rares choses que j’aie retrouvées de ma jeunesse après la guerre. J’avais choisi ce genre de contact, tout d’abord parce des liens affectifs très forts m’unissaient à mon père et parce que, ainsi que je l’ai expliqué à mes nouveaux jeunes amis, la correspondance était interdite entre la zone occupée et la zone libre si ce n’est par l’intermédiaire de cartes imprimées sur lesquelles on n’avait pas le droit d’ajouter des phrases personnelles. 

Venons-en aux questions diverses posées par tous ces jeunes : L’une des premières qui me vient à l’esprit est la suivante : « Etiez-vous à ce point obsédés par la nourriture car vous en parlez sans cesse ? » Nous n’étions pas obsédés par la nourriture mais plus tôt par sa recherche qui est devenue problématique car les Allemands faisaient partir de zone libre des trains entiers d’animaux et de céréales pour nourrir leurs propres troupes. Notre amie, Madame Mouyssac, a elle-même entrepris de gaver des oies, une chose qu’elle n’avait jamais faite auparavant : l’opération avait lieu dans le chais où sa belle-mère, Madame Termes, fabriquait des mèches destinées à nettoyer les fûts avant les vendanges, le vin de pays et la maïs constituant à cette époque les cultures principales de la région. Ma jeune interlocutrice avait aussi remarqué que je faisais tous les soirs quatorze kilomètres avec Madame Mouyssac pour aller dans une ferme chercher un litre de lait puisqu’on n’en vendait plus dans les épiceries jusqu’à l’apparition de cette nouvelle race de commerçants qu’on appela les B.O.F. (beurre - œufs - fromages)  qui se remplirent les poches en vendant au marché noir toutes les nourritures contingentées tel l’excellent Monsieur Batignolle interprété l’année dernière au cinéma par Gérard Jugnot.

Une question plus en adéquation avec les problèmes politiques du temps me vint d’un autre élève : « Que pensiez-vous de Pétain ? » Je pus lui montrer quels étaient les sentiments de notre famille depuis la Guerre de 14-18. Mon père qui avait fait toute la guerre, Verdun, le Chemin des Dames… qui avait assisté aux décimations de 1917, ne se targuait pas d’être un « ancien combattant », il n’a jamais participé aux réunions d’anciens (pas plus que nous ne l’avons fait, mon frère et moi-même après la Seconde Guerre Mondiale). Il traitait Pétain de « Boucher de Verdun », nous rappelait qu’il avait fait partie du Conseil Supérieur de la Guerre et avait à ce titre refusé la mise en construction de chars préconisée par un certain Colonel de Gaulle, chars qui nous eussent été bien utiles pour protéger la Ligne Maginot, avait été ambassadeur de France auprès de son ami le Général Franco… La signature de l’armistice de 40 puis toute la politique pro nazie menée par le Maréchal n’était pas une surprise pour mon père ou nous-mêmes mais au contraire l’aboutissement des rêves malsains de toute une vie.

A cette question grave succéda l’une de celles qui m’ont fait sourire : «Madame », me dit une élève, « quand vous écrivez à votre père, vous ne parlez jamais d’autre chose que de faits quotidiens banals. » Je compris qu’elle sous-entendait « Vous ne parlez jamais de vos petits amis ! » Et pour cause, lui répondis-je, je ne m’intéressais pas encore aux garçons malgré mes dix sept ans bien sonnés. Je lui racontais alors une anecdote qui a fait rire toute la classe : je m’étais évadée de France, avais traversé les Pyrénées, rejoint Barcelone où nous étions hébergés dans un petit hôtel de la Via Laetana par le consulat américain. J’y fis la connaissance d’un homme qui était mon aîné de dix ans. Il ne voulait pas que je poursuive mon chemin vers l’Angleterre. Je refusais bien sûr. Je n’étais pas venue en Espagne pour me marier mais pour passer en Angleterre le plus vite possible. Les évadés de France furent bientôt expulsés par Franco vers le Portugal. Nous embarquâmes ensuite sur un bateau qui nous conduisit à Gibraltar puis au Maroc. A bord, j’allais trouver une de mes amies pour lui dire que j’avais très peur d’être enceinte. Elle fut très choquée parce qu’elle n’avait pas imaginé que j’aie pu coucher avec cet homme dont pas une seconde elle n’avait mis en doute la correction et la bonne foi. Je luis dis que j’avais quelques jours de retard dans mes règles (c’est la seule chose que je savais quant aux débuts d’une grossesse ) et puis Pedro, avant que nous nous séparions, m’avait embrassé sur la bouche ! Toute la classe, comme mon amie d’autrefois, a éclaté de rire mais c’est ainsi. J’avais alors dix neuf ans, je partais faire la guerre et j’étais plus naïve qu’une enfant même si ma mère avait désespérément essayé de me dire avant mon départ des choses essentielles que je n’ai apparemment ni comprises ni retenues…   

