Après
le beau travail que nous a offert Catherine sur le film de Mel
Gibson, recherches, culture et objectivité confondues, je ne vais
pas jouer son double comme je l’ai fait dans notre premier
commentaire sur La Passion du Christ mais passer à une autre
forme de lecture du Christianisme, celle de Gérard Mordillat et Jérôme
Prieur dont je veux tout de même citer en exergue ce qu’ils ont
dit à propos de La Passion :
C’est
un film absolument conforme à la pire propagande antisémite,
s’exclame Gérard Mordillat. Dès le début, le Juif y apparaît
avec son nez crochu et sa rapacité, concrétisée par le geste
cupide de Judas filmé en ralenti. L’usage du ralenti est
d’ailleurs très significatif dans tout le film! Les Juifs sont
caricaturés dans la pure tradition du peuple déicide. Tout en prétendant
s’inscrire dans l’histoire de l’époque, notamment par
l’usage du latin et de l’araméen, Mel Gibson accumule les
invraisemblances, à commencer par le procès juif, généralement
contesté par les exégètes. Autre détail significatif : le
supplicié devrait être nu. Or la censure de Hollywood
l’interdit, de même que la tradition catholique qui redoute
qu’on ne découvre que Jésus est circoncis. Cette imagerie gore
reprend en fait une représentation du Christ qui date du XIVe siècle,
à l’époque de la grande peste en Europe. En l’occurrence,
elle devient comique tant l’art en est absent, tournant au
barbecue au moment où les bourreaux retournent la croix comme
pour voir si le gigot est à point.
Ce
film est dangereux et même nauséabond, ajoute Jérôme
Prieur,
parce qu’il s’adresse à un auditoire mal informé qu’il
rend complice d’un lynchage de deux heures et demie.
A
la minute où j’écris, je n’ai pas encore visionné le début
de la nouvelle série dont les deux premiers épisodes seront
offerts au public ce soir, Samedi 4 avril, mais je me souviens de Corpus
Christi dont je veux brièvement parler en introduction à ces
nouveaux Mots…dits : Corpus Christi comportait (le
petit coffret que j’ai acheté par la suite et les émissions télévisées
ne couvraient pas, si j’ai bonne mémoire, l’ensemble de
l’ouvrage) douze parties : Crucifixion (L’image du
Christ en croix est universellement connue mais sommes-nous au
moins certains de connaître le déroulement du supplice lui-même ?)
- Procès (Comment, par qui Jésus a-t-il été jugé ?
Y a-t-il eu un ou deux procès de Jésus ? Un procès juif,
un procès romain ?) - Roi des Juifs (Le « titulus »,
c’est-à-dire l’inscription placée sur la croix et portant
l’inscription « Jésus le Nazaréen, roi des Juifs »
serait-il l’écrit le plus ancien se rapportant à l’histoire
de jésus… ?) - Pâque (Savons-nous quel jour est
mort Jésus ? Quelle année ? En 30, 33, plus tard… ?)
- Christos ( Pour les chrétiens, Jésus se confond avec Jésus-Christ.
Dans le texte des Evangiles, Jésus est appelé « Christ »
comme traduction grecque de l’hébreu « messie »,
« oint de Dieu ») - Temple
(Pour Jésus comme pour tous les juifs de son temps, le Temple de
Jérusalem est l’endroit le plus sacré de la terre d’Israël :
c’est là que Dieu manifeste sa présence) - Jean-le-Baptiste
(D’où vient Jésus ? Comment le situer dans le judaïsme
de son temps parmi les mouvements de réforme qui s’expriment
aux alentours du premier siècle ?) - Barrabas (Selon
les Evangiles, d’autres juifs sont arrêtés en même temps que
Jésus. Deux d’entre eux sont crucifiés, Barrabas, peut-être
un zélote, peut-être un acteur des révoltes juives contre
l’empire romain, peut-être un voleur, est libéré, …) - Judas
( Un renégat ? Un extrémiste ? Originaire sans doute
d’un village de Judée proche de Jérusalem) - Résurrection
(la résurrection recouvre-t-elle un événement historique ou
est-elle avant tout la mise en forme théologique d’un acte de
foi ?) - Le disciple bien-aimé ( De quand datent les
papyrus les plus anciens de l’Evangile selon Jean retrouvés
en Egypte et non en Palestine ? Est-il le disciple bien-aimé ?)
- Selon Jean ( Quel corps descend de la croix après la
mort de Jésus ? Celui d’un homme martyrisé, vidé de son
sang comme l’agneau immaculé de Pâques ? Un corps
mystique, le corps de Dieu fait chair ?…) - Temple Procès,
Barrabas, Pâque, Résurrection et Christos retraçaient le
parcours d’un Christ historique, seuls les évènements qui résistent
à l’examen ayant été conservés. Roi des Juifs, Judas, Le
disciple bien-aimé et Selon Jean développaient une thèse
sur l’origine du christianisme et des Evangiles. Des
intervenants apparaissaient au cours de chacun des épisodes traités
et ils exprimaient leur point de vue et faisait des commentaires
sur le texte du jour avec une objectivité exemplaire, qu’ils
aient été chrétiens, protestants, juifs, agnostiques ou athées.
C’est dans Selon Jean que les auteurs avaient livré la
conclusion de leur enquête : L’Evangile
selon Jean porte en lui les traces d’un conflit qui à
l’origine n’oppose que des juifs : une minorité qui
reconnaît en Jésus le messie qu’Israël attend et une majorité
qui n’accepte pas cette interprétation. Les signes de tension,
puis de rupture entre ces deux courants du judaïsme sont repérables
dans le texte. La tradition fixe en effet la naissance du
christianisme à la Pentecôte de l’année de la mort de Jésus,
soit en 30 de notre ère.
Tandis
que je faisais ce résumé de Corpus Christi, la journée
s’est écoulée et, le soir venu, j’ai regardé la première
partie de l’émission consacrée au nouveau livre De Gérard
Mordillat et Jérôme Prieur L’Origine du Christianisme
qui raconte en dix épisodes l’émergence d’une nouvelle
religion entre l’an 30 et l’an 150 de notre ère. Les auteurs
veulent montrer comment la mort de Jésus crucifié par les
Romains comme Roi des Juifs a servi de point de départ à la séparation
irréversible entre les juifs et les chrétiens.
Les
deux volets initiaux s’intitulent Jésus après Jésus et
Jacques, frère de Jésus. Dans le premier il est dit que
vers l’an 30 à Jérusalem, Jésus est crucifié par les
Romains. Trois siècles et demi plus tard, en 325 pour le Concile
de Nicée, en 450 pour le Concile de Calcédoine, le christianisme
devient la religion officielle. Il faut se souvenir que les
tenants de la nouvelle religion furent martyrisés sous l’Empire
Romain jusqu’au règne de Constantin, sous Néron bien sûr, le
plus connu sans doute, mais également sous Vespasien, Titus,
Trajan, Marc-Aurèle qui ne leur témoigna aucune hostilité
jusqu’en 202, date d’un édit interdisant le prosélytisme chrétien.
De 222 à 238, Alexandre Sévère fut plus favorable aux chrétiens,
de 235 à 238, Maximin s’attacha à décapiter les églises
locales, de 244 à 249, Philippe l’Arabe les laissa en paix
(aurait-il été chrétien lui-même ?), de 249 à 260, Dèce
exerça une persécution brève mais violente. C’est en 285 que
Dioclétien divisa l’Empire en deux partie, l’Orient et
l’Occident, qui allaient s’éloigner l’une de l’autre au
fil des siècles et c’est en 325 que prit naissance la doctrine
de la Trinité (le Père, le Fils et le Saint Esprit) au concile
de Nicée puis en 330 que l’empereur Constantin transporta le siège
de l’empire de Rome à Byzance. La nouvelle capitale,
Constantinople, devient le foyer intellectuel et religieux du
christianisme oriental. Le christianisme occidental est de plus en
plus centralisé avec à sa tête le pape, évêque de Rome.
Le
problème est de savoir en combien de temps et de quelle façon à
travers cette évolution du christianisme et la place de plus en
plus importante qu’il prenait au cours des siècles, Jésus
est-il devenu Jésus-Christ, le Fils de Dieu, Dieu fait homme ?
Après sa mort, sa résurrection et son ascension, est-ce Pierre,
son disciple favori, qui l’a remplacé à la tête de la
communauté de Jérusalem ? Comme ce fut le cas dans Corpus
Christi, c’est avec l’aide de tous les chercheurs
intervenants de confessions et de nationalités diverses que nous
allons, sinon recueillir toutes les clefs de l’affaire mais
apprendre peu à peu le fond de l’histoire. Il sont trop
nombreux pour que je puisse donner ici tous leurs noms mais
j’essaierai de citer ceux dont l’intervention m’est apparue
comme importante :
Daniel
Marguerat, doyen de la Faculté de Théologie protestante de
l’Université de Lausanne : Je
crois qu’il faut être extrêmement clair, Jésus n’a pas fondé
l’Eglise ; Jésus n’a pas mis en place un dispositif qui,
institutionnellement, serait la base de ce qu’est devenue
l’Eglise.
Jean-Pierre
Lemonon, professeur d’exégèse néo-testamentaire et
d’histoire du 1er siècle à la faculté de Théologie
de l’Université catholique de Lyon : …
à mon sens se demander si Jésus a fondé une église, c’est dépourvu
de sens, c’est faire un anachronisme. Jésus n’a pas voulu
fonder une église, il a voulu le renouveau d’Israël.
Emmanuelle
Main, professeur au département d’histoire du peuple juif de
l’Université Hébraïque de Jérusalem : D’abord,
au départ, il n’y a pas de chrétiens. Au départ, il y a des
Juifs, et des Juifs qui professent : « Jésus est le
Christ », « Jésus est mort et il est ressuscité »,
« Il est le sauveur » mais toutes ces catégories-là
(Il est le messie, Il est le Christ), ce ne sont que des catégories
juives, c’est complètement étrange et incompréhensible pour
des païens. Ca n’existe pas ces catégories-là.
J’ai
été frappée par la réaction de Moshe David Herr, professeur
d’histoire juive à L’Université hébraïque de Jérusalem qui
a parlé du christianisme après Paul : Si
jamais Jésus était revenu d’entre les morts vers l’an 150 et
s’il avait regardé autour de lui, s’il avait vu ce qu’était
devenue, pour ses fidèles, la nouvelle religion d’abord créée
par Paul, puis sans cesse développée, il se serait sans doute évanoui.
Ou tout au moins, il n’aurait rien reconnu. (Puis-je
me permettre d’ajouter que s’il s’était évanoui en 150,
qu’en serait-il de lui s’il revenait parmi nous en l’année
2004 de notre ère ?…)
Ce
qui suit est certainement connu de tous ceux qui ont, de près ou
de loin, touché à l’histoire des religions : Paul a
contribué à façonner le christianisme tel qu’il est conçu
aujourd’hui. C’est avec Paul que disparaît la personnalité
juive de Jésus. C’est avec Paul et ses épîtres
qu’apparaissent les païens convertis au christianisme dont le
nombre dépasse bien vite celui des juifs convertis. Le
Christianisme ne peut véritablement prendre son essor qu’à
partir du moment où Jésus est devenue le Messie, Dieu et le Fils
de Dieu. Le fait que les nouveaux chrétiens puissent être rassurés
quant au sort de Jésus après la crucifixion infamante (réservée
par les Romains aux voleurs, aux criminels ou aux fauteurs de
troubles) est sa résurrection. La phrase clef est : « Il
est mort, Il est ressuscité. »
La
crucifixion est sans doute une des causes principales de l’échec
du christianisme pour les tenants du judaïsme. Les juifs ne
pouvaient accepter ou même concevoir un Christ crucifié. La
preuve en est peut-être qu’au moment de la crucifixion et de la
descente de croix il ne soit pas resté grand monde auprès
de Jésus : Si
la pitié et la compassion sont les formes les plus hautes de la
justice, il faut bien reconnaître qu’elles furent rares au
Calvaire. Mis à part quelques femmes, la mère du Sauveur, l’apôtre
Jean, le bon larron et un petit nombre d’anonymes, le reste des
« spectateurs » serait presque à faire désespérer
de la nature humaine (Luc, 23,34.)
Je ne m’étendrai pas plus avant
sur cette première partie : elle ne révèle en effet rien
de plus que des faits connus par la plupart d’entre nous,
religieux, libéraux ou athées, en particulier la difficulté
pour les Juifs d’accepter un messie vivant, crucifié puis
ressuscité. Cette thèse est contraire aux enseignements du judaïsme
dont la croyance est en un Messie qui n’apparaîtra aux hommes
qu’au jour du jugement dernier. La reconstruction du Temple
elle-même commencera lorsque Machia’h (le Messie) viendra. Le
Troisième Temple se tiendra alors sur le Mont du Temple, à
l’endroit même où il se tenait auparavant. Maimonide écrit
d’ailleurs que l’un des signes qui permettra d’identifier le
Messie et de s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un imposteur
sera qu’il reconstruise le Temple à son emplacement exact sur
le Mont du Temple.
La seconde partie est, à mes yeux en
tout cas, riche en enseignements qui ne m’étaient pas
familiers, je l’avoue sans honte. Elle est consacrée à
Jacques, le frère de Jésus. Ce personnage paraît si important
aux yeux des auteurs que j’ai trouvé bon de combler mes lacunes
et peut-être celles de quelques lecteurs. L’intervention la
plus importante a été celle de Pierre-Antoine Bernheim qui vit
et travaille à Londres où il est Membre de la Fondation Noésis
et du Cercle Voltaire de l’Ecole biblique hors les murs. Il étudie
depuis vingt ans les origines du christianisme et a publié en
2002 un livre Jacques, frère de Jésus. Voici un résumé
de ce qu’il nous a dit : Beaucoup
de spécialistes admettent aujourd’hui que Jacques est un fils
de Marie et de Joseph. Mort
trente ans après son frère Jésus, il est souvent présenté
comme un cousin afin de perpétuer la croyance en la Virginité de
Marie. On sait moins, en revanche que Jacques, plus encore que
Pierre, fut le personnage dominant d’une église primitive,
fortement ancrée dans le judaïsme de son temps et fidèle à la
loi de Moïse. Il s’opposait à Paul dont les idées s’imposèrent
et menèrent à la séparation du judaïsme et du christianisme.
Le Monde de la Bible de Février
2003 confirme les thèses du professeur Bernheim en faisant le
point sur l’une des plus troublantes découvertes archéologiques
de ces dernières années : un ossuaire du premier siècle de
notre ère aurait contenu les restes d’un certain
Jacques, fils de Joseph, frère de Jésus,
Jacques le Juste comme il est appelé quelquefois, premier
chef de la communauté de Jérusalem, qui mourut en 62. Il faut se
souvenir que les Evangiles prêtent à Jésus quatre frères au
moins, Jacques, Joset, Jude et Simon, ainsi que des sœurs.
Des intervenants ont insisté sur
l’aspect négatif de la famille de Jésus. Ils ont dit que
celui-ci ne témoigna pas envers elle du respect qui était
pratiqué alors dans cette partie méridionale de la Méditerranée.
Alain de Benoist
a rappelé à propos de Jésus et de ses frères la scène
bien connue (de lui mais pas de moi !) où la mère et les frères
de Jésus, estimant qu’il est devenu fou, tentent de s’emparer
de lui pour le ramener de gré ou de force dans la maison
familiale… car ils disaient : Il
a perdu le sens (Marc 3, 20-21). Mais lorsqu’ils
arrivent Jésus les repoussent, opposant à sa parenté selon la
chair sa vraie parenté selon l’esprit (ses disciples)… Promenant
son regard sur ceux qui étaient assis en rond autour de lui, il
dit : Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté
deDieu, celui-là m’est un frère et une sœur et une mère
(Marc, 3,31-35.)
L’Evangile selon Saint Marc montre
les dissensions entre Jésus et sa famille. Il dit : Ma vraie
famille, ce sont mes disciples. Les habitants eux-mêmes n’appréciaient
pas Jésus. Ils ne comprenaient pas que sa mission doive s’exécuter
humblement. Ses propres frères ne croyaient pas en lui. Il faut
se souvenir que la notion d’immaculée en ce qui concerne
la mère du Christ n’est apparue qu’au IVème siècle avec
Saint Jérôme (340-420 : on lui doit la traduction latine de
la Bible dite « Vulgate » et il serait le premier à
avoir traduit la Bible en français) puis Saint Ambroise (340-397 :
Docteur de l’Eglise, Evêque, il osa tenir tête à l’empereur
pour sauvegarder l’Eglise) et Saint Augustin ( 354-430 :
Docteur de l’Eglise, évêque, baptisé durant la Vigile pascale
de 387 en même temps que son fils après avoir lu l’épître
aux Romains, il mourut à Thagaste, sa ville natale, alors
qu’elle était assiégée par les Vandales), ont également
proclamé la virginité de la Vierge. Comment a-t-on pu en arriver
là ?
Plusieurs hypothèses ont été évoquées
à cette époque pour établir le fait que Jésus n’était pas
le fruit de son mariage avec Joseph : l’une d’entre elles
repose sur le fait que celui-ci était veuf quand il a épousé
Marie et qu’il avait déjà ses autres enfants. L’existence de
ces premiers-nés est d’ailleurs citée chez Marc (6, 3), chez
Matthieu ( 13, 55-56), chez Jean (2, 12), Saint Epiphane, écrivain
grec chrétien, défenseur de la loi de Nicée, évêque de
Salamine… entre autres. Jésus serait ainsi le fils unique de
Marie, ce qui aurait permis par la suite de pouvoir établir que
sa naissance ne résultait pas d’une union sexuelle avec son
mari.
Mais revenons à Jacques, qu’il
soit le frère ou le demi-frère de Jésus. Il est évident que la
préférence du Christ allait à Pierre même s’il l’a renié
par trois fois lors de la Passion. Rappelons que selon Saint
Matthieu (16, 13-196) : Arrivé
dans la région de Césarée, Jésus posa à ses disciples cette
question « Au dire des gens, qui est le fils de l’homme ? »
Simon-Pierre répondit « Tu es le Christ, le Fils du Dieu
vivant. » En réponse, Jésus lui déclara : « Tu
es heureux, Simon, fils de Jonas, car cette révélation t’es
venue non de la chair et du sang mais de mon Père qui est dans
les cieux. Et bien ! Moi je dis : Tu es Pierre et sur
cette pierre je bâtirai mon Eglise…
Pour quelle raison donc Jacques
aurait-il succédé à Pierre ? Est-ce que parce que ce
dernier, après avoir évangélisé Jérusalem puis Antioche,
partit s’établir à Rome, laissant ainsi la communauté juive
sans guide ? Pierre ne revint jamais à Jérusalem
puisqu’il fut arrêté par Néron vers 64, libéré par deux
soldats mais que, ayant rencontré le Christ sur sa route, il
retourna sur ses pas et mourut en martyr, crucifié la tête en
bas car il s’estimait indigne d’avoir la même fin que son
Seigneur. On retrouva sa sépulture lors de fouilles faites sous
la Basilique Saint-Pierre où l’on peut aujourd’hui vénérer
ses reliques. François Vouga, professeur à la Kirch Hochschule
Bethel, Faculté libre de théologie protestante de Bielefeld
(Allemagne), pose la question : Au
fond où est l’héritage ? Est-ce que l’héritage ce sont
les disciples ou est-ce que l’héritage, c’est la famille. Et
alors mon collègue Jean Ansaldi avec qui j’ai enseigné 4 ans
à Montpellier m’a toujours dit : »Tu vois ça été
la même chose dans l’école lacanienne que dans l’école de jésus. »
On a tout de suite la rivalité entre la famille et les
compagnons.
David Trobisch, professeur de Nouveau
testament au séminaire théologique de Bangor (USA) où il
travaille sur la littérature primitive et l’histoire des épîtres
de Paul, a ajouté : On
trouve de nombreux parallèles dans l’histoire des religions :
après la mort de Mahomet, l’Islam s’est propagé grâce aux
membres de sa famille et grâce à ses disciples.
L’histoire a été semblable chez les Mormons. La famille, la
femme, la mère et les frères du fondateurs ont développé leur
doctrine tandis qu’une autre doctrine était développée par
ses disciples. C’est tout à fait typique. Un mouvement
spirituel se propage, soit par l’intermédiaire de la famille,
soit par les collaborateurs du maître. C’est ce qu’on observe
dans le christianisme primitif.
Je crois que je vais m’arrêter là
pour le moment. Irai-je plus avant dans ce récit, je ne sais car
suivre les épisodes à la télévision demande une totale
concentration qui a été suivie d’un travail de recherche pour
combler les lacunes. En tout cas si le second épisode m’a intéressée
c’est que j’ai pu me rendre compte de l’évolution qui
s’est produite entre la vie de Jésus à son époque où il fut
semble-t-il contesté par sa famille et ses proches et le IVème
siècle où s’est concrétisée l’union entre la Mère
virginale et le Fils dont tout catholique fervent accepte la réalité
spirituelle. J’ajoute comme je l’ai fait pour Corpus Christi
que tous les intervenants, juifs et israéliens compris, ont évoqué
Jésus sans l’ombre d’un doute quant à son existence réelle.
J’ai voulu savoir quelles avaient
été les réactions des téléspectateurs, avertis ou non, à la
suite de la diffusion de ces deux épisodes. Je me permettrai de
donner la mienne après eux : Maurice-Ruben Hayoun,
Professeur des Universités, a écrit : Cette
série d’émissions sur l’origine du christianisme que nous
devons à deux écrivains-cinéastes expérimentés et familiers
de ce vaste sujet est absolument remarquable. Bien que très
documentées et confectionnées à partir d’entretiens avec d’éminents
spécialistes, ces émissions sont accessibles au grand public
cultivé qui cherche des fondements historiques aux racines de la
foi, loin de tout prosélytisme et de toute tentation apologétique.
René Pujol s’est interrogé dans Le Pèlerin :
Les
catholiques sont-ils propriétaires de l’image du Christ… La
personne du Christ appartient aussi à l’histoire de l’humanité
et, à ce titre, à des hommes et des femmes qui peuvent sincèrement
ne voir en lui qu’un héros ou un prophète… Le débat ne
manquera pas de rebondir à propos du film de Mel Gibson, La
passion du Christ, et de la série télévisée de Mordillat et
Prieur intitulée L’origine du christianisme… A toutes celles
et ceux que le film ou la série saura interpeller, à toutes
celles et ceux qui y puiseront l’envie d’en savoir plus sur la
foi des chrétiens, nous avons envie de dire : « Venez
et voyez ! » (J’ai envie de souligner
qu’il existe une part de prosélytisme dans cette réaction car
on a envie de dire « Venez, voyez et adhérez… »)
Michel Kubler est beaucoup moins
admiratif dans La Croix : …
dans l’origine du christianisme, Gérôme Prieur et Gérard
Mordillat donnent la parole aux experts mais cherchent à prouver
que l’antisémitisme serait congénital au christianisme.
Le destin du Christ devient un sujet d’étude pour les
universitaires juifs. … L’affaire est rondement menée. Sauf
que le procédé des compères Mordillat et Prieur conditionne en
douce les experts… Les exégètes sollicités envisagent
plusieurs hypothèses sur chaque question proposée mais les deux
réalisateurs n’en retiendront qu’une à partir de laquelle
ils font rebondir le débat dans l’épisode suivant…
Gérard Leclerc, écrivain et
journaliste propose un extrait du document rédigé par la
Commission doctrinale des Evêques de France : …
Au
simple niveau d’une enquête historique et exégétique, il est
inexact de présenter Paul comme s’opposant au judaïsme en tant
que tel (alors qu’il s’opposait essentiellement aux chrétiens
judaïsants), comme un négateur de la Loi, comme celui qui a développé
un message occultant celui de Jésus de Nazareth. … Il est
inexact d’attribuer à l’Eglise une volonté délibérée de
rompre avec le judaïsme. … Il est inexact d’attribuer au seul
christianisme la prétention à être le « véritable Israël. »
Ce fut une prétention partagée par la plupart des courants juifs
à l’époque de Jésus.
En cette période de toutes les
Passions, il était normal qu’une chaîne organise un débat qui
ne manqua pas d’être violent comme il se devait de l’être
quand Franz-Olivier Giesbert réunit sur France 3 mercredi 7 avril
un ecclésiastiques intégriste, le père Jean Charles-Roux dont
j’ai déjà parlé puisqu’il a dit la messe tous les matins
dans la chapelle construite à cet effet par Mel Gibson à
l’occasion du tournage de son film, l’évêque d’Evry,
Michel Dubost, l’écrivain juif Marek Halter et le prêtre
Michel Quesnel, auteur de « Jésus, l’homme et le Fils de
Dieu. » La rédaction avait décidé, pour corser le débat
sans doute, de prier les intervenants d’aborder dans une même
émission le film du cinéaste américain et le livre de Mordillat
et Prieur. Inutile de dire que les jugements à l’emporte-pièce
du Père Jean Charles-Roux, « l’anti-sionisme
n’est qu’une mode passagère » par exemple,
ont valu à son auteur de telles réprimandes qu’il a jugé bon
de quitter le plateau en cours d’émission.
Le meneur de jeu a encouragé - c’est bien là qu’est
son rôle principal - les joutes verbales et c’est en définitive
Mgr Dubost qui a prêché l’apaisement et la réconciliation
tout en concluant qu’en cette période pascale : la
télévision ne donnait pas assez la parole aux chrétiens
A ce point, je sursaute parce que
depuis quelques mois et en particulier cette semaine on parle de Jésus
à tout propos à tel point que l’émission du lundi de Pâques
de C’dans l’air sur la 5 s’appelle « Jésus, Homme de
l’année. » Vous m’entendez, Monsieur Malraux, depuis le
Panthéon où vous reposez en paix, je l’espère : le XXIème
siècle est-il suffisamment religieux à votre goût ? Pour
ma part, je suis heureuse d’être âgée car je ne crois pas que
je pourrais résister à plus encore de religion. Quand j’essaie
de regarder le petit écran, je pense à des Mots…dits que
j’avais appelés « Panem et Circenses », ces mots de
mépris adressés par Juvénal (Satires, X, 81) aux Romains
incapables de s’intéresser à d’autres choses qu’aux
distributions gratuites de blé et aux jeux du cirque. Au XXIème,
la formule francisée pourrait devenir « des jeux, de la
religion et la guerre », ce qui n’est pas fait pour me réjouir.
Hier soir même, j’avais à choisir entre les jeux indigents de
la Ferme des Célébrités sur la 1, On a tout essayé sur
la 2, Les Dix Commandements sur la 3, Une chanson
d’amour et de mort sur la 5, une histoire sur fond de
nazisme et de chanson maudite… : « Jeux, religion et
guerre » comme je viens de le dire. La seule ironie de la
soirée était Charlton Heston qui dans le célèbre film de Cecil
B. de Mille (USA, 1956) interprétait le rôle de Moïse. Peut-il
supporter ce rappel du temps où il joua un prophète juif, lui
qui a montré toute sa hargne dans Bowling for Columbine ?
Ceci étant, je me pose une fois
encore la question de savoir si j’irai plus avant dans mon
apprentissage des origines du christianisme puisque je ressens
comme certaines personnes, cultivées ou non, une certaine limite
dans ce que je peux supporter de références religieuses en ce début
du troisième millénaire. J’aime à me rappeler les discussions
que j’ai eues avec Marie au sujet du Christ quand je lui ai
apporté mon petit coffret sur Corpus Christi dans les Cévennes.
Je crois aujourd’hui qu’elle a raison d’aimer « l’idée
christique » ou plus simplement la notion d’amour et de
sacrifice envers autrui avec
tout ce que cela comporte d’exemplaire et d’humain plutôt
qu’une réalité corporelle sur laquelle tant d’exégètes se
sont penchés, à croire qu’ils n’ont pas vraiment découvert
la solution miracle susceptible de contenter tout le monde...
L’idée christique en effet peut être assumée par chacun
d’entre nous, agnostique ou religieux. J’ai l’impression que
le temps consacré par les médias aux croyances diverses a pris
une ampleur qu’elle n’avait jamais eue autrefois : En ce
dernier dimanche de Pâques, je n’ai jamais vu de telles
splendeurs déployées autour du Vatican pour célébrer le jour
de la résurrection de Jésus. J’ose à peine dire que je
pressens comme une rivalité entre les chefs religieux, à croire
qu’il est nécessaire de proclamer le nombre de millions de
catholiques fervents qui se réunissent à Rome pour célébrer le
Christ, de sunnites fervents à La Mecque pour rendre hommage au
Prophète autour de la kaba ou bientôt de chiites fervents à
Karbala pour se flageller en souvenir de la mort de Husayn. Oui
j’arrive, je le pense, à saturation d’autant plus et cette
fois je peux le comprendre que les médias s’intéressent mieux
qu’ils ne l’ont fait en son temps au génocide du Rwanda qui
fait partie des trois grands génocides du vingtième siècle avec
la shoah et le martyr du Cambodge, à l’exclusion de tout autre
et sans vouloir minimiser les souffrances endurées par tant de
peuples qui n’ont pas le minimum vital pour subsister. Je
voudrais parfois rire et rire à bon escient, non pas rire de mon
prochain mais rire avec lui de ce qu’il m’apporte. Je voudrais
que Bergson soit à mes côtés pour faire l’apologie du rire,
je voudrais que le rire redevienne le propre de l’homme.
Je me pose une autre question :
la grande culture des auteurs du livre auquel j’ai fait référence
dans ces lignes, des intervenants de ce programme énorme qui va
s’étaler sur plusieurs semaines… est-elle essentielle à ma
propre conception de la vie ? Si je souffre tellement des
dissensions qui existent entre les hommes suite à leurs différentes
religions, dissensions qui sont à l’heure actuelle exacerbées
en Iraq, c’est peut-être parce qu’ils sont aveuglés par
leurs différences (dont on nous dit par ailleurs qu’elles sont
un plus) et ne se souviennent pour ainsi dire jamais qu’à
l’origine, ils émanaient d’une seule et même source. Pour
quelle raison faut-il que ces propos me ramènent au grand paléoanthropologue
Yves Coppens et à son Odyssée de l’espèce ? Un
jour viendra peut-être où un homme dira : Stop à nos
querelles incessantes, à nos guerres de religion, à nos vérités
incontestables… ! Nous descendons tous, autant que nous
sommes, de l’homo sapiens qui naquit il y a quelques vingt cinq
mille ans sur cette terre. Je suis loin de Jésus et de Jacques
mais si je trouve normal que des hommes savants recherchent les
origines de tout ce qui constitue notre patrimoine universel et
enrichit nos connaissances, il est bon aussi de se souvenir
qu’un jour nous ne fûmes que quelques uns et semblables en tous
points, ni blancs, ni jaunes, ni noirs, ni païens, ni juifs, ni
chrétiens, ni musulmans, ni bouddhistes, ni athées… mais
simplement des êtres humains, debout et qui ne savaient pas
encore mais allaient bientôt, pour le meilleur et pour le pire…
commencer à savoir.
J’observe que les auteurs ont choisi, il y a sept ans comme
aujourd’hui, de diffuser leur émission aux alentours de la Pâque
juive retraçant la sortie d’Egypte du peuple hébreu, sa libération
et l’annonce de sa rédemption messianique qui commence Lundi
5 avril et les fêtes de Pâques chrétiennes qui commémorent
la Résurrection du Christ et sont fixées depuis le concile de
Nicée de 325 au premier dimanche après la pleine lune, cette
année le 11 avril.
Depuis
plus de trente ans, Alain de Benoist poursuit méthodiquement un
travail d’analyse et de réflexion dans le domaine des idées.
Ecrivain, journaliste, essayiste, conférencier, philosophe, il
a publié plus de 50 livres et plus de 3000 articles,
aujourd'hui traduits dans une quinzaine de langues différentes.
Ses
domaines de prédilection sont la philosophie politique et
l'histoire des idées, mais il est aussi l'auteur de nombreux
travaux portant notamment sur l'archéologie, les traditions
populaires, l'histoire des religions ou les sciences de la vie.
C’est bien là que se tient la différence entre le
sunnisme et le chiisme, le premier voulant suivre
l’enseignement du Prophète selon lequel les califes devaient
être élus (voie des disciples) et le second ayant choisi la
descendance familiale.