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Mon
retour dans les Cévennes est chaque fois un enchantement.
J’ai, en arrivant aux alentours de St Jean du Gard, l’âme
de Stevenson et quand j’atteins Caderle, retrouve les arbres
et leurs tons de vert contrastés, Jacques et Marie, les chats
qui commencent à me connaître et dont l’un m’a fait
l’honneur de passer pour la première fois une soirée en ma
compagnie, ma chambre au-dessus du figuier, ma place sur le
fauteuil rouge qui regarde la télévision ou devant
l’ordinateur du bureau où nous avons travaillé, Jacques et
moi, à la préparation de mon futur site littéraire, mes
ballades sur le marché de St Jean qui pullule cette année de
visiteurs flamands et suisses dont j’ai partagé le repas au
café de la Bourse, tout enfin me redonne un certain goût de
vivre après un hiver qui ne fut pas exempt de problèmes.
J’avais
d’autant plus de plaisir à me retrouver cette fois-ci auprès
de Jacques et Marie que je devais descendre au lycée d’Alès
pour répondre aux questions de ses élèves de seconde auxquels
mon amie avait donné à lire le journal de mon adolescence qui
leur a permis d’aller à la rencontre d’une jeune fille qui
avait leur âge en 1940 - il y a soixante quatre ans de cela !
- et vécut l’Occupation nazie avant de s’évader de France
pour entreprendre un premier Grand Voyage qui devait la conduire
auprès du Général de Gaulle et des Forces Françaises Libres.
Je
m’étais préparée à cette rencontre avec beaucoup de joie
car j’aime ces réunions où l’âge ne compte plus, où
s’efface la barre des générations, où le contact se fait
entre les jeunes qui abordent la vie et les vieux qui sont
pratiquement arrivés au bout du long chemin. Je n’ai pas été
déçue car les questions ont fusé pendant les deux heures de
notre entretien et elles montrèrent toutes un intérêt pour
une histoire qui a semblé aux jeunes gens d’autant plus
proche qu’elle leur était racontée non par les médias mais
par un témoin du temps.
Une
adolescente juive sous l’Occupation et la France Libre
Tel
est le titre du journal dont les élèves avaient pris
connaissance avant de me rencontrer. C’était au départ un
petit cahier d’écolier que j’avais commencé en Septembre
1940 pour rester en contact avec mon père dont je venais d’être
séparée. Après la « drôle de guerre » qui avait duré
de septembre 39 à juin 40, les troupes allemandes avaient rompu
la ligne Maginot et avaient déferlé sur la France mal préparée
à de nouvelles batailles. Devant la menace d’une destruction
de la capitale, les Parisiens avaient fui et s’étaient
retrouvé dans cette partie de la France qui est devenue, après
l’armistice conclu entre Pétain et Hitler la zone libre. Nous
avons abouti, notre famille et certains de nos amis, dans un
bourg de Haute-Garonne entre Toulouse et Montauban,
Villemur-sur-Tarn, où des amis de mon père avaient loué une
maison qui nous a accueillis durant les trois mois qui ont précédé
le retour de la majorité de ces gens à leur domicile. Mon père
lui-même est remonté à Paris car rien en Septembre 1940 ne
laissait présager des atrocités en gestation dans le cerveau
d’Hitler malgré la parution, bien des années auparavant de
son « Mein Kampf » qui aurait dû tout de même nous
mettre la puce à l’oreille. Je suis restée dans le midi avec
maman et mon frère car si mon père n’avait pas peur pour
lui-même et pensait pouvoir s’en sortir, il préférait nous
savoir éloignés et, il le pensait tout au moins, en sécurité
loin de la capitale.
Ne
voulant pas m’inscrire en première au lycée de Toulouse afin
de ne pas laisser Maman toute seule dans la nouvelle petite
maison qui venait de nous accueillir, (mon frère devait
rejoindre ce substitut d’armée qu’on appela « Les
Chantiers de Jeunessse »), j’ai décidé de faire mon
année du bac par correspondance et c’est en attendant
qu’arrivent les cours de « l’Ecole Universelle »
que j’ai chaque jour écrit dans le petit cahier vert, une des
rares choses que j’aie retrouvées de ma jeunesse après la
guerre. J’avais choisi ce genre de contact, tout d’abord
parce des liens affectifs très forts m’unissaient à mon père
et parce que, ainsi que je l’ai expliqué à mes nouveaux
jeunes amis, la correspondance était interdite entre la zone
occupée et la zone libre si ce n’est par l’intermédiaire
de cartes imprimées sur lesquelles on n’avait pas le droit
d’ajouter des phrases personnelles.
Venons-en
aux questions diverses posées par tous ces jeunes :
L’une des premières qui me vient à l’esprit est la
suivante : « Etiez-vous à ce point obsédés par la
nourriture car vous en parlez sans cesse ? » Nous
n’étions pas obsédés par la nourriture mais plus tôt par
sa recherche qui est devenue problématique car les Allemands
faisaient partir de zone libre des trains entiers d’animaux et
de céréales pour nourrir leurs propres troupes. Notre amie,
Madame Mouyssac, a elle-même entrepris de gaver des oies, une
chose qu’elle n’avait jamais faite auparavant : l’opération
avait lieu dans le chais où sa belle-mère, Madame Termes,
fabriquait des mèches destinées à nettoyer les fûts avant
les vendanges, le vin de pays et la maïs constituant à cette
époque les cultures principales de la région. Ma jeune
interlocutrice avait aussi remarqué que je faisais tous les
soirs quatorze kilomètres avec Madame Mouyssac pour aller dans
une ferme chercher un litre de lait puisqu’on n’en vendait
plus dans les épiceries jusqu’à l’apparition de cette
nouvelle race de commerçants qu’on appela les B.O.F. (beurre
- œufs - fromages) qui
se remplirent les poches en vendant au marché noir toutes les
nourritures contingentées tel l’excellent Monsieur Batignolle
interprété l’année dernière au cinéma par Gérard Jugnot.
Une
question plus en adéquation avec les problèmes politiques du
temps me vint d’un autre élève : « Que
pensiez-vous de Pétain ? » Je pus lui montrer quels
étaient les sentiments de notre famille depuis la Guerre de
14-18. Mon père qui avait fait toute la guerre, Verdun, le
Chemin des Dames… qui avait assisté aux décimations de 1917,
ne se targuait pas d’être un « ancien combattant »,
il n’a jamais participé aux réunions d’anciens (pas plus
que nous ne l’avons fait, mon frère et moi-même après la
Seconde Guerre Mondiale). Il traitait Pétain de « Boucher
de Verdun », nous rappelait qu’il avait fait partie du
Conseil Supérieur de la Guerre et avait à ce titre refusé la
mise en construction de chars préconisée par un certain
Colonel de Gaulle, chars qui nous eussent été bien utiles pour
protéger la Ligne Maginot, avait été ambassadeur de France
auprès de son ami le Général Franco… La signature de
l’armistice de 40 puis toute la politique pro nazie menée par
le Maréchal n’était pas une surprise pour mon père ou
nous-mêmes mais au contraire l’aboutissement des rêves
malsains de toute une vie.
A
cette question grave succéda l’une de celles qui m’ont fait
sourire : «Madame », me dit une élève, « quand
vous écrivez à votre père, vous ne parlez jamais d’autre
chose que de faits quotidiens banals. » Je compris
qu’elle sous-entendait « Vous ne parlez jamais de vos
petits amis ! » Et pour cause, lui répondis-je, je
ne m’intéressais pas encore aux garçons malgré mes dix sept
ans bien sonnés. Je lui racontais alors une anecdote qui a fait
rire toute la classe : je m’étais évadée de France,
avais traversé les Pyrénées, rejoint Barcelone où nous étions
hébergés dans un petit hôtel de la Via Laetana par le
consulat américain. J’y fis la connaissance d’un homme qui
était mon aîné de dix ans. Il ne voulait pas que je poursuive
mon chemin vers l’Angleterre. Je refusais bien sûr. Je n’étais
pas venue en Espagne pour me marier mais pour passer en
Angleterre le plus vite possible. Les évadés de France furent
bientôt expulsés par Franco vers le Portugal. Nous embarquâmes
ensuite sur un bateau qui nous conduisit à Gibraltar puis au
Maroc. A bord, j’allais trouver une de mes amies pour lui dire
que j’avais très peur d’être enceinte. Elle fut très
choquée parce qu’elle n’avait pas imaginé que j’aie pu
coucher avec cet homme dont pas une seconde elle n’avait mis
en doute la correction et la bonne foi. Je luis dis que
j’avais quelques jours de retard dans mes règles (c’est la
seule chose que je savais quant aux débuts d’une grossesse )
et puis Pedro, avant que nous nous séparions, m’avait embrassé
sur la bouche ! Toute la classe, comme mon amie
d’autrefois, a éclaté de rire mais c’est ainsi. J’avais
alors dix neuf ans, je partais faire la guerre et j’étais
plus naïve qu’une enfant même si ma mère avait désespérément