J’avais expliqué à mon jeune auditoire que mon père était resté à Paris jusqu’à la rafle du Vél’d’Hiv. Il venait pourtant nous voir muni d’un ausweiss (un permis de transport) que les Allemands accordaient aux hommes d’affaires qui devaient se rendre en zone libre. Malgré notre nom passe-partout, il était allé se déclarer à la police quand on avait demandé aux juifs de le faire. Il se disait (n’était-ce pas également de la naïveté ?) que les Allemands ne s’en prendraient pas aux anciens combattants de 14-18 ! Un élève me demanda pour quelle raison Papa avait quitté la capitale dès le lendemain de la rafle. « Parce que » répondis-je « personne ne pouvait prévoir si la police française s’en tiendrait à l’arrestation des juifs du onzième arrondissement et ne poursuivrait pas son bel ouvrage dans tous les arrondissements parisiens, ce qui est arrivé bien sûr. » Mon père est parti sans bagage, a pris le train jusqu’à une ville située avant la « ligne de démarcation » où les contrôles étaient trop sévères pour qu’il puisse les assumer sans être pris et arrêté. Il a traversé la ligne à travers champs puis a repris le train pour Toulouse et l’autocar pour venir nous rejoindre à Villemur. C’est ainsi que j’ai  pu faire ma terminale comme interne au lycée de Toulouse puis, la France ayant été entièrement occupée au mois de Novembre 1942, prendre la décision grave de m’évader de France avec mon frère afin de rejoindre les Forces Françaises Libres.

Avant de conclure, je voudrais parler d’une question très pertinente posée par l’un des élèves de Marie : « Pourquoi l’évasion hors de France plutôt que le maquis et la Résistance ? » Eh bien, notre zone venait d’être envahie, les maquis n’étaient pas encore constitués dans la région et il était urgent pour mon frère de prendre le large avant d’être envoyé au STO (Service du Travail Obligatoire) avec les autres membres de l’usine où il avait été embauché comme dessinateur industriel après être rentré des Chantiers de Jeunesse. La décision que je l’accompagne malgré toute la détresse que ressentaient mes parents à l’idée de perdre leurs deux enfants est venue à la dernière minute. Nous avons eu la chance de les retrouver après la libération. Ils s’étaient cachés dans un petit village près du Puy et avaient échappé à la déportation qui a privé notre famille de quatorze parents proches dont le propre frère de Maman.

Voici, je crois que j’ai en quelques phrases montré l’intérêt, la gentillesse, la sensibilité de quelques jeunes gens et jeunes filles dont l’existence est certes bien différente de celle qui fut mienne voici plus de soixante ans. Je crois que s’ils peuvent en ce moment profiter de leur propre jeunesse mieux que je n’ai pu le faire moi-même, leur vie ne sera pas exempte de soucis car la Seconde Guerre Mondiale n’a pas été pour les hommes suffisamment destructrice pour qu’ils mettent un terme à leur désir de vengeance. J’ai eu peur pour nous mais j’ai maintenant peur pour eux et je ne peux que rappeler à ces jeunes amis que j’ai eu tant de plaisir à rencontrer qu’il leur reste en tout cas l’espérance si cher à l’un des écrivains que j’ai le plus admirés dans ma jeunesse, Charles Péguy :

 

La foi que j'aime le mieux, dit Dieu, c'est l’espérance.

La foi ça ne m’étonne pas

Ce n’est pas étonnant. J’éclate tellement dans la création.

Dans le soleil et dans la lune et dans les étoiles.

Dans toutes mes créatures.

Dans les astres du firmament et dans les poissons de la mer.

Dans l’univers de mes créatures...

La charité, dit Dieu, ça ne m'étonne pas.

 

Mais l’espérance, dit Dieu, voilà ce qui m'étonne

Moi-même.

ça, c'est étonnant

 

La Foi est une épouse fidèle

La Charité est une mère...

L’espérance est une petite fille de rien du tout...

C’est cette petite fille pourtant qui traversera les

mondes,

Cette petite fille de rien du tout.

Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.

                                        Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu