Une photographie de Stéphane Popu

 

 

Kabbale et Kabbalah Center

 

 

par Lise Willar

 

 

 

Mots...dits

 

 

 

Sommaire des Mots...dits

 

 

Une partie de l’émission de Canal+ « Merci pour l’Info » était consacrée le 3 décembre 2003 à une organisation, le Kabbalah Center,  que certains considèrent comme une consécration moderne de la Kabbale, les autres comme une secte. Les invités étaient le Rav (rabbin) Berg, le professeur Abecassis qui enseigne la philosophie à Paris et un député PS. Mardi 30 mars 2004, le rabbin Marc-Olivier Ouaknin que j’ai beaucoup mentionné dans ces Mots…dits, en particulier à propos des nombres et des chiffres, est venu parler de la kabbale dans l’émission de la 2 « On a tout essayé. » Laurent Ruquier ayant mentionné avant son arrivée la passion des artistes américains pour ce mouvement relativement nouveau en France et dont les adeptes portent un bracelet de laine rouge, son équipe et lui-même s’attendaient à ce que le célèbre orateur parle du Rav Berg. Mais non, Marc-Alain Ouaknin l’a évoqué sans le mentionner par crainte de représailles a-t-il dit en souriant… Et bien sûr, selon une habitude qui lui est chère, il a parlé de son propre livre sur la kabbale que les personnes présentes ont essayé de lire sans toutefois pousser jusqu’à la fin car des éléments leurs manquaient pour assimiler l’ouvrage à sa juste valeur. Je vais ainsi pallier (ou essayer de le faire) aux lacunes de l’émission en rappelant ce qu’est cette nouvelle kabbale.

Le Rav Berg est un ancien agent d’assurances reconverti en 1962 en rabbin. Il est devenu depuis Philip Berg. Son segment de marché, c’est la Kabbale à la portée de tous et à toutes les sauces. Il rappelle dans ses façons de procéder Ron Hubbard, ancien auteur de science fiction reconverti prophète de l’Eglise de Scientologie. Il recourt aux procédés de vente les plus sophistiqués et se sert en fait d’acteurs et d’actrices connus mondialement pour « vanter » son produit. Nous avons appris que Madonna reverse à la Kabbale le produit de ses représentations et de la vente de ses livres pour enfants. Les membres de l’organisation comprennent Liz Taylor, Barbra Streisand, Jerry Hal, Naomi Campbell et Britney Spears entre autres.

On nous a montré le centre ouvert à Paris dans le seizième arrondissement qui ressemble plus à un établissement commercial qu’à un édifice religieux. Des livres y sont offerts, en particulier celui qu’a écrit Karen Berg, la femme du Rav berg. Une grande affiche vente cet ouvrage qui traite des vertus amaigrissantes de la Kabbale ( !). Plus de deux cent cinquante produits sont ainsi exposés, en particulier des bijoux, des bougies, des CD, des vidéos et surtout l’eau kabbalistique dont les qualités revigorantes ont été, semble-t-il, attestées par des laboratoires scientifiques sophistiqués. Les tarifs pratiqués ne sont pas à la porté de tous : Une réédition du texte ésotérique rédigé par un Juif espagnol, vraisemblablement Moïse Cordovero, est vendue trois cent quarante cinq dollars.

Je ne suis pas une spécialiste de la Kabbale, j’en ai fait l’aveu en rédigeant « Soufisme et Hassidisme. » J’ai eu toutefois l’occasion de me pencher sur les mouvements ésotériques qui se développèrent à partir de la période du Second Temple et devinrent les éléments dynamiques du judaïsme. J’ai appris que la Kabbale en tant que mystique recherchait la compréhension de Dieu et de la création dont les éléments intrinsèques dépendent d’une conception intellectuelle. J’ai lu que la Kabbale s’enracine dans le lien de l’intuition et de la tradition (qabbalah = tradition) et s’attache à puiser dans la transcendance et l’immanence divine le sens d’une vérité de la vie religieuse. J’ai appris qu’avant Isaac Louria, selon la Kabbale et le Zohar (Livre de la Splendeur), l’apparition du monde divin et terrestre dérivait de l’apparition au sein de la divinité éternelle d’une volonté de créer quelque chose en dehors d’elle-même. Louria est le rabbin qui a introduit les notions fondamentales de tsimtsoum (contraction), de chevirah (brisure des vases) et de tiqqoun (correction ou récupération.) Je ne veux pas poursuivre au-delà car je serais conduite à parler de la kabbale et de sa  faculté d’orienter le non initié par la voie des Nombres, de l’aide que reçoit la pensée quand les mathématiques lui servent de canevas, du fait que la kabbale contient toutes les clefs de la Vie, le contrôle du Verbe, les recoupements significatifs et les liens de tous les aspects de la Vie, de la science et de la connaissance…