essayé de me dire avant mon départ des choses essentielles que
je n’ai apparemment ni comprises ni retenues…
J’avais
expliqué à mon jeune auditoire que mon père était resté à
Paris jusqu’à la rafle du Vél’d’Hiv. Il venait pourtant
nous voir muni d’un ausweiss (un permis de transport) que les
Allemands accordaient aux hommes d’affaires qui devaient se
rendre en zone libre. Malgré notre nom passe-partout, il était
allé se déclarer à la police quand on avait demandé aux
juifs de le faire. Il se disait (n’était-ce pas également de
la naïveté ?) que les Allemands ne s’en prendraient pas
aux anciens combattants de 14-18 ! Un élève me demanda
pour quelle raison Papa avait quitté la capitale dès le
lendemain de la rafle. « Parce que » répondis-je
« personne ne pouvait prévoir si la police française
s’en tiendrait à l’arrestation des juifs du onzième
arrondissement et ne poursuivrait pas son bel ouvrage dans tous
les arrondissements parisiens, ce qui est arrivé bien sûr. »
Mon père est parti sans bagage, a pris le train jusqu’à une
ville située avant la « ligne de démarcation » où
les contrôles étaient trop sévères pour qu’il puisse les
assumer sans être pris et arrêté. Il a traversé la ligne à
travers champs puis a repris le train pour Toulouse et
l’autocar pour venir nous rejoindre à Villemur. C’est ainsi
que j’ai pu faire
ma terminale comme interne au lycée de Toulouse puis, la France
ayant été entièrement occupée au mois de Novembre 1942,
prendre la décision grave de m’évader de France avec mon frère
afin de rejoindre les Forces Françaises Libres.

Avant
de conclure, je voudrais parler d’une question très
pertinente posée par l’un des élèves de Marie :
« Pourquoi l’évasion hors de France plutôt que le
maquis et la Résistance ? » Eh bien, notre zone
venait d’être envahie, les maquis n’étaient pas encore
constitués dans la région et il était urgent pour mon frère
de prendre le large avant d’être envoyé au STO (Service du
Travail Obligatoire) avec les autres membres de l’usine où il
avait été embauché comme dessinateur industriel après être
rentré des Chantiers de Jeunesse. La décision que je
l’accompagne malgré toute la détresse que ressentaient mes
parents à l’idée de perdre leurs deux enfants est venue à
la dernière minute. Nous avons eu la chance de les retrouver
après la libération. Ils s’étaient cachés dans un petit
village près du Puy et avaient échappé à la déportation qui
a privé notre famille de quatorze parents proches dont le
propre frère de Maman.
Voici,
je crois que j’ai en quelques phrases montré l’intérêt,
la gentillesse, la sensibilité de quelques jeunes gens et
jeunes filles dont l’existence est certes bien différente de
celle qui fut mienne voici plus de soixante ans. Je crois que
s’ils peuvent en ce moment profiter de leur propre jeunesse
mieux que je n’ai pu le faire moi-même, leur vie ne sera pas
exempte de soucis car la Seconde Guerre Mondiale n’a pas été
pour les hommes suffisamment destructrice pour qu’ils mettent
un terme à leur désir de vengeance. J’ai eu peur pour nous
mais j’ai maintenant peur pour eux et je ne peux que rappeler
à ces jeunes amis que j’ai eu tant de plaisir à rencontrer
qu’il leur reste en tout cas l’espérance si cher à l’un
des écrivains que j’ai le plus admirés dans ma jeunesse,
Charles Péguy :
La
foi que j'aime le mieux, dit Dieu, c'est l’espérance.
La
foi ça ne m’étonne pas
Ce
n’est pas étonnant. J’éclate tellement dans la création.
Dans
le soleil et dans la lune et dans les étoiles.
Dans
toutes mes créatures.
Dans
les astres du firmament et dans les poissons de la mer.
Dans
l’univers de mes créatures...
La
charité, dit Dieu, ça ne m'étonne pas.
Mais
l’espérance, dit Dieu, voilà ce qui m'étonne
Moi-même.
ça,
c'est étonnant
La
Foi est une épouse fidèle
La
Charité est une mère...
L’espérance
est une petite fille de rien du tout...
C’est
cette petite fille pourtant qui traversera les
mondes,
Cette
petite fille de rien du tout.
Elle
seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.
Le Porche du
Mystère de la Deuxième Vertu
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