Une photographie de Stéphane Popu

 

 

L'origine du Christianisme

Gérard Mordillat et Jérôme Prieur [1]

 

 

par Lise Willar

 

 

 

Mots...dits

 

 

 

Sommaire des Mots...dits

 

Après le beau travail que nous a offert Catherine sur le film de Mel Gibson, recherches, culture et objectivité confondues, je ne vais pas jouer son double comme je l’ai fait dans notre premier commentaire sur La Passion du Christ mais passer à une autre forme de lecture du Christianisme, celle de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur dont je veux tout de même citer en exergue ce qu’ils ont dit à propos de La Passion :

C’est un film absolument conforme à la pire propagande antisémite, s’exclame Gérard Mordillat. Dès le début, le Juif y apparaît avec son nez crochu et sa rapacité, concrétisée par le geste cupide de Judas filmé en ralenti. L’usage du ralenti est d’ailleurs très significatif dans tout le film! Les Juifs sont caricaturés dans la pure tradition du peuple déicide. Tout en prétendant s’inscrire dans l’histoire de l’époque, notamment par l’usage du latin et de l’araméen, Mel Gibson accumule les invraisemblances, à commencer par le procès juif, généralement contesté par les exégètes. Autre détail significatif : le supplicié devrait être nu. Or la censure de Hollywood l’interdit, de même que la tradition catholique qui redoute qu’on ne découvre que Jésus est circoncis. Cette imagerie gore reprend en fait une représentation du Christ qui date du XIVe siècle, à l’époque de la grande peste en Europe. En l’occurrence, elle devient comique tant l’art en est absent, tournant au barbecue au moment où les bourreaux retournent la croix comme pour voir si le gigot est à point.

Ce film est dangereux et même nauséabond, ajoute Jérôme Prieur, parce qu’il s’adresse à un auditoire mal informé qu’il rend complice d’un lynchage de deux heures et demie.

 

A la minute où j’écris, je n’ai pas encore visionné le début de la nouvelle série dont les deux premiers épisodes seront offerts au public ce soir, Samedi 4 avril, mais je me souviens de Corpus Christi dont je veux brièvement parler en introduction à ces nouveaux Mots…dits : Corpus Christi comportait (le petit coffret que j’ai acheté par la suite et les émissions télévisées ne couvraient pas, si j’ai bonne mémoire, l’ensemble de l’ouvrage) douze parties : Crucifixion (L’image du Christ en croix est universellement connue mais sommes-nous au moins certains de connaître le déroulement du supplice lui-même ?) - Procès (Comment, par qui Jésus a-t-il été jugé ? Y a-t-il eu un ou deux procès de Jésus ? Un procès juif, un procès romain ?) - Roi des Juifs (Le « titulus », c’est-à-dire l’inscription placée sur la croix et portant l’inscription « Jésus le Nazaréen, roi des Juifs » serait-il l’écrit le plus ancien se rapportant à l’histoire de jésus… ?) - Pâque (Savons-nous quel jour est mort Jésus ? Quelle année ? En 30, 33, plus tard… ?) - Christos ( Pour les chrétiens, Jésus se confond avec Jésus-Christ. Dans le texte des Evangiles, Jésus est appelé « Christ » comme traduction grecque de l’hébreu « messie », « oint de Dieu ») -  Temple (Pour Jésus comme pour tous les juifs de son temps, le Temple de Jérusalem est l’endroit le plus sacré de la terre d’Israël : c’est là que Dieu manifeste sa présence) - Jean-le-Baptiste (D’où vient Jésus ? Comment le situer dans le judaïsme de son temps parmi les mouvements de réforme qui s’expriment aux alentours du premier siècle ?) - Barrabas (Selon les Evangiles, d’autres juifs sont arrêtés en même temps que Jésus. Deux d’entre eux sont crucifiés, Barrabas, peut-être un zélote, peut-être un acteur des révoltes juives contre l’empire romain, peut-être un voleur, est libéré, …) - Judas ( Un renégat ? Un extrémiste ? Originaire sans doute d’un village de Judée proche de Jérusalem) - Résurrection (la résurrection recouvre-t-elle un événement historique ou est-elle avant tout la mise en forme théologique d’un acte de foi ?) - Le disciple bien-aimé ( De quand datent les papyrus les plus anciens de l’Evangile selon Jean retrouvés en Egypte et non en Palestine ? Est-il le disciple bien-aimé ?) - Selon Jean ( Quel corps descend de la croix après la mort de Jésus ? Celui d’un homme martyrisé, vidé de son sang comme l’agneau immaculé de Pâques ? Un corps mystique, le corps de Dieu fait chair ?…) - Temple Procès, Barrabas, Pâque, Résurrection et Christos retraçaient le parcours d’un Christ historique, seuls les évènements qui résistent à l’examen ayant été conservés. Roi des Juifs, Judas, Le disciple bien-aimé et Selon Jean développaient une thèse sur l’origine du christianisme et des Evangiles. Des intervenants apparaissaient au cours de chacun des épisodes traités et ils exprimaient leur point de vue et faisait des commentaires sur le texte du jour avec une objectivité exemplaire, qu’ils aient été chrétiens, protestants, juifs, agnostiques ou athées. C’est dans Selon Jean que les auteurs avaient livré la conclusion de leur enquête : L’Evangile selon Jean porte en lui les traces d’un conflit qui à l’origine n’oppose que des juifs : une minorité qui reconnaît en Jésus le messie qu’Israël attend et une majorité qui n’accepte pas cette interprétation. Les signes de tension, puis de rupture entre ces deux courants du judaïsme sont repérables dans le texte. La tradition fixe en effet la naissance du christianisme à la Pentecôte de l’année de la mort de Jésus, soit en 30 de notre ère.

Tandis que je faisais ce résumé de Corpus Christi, la journée s’est écoulée et, le soir venu, j’ai regardé la première partie de l’émission consacrée au nouveau livre De Gérard Mordillat et Jérôme Prieur L’Origine du Christianisme qui raconte en dix épisodes l’émergence d’une nouvelle religion entre l’an 30 et l’an 150 de notre ère. Les auteurs veulent montrer comment la mort de Jésus crucifié par les Romains comme Roi des Juifs a servi de point de départ à la séparation irréversible entre les juifs et les chrétiens.

Les deux volets initiaux s’intitulent Jésus après Jésus et Jacques, frère de Jésus. Dans le premier il est dit que vers l’an 30 à Jérusalem, Jésus est crucifié par les Romains. Trois siècles et demi plus tard, en 325 pour le Concile de Nicée, en 450 pour le Concile de Calcédoine, le christianisme devient la religion officielle. Il faut se souvenir que les tenants de la nouvelle religion furent martyrisés sous l’Empire Romain jusqu’au règne de Constantin, sous Néron bien sûr, le plus connu sans doute, mais également sous Vespasien, Titus, Trajan, Marc-Aurèle qui ne leur témoigna aucune hostilité jusqu’en 202, date d’un édit interdisant le prosélytisme chrétien. De 222 à 238, Alexandre Sévère fut plus favorable aux chrétiens, de 235 à 238, Maximin s’attacha à décapiter les églises locales, de 244 à 249, Philippe l’Arabe les laissa en paix (aurait-il été chrétien lui-même ?), de 249 à 260, Dèce exerça une persécution brève mais violente. C’est en 285 que Dioclétien divisa l’Empire en deux partie, l’Orient et l’Occident, qui allaient s’éloigner l’une de l’autre au fil des siècles et c’est en 325 que prit naissance la doctrine de la Trinité (le Père, le Fils et le Saint Esprit) au concile de Nicée puis en 330 que l’empereur Constantin transporta le siège de l’empire de Rome à Byzance. La nouvelle capitale, Constantinople, devient le foyer intellectuel et religieux du christianisme oriental. Le christianisme occidental est de plus en plus centralisé avec à sa tête le pape, évêque de Rome.

Le problème est de savoir en combien de temps et de quelle façon à travers cette évolution du christianisme et la place de plus en plus importante qu’il prenait au cours des siècles, Jésus est-il devenu Jésus-Christ, le Fils de Dieu, Dieu fait homme ? Après sa mort, sa résurrection et son ascension, est-ce Pierre, son disciple favori, qui l’a remplacé à la tête de la communauté de Jérusalem ? Comme ce fut le cas dans Corpus Christi, c’est avec l’aide de tous les chercheurs intervenants de confessions et de nationalités diverses que nous allons, sinon recueillir toutes les clefs de l’affaire mais apprendre peu à peu le fond de l’histoire. Il sont trop nombreux pour que je puisse donner ici tous leurs noms mais j’essaierai de citer ceux dont l’intervention m’est apparue comme importante :

Daniel Marguerat, doyen de la Faculté de Théologie protestante de l’Université de Lausanne : Je crois qu’il faut être extrêmement clair, Jésus n’a pas fondé l’Eglise ; Jésus n’a pas mis en place un dispositif qui, institutionnellement, serait la base de ce qu’est devenue l’Eglise.

Jean-Pierre Lemonon, professeur d’exégèse néo-testamentaire et d’histoire du 1er siècle à la faculté de Théologie de l’Université catholique de Lyon : … à mon sens se demander si Jésus a fondé une église, c’est dépourvu de sens, c’est faire un anachronisme. Jésus n’a pas voulu fonder une église, il a voulu le renouveau d’Israël.

Emmanuelle Main, professeur au département d’histoire du peuple juif de l’Université Hébraïque de Jérusalem : D’abord, au départ, il n’y a pas de chrétiens. Au départ, il y a des Juifs, et des Juifs qui professent : « Jésus est le Christ », « Jésus est mort et il est ressuscité », « Il est le sauveur » mais toutes ces catégories-là (Il est le messie, Il est le Christ), ce ne sont que des catégories juives, c’est complètement étrange et incompréhensible pour des païens. Ca n’existe pas ces catégories-là.

J’ai été frappée par la réaction de Moshe David Herr, professeur d’histoire juive à L’Université hébraïque de Jérusalem qui a parlé du christianisme après Paul : Si jamais Jésus était revenu d’entre les morts vers l’an 150 et s’il avait regardé autour de lui, s’il avait vu ce qu’était devenue, pour ses fidèles, la nouvelle religion d’abord créée par Paul, puis sans cesse développée, il se serait sans doute évanoui. Ou tout au moins, il n’aurait rien reconnu. (Puis-je me permettre d’ajouter que s’il s’était évanoui en 150, qu’en serait-il de lui s’il revenait parmi nous en l’année 2004 de notre ère ?…)

Ce qui suit est certainement connu de tous ceux qui ont, de près ou de loin, touché à l’histoire des religions : Paul a contribué à façonner le christianisme tel qu’il est conçu aujourd’hui. C’est avec Paul que disparaît la personnalité juive de Jésus. C’est avec Paul et ses épîtres qu’apparaissent les païens convertis au christianisme dont le nombre dépasse bien vite celui des juifs convertis. Le Christianisme ne peut véritablement prendre son essor qu’à partir du moment où Jésus est devenue le Messie, Dieu et le Fils de Dieu. Le fait que les nouveaux chrétiens puissent être rassurés quant au sort de Jésus après la crucifixion infamante (réservée par les Romains aux voleurs, aux criminels ou aux fauteurs de troubles) est sa résurrection. La phrase clef est : « Il est mort, Il est ressuscité. »

La crucifixion est sans doute une des causes principales de l’échec du christianisme pour les tenants du judaïsme. Les juifs ne pouvaient accepter ou même concevoir un Christ crucifié. La preuve en est peut-être qu’au moment de la crucifixion et de la descente de croix il ne soit  pas resté grand monde auprès de Jésus : Si la pitié et la compassion sont les formes les plus hautes de la justice, il faut bien reconnaître qu’elles furent rares au Calvaire. Mis à part quelques femmes, la mère du Sauveur, l’apôtre Jean, le bon larron et un petit nombre d’anonymes, le reste des « spectateurs » serait presque à faire désespérer de la nature humaine (Luc, 23,34.)  

Je ne m’étendrai pas plus avant sur cette première partie : elle ne révèle en effet rien de plus que des faits connus par la plupart d’entre nous, religieux, libéraux ou athées, en particulier la difficulté pour les Juifs d’accepter un messie vivant, crucifié puis ressuscité. Cette thèse est contraire aux enseignements du judaïsme dont la croyance est en un Messie qui n’apparaîtra aux hommes qu’au jour du jugement dernier. La reconstruction du Temple elle-même commencera lorsque Machia’h (le Messie) viendra. Le Troisième Temple se tiendra alors sur le Mont du Temple, à l’endroit même où il se tenait auparavant. Maimonide écrit d’ailleurs que l’un des signes qui permettra d’identifier le Messie et de s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un imposteur sera qu’il reconstruise le Temple à son emplacement exact sur le Mont du Temple.

La seconde partie est, à mes yeux en tout cas, riche en enseignements qui ne m’étaient pas familiers, je l’avoue sans honte. Elle est consacrée à Jacques, le frère de Jésus. Ce personnage paraît si important aux yeux des auteurs que j’ai trouvé bon de combler mes lacunes et peut-être celles de quelques lecteurs. L’intervention la plus importante a été celle de Pierre-Antoine Bernheim qui vit et travaille à Londres où il est Membre de la Fondation Noésis et du Cercle Voltaire de l’Ecole biblique hors les murs. Il étudie depuis vingt ans les origines du christianisme et a publié en 2002 un livre Jacques, frère de Jésus. Voici un résumé de ce qu’il nous a dit : Beaucoup de spécialistes admettent aujourd’hui que Jacques est un fils de Marie et de Joseph.  Mort trente ans après son frère Jésus, il est souvent présenté comme un cousin afin de perpétuer la croyance en la Virginité de Marie. On sait moins, en revanche que Jacques, plus encore que Pierre, fut le personnage dominant d’une église primitive, fortement ancrée dans le judaïsme de son temps et fidèle à la loi de Moïse. Il s’opposait à Paul dont les idées s’imposèrent et menèrent à la séparation du judaïsme et du christianisme.

Le Monde de la Bible de Février 2003 confirme les thèses du professeur Bernheim en faisant le point sur l’une des plus troublantes découvertes archéologiques de ces dernières années : un ossuaire du premier siècle de notre ère aurait contenu les restes d’un certain Jacques, fils de Joseph, frère de Jésus, Jacques le Juste comme il est appelé quelquefois, premier chef de la communauté de Jérusalem, qui mourut en 62. Il faut se souvenir que les Evangiles prêtent à Jésus quatre frères au moins, Jacques, Joset, Jude et Simon, ainsi que des sœurs. 

Des intervenants ont insisté sur l’aspect négatif de la famille de Jésus. Ils ont dit que celui-ci ne témoigna pas envers elle du respect qui était pratiqué alors dans cette partie méridionale de la Méditerranée. Alain de Benoist[2] a rappelé à propos de Jésus et de ses frères la scène bien connue (de lui mais pas de moi !) où la mère et les frères de Jésus, estimant qu’il est devenu fou, tentent de s’emparer de lui pour le ramener de gré ou de force dans la maison familiale… car ils disaient : Il a perdu le sens (Marc 3, 20-21). Mais lorsqu’ils arrivent Jésus les repoussent, opposant à sa parenté selon la chair sa vraie parenté selon l’esprit (ses disciples)… Promenant son regard sur ceux qui étaient assis en rond autour de lui, il dit : Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté deDieu, celui-là m’est un frère et une sœur et une mère (Marc, 3,31-35.)

L’Evangile selon Saint Marc montre les dissensions entre Jésus et sa famille. Il dit : Ma vraie famille, ce sont mes disciples. Les habitants eux-mêmes n’appréciaient pas Jésus. Ils ne comprenaient pas que sa mission doive s’exécuter humblement. Ses propres frères ne croyaient pas en lui. Il faut se souvenir que la notion d’immaculée en ce qui concerne la mère du Christ n’est apparue qu’au IVème siècle avec Saint Jérôme (340-420 : on lui doit la traduction latine de la Bible dite « Vulgate » et il serait le premier à avoir traduit la Bible en français) puis Saint Ambroise (340-397 : Docteur de l’Eglise, Evêque, il osa tenir tête à l’empereur pour sauvegarder l’Eglise) et Saint Augustin ( 354-430 : Docteur de l’Eglise, évêque, baptisé durant la Vigile pascale de 387 en même temps que son fils après avoir lu l’épître aux Romains, il mourut à Thagaste, sa ville natale, alors qu’elle était assiégée par les Vandales), ont également proclamé la virginité de la Vierge. Comment a-t-on pu en arriver là ?

Plusieurs hypothèses ont été évoquées à cette époque pour établir le fait que Jésus n’était pas le fruit de son mariage avec Joseph : l’une d’entre elles repose sur le fait que celui-ci était veuf quand il a épousé Marie et qu’il avait déjà ses autres enfants. L’existence de ces premiers-nés est d’ailleurs citée chez Marc (6, 3), chez Matthieu ( 13, 55-56), chez Jean (2, 12), Saint Epiphane, écrivain grec chrétien, défenseur de la loi de Nicée, évêque de Salamine… entre autres. Jésus serait ainsi le fils unique de Marie, ce qui aurait permis par la suite de pouvoir établir que sa naissance ne résultait pas d’une union sexuelle avec son mari.

Mais revenons à Jacques, qu’il soit le frère ou le demi-frère de Jésus. Il est évident que la préférence du Christ allait à Pierre même s’il l’a renié par trois fois lors de la Passion. Rappelons que selon Saint Matthieu (16, 13-196) : Arrivé dans la région de Césarée, Jésus posa à ses disciples cette question « Au dire des gens, qui est le fils de l’homme ? » Simon-Pierre répondit « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » En réponse, Jésus lui déclara : « Tu es heureux, Simon, fils de Jonas, car cette révélation t’es venue non de la chair et du sang mais de mon Père qui est dans les cieux. Et bien ! Moi je dis : Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise…

Pour quelle raison donc Jacques aurait-il succédé à Pierre ? Est-ce que parce que ce dernier, après avoir évangélisé Jérusalem puis Antioche, partit s’établir à Rome, laissant ainsi la communauté juive sans guide ? Pierre ne revint jamais à Jérusalem puisqu’il fut arrêté par Néron vers 64, libéré par deux soldats mais que, ayant rencontré le Christ sur sa route, il retourna sur ses pas et mourut en martyr, crucifié la tête en bas car il s’estimait indigne d’avoir la même fin que son Seigneur. On retrouva sa sépulture lors de fouilles faites sous la Basilique Saint-Pierre où l’on peut aujourd’hui vénérer ses reliques. François Vouga, professeur à la Kirch Hochschule Bethel, Faculté libre de théologie protestante de Bielefeld (Allemagne), pose la question : Au fond où est l’héritage ? Est-ce que l’héritage ce sont les disciples ou est-ce que l’héritage, c’est la famille. Et alors mon collègue Jean Ansaldi avec qui j’ai enseigné 4 ans à Montpellier m’a toujours dit : »Tu vois ça été la même chose dans l’école lacanienne que dans l’école de jésus. » On a tout de suite la rivalité entre la famille et les compagnons.

David Trobisch, professeur de Nouveau testament au séminaire théologique de Bangor (USA) où il travaille sur la littérature primitive et l’histoire des épîtres de Paul, a ajouté : On trouve de nombreux parallèles dans l’histoire des religions : après la mort de Mahomet, l’Islam s’est propagé grâce aux membres de sa famille et grâce à ses disciples.[3] L’histoire a été semblable chez les Mormons. La famille, la femme, la mère et les frères du fondateurs ont développé leur doctrine tandis qu’une autre doctrine était développée par ses disciples. C’est tout à fait typique. Un mouvement spirituel se propage, soit par l’intermédiaire de la famille, soit par les collaborateurs du maître. C’est ce qu’on observe dans le christianisme primitif.   

Je crois que je vais m’arrêter là pour le moment. Irai-je plus avant dans ce récit, je ne sais car suivre les épisodes à la télévision demande une totale concentration qui a été suivie d’un travail de recherche pour combler les lacunes. En tout cas si le second épisode m’a intéressée c’est que j’ai pu me rendre compte de l’évolution qui s’est produite entre la vie de Jésus à son époque où il fut semble-t-il contesté par sa famille et ses proches et le IVème siècle où s’est concrétisée l’union entre la Mère virginale et le Fils dont tout catholique fervent accepte la réalité spirituelle. J’ajoute comme je l’ai fait pour Corpus Christi que tous les intervenants, juifs et israéliens compris, ont évoqué Jésus sans l’ombre d’un doute quant à son existence réelle.

J’ai voulu savoir quelles avaient été les réactions des téléspectateurs, avertis ou non, à la suite de la diffusion de ces deux épisodes. Je me permettrai de donner la mienne après eux : Maurice-Ruben Hayoun, Professeur des Universités, a écrit : Cette série d’émissions sur l’origine du christianisme que nous devons à deux écrivains-cinéastes expérimentés et familiers de ce vaste sujet est absolument remarquable. Bien que très documentées et confectionnées à partir d’entretiens avec d’éminents spécialistes, ces émissions sont accessibles au grand public cultivé qui cherche des fondements historiques aux racines de la foi, loin de tout prosélytisme et de toute tentation apologétique. René Pujol s’est interrogé dans Le Pèlerin : Les catholiques sont-ils propriétaires de l’image du Christ… La personne du Christ appartient aussi à l’histoire de l’humanité et, à ce titre, à des hommes et des femmes qui peuvent sincèrement ne voir en lui qu’un héros ou un prophète… Le débat ne manquera pas de rebondir à propos du film de Mel Gibson, La passion du Christ, et de la série télévisée de Mordillat et Prieur intitulée L’origine du christianisme… A toutes celles et ceux que le film ou la série saura interpeller, à toutes celles et ceux qui y puiseront l’envie d’en savoir plus sur la foi des chrétiens, nous avons envie de dire : « Venez et voyez ! » (J’ai envie de souligner qu’il existe une part de prosélytisme dans cette réaction car on a envie de dire « Venez, voyez et adhérez… »)

Michel Kubler est beaucoup moins admiratif dans La Croix : … dans l’origine du christianisme, Gérôme Prieur et Gérard Mordillat donnent la parole aux experts mais cherchent à prouver  que l’antisémitisme serait congénital au christianisme. Le destin du Christ devient un sujet d’étude pour les universitaires juifs. … L’affaire est rondement menée. Sauf que le procédé des compères Mordillat et Prieur conditionne en douce les experts… Les exégètes sollicités envisagent plusieurs hypothèses sur chaque question proposée mais les deux réalisateurs n’en retiendront qu’une à partir de laquelle ils font rebondir le débat dans l’épisode suivant…

Gérard Leclerc, écrivain et journaliste propose un extrait du document rédigé par la Commission doctrinale des Evêques de France : Au simple niveau d’une enquête historique et exégétique, il est inexact de présenter Paul comme s’opposant au judaïsme en tant que tel (alors qu’il s’opposait essentiellement aux chrétiens judaïsants), comme un négateur de la Loi, comme celui qui a développé un message occultant celui de Jésus de Nazareth. … Il est inexact d’attribuer à l’Eglise une volonté délibérée de rompre avec le judaïsme. … Il est inexact d’attribuer au seul christianisme la prétention à être le « véritable Israël. » Ce fut une prétention partagée par la plupart des courants juifs à l’époque de Jésus.

En cette période de toutes les Passions, il était normal qu’une chaîne organise un débat qui ne manqua pas d’être violent comme il se devait de l’être quand Franz-Olivier Giesbert réunit sur France 3 mercredi 7 avril un ecclésiastiques intégriste, le père Jean Charles-Roux dont j’ai déjà parlé puisqu’il a dit la messe tous les matins dans la chapelle construite à cet effet par Mel Gibson à l’occasion du tournage de son film, l’évêque d’Evry, Michel Dubost, l’écrivain juif Marek Halter et le prêtre Michel Quesnel, auteur de « Jésus, l’homme et le Fils de Dieu. » La rédaction avait décidé, pour corser le débat sans doute, de prier les intervenants d’aborder dans une même émission le film du cinéaste américain et le livre de Mordillat et Prieur. Inutile de dire que les jugements à l’emporte-pièce du Père Jean Charles-Roux, « l’anti-sionisme n’est qu’une mode passagère » par exemple, ont valu à son auteur de telles réprimandes qu’il a jugé bon de quitter le plateau en cours d’émission.  Le meneur de jeu a encouragé - c’est bien là qu’est son rôle principal - les joutes verbales et c’est en définitive Mgr Dubost qui a prêché l’apaisement et la réconciliation tout en concluant qu’en cette période pascale : la télévision ne donnait pas assez la parole aux chrétiens

A ce point, je sursaute parce que depuis quelques mois et en particulier cette semaine on parle de Jésus à tout propos à tel point que l’émission du lundi de Pâques de C’dans l’air sur la 5 s’appelle « Jésus, Homme de l’année. » Vous m’entendez, Monsieur Malraux, depuis le Panthéon où vous reposez en paix, je l’espère : le XXIème siècle est-il suffisamment religieux à votre goût ? Pour ma part, je suis heureuse d’être âgée car je ne crois pas que je pourrais résister à plus encore de religion. Quand j’essaie de regarder le petit écran, je pense à des Mots…dits que j’avais appelés « Panem et Circenses », ces mots de mépris adressés par Juvénal (Satires, X, 81) aux Romains incapables de s’intéresser à d’autres choses qu’aux distributions gratuites de blé et aux jeux du cirque. Au XXIème, la formule francisée pourrait devenir « des jeux, de la religion et la guerre », ce qui n’est pas fait pour me réjouir. Hier soir même, j’avais à choisir entre les jeux indigents de la Ferme des Célébrités sur la 1, On a tout essayé sur la 2, Les Dix Commandements sur la 3, Une chanson d’amour et de mort sur la 5, une histoire sur fond de nazisme et de chanson maudite… : « Jeux, religion et guerre » comme je viens de le dire. La seule ironie de la soirée était Charlton Heston qui dans le célèbre film de Cecil B. de Mille (USA, 1956) interprétait le rôle de Moïse. Peut-il supporter ce rappel du temps où il joua un prophète juif, lui qui a montré toute sa hargne dans Bowling for Columbine ?

Ceci étant, je me pose une fois encore la question de savoir si j’irai plus avant dans mon apprentissage des origines du christianisme puisque je ressens comme certaines personnes, cultivées ou non, une certaine limite dans ce que je peux supporter de références religieuses en ce début du troisième millénaire. J’aime à me rappeler les discussions que j’ai eues avec Marie au sujet du Christ quand je lui ai apporté mon petit coffret sur Corpus Christi dans les Cévennes. Je crois aujourd’hui qu’elle a raison d’aimer « l’idée christique » ou plus simplement la notion d’amour et de sacrifice envers autrui  avec tout ce que cela comporte d’exemplaire et d’humain plutôt qu’une réalité corporelle sur laquelle tant d’exégètes se sont penchés, à croire qu’ils n’ont pas vraiment découvert la solution miracle susceptible de contenter tout le monde... L’idée christique en effet peut être assumée par chacun d’entre nous, agnostique ou religieux. J’ai l’impression que le temps consacré par les médias aux croyances diverses a pris une ampleur qu’elle n’avait jamais eue autrefois : En ce dernier dimanche de Pâques, je n’ai jamais vu de telles splendeurs déployées autour du Vatican pour célébrer le jour de la résurrection de Jésus. J’ose à peine dire que je pressens comme une rivalité entre les chefs religieux, à croire qu’il est nécessaire de proclamer le nombre de millions de catholiques fervents qui se réunissent à Rome pour célébrer le Christ, de sunnites fervents à La Mecque pour rendre hommage au Prophète autour de la kaba ou bientôt de chiites fervents à Karbala pour se flageller en souvenir de la mort de Husayn. Oui j’arrive, je le pense, à saturation d’autant plus et cette fois je peux le comprendre que les médias s’intéressent mieux qu’ils ne l’ont fait en son temps au génocide du Rwanda qui fait partie des trois grands génocides du vingtième siècle avec la shoah et le martyr du Cambodge, à l’exclusion de tout autre et sans vouloir minimiser les souffrances endurées par tant de peuples qui n’ont pas le minimum vital pour subsister. Je voudrais parfois rire et rire à bon escient, non pas rire de mon prochain mais rire avec lui de ce qu’il m’apporte. Je voudrais que Bergson soit à mes côtés pour faire l’apologie du rire, je voudrais que le rire redevienne le propre de l’homme.

Je me pose une autre question : la grande culture des auteurs du livre auquel j’ai fait référence dans ces lignes, des intervenants de ce programme énorme qui va s’étaler sur plusieurs semaines… est-elle essentielle à ma propre conception de la vie ? Si je souffre tellement des dissensions qui existent entre les hommes suite à leurs différentes religions, dissensions qui sont à l’heure actuelle exacerbées en Iraq, c’est peut-être parce qu’ils sont aveuglés par leurs différences (dont on nous dit par ailleurs qu’elles sont un plus) et ne se souviennent pour ainsi dire jamais qu’à l’origine, ils émanaient d’une seule et même source. Pour quelle raison faut-il que ces propos me ramènent au grand paléoanthropologue Yves Coppens  et à son Odyssée de l’espèce ? Un jour viendra peut-être où un homme dira : Stop à nos querelles incessantes, à nos guerres de religion, à nos vérités incontestables… ! Nous descendons tous, autant que nous sommes, de l’homo sapiens qui naquit il y a quelques vingt cinq mille ans sur cette terre. Je suis loin de Jésus et de Jacques mais si je trouve normal que des hommes savants recherchent les origines de tout ce qui constitue notre patrimoine universel et enrichit nos connaissances, il est bon aussi de se souvenir qu’un jour nous ne fûmes que quelques uns et semblables en tous points, ni blancs, ni jaunes, ni noirs, ni païens, ni juifs, ni chrétiens, ni musulmans, ni bouddhistes, ni athées… mais simplement des êtres humains, debout et qui ne savaient pas encore mais allaient bientôt, pour le meilleur et pour le pire… commencer à savoir.

 


[1] J’observe que les auteurs ont choisi, il y a sept ans comme aujourd’hui, de diffuser leur émission aux alentours de la Pâque juive retraçant la sortie d’Egypte du peuple hébreu, sa libération et l’annonce de sa rédemption messianique qui commence Lundi 5 avril et les fêtes de Pâques chrétiennes qui commémorent la Résurrection du Christ et sont fixées depuis le concile de Nicée de 325 au premier dimanche après la pleine lune, cette année le 11 avril.

[2] Depuis plus de trente ans, Alain de Benoist poursuit méthodiquement un travail d’analyse et de réflexion dans le domaine des idées. Ecrivain, journaliste, essayiste, conférencier, philosophe, il a publié plus de 50 livres et plus de 3000 articles, aujourd'hui traduits dans une quinzaine de langues différentes.

Ses domaines de prédilection sont la philosophie politique et l'histoire des idées, mais il est aussi l'auteur de nombreux travaux portant notamment sur l'archéologie, les traditions populaires, l'histoire des religions ou les sciences de la vie.

 

[3] C’est bien là que se tient la différence entre le sunnisme et le chiisme, le premier voulant suivre l’enseignement du Prophète selon lequel les califes devaient être élus (voie des disciples) et le second ayant choisi la descendance familiale.