Rien dans ce qui vient d’être dit ne peut être utilisé, je crois, à des fins mercantiles. Je ne crois pas qu’on puisse « négocier » une mystique. L’enseigner est une chose, la vendre comme un produit ordinaire m’apparaît comme une négation des connaissances et de la culture. Je sais aussi qu’entrer dans la Kabbale et dans l’ésotérisme n’est pas chose aisée, que les commercialiser ne peut se faire qu’à l’égard de gens que je me permettrai de qualifier de « gogos. » J’ai recherché s’il y avait eu au départ des gens sérieux pour défendre l’organisation du Rav Berg. J’ai trouvé un article[1] « Le grand rabbin de France condamne-t-il la Torah ? » datant de 1998 : L’auteur y fustige le grand rabbin Sitruk qui dans un article de VSD aurait condamné la Kabbale. C’est montrer à quel point l’intitulé pris par le Rav Berg pour son organisation est ambigu car le Grand Rabbin ne condamnait en aucune façon la mystique mais le « Kabbalah Center » et l’auteur a joué durant plusieurs pages sur cette ambiguïté, remontant jusqu’à Moïse Cordovero et aux grands noms de la Kabbale pour étayer ses propos.

La condamnation du Rav Berg apparaît dans un groupe orthodoxe d’Israël qui est une structure anti-sectaire : Lev LeA’him. Les archives du groupe comportent plusieurs lettres d’anciens « disciples » qui ont reçu, selon leurs propres termes, un véritable « lavage de cerveau. » Philippe Berg, selon eux, détermine qui a le droit de se marier car il sait que la vraie compagne d’un homme apparaîtra au cours d’un éon (puissance éternelle émanant de l’être et rendant possible son action sur les choses.) D’anciens adeptes ont également déclaré que le Rav et son épouse « réduisaient les hevra (volontaires) à l’état de golems (automates à forme humaine que de saints rabbins avaient le pouvoir d’animer) par l’épuisement physique, les privations, les humiliations, les corrections et un contrôle totalitaire de leur existence, en particulier de leur sexualité. »

Un article de Libération du 18 novembre 2003 parle de parents inquiets, catholiques non pratiquants, qui redoutent le pouvoir pris par l’organisation sur leur fille. Elle a été entraînée dans cette voie par son petit ami d’origine israélienne qui lui a « apporté les éléments de la Kabbale sur un plateau. » Les jeunes gens ont proposé à ces gens perplexes de l’eau kabbalistique pour les protéger des maladies et sont partis à Londres pour la dédicace du livre de Madonna puis à New York pour la célébration du Nouvel An auprès de Berg. Elle n’a pas reparu depuis au domicile paternel. Les affres de ces parents me rappellent singulièrement celles que j’avais signalées dans mes mots…dits sur l’Opus Dei.

Je crois que la multiplication des sectes vient du fait que les êtres humains, en ces époques troublées, ne trouvent pas en eux-mêmes le courage de s’assumer. L’importante contribution apportée par des acteurs et des actrices connus prouve bien qu’ils sont aussi fragiles sinon plus que le commun des mortels et que l’argent et la popularité ne leur suffisent pas pour affronter le  monde. Une dernière chose, j’ai oublié de mentionner le bracelet de laine rouge que les adeptes portent autour de leur poignet pour se reconnaître sans doute. Il paraît qu’il coûte comme tous les autres produits très cher. Je me suis souvenue à ce propos de la vieille dame qui, près du Mur des lamentations, m’avait offert le même bracelet de laine rouge en me disant qu’il était un symbole du lien qui me rattachait aux matriarches du peuple juif : Sarah, Rebecca, Rachel et Lia. L’explication était touchante et je m’en contenterai pour le moment.[2]

 


[1] Malgré toutes mes recherches, et même en allant sur le site indiqué,  je n’ai pu trouver le nom de l’auteur ni du média dans lequel cet article a été publié.

[2] Je n’ai pas évoqué dans ces lignes la discussion entre le Rav berg, le Professeur Abecassis et le député socialiste que j’avais mentionnée plus haut. Les propos échangés ont été trop courts pour éclairer ma lanterne. C’est la raison pour laquelle, intéressée par le sujet, j’ai voulu en savoir un peu plus